La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 1992. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1992. Afficher tous les articles

mardi 4 février 2025

C’est l’un de ces noirs que même les corbeaux ne mangent pas.

 

Mia Couto, Terre somnambule, parution originale 1992, traduit du portugais par Élisabeth Monteiro Rodrigues, édité en France par Métailié (rentrée littéraire de janvier 2025).

Le roman a bénéficié d’une première traduction française par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, en 1994 (Albin Michel). Il s’agit donc d’une nouvelle traduction et d’une réédition.

 

Un vieil homme et un garçon marchent sur une route dans un pays désertique ruiné par la guerre et les bandes armées*. Ils trouvent refuge dans un ancien autocar qui a brûlé. Ils sortent et enterrent les cadavres et s’y installent. Il n’y a rien à manger, mais ils sont à l’abri. Et chaque jour ils explorent le terrain autour et rencontrent d’étranges personnes : un homme creusant un fleuve, un homme ayant apprivoisé une hyène, des femmes effectuant une cérémonie.

En parallèle, le petit garçon trouve une valise contenant des cahiers couverts d’une écriture. Il commence à lire. Un autre garçon, Kindzu, y raconte son enfance depuis la mort de son père, le déclenchement de la guerre civile, la haine contre les Indiens, l’appropriation du pays par une administration, sa quête pour renouer avec les sorciers et les guerriers d’antan.

Un chapitre avec le vieil homme et le garçon et un chapitre avec l’histoire de Kindzu, en alternance. C’est le roman.


Dans ce pays, la guerre avait mort la route. Sur les chemins, seules les hyènes erraient, fouissant au milieu des cendres et de la poussière. Le paysage s’était métissé de tristesses jamais vues, sous des couleurs qui poissaient à la bouche. C’étaient des couleurs sales, si sales qu’elles avaient perdu toute leur légèreté, dépouillées de l’élan de s’envoler vers l’azur. Ici, le ciel était devenu impossible. Et les vivants s’étaient accoutumés au sol, en apprentissage résigné de la mort.

C’est le début.


S’il s’agit d’évoquer la guerre civile et les horreurs qu’elle permet (il y a notamment un grand camp de déplacés, et puis la famine), c’est aussi un récit empreint de magie et de surréel. Les personnages rêvent et se rencontrent dans leurs rêves, les objets sont retenus par la magie et la terre est somnambule : le paysage avance chaque nuit tandis que l’autocar reste échoué sur la route.

Couto (et ses traductrices) construisent une langue sonore et signifiante, où les mots africains sont bien présents, où les mots s’inventent d’eux-mêmes, pour raconter un autre monde. C’est extrêmement beau.


Mais je n’imaginais pas tout ce dont il me faudrait triompher. Car plus je me nordisais et plus d’étranges survenances m’advenaient. Je ne me souviens même plus des nombreux moments où le vent déchira les voiles. Des bouts déchirés se formèrent des poissons qui tournoyaient au-dessus de ma tête.


Le désir de partir sur la mer au loin anime plusieurs personnages, cette attirance pour les flots, pour l’horizon, pour l’inconnu, alors que d’autres au contraire regardent vers l’intérieur des terres, vers les sagesses anciennes et les pouvoirs disparus. Mais voyager, c’est toujours se déplacer dans le paysage et dans le temps.

C’est une magnifique évocation du chaos de la guerre civile, qui n’est pas une guerre normale, qui ne peut pas s’arrêter, qui n’oppose pas des armées. La guerre civile, c’est quand tout devient élément de la destruction. Et pourtant les habitants vivent, tombent amoureux, ont des enfants, recherchent et trouvent leur famille, et rêvent.

  

Wim Botha, A thousand things, 2012 collection Blachère

Les idées, on le sait tous, ne naissent pas dans la tête des gens. Elles commencent n’importe où, ce sont des fumées libres, égaréperdues, qui tournoient en quête d’un esprit idoine.

