La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 9 juillet 2026

J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.

 

Vicente Luis Mora, Mitteleuropa. Les carnets secrets de Redo, publication originale 2020, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, édité en France en 2025 par Maurice Nadeau.


Un roman espagnol intitulé Centroeuropa ? Tiens, tiens.

Nous lisons le récit rétrospectif d’un certain Redo qui s’est installé sur les rives de l’Oder pour y cultiver la terre à sa trentaine, venant alors de Vienne et transportant le corps de sa femme décédée pendant le trajet – et on est quelque part dans le milieu du 19e siècle. Sauf que Redo écrit tout de suite qu’il doit prendre garde à ne pas se trahir et à adopter un comportement le plus normal possible. Qui est-il ?


Nous traversons des temps nouveaux, ajouta Altmayer, qui resta à me dévisager un instant, comme s’il y avait quelque chose d’étrange en moi, quelque chose de faux, une imposture.
Et, comme c’était le cas, bien qu’il ne pût ni de dût le savoir, je gardai le silence, contrôlant mes nerfs, retenant ma voix, de peur qu’elle ne sortît involontairement de ma gorge, ou proférât des incohérences qui eussent pu me trahir.

Les premières heures, tout se passe bien. Redo s’installe sur sa terre et fait connaissance avec ses voisins. Mais au moment de creuser un trou pour enterrer dignement sa chère et tendre, voilà qu’il tombe sur un cadavre impeccablement congelé de soldat prussien. Bon, cela arrive. Il creuse un peu plus loin et… deux soldats napoléoniens. Un autre trou et… les légions de Varus ! Les derniers soldats découverts seront encore d’une autre époque, bien connue du lecteur.
C’est la cata. Comment cultiver une terre qui est un cimetière ? Que faire de ces corps dont personne ne veut ? Que font-ils là ? Et pour la discrétion, c’est raté.

Les cadavres brillaient. Nous, les vivants, au visage altéré, nous ressemblions, sous nos vêtements sombres, à des ombres.

Le roman est assez court (moins de 200 pages pas serrées), mais il raconte à la fois cette première année et celles qui ont suivi, et ce qui a précédé. On se hasarde à faire des hypothèses sur l’identité de Redo et le fin mot de l’histoire nous sera donné (j’avais trouvé) (mais je regrette un peu que la clé de l’énigme soit livrée). En revanche, on ne saura pas pourquoi les corps de ces soldats congelés pour l'éternité s’accumulent à cet endroit au fil des siècles. Le narrateur y voit pourtant un sens : sur cette terre qui a été le lieu d’innombrables guerres, montrer toute l’horreur de ces jeunes gens tués dans la force de l’âge. Dénoncer la guerre ?


D’abord, je trouve très intéressant qu’un Espagnol d’aujourd’hui (Mora est né en 1970), parfaitement inséré dans le monde littéraire de son temps, souhaite écrire sur ce mythe européen exemplaire, celui du milieu de l’Europe. Toutefois, pas question de rêver sur une hypothétique époque de coexistence pacifique entre les peuples.
Le roman insiste sur le fait que l’on se situe à un moment charnière, celui où des non-nobles comme Redo obtiennent le droit d’acheter des terres et d’être des propriétaires libres. Les vieux pouvoirs se demandent comment se débrouiller de cette nouvelle réalité ; bientôt la fin de l’ancien monde. À cet égard le choix des titres espagnol et français est révélateur : il s’adresse à nous, nous gavés de littérature et susceptibles de nous intéresser aux mythes constructeurs de cette vieille Europe, mais le roman choisit de mettre en avant le thème de l’horreur de la guerre et celui des individus libres de toutes attaches qui se reconstruisent une vie choisie – en dissimulant deux-trois détails.

Je pense que c’était la première fois que quelqu’un m’appelait Monsieur. La vérité, c’est que personne en Prusse ne savait encore comment désigner les paysans libres.

Enfin, c’est un roman qui est écrit d’une plume enlevée et qui se lit avec beaucoup d’entrain. Il y a une scène impressionnante avec les castors, mais il y a surtout la présence fleuve Oder et de ses rives, de ses paysages, champs et bois, cultivés, théâtres de l’histoire des hommes.


Celui qui trouve un corps enseveli dans son champ, sur son propre terrain, suppose que ce ne doit pas être le seul. En quelque sorte, celui qui tombe sur un cadavre craint ou s’imagine que d’autres corps se tiennent peut-être là, immobiles, qui attendent leur tour. Après le premier mort, on ne regarde plus du tout les terres d’une région de la même façon, elles ne ressemblent plus vraiment à de riants paysages, mais plutôt à des cimetières.
C’est presque le début.

P. Krøyer, Taverne, 1886, musée de Philadelphie




jeudi 25 septembre 2025

Ce qui est étrange, parce que, si je me souviens bien, ce n'est pas mon nom.