 

Il s’expliqua : si seulement c’était une guerre pour de bon. Si ça avait été le cas, elle aurait fait grandir l’armée. Mais une guerre-fantôme fait grandir une armée fantôme, pillée, déboussolée, crainte par tous et commandée par personne. Et nous-mêmes, victimes indiscriminées, on se métamorphosait en fantômes.

 

Le paysage avait atteint la mer. La route, à présent, se tapisse uniquement de sable blanc. à mesure que le voyage avance, Tuahir empire, comme s’il s’approchait des dernières fins.

 


*On pourrait croire qu’il s’agit du début de La Route de Cormac McCarthy, mais c’est un pays d’Afrique, alors ce n’est pas une dystopie, mais la réalité. Pour ceux qui pense que le genre littéraire n’influence par la perception de la lecture.

 

Couto sur le blog :


Petite pause à venir sur le blog, reprise du cours habituel des choses dans deux semaines.


jeudi 21 novembre 2024

En août, dans cette ville, il y a des jours où le soleil est un potiron épluché.

 

 

Herta Müller, Le Renard était déjà le chasseur, publication originale 1992, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, édité en France au Seuil.

 

En Roumanie, à la fin de la période de Ceauşescu, nous suivons un groupe d’amis, en particulier Adina, enseignante.


La fourmi transporte une mouche morte. La fourmi ne voit pas le chemin, elle retourne la mouche et revient sur ses pas. La mouche est trois fois plus grande que la fourmi. Adina rentre le coude, elle ne veut pas barrer le chemin à la mouche. Un morceau de goudron brille près du genou d’Adina, il cuit au soleil. Elle le tapote du bout du doigt, un fil de goudron s’étire à l’intérieur de sa main, se fige en l’air et se brise.

C’est le début.


C’est un monde qui est décrit en phrases brèves, apparemment sans lien entre elles, et en paragraphes courts, à la sécheresse étrange et poétique, mais laissant planer un vague climat de menace. Ici les ombres des peupliers tracent des ombres fines comme des poignards.


Quand on reste longtemps au café, la peur se pose et attend. Et quand on revient le lendemain, elle est déjà posée à l’endroit où l’on s’assied. Elle est un puceron dans la tête, elle ne se promène pas. Quand on reste trop longtemps assis, elle fait la morte.


Si l’on accepte de s’accrocher un peu, à ce premier chapitre où les deux amis, Adina et Clara, mangent des graines de tournesol au soleil, nous basculons ensuite lentement dans le monde corrompu de la dictature roumaine. Des musiciens sont arrêtés et frappés. Une blague dangereuse circule. Un officier de la securitate s’introduit sans se cacher dans un logement. Son but ? Seulement faire savoir à la jeune femme qu’elle est surveillée. Pendant ce temps, un jeune homme effectue son service militaire près du Danube, là où des coups de feu résonnent parfois, la nuit.

C’est aussi le récit de l’expérience de la faim, de la suspicion permanente, celui de la surveillance constante et des amitiés et des liens qui se délitent.

C’est un livre très fort, à l’écriture déstabilisante.


Geer Van Velde, Entre la sérénité et l'inquiétude, 1964 Fondation Maeght


 Les jurons sont froids. Les jurons n’ont pas besoin de dahlias, de pain, de pommes, ni d’été. Ils ne sont ni à sentir ni à manger. Les jurons sont seulement à faire tournoyer et à plaquer au sol, à déchaîner peu de temps et à retenir longtemps. Ils font descendre la pulsation des tempes dans les poignets et monter le sourd battement du cœur jusqu’aux oreilles. Les jurons s’enflent et s’étouffent.

Quand les jurons sont rompus, ils n’ont jamais existé.


 

C'est une relecture, alors il y a un premier billet.


Müller sur le blog :

La Convocation - 2nd billet : une femme se rend à une « convocation ». J’avais écrit : les objets semblent mieux hantés, hantés par les pensées des humains qui les manipulent, ce qui donne une sourde atmosphère fantastique à un quotidien qui se révèle en réalité surtout instable et incertain.
La Bascule du souffle - 2nd billet : 
le récit de l’emprisonnement d’un jeune homme de langue allemande de Roumanie, le récit de la faim.
L'Homme est un grand faisan sur terre : 
les efforts d’un meunier pour obtenir l’autorisation de quitter le pays. Un livre très court. Vous pouvez commencer par lui.


Quatrième et dernière participation aux Feuilles allemandes, le mois germanophone organisé par Et si on bouquinait. Je suis restée aux valeurs sûres cette année ! N’empêche qu’il y a deux auteurs d’Autriche-Hongrie, une de RDA et une de Roumanie – l’Allemagne d'aujourd'hui attendra son tour. Deux femmes, dont une prix Nobel :

Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles

Joseph Roth, Perlefter, histoire d’un bourgeois

Christa Wolf, Trame d'enfance



 

mardi 18 juillet 2023

À présent, l’air est inodore et je trouve cette fadeur oppressante.

 

Aharon Appelfeld, Katerina, parution originale 1992, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen.

 

Katerina est une femme âgée et elle raconte sa vie, maintenant qu’elle vit dans une petite maison au bord de l’étang.

Elle est née dans une famille pauvre, dans un village d’Ukraine, et très jeune elle est amenée à servir comme domestique chez des juifs. Jusqu’alors, pour elle, les juifs étaient des créatures du démon, des avares, des êtres méprisables. Voici qu’elle découvre la chaleur d’une famille, avec deux enfants adorables. Elle apprend un peu de yiddish et se familiarise avec les us et coutumes d’une famille juive. Elle vit aussi dans un monde où les violences contre les juifs sont monnaie courante. Ses patrons sont bientôt assassinés, l’un après l’autre.


Les bambins étudiaient du matin au soir. Dans mon village, on avait quatre heures de classe, au maximum. Chez eux, on colle un livre dans les mains du bébé qui vient de naître. Dans ces conditions, leurs frimousses roses et joufflues relevaient du miracle. Chez nous, les enfants se baignent dans la rivière, attrapent des poissons et enfourchent un poulain au galop. Je frémissais d’indignation quand je voyais ces pauvres petits qu’on trainait dans leur prison au lever du jour. Alors, je haïssais les juifs, ce qui n’était d’ailleurs pas très difficile.


Katerina mène une vie d’errance. Domestique chez des juifs, et sinon de taverne en taverne. Un enfant lui naît, un adorable enfant. Elle connaît pourtant bien des misères avant de revenir dans sa maison natale. Au cours de toutes ces années, elle trouve une sorte de refuge chez des juifs, plus faibles qu’elle, la solide ruthénienne, mais plus doux aussi, aux mœurs moins rudes. Elle se situe de plus en plus en décalage avec ses contemporains.

C’est le parcours de vie et l’apprentissage d’une femme simple qui essaie de s’arranger d’un monde violent et dénué de compassion. Il y a aussi la nostalgie de l’enfance et de la langue maternelle.


Le contact brutal avec ma langue maternelle me fit frissonner de plaisir. Ils rouscaillaient, beuglaient et s’époumonaient à qui mieux mieux. Les dons discordants me transportèrent comme par enchantement vers les calmes prairies de mon village natal, la rivière et les quelques bosquets qui dispensaient une ombre généreuse sur la vaste plaine.

Vitrail, Flagellation, 16e siècle, Rodez Musée Fenaille

Un jour les biens volés aux juifs commencent à affluer en ville. Où sont-ils partis ? Ils disparaissent les uns après les autres.

C’est un roman qui peint un monde âpre et violent. Il y a beaucoup d’alcool et de misère. Les pauvres dorment dans la gare. On abuse du corps des femmes. On tue les juifs. On se partage leurs biens. Les événements historiques ne sont pas évoqués précisément, mais ils constituent l’arrière-plan constant du roman. De la guerre il n’est pas question, des Allemands non plus, seulement des juifs qui disparaissent. Mais à la fin, quand il n’y a plus de juifs, la guerre est finie et les portes des prisons s’ouvrent.