 

Susanna Clarke, Piranèse, parution originale 2020, traduit de l'anglais par Isabelle D. Philippe, édité en France par Robert Laffont et Le Livre de Poche.


Piranèse, cela vous dit quelque chose. Vous vous dites qu'il sera vaguement question de cet artiste italien du 18e siècle qui a dessiné d'immenses architectures sans fin...
Que nenni.
Nous lisons le journal d'un homme, dont on apprendra après quelques pages qu'on le nomme Piranèse. Il vit dans un immense Palais, qui est peut-être un labyrinthe, composé de Salles et de Vestibules, dont les murs s'ornent de Statues, et envahi régulièrement par la marée pour ce qui concerne les Salles inférieures. Les Salles supérieures, quant à elles, sont habitées par les nuages. Dans les Salles du milieu vivent les oiseaux et Piranèse.

Quand la Lune se leva dans la Troisième Salle Nord, je me rendis dans le Neuvième Vestibule pour assister à la jonction des trois Marées. C'est un phénomène qui survient seulement tous les huit ans.
C'est le début.

Piranèse est seul, ou presque. Il y a aussi les squelettes de 13 personnes dont il prend soin, l'Autre, un homme qui vient une heure deux fois par semaine et qui recherche un savoir ancien, et peut-être une Seizième personne. Piranèse n'a plus le compte des années. Pour lui 2018 est l'année où l'Albatros est apparu.
Mais nous lisons son journal. Et Piranèse réalise au fil des jours qu'il s'est peut-être trompé sur tout. Il entreprend donc de relire les premiers volumes de son journal pour éclaircir certains points (existence d'un autre monde, identité de l'Autre, identité de 16...). Et il s'interroge. Doit-il faire entièrement confiance à ce journal ? Ou faire confiance à l'Autre ? Doit-il avoir confiance en ce Palais, avec ses statues et ses oiseaux ?

Dans le Quarante-Cinquième Vestibule, je vis tout un Escalier transformé en un vaste banc de moules. Une des Statues qui tapissaient le Mur de l'Escalier disparaissait presque entièrement sous une carapace de coquillages d'un noir bleuté, excepté un demi-visage au regard fixe et un bras blanc tendu.
Piranèse, Prisons imaginaires, 1745-60, gravure, Fondation Cini 


C'est un roman vraiment romanesque, où l'on se plonge joyeusement (même si au début on est un peu perdu entre la Troisième Salle Ouest et le Cinquième Vestibule), un roman magistralement construit que l'on meurt d'envie de relire pour mieux comprendre les différentes allusions et prêter mieux attention à tous les détails (par exemple : les statues). Un bonheur de lecture.

"Mais il n'y a rien de puissant, il n'y a même rien de vivant. Juste d'interminables salles lugubres toutes semblables, remplies de sculptures délabrées et couvertes de fientes d'oiseau."

(…) Cela me choque toujours de l'entendre parler ainsi. Les Salles Inférieures débordent de créatures et de végétaux marins, dont beaucoup sont très beaux et très étranges. Les Marées elles-mêmes sont pleines de mouvement et de puissance de sorte que, bien qu'elles ne soient pas exactement vivantes, elles ne sont pas non plus non-vivantes.

De Susanna Clarke j'ai également lu Jonathan Strange and Mr Norrel, qui est très gros et très bien, avec des sorciers anglais.

L'avis de Karine.




jeudi 4 septembre 2025

Des histoires qui se répètent et des images qui se ressemblent.

 

Manuela Draeger, Arrêt sur enfance, 2025, aux éditions de l'Olivier.

Au départ, il y a une voix dans la nuit.
Nous sommes dans un dortoir d'enfants perdus. Un drôle de dortoir sous une tente, entouré d'arbres, gardé par des momies recroquevillées. De drôles d'enfants, à poils et à plumes, dotés de grandes ailes, mais incapables de voler. Les ailes disparaissent à l'âge adulte. Dans un monde où la lumière du jour n'advient pas toute seule. Chaque nuit, il faut qu'un enfant aille – en rêve – tuer le Gros, étrange figure soumise à ce rituel barbare, mais nécessaire, afin de faire apparaître la lumière.

Va savoir ce qu'elle annonce, cette voix. Le début ou la fin. Pour la différence que ça fait quand on est en train de dormir ou de mourir. La différence est si petite, oh, oui, si petite.

Le récit est d'abord celui de Yaki, nouvellement chargé de cette mission qu'il ne sait comment accomplir. Mais il y a aussi celui de Magda, qui le faisait auparavant et qui raconte comment cela se passait. Chaque nuit, un rêve différent mais identique. Car l'enjeu est bien aussi de raconter, de répéter un rite et des paroles, tout en variant à l'infini, en usant de mots nouveaux. Dans cet univers de la répétition vide de sens, seuls les mots ont un sens. Même quand Yaki ne sait pas bien lequel.

Ça ne sert à rien de le dire encore une fois, mais je vais le dire.