Ce roman m’a fortement fait penser à La Stupeur, le dernier titre d’Appelfeld. Le personnage principal y est une femme, qui assiste sans s’y opposer au meurtre des juifs, et qui ensuite parcourt les campagnes. C’est le même monde où les hommes sont brutaux et les femmes tout à la fois complices et victimes.

 

Le parfum des champs de mon enfance ainsi que la promesse que je venais de faire me submergèrent au point que je fus incapable de retenir mes larmes. Je pleurai sur ma solitude, sur mes errances, sur cet endroit qui m’avaient laissée partir sans même une bénédiction.

 

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, c'est le plus beau. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre

 

jeudi 2 décembre 2021

Comme lui, plus d’un ramena ses contradictions à un dénominateur, et c’était : la vie continue.

 Günter Grass, L’Appel du crapaud, parution originale 1992, traduit de l’allemand par Jean Amsler.

 

Au marché de Dantzig, en 1989, un veuf rencontre une veuve. L’entente est immédiate et après une marche au cimetière local émerge cette idée : donner aux Allemands exilés loin de Dantzig la possibilité d’être enterrés dans leur ville natale et que les morts trouvent la paix, la réconciliation. C’est aussi une histoire d’amour entre ces deux-là. L’entreprise naît bientôt et se développe tellement qu’elle échappe à nos deux héros. Le tout raconté a posteriori par un homme à qui tout le dossier a été transmis.


Voici du moins qui est exact : ils se rencontrèrent le 2 novembre 1989 par temps ensoleillé, peu de jours avant qu’à Berlin le mur ne devînt caduc. Quand aurait pu commencer une histoire banale, le monde, ou une partie de ce monde immuable, se mit à changer, et ce sans ambages, hors plan en plein, au galop piqué.


Un roman quelquefois un peu difficile à saisir. Je me suis rendu compte que ces réalités de l’Europe du mur, des exilés allemands, des Polonais, de la réunification, etc. étaient quand même un peu éloignées de moi. La langue de Grass ne coule pas de source, elle est rude et rugueuse – c’est ce qui donne au livre son ton si particulier.


Et quand Marian Marczak jeta dans le silence : « Personne ici n’est sans préhistoire », et baissa aussitôt les yeux, on l’approuva.


Spencer, La résurrection à Cookham, 1924 Tate 
C’est que nous sommes souvent proches de la satire. Ces deux amoureux sont touchants certes, mais on peut s’amuser des travers de l’un ou de l’autre. Il y a aussi cette étrange idée de la réconciliation des cimetières avec des champs illimités de morts. Les portraits des personnages secondaires : une vieille dame qui parle un allemand qui n’existe plus, un Bengali qui fait fortune en lançant des rickshaws à Dantzig, des pique-niques et de longues marches dans les églises et les cimetières.

Les événements de la grande histoire forment l’arrière-plan de ce roman, mais comme un fond ouaté et brumé, pas important et un peu menaçant. Le Mur tombe presque sans que l’on s’en aperçoive, les Polonais veulent se débarrasser des Russes et ont un complexe vis-à-vis des Allemands, le deutschemark est la devise phare de la région, la réunification fait craindre une Allemagne trop forte qui écrabouillerait ses voisins. Le pessimisme de l’auteur est certain et prend les allures d’un récit grinçant.

Je trouve le roman très intéressant et riche de réflexions, même si je ne suis pas vraiment séduite par la dimension littéraire. Mais j’aime cette utopie des cimetières.

 

Dès la fin juillet, il devint nécessaire d’aménager un champ d’urnes dans le cimetière de la Réconciliation, car un nombre croissant de « candidats à l’inhumation » tenait à la crémation. Beaucoup d’inscriptions venues des pays du machin est-allemand désormais dépourvu d’existence politique demandaient l’incinération et renonçaient aux rituels chrétiens.

 

 Seconde participation aux feuilles allemandes !

 

Désolée pour l’aspect fragmentaire de ce billet : si le roman manque de séduction, je l’ai lu en étant sans doute beaucoup trop fatiguée et j’ai un peu de mal à m’en faire une idée. Gros besoin de repos ici.




 

mardi 18 mai 2021

J’ai parfois la sensation que ce qui se fait est identique à ce qui ne se fait pas.

 Javier Marías, Un cœur si blanc, publication originale 1992, traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet et Alain Keruzoré, édité en France par Gallimard.

 

Le roman s’ouvre par le récit du suicide d’une jeune femme de retour de son voyage de noces et par une phrase mystérieuse adressée au nouveau veuf. Et puis, bien des années plus tard, le narrateur (le neveu de cette femme) commence à raconter l’histoire, à partir d’un moment de malaise au cours de son propre voyage de noces.


Je n’ai pas voulu le savoir, mais j’ai su que l’une des enfants, qui désormais ne l’était plus et revenait à peine de son voyage de noces, entra dans la salle de bain, se mit devant la glace, ouvrit son corsage, ôta son soutien-gorge et chercha le cœur du bout du pistolet de son père, attablé dans la salle à manger avec une partie de la famille et trois invités.


Et je ne vous en dirai pas plus, car tout est entrecroisé. C’est un grand roman sur la famille, mais plus encore sur le couple, sur le mariage, ses secrets et ses secrets partagés.

Le narrateur raconte sa rencontre avec Luisa, le changement induit par le mariage et la vie commune, sa relation avec son père. Il est question également d’autres couples, de Berta et des sites de rencontre, d’un ami dragueur, d’un homme et d’une femme entraperçus à Cuba. Et toujours revenir sur ce suicide initial. Dans les souvenirs du narrateur, les images se croisent. Un homme qui attend dans la nuit devant une fenêtre éclairée en rappelle d’autres, une femme dans une chambre d’hôtel a des points communs avec d’autres femmes, dans d’autres chambres d’hôtel. Les histoires singulières se figent dans des souvenirs lointains ou disparaissent des récits familiaux et on ne sait plus très bien ce qui s’est passé. On s’aide d’une image plus récente pour reconstituer ce qui a pu se passer.

Dans tout cela, le lecteur est un peu baladé. Il s’attend à ce qu’on lui parle d’un terrible secret familial, puis de la lente dilution d’un mariage, ou d’une révélation de trahison. Mais ce n’est pas vraiment cela. Et puis c’est le passage du temps.


Raconter déforme, raconter les faits déforme les faits, les falsifie et les nie presque, tout ce qui est raconté devient irréel et approximatif même si c’est vrai, la vérité ne dépend pas du fait que les choses soient ou arrivent, mais du fait qu’elles restent cachées, ignorées, non racontées.


Un roman qui fait la part belle à la langue, infiniment précise et pointilleuse. Le narrateur (et l’auteur) est traducteur et interprète professionnel et il prête attention aux questions essentielles, aux nuances d’un mot. Le roman s’emberlificote dans des phrases qui reviennent parfois à l’identique (à mon avis, de façon exagérée et précieuse) et qui se déploient pour ramener dans leurs filets les souvenirs de tous ces événements. Difficile de ne pas penser à Proust, même si la structure des phrases et le contenu du roman sont très différents, ou à Cercas, qui manie ce genre de technique littéraire avec une bien plus grande habileté et de façon moins gratuite.

P. Chareau, Projet de Bureau bibliothèque, 1925, Paris Arts déco
Est-ce parce que l’auteur est traducteur ? Comme dans Mauvaise nature, je perçois un roman volontairement peu impliqué dans la culture locale, un roman occidental, pouvant se dérouler dans un de nos différents pays d’Occident, avec des références banalisées et peu marquées. Je suis frappée que le narrateur estime que l’accent madrilène soit neutre et correct. Et un roman tout à la fois légèrement ringard, campant une époque où les hommes et les femmes évoluent dans des mondes distincts, en contact, mais séparés. On dirait qu’il parle des années 60.

Il y a des figures d’experts de l’art tout à fait réussis et des scènes cocasses de traduction dans les instances internationales. Et la présence de Macbeth.

Un roman très cohérent avec le recueil de nouvelles Mauvaise nature, qui me semble quand même plus réussi.