L'aube ne se levait pas. La nuit était péniblement brûlante, et l'aube ne se levait pas.
Ça fait partie de ces formules inutiles qu'on devrait s'abstenir de prononcer, mais qu'on prononce quand même, par lassitude, et parce qu'on imagine que quelqu'un écoute.

Parce que tout cela alterne entre grotesque et tragique, chacun ayant conscience d'être placé dans une situation dépourvue de signification, mais où il faut faire contenance. D'autant plus que Yaki semble s'adresser dans sa tête à quelqu'un – nous sans doute – pour qui il est nécessaire d'expliquer certaines choses.


Le ton est familier, simple, mais tranquille.
Un livre à la fois léger et prenant.

Avant l'arrivée de Jessica-toute-belle, nous disions simplement les arbres, ou les palmiers. Or maintenant, quand au cœur de nos rêves nous nous trouvons dans des jardins ou des bois, nous récitons mentalement une liste et nous piochons dedans des noms au hasard. Ça n'aide pas à décrire le paysage réel, mais ça a un petit côté rassurant, peut-être parce qu'ainsi nous renouons avec les mondes d'avant, plus variés, plus musicaux, moins mornes. Pour parler de la barrière sombre qui entoure le dortoir, (…) j'aurais aussi bien pu parler d'acacias, de cèdres, de thuyas, de prunelliers, d'ifs, de baobabs, au hasard. Et même, si j'avais ls temps, j'aurais pu agrémenter les noms bruts de quelques qualificatifs. Comme nous aimons le faire quand nous n'avons rien d'autre à faire. Platanes-archivistes, mélèzes-larmes-de-démons et autres. Prunelliers-d'autreois. Acacias-vif-argent.
J'aime ce jeu ouvert avec le langage et la touche de fantaisie qu'il comporte. Je repense au début de Terminus radieux, avec ces noms de plantes complètement inventés.

Odonchimeg Davaadorj, Besame mucho 2, 2020, Coll. Privée

J'en ai profité pour relire Kree de la même Manuela Draeger, alias du même Volodine, paru en 2020, aux éditions de l'Olivier.


Kree est un excellent roman, dans lequel on se plonge avec grand plaisir.
Ici, nous ne sommes pas dans les rêves. Au début de l'histoire, Kree, une jeune femme est tuée. Puis on la retrouve, dans un entre-deux de vie et de mort, et elle s'installe dans une ville où elle établit sa nouvelle vie, avec sa chienne et une amie chamane. Au fur et à mesure, nous découvrons l'existence de ces gens, qui vivent à la fin des temps, après la disparition des villes, après les immenses charniers, à une époque où il y a eu tellement la guerre que les armes ont disparu, où la langue a périclité, où les souvenirs sont vagues et où deux hommes sont peut-être issus d'oeufs mystérieux. Si les relations d'amitié et d'amour se tissent, on comprend que la ville est dirigée par des « frères mendiants » qui font régner une arbitraire règle du Parti, de laquelle il est dangereux de trop s'écarter.

La futaie de moins en moins dense. Les arbres s'espaçaient, des cyprès chevelus, des sapins goutte-de-fiel, des sapins silence, des érables d'abîme, des séquoias petite-vertu, des mélèzes-ventrus, toutes ces nouvelles espèces que personne n'avaient étudiées et que personne jamais ne recenserait, qui étaient apparues pendant la guerre noire et qui étaient déjà, comme toutes les autres, atteintes de maladies génétiques et en voie de disparition.

J'aime le récit de cette existence qui s'installe en dépit de toutes les catastrophes, les liens sincères qui se nouent et cette façon d'accueillir la mort avec le sourire – de toute façon on finit toujours par en sortir et par se retrouver. Si les fameux frères mendiants pensent leurs condamnations terribles, Kree et ses amis sont certains de se revoir. Paradoxalement, la fin est pleine d'espoir et de liberté.

Elle avait compris que la fin du monde durait depuis des siècles, avec des périodes de ralentissement et même de tranquillité et des périodes d'accélération, et que c'était justement au cours d'une de ces dernières-là qu'elle avait eu la malchance de naître. Ou plutôt de renaître.

Le lien vers mon premier billet.

Je suis un peu hésitante concernant le premier titre, mais le second est incontestablement de la SF. C'est donc bon pour le challenge SF de Sandrine !




jeudi 28 septembre 2023

Nous ignorons le Caucase, les Tian Shan et le Pamir.

 


Cédric Gras, Alpinistes de Staline, 2020, éditions Stock.

 

Evgueni et Vitali Abalakov sont deux célèbres alpinistes soviétiques. Gras nous raconte leur histoire, qui couvre celle de la conquête des plus grands sommets russes (Caucase et Asie centrale) et celle de l’URSS.

Toute la carrière des deux hommes, notamment celle de Vitali, est cadrée par cette dimension soviétique. Il s’agit d’abord pour le nouvel État de reconnaître son territoire, d’affirmer son emprise sur ses confins, d’atteindre les sommets, mais aussi de prospecter. L’alpinisme suscite une forte rivalité avec l’Allemagne, l’Autriche, la Grande-Bretagne. En pleine Guerre froide, du fait de l’existence des blocs, l’Himalaya restera longtemps fermé aux soviétiques. A contrario, les images européennes de l’alpinisme font l’impasse sur l’Asie centrale, républiques en -stan absentes de notre imaginaire. Tous ces enjeux sont très bien racontés par Gras.


Aussi l’expédition que mènent les frères Abalakov en 1936 fait-elle figure de lumineuse exception. Elle est une échappée spectaculaire entre copains, une grimpe totalement gratuite à l’ère de l’alpinisme utile, une grimpe totalement gratuite à l’ère de l’alpinisme utile, un sursis avant la Terreur. Je la vois comme un dernier souffle de liberté dans les vents noirs du stalinisme. Plus que l’élévation des masses, l’altitude était la raison d’être des frères Abalakov.


Il y a aussi l’histoire politique. L’alpinisme est d’abord ressenti comme un loisir bourgeois, inutile et individualiste, avant de trouver sa place au sein de la propagande. Toutefois, ces hommes qui ont risqué leur vie sur les plus hauts sommets – Vitali est amputé très tôt au pied droit et à une main – ont surtout été décimés par les purges staliniennes. La description de ce processus, de tortures et d’accusations, de meurtres et de déportations, est des plus glaçantes.

On croise Ella Maillart dans ces montagnes.

Un livre très intéressant. Les frères Abalakov sont sans doute soulagés de retrouver régulièrement l’air vif et libre des montagnes, même si le froid tue, lui aussi aveuglément.

Nikritine, Le Tribunal du peuple 1934, Moscou Galerie nationale Tretiakov
 

La constitution garantit des congés aux travailleurs et des sections prolétariennes de randonnée ont éclos dans les usines. Il s’agit de s’approprier l’immense territoire de l’Union dans l’« amour de la patrie socialiste ». L’altitude n’est plus un domaine réservé à l’aristocratie comme sous le tsar, elle appartient désormais au peuple !

 

Du pic des 26 Commissaires de Bakou à celui des Trente Ans de la république d’Ouzbékistan en passant par le pic Ordjonikidze, toute cette toponymie n’est rien de moins qu’un récit national inscrit dans le paysage.

La litanie des sommets est pathétique et comique à la fois, même si, effectivement, il s'agit bien d'une géographie politique : le pic Staline, le pic des Chroniques cinématographiques, le pic du Trentenaire de l’URSS, le pic de l’Impératrice devenu pic Engels, pic du Soldat de l’Armée rouge, etc. Cette toponymie fait furieusement penser aux ironiques slogans communistes créés par Volodine.

 

J'ai comme une envie de relire Montagnes de verre de Buzzati.



mardi 11 octobre 2022

Ne pas savoir où s’enfuir est aussi triste que de ne pas avoir de maison.

 Mia Couto, Le Cartographe des absences, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, parution originale 2020, édité en France par Métailié (rentrée littéraire 2022).

 

Un beau roman plein de rêves sur une guerre de décolonisation.

En 2019, un poète, fils d’un poète, est de retour à Beira, sa ville natale. Il revoit les gens de son enfance et rencontre une femme, qui recherche sa mère. Il prétend aussi rechercher son cousin Sandro, disparu il y a longtemps. À vrai dire, le lecteur ne sait pas bien ce qu’il veut. Il erre, se laisse conduire d’interlocuteur en interlocuteur et semble à peine s’intéresser à ce qu’on lui dit.

La ville se prépare à l’arrivée d’un cyclone.

De vieux papiers apparus opportunément nous ramènent en 1973 au moment où le Portugal envoie son armée au Mozambique pour mater et massacrer une guérillera indépendantiste. La population blanche de Beira se divise et se fragmente, entre ceux qui luttent contre une dictature, mais sans un regard pour la population noire, ceux qui soutiennent la police politique, des communistes et des prêtres avec les espions, mais le chaos engloutit à égalité toutes les couleurs de peau.


Triste ironie : j’ai fait ce voyage pour recueillir des souvenirs de ma ville mais je reste enfermé à l’hôtel, peut-être par peur de découvrir que ma vie repose sur un mensonge. La crainte de ne pas retrouver mon passé mon paralyse, mais surtout cette appréhension de retrouver une ville dont, en définitive, j’ignore tout.


C’est un beau livre, même si je n’ai pas forcément tout compris. D’abord, il y la poésie omniprésente, la beauté des images, des rêveries sur l’amour et sur la mémoire. Ma méconnaissance de l’histoire du Mozambique est sans doute cause du fait que j’ai ajouté plus de flou et de dilution de la société qu’il n’y en a à l’origine. Il m’a semblé qu’un certain nombre de lieux témoins du passé étaient menacés de disparition, par le temps, par l’eau qui engloutit tout, par l’oubli des hommes, par leur silence, mais j’ai peut-être grossi l’image.