 

C’est plutôt que le fait d’être avec quelqu’un consiste en grande partie à penser à voix haute, c’est-à-dire à tout penser deux fois au lieu d’une, une fois par la pensée et l’autre par le récit, le mariage est une institution narrative. Ou peut-être ont-ils passé tant de temps ensemble (si peu que ce soit dans les ménages modernes c’est toujours beaucoup) que les deux conjoints (l’homme surtout, qui se sent coupable de rester silencieux) doivent utiliser tout ce qu’ils pensent, tout ce qui survient et se passe pour distraire l’autre, et ainsi ne reste-t-il que quelques bribes des faits et des pensées d’un individu qui ne soit pas transmis ou traduits conjugalement.

 

 

Le billet de Sandrine, qui a été rebutée par le ressassement et l’impression que le narrateur tourne en rond. Je pense également que le recueil de nouvelles est plus réussi et moins bavard. L’avis de Claudia Lucia qui est très enthousiaste et très touchée par ce roman. Et le billet de Keisha qui en parle très bien !


Dernière participation au mois espagnol organisé par Sharon. Merci Sharon ! 




 

jeudi 8 avril 2021

Voilà donc comment ils reviennent, les morts.


W. G. Sebald, Les Émigrants, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, parution originale 1992, édité en France par Actes Sud.

 

Quatre portraits, de quatre individus dont le lecteur perçoit progressivement ce qu’ils peuvent avoir de commun. Car il n’y a ni introduction ni propos conclusif pour présenter le projet de l’auteur.


Pourtant, comme je le constate de plus en plus, certaines choses ont une manière de resurgir à l’improviste, inopinément, souvent après une très longue absence.


Donc un homme rencontré par Sebald dans une petite ville d’Angleterre, dans une grande maison. Il a grandi en Lituanie, a fait de l’alpinisme avec un ami et s’est installé là. Mais peut-être que sa condition d’exilé est cause qu’il a de moins en moins de choses à partager avec son épouse.

L’instituteur de Sebald, un homme qui aime faire cours dans la nature, un anticonformiste. Bien des années après sa mort, c’est auprès d’une femme qu’il est possible de reconstituer sa vie.

Un grand oncle de l’auteur, domestique et confident d’un riche jeune homme américain à la santé mentale défaillante. Il a laissé des carnets de voyage en Europe, avant 1913, qui sont longuement cités.

Et un peintre rencontré à Manchester.

Dans ces quatre histoires, il y a des mots qui sont assez peu cités ou dits comme en passant, comme s’ils constituaient un arrière-fond diffus. L’Allemagne, l’Autriche, les juifs, la disparition d’une vie et d’un passé, un suicide, l’exil, le sentiment de perte, un refus de la vie et, moins souvent, la trop grande amitié d’un homme pour un autre homme – toutes ces choses qu’on ne dit pas, mais que l’on devine.

Ces quatre portraits permettent de tracer, à traits tout à la fois vagues et accentués, une histoire du XXe siècle tendue vers sa propre destruction. Il y a à la fois les villes ruinées de l’Allemagne et les maisons des juifs toujours debout, aujourd’hui occupées par des gens bien aimables qui ne cherchent pas à savoir. Mais la ville de Manchester n’est également que l’ombre d’elle-même, avec la fin du port et des usines, et ses hôtels vides. Étonnamment, à Deauville et aux États-Unis, les lieux fréquentés par la haute société semblent également voués à l’abandon. Il reste des photos en noir et blanc un peu floues, des carnets indéchiffrables et des gens qui acceptent de rassembler leurs souvenirs.

À travers tout cela pointe le portrait de l’auteur, dont on apprend peu de choses. Une bourse d’études en Angleterre, de l’enseignement ici ou là, une famille élargie. Il accumule les voyages et les notes, parcourt les rues, se remémore.


Comme toujours ou presque dans les rêves, les morts ne parlaient pas, et semblaient un peu contrits et abattus. Ils se comportaient en outre comme si leur condition d’exilés, pour ainsi dire, était un terrible secret de famille qui ne devait en aucun cas être dévoilé.