Devant mon visage impatient, l’homme s’est mis à divaguer. Il a dit que les noms étaient tous vrais parce qu’ils servaient à ce qu’on soit priés. Et que nous tous, blancs et noirs, recevons un nom pour ne pas mourir.


Boutet de Monvel, Portrait de GM Haardt, 1926 Quai Branly
Dans ces allers-retours entre le passé et le présent, il y a de multiples coïncidences, dont on dira qu’elles sont invraisemblables, mais qui « font » le roman. C’est ainsi que se tissent les fils entre les uns et les autres et que se resserrent la trame de la mémoire. Une femme qui traverse les années. Un homme que l’on effleure et que l’on ne retrouve jamais.

Le roman se déroule en quelques jours, en attendant l’arrivée du cyclone, sans cesse annoncé, par le vol des oiseaux ou par les informations. Quand il arrivera, tout sera-t-il emporté ? Ou la vie du pays continuera-t-elle comme avant, avec ses traumatismes mal enfouis ? Les massacres de la guerre, les trahisons entre époux, les blancs qui craignent qu’une goutte de sang (ou de sperme) noir ne gâche à tout jamais leurs précieuses filles, les mensonges qui deviennent des vérités.

Et ce cartographe ? On le saura tout à la fin.

Il y a aussi des choses très cocasses.

 

Je ne désire pas ton corps. Je désire ne plus avoir le mien.

(je voudrais pouvoir dire ça à quelqu'un)

 

La pluie tombe dans le salon et traverse les corps comme si tout, la maison et les gens, était fait de terre. Plus loin, la mer est un cheval incendié. La ville entière s’agenouille et même ses os se ploient pour ne pas se briser. Je vois l’église de Macúti s’écrouler, les murs éclater comme du verre. Dieu traverse le sol du temple et ses pieds sont pleins de sang.

 

Merci Babelio et Métailié pour la lecture. Sharon l'a lu aussi.

De Couto j'ai aussi lu Le Dernier vol du flamand. Et apparemment j'avais beaucoup aimé.






 

mardi 14 juin 2022

Une gigantesque incertitude recouvrait tout, tandis qu’un monde connu et ordonné se défaisait.

 Leonardo Padura, Poussière dans le vent, traduit de l’espagnol par René Solis, parution originale 2020, édité en France par Métailié.

 

C’est l’histoire d’un petit groupe d’exilés cubains, leur jeunesse à Cuba, la façon dont ils sont partis, leur point de chute, leur façon de vivre après l’arrachement, les liens qu’ils conservent entre eux ou pas, les souffrances endurées. Et c’est très bien.

J’ai conscience que le roman a été présenté de la façon suivante sur les blogs : un jour Adela découvre, via une photo postée sur FB par la mère de son petit ami, qu’elle ignore tout de la vie réelle de sa propre mère, avec qui par ailleurs… etc. etc. Bon oui, mais pour moi, l’intérêt du roman, c’est de suivre ce groupe d’amis au fil des années et des générations.


Une seconde évaluation du milieu ambiant, plus transcendantale ou métaphysique, lui avait révélé que l’essence de Hialeah résidait dans le fait qu’il était possible d’y vivre un pied dans un territoire colonisé à l’intérieur des États-Unis et l’autre à Cuba, et que la ville était un refuge parfait pour des réfugiés farouchement déterminés à la rester.


Il y a Clara et ses fils, Dario, Bernardo et Elsa, Horacio, Irving et Joël, ils ont la trentaine, ils vivent à La Havane et on est dans les années 89-90. Des rumeurs inquiétantes arrivent des alliés soviétiques et tout d’un coup tout s’écroule. Les salaires ne sont plus payés, les prix explosent, c’est la faim, il ne reste plus que l’alcool et le tabac et peu à peu tout le monde s’en va, d’autant que certains vivent dans la peur et la parano.

Certains choisissent les États-Unis parce que là-bas le visa de séjour est automatique pour les Cubains (et ce n’est pas le cas des Haïtiens qui les regardent passer), même si le diplôme n’est pas reconnu, mais enfin, on peut vivre. Certains coupent les ponts avec tout ce qui est cubain tandis que d’autres plongent dans Miami, sa nourriture cubaine, sa musique cubaine et ses plages presque caribéennes. Un autre choisit Porto Rico où le diplôme universitaire cubain est valide. D’autres se retrouvent en Europe. Ils entretiennent des relations compliquées avec leur île, avec l’assouplissement des années Obama, avec les discours identitaires divers. Et c’est passionnant de suivre tous ces parcours.

En plus, on est dans un roman de Padura, malgré les gros mots, il y a beaucoup de tendresse et de douceur pour les personnages, qui sont heureux en amour et ont des enfants, et peuvent ressentir un certain apaisement malgré les vicissitudes de la vie (c’est bien la douceur dans les romans).

Il y a le poids de la nostalgie et le sentiment de n’être jamais chez soi.

Il y a aussi tous les récits des combines improbables : importation de pièces détachées depuis la Russie, l’argent nécessaire pour effectuer les analyses de sang et les soins médicaux, un pays privé de nourriture, de pétrole et d’électricité, les travaux obligatoires aux champs, les files d’attente en permanence.

Un livre pour qui s’intéresse à Cuba et à l’exil !

 

Et il avait pleuré presque toute la nuit, honteux de tenir autant à son petit confort, accablé par le poids d’une sidérante impuissance qui le faisait se sentir égoïste et ingrat, une souffrance qui lui faisait horreur et rendait sinistre la nuit du retour du fils prodigue dans sa patrie. (…) Il s’enfuit de chez lui comme s’il tentait de s’enfuir de lui-même pour se perdre dans la ville, familière et lointaine tout à la fois, le territoire de ses meilleurs et pires souvenirs. La terre qui avait nourri son autre vie, une vie à jamais morte et enterrée, comme d’autres vies, littéralement mortes et enterrées.

 

Padura sur le blog :

Spilliaert, Les Habits blancs, 1912, Ostende Mu.ZEE


 

mardi 24 mai 2022

Ce qui arrive à ces femmes, personne ne doit le savoir.

 Elena Medel, Les Merveilles, traduit de l’espagnol par Lise Belperron, parution originale 2020, édité en France par La Croisée (printemps 2022).

 

Au début du livre, nous sommes à Madrid en 2018, nous faisons la connaissance de María, une femme déjà un peu âgée qui se rend à une manifestation de femmes, et Alicia, une jeune femme qui vend des sandwichs dans la gare d’Atocha et qui vit mal avec un homme indifférent. Ensuite, le roman remonte le temps et nous raconte leur vie.


María, comme presque tous les dimanches, tu cuisines pour toi, eh bien maintenant tu cuisinerais pour toi et pour moi.


María qui a abandonné sa famille et une fille née très tôt, sans père, pour faire des ménages et qui parvient à se faire une petite vie. María qui fait l’expérience du militantisme, enfin d’être la compagne de celui qui fait du militantisme, car les femmes n’ont pas d’idées à elles, n’est-ce pas. María qui fait le choix douloureux de l’indépendance. 

Alicia, née dans une famille d’abord riche, mais ensuite ruinée, qui a coupé les ponts avec tout le monde, qui s’est casée plutôt pour une raison d’appartement et de boulot et qui semble très isolée (et qui n’est pas très sympathique).

Très vite, le lecteur comprend le lien qui existe entre les deux femmes. Ce n’est pas un secret, mais ce petit truc de narration permet de donner un panorama plus large.

Zernova, Usine de conserves de poisson, 1927 Moscou Galerie nationale Tretiakov
Elles sont femmes, seules et pauvres. La pauvreté qui contraint à retirer les enfants de l’école pour travailler, qui force à prendre le bus de nuit, qui force à cohabiter, à faire des ménages, à s’occuper des familles des autres, à avoir une existence précaire. Les gens qui dissimulent leur accent provincial pour travailler à Madrid. Être femme, c’est se sentir obligée de répondre à un inconnu qui vous parle dans le bus, justifier ses dépenses, devoir sans cesse s’occuper de quelqu’un d’autre, mais vouloir un appartement à soi pour ranger ses livres à soi.

Je trouve que le portrait de société est très réussi, raconté en longueur, sur plusieurs années et plusieurs générations, avec des souvenirs qui s’enchevêtrent. C’est rapidement écrit, mais c’est bien fait. Tout cela est très vrai !

 

Elle compte trois femmes dans tout le bar : une entre la cuisine et le comptoir, la cinquantaine bien tassée, des taches sur son tablier, la femme du propriétaire, suppose-t-elle ; une autre, très jeune, assise à une table avec un groupe de garçons de son âge – la vingtaine, des étudiants qui grignotent un petit quelque chose avant de partir en soirée – ; et elle, trente-trois ans, qui aujourd’hui a décidé de sacrifier quelques heures de sommeil pour se joindre à la fête. Dans l’association, il n’y a pas beaucoup de femmes non plus, et presque toutes celles qui viennent aux réunions le font avec leur fiancé, et n’ouvrent jamais la bouche.


C'est mon dernier billet pour le mois espagnol de Sharon. Et c'est une autrice.

Liste des billets :

Max Aub : Le Labyrinthe magique.  3 Campo de sangre. 4 Campo francés

Federico García Lorca : Danse de la lune à Saint-Jacques et Gacela de la terrible présence



 

 


jeudi 31 mars 2022

Je suis parti au Japon pour écrire des haïkus, surtout bancals, parfois assis.

 Florent Chavouet, Touiller le miso, 2020, Piquier.

 

Un album pour faire un voyage au Japon.