Giacometti, Branches dans un vase, flacons et pommes, 1957, Orsay

Il y a des détails, comme le délai entre le moment où on prend une photo et celui où on développe une pellicule, délai qui peut être de plusieurs années. Des tissus anglais, une bouilloire qui fait réveille-matin !!! Le beau portrait de Constantinople en 1913, la visite d’une saline, l’homme à la maquette du temple de Salomon déjà présent dans Les Anneaux, une photographie du ghetto de Litzmannstadt, qui est décrite, mais sans être reproduite. Un homme (ou un enfant) avec un filet à papillons hante le livre, comme un fantôme de Nabokov. Il y a surtout l’impossibilité de partager son histoire. Les individus ont été coupés d’eux-mêmes et ne parviennent plus à retrouver une identité, un sens de la vie.


J’ai mis tous mes espoirs dans la gent trotte-menu, et aussi dans les vrillettes, horloges de la mort et perce-bois qui, à plus ou moins brève échéance, vont faire tomber en ruine ce sanatorium, lequel cède déjà par endroits en émettant des craquements sinistres.


Un climat de mélancolie et de déréliction plane sur tout cela. De l’auteur aux personnes qui habitent le livre, chacun semble un errant. Des familles ont quitté le village de leur enfance, leurs parents, leur famille pour ne plus jamais les revoir. Et leur langue qu’ils n’entendent plus. À jamais perdus dans le monde, ils refusent de reprendre pied et de faire semblant de s’inscrire dans la normalité. On ne vit pas dans la maison prévue, on s’enferme volontairement dans un asile, on perd peu à peu la vue. Ce sont ceux qui ne seront jamais à leur place. Le tout narré dans un apparent désordre, avec simplicité et humanité, dans un texte tout à fait déchirant.


Mais le plus prometteur me semblait encore le fait que les alignements de maison fussent çà et là entrecoupés de terrains couverts de ruines, car depuis que j’étais allé à Munich, rien n’était plus lié dans mon esprit à l’idée de ville, que les monticules de gravats, les murs aveugles et les trous de fenêtre donnant sur le vide du ciel.


Le billet de Miriam. Merci Eva pour la lecture. Je ne me rappelle si je l'ai déjà lu ou non ! Mais je suis décidée à lire Austerlitz. Il y a aussi un billet sur Les Anneaux de Saturne.

 

 

mardi 27 juin 2017

On dirait qu’une fois que les gens ont grandi, ils savent plus ce qui est cool.

Bill Watterson, Calvin et Hobbes, tome 7, traduit de l’américain par Laurent Duvault, parution originale 1992.

Ah ! Calvin, ce petit garçon prêt à la moindre bêtise et plein d’imagination et Hobbes, le tigre en peluche qui est un compagnon de jeu idéal !
J'ai beaucoup aimé les aventures du vélo. Quand on est petit on rêve tellement d'être un cow-boy farouche et solitaire et puis en fait...
Une BD que j’aime beaucoup, mais je ne sais pas trop quoi en dire – à part que c’est drôle et de mauvais goût. Pas d’adorable petit garçon, Calvin est désagréable et feignant, ultra misogyne, lâche et ignorant. Ses parents sont complètement dépassés par les événements et préfèrent grandement aller travailler que de s’occuper de lui. Lui vit dans un monde de dinosaures et d’extraterrestres, de batailles de boules de neige et de chasses au tigre – la vie est tellement excitante. Il apprivoise son vélo comme le ferait un cow-boy d’un cheval sauvage en vue d’un rodéo et en hiver le bonhomme de neige prend des allures de monstre féroce.

Des adultes moroses et blasés – encore que les parents soient un public pas très compréhensif, mais jamais ennuyés. Par ailleurs, quelques piliers de la société américaine (la consommation, le marketing, la télévision) en prennent pour leur grade.
C’est très drôle - j'ai déjà dit que j'avais ri aux éclats ?
 
Mais ils sont adorables aussi - quand ils dorment.
Merci à Babelio et à Hors collection pour cette lecture.

J’ai aussi lu le tome 1.