Le narrateur est invité au Japon pour découvrir… non le miso, mais le saké. Au programme culture, fabrication, dégustation, rites sociaux… Je ne sais pas ce qu’il en a retenu, mais l’album constitue un voyage poétique.

Il y a peu de paroles, mais j’ai notamment apprécié la façon dont il apprivoise et reprend la culture visuelle japonaise : celle de la peinture traditionnelle, celle des mangas, celle des logos des diverses marques (notamment alimentaires) qui font le quotidien des Japonais. Je pense que cela nous est tous arrivé, en voyage, de garder (ou de photographier, maintenant qu’Instagram existe) cet emballage de gâteau ou de bonbon ou le ticket de machin parce que le logo, l’inscription, le graphisme nous a semblé exotique. On le retrouve 3 mois après tout froissé et cela nous rappelle des souvenirs.

L’album alterne entre grandes planches et petits dessins. Il y a plusieurs vues et descriptions des petites épiceries où l’on peut boire de la bière ou du saké.

 



jeudi 20 janvier 2022

Ah, mes bons fossoyeux, à vous ! Longue vie à la Mort !

 Mathias Enard, Le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, 2020, Actes Sud.

 

Au début du roman, un doctorant en ethnologie un peu crétin débarque dans un fond de bled des Deux-Sèvres pour sa thèse sur les campagnes françaises contemporaines. Il fait connaissance avec un peu tout le monde et découvre la réalité de la vie à la campagne. Ensuite, le lecteur fait un face à face brutal avec un sanglier qui est la réincarnation du prêtre local. Car ici, quand un humain meurt, son âme se réincarne en animal ou en humain au fil des siècles. À la moitié du livre, se tient le fameux banquet – un temps où personne ne meurt, en principe.


Le maire a entrepris de me présenter aux joueurs de cartes, qui m’ont regardé comme si j’étais un Martien. Ils ont vu sur moi le masque de l’altérité, pourrait-on dire en termes lévinassiens. J’aurais sorti mes verroteries et mes machettes pour leur offrir des présents rituels qu’ils n’auraient pas réagi différemment.


Voilà un bon gros roman plein de fantaisie et d’invention. L’auteur circule avec malice parmi tous ces personnages, réunis sur un aussi petit espace. Le personnage du doctorant fournit un bon prétexte pour rencontrer les gars du bistrot, la famille anglaise, la coiffeuse, l’agricultrice bio, etc. Le motif de la réincarnation permet de remonter jusqu’aux massacres de la Révolution et à Agrippa d’Aubigné. Débarquent dans le roman des personnages qui n’ont pas grand-chose à y faire et dont on se demande ce que l’auteur va bien en faire. C’est malin.


Il ignorait bien sûr que sa luxure, ses mensonges, ses massacres de petit gibier et de poissons lui vaudraient une réincarnation en hérisson, un des derniers hérissons du village, hérisson qui n’échapperai par aux pneus du camion-magasin de Patarin, repris par le fils de ce dernier ; Patarin petit-fils écrasera le hérisson, bien qu’il se soit mis en boule, le hérisson qui avait été le gros Thomas et le renverra dans le Bardo, où il renaîtra sous la forme d’une punaise, deux siècles plus tôt, en 1815.

Squelette dans un linceul assis sur un tombeau, ivoire,
XVIe siècle, Musée des arts décoratifs

De façon générale, l’auteur est habile. Il joue avec les attentes et l’impatience du lecteur et raconte une partie de belotte comme la bataille de Waterloo. Enard joue avec délectation à attribuer un animal à un personnage et à circuler au fil des siècles. Il s’amuse. 

Malgré tout, il y a un fil rouge autour du grand-père de Lucie. L’histoire tragique de ses parents, l’ambiance du village et puis l’illusion, un temps, pour le lecteur, que peut-être il y aura une intrigue policière, tout cela tend une longue traine narrative, assez lâche, mais séduisante et intrigante.

Le récit du banquet constitue un vibrant hommage à Rabelais. Il est trop riche, trop nourrissant, trop de bouffe, trop d’alcool, trop de mots, cela fait plaisir à lire. Et il y a 99 fromages à déguster.

Bémol : la fin n’en finit pas. Il aurait fallu tailler cela à la faux.

 

« Et maintenant, maintenant mes bons fossoyeux, mes creuseurs de tombes adorés, vivons, bas-beurre de baratte à couilles ! Mangeons et parlons ! Portons à nos bouches ces chairs mortes ! »

Ils fallait voir les quatre-vingt-dix-neuf convives lancer leurs pognes vers les terrines, le pain, tailler des tranches, les superposer, un ou deux s’étranglaient, crachaient, toussaient.

 

Un livre prêté par Maman !

L’avis de Karine.



mardi 30 mars 2021

De fait, la bouteille plastique est aussi un objet politique.

 Le Magasin du monde. La mondialisation par les objets du XVIIIe siècle à nos jours, sous la direction de Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre, 2020, Fayard.

 

Parce que les objets les plus quelconques peuvent raconter une histoire de la mondialisation, 90 historiens racontent l’aventure des choses qui nous entourent. Vous ne regarderez plus votre [insérez ici l’objet de votre choix] comme avant.

Quatre pages par objet, c’est un peu court et frustrant, même si c’est la règle, d’autant qu’il n’y a pas d’illustration, mais l’ensemble est très intéressant et surprenant. Du silex biface au masque prophylactique, les inventions humaines circulent de territoires en territoires, se transforment, s’approprient, sont revendiquées, rejetées ou imitées. Il est question de routes commerciales, de conquêtes militaires, de nouvelles matières premières, d’inventions surprenantes, de déplacements de populations. C’est très instructif et amusant.


La mode des tables tournantes est l’un des tout premiers américanismes de la culture européenne.


Il y a plein de choses dans ce volume. Le banjo et son trajet depuis son berceau d’origine, l’Afrique de l’Ouest, jusqu’aux plantations américaines. Le mystérieux shampoing qui n’est pas né tout armé dans nos salles de bain, mais qui a tout à voir avec la conquête britannique de l’Inde. Vous découvrirez que Jack London n’a peut-être pas le rôle prépondérant qu’on lui attribue dans la popularisation du surf. Le piano, son rôle dans la culture victorienne, dans l’éducation des jeunes filles et dans l’extinction des éléphants. Le hamac, des peuples amérindiens jusqu’à la Nasa. Et vous saurez tout sur le cartel de l’ampoule électrique !

Saviez-vous que la banderole des manifestations était née grâce aux suffragettes ?

 

Chaque article donne lieu à une petite bibliographie pour en savoir plus et à un système de renvois tout à fait malicieux. Mais pourquoi donc l’article « bidet » renvoie-t-il vers le « sextoy », mmm ? Et… pourquoi ce renvoi vers la « bougie » depuis l’article « sextoy » ? 🤔😳☺️

 

Veste et pantalon sont du même tissu, selon une tradition venue d’Angleterre. Le complet-veston est garni d’une vingtaine de poches pour y glisser argent, papiers et stylos-plumes, et s’accompagne d’accessoires : une cravate Windsor, un chapeau et des chaussures en cuir ciré. Sa sobriété incarne la « grande renonciation » de la mode masculine, pour reprendre l’expression du psychanalyste Flügel, et porte une morale qu’on croit protestante. Gris, bruns ou bleus – le noir tache et se fane – sont respectables, tandis que la blancheur de la chemise témoigne d’une bonne hygiène intime.

 

C'est un livre dans la lignée du Chapeau de VermeerMerci Estelle pour la lecture !`

Anonyme hollandais, Intérieur d'un magasin vendant des chinoiseries, 1700. V&A

jeudi 18 février 2021

Je finis en vous embrassant du plus profonde de mon cœur. Je suis pour la vie votre nièce dévouée.

 Laurence Giordano, Marie Bryck et ses frères. Une histoire de survie et de destin dans la France du choléra, Payot, 2020.

 

Cette lecture s’inscrit évidemment à la suite de celle du Hussard sur le toit !

Ici, c’est un livre d’histoire, le suivi d’une petite vie. Une famille, venue de Moselle pour s’installer à Paris. Famille modeste, petits métiers comme il y en a tant. L’épidémie de choléra de 1849 (pas celle du Hussard donc) fait des ravages et les trois enfants sont orphelins. Giordano suit leur destin, au travers des dossiers d’archives, pris en charge par les institutions caritatives du temps. C’est l’époque où les enfants sont placés très tôt en apprentissage, travaillent aussi durement, où le moindre écart est sanctionné par plusieurs années d’enfermement (début des colonies agricoles pour les garçons mineurs, les maisons de correction, la prison pour femmes de Saint-Lazare). Les édiles sont effrayés devant ces centaines d’orphelins livrés à eux-mêmes, tout en restant bienveillants et paternalistes et en veillant à ne pas être trop sévères selon leurs propres critères (pour nous c’est effarant).


Il s’agit pour les autorités d’extraire « les enfants des rues » dans le but de les « redresser » afin de garantir l’ordre social. Sous le Second Empire, jamais autant de mineurs – 9 896 en 1857 – n’ont été enfermés.


Le livre est d’une écriture totalement plate, mais Giordano parvient à nourrir son propos d’une multitude de petits faits : analyse des documents bien sûr, cadastre qui permet de reconstituer les bâtiments de l’époque, nourriture, modes de vie, métiers disparus, sociabilités diverses, hypothèses… Tout cela est extrêmement concret et c’est ce qui rend le livre très intéressant. Les plus modestes sont ici sous nos yeux.

Je suis frappée par le caractère quotidien et ordinaire des drames qui sont vécus : mort précoce des adultes, absence de Sécurité sociale et de prise en charge médicale, pas de vaccins, pas d’antibiotiques, pas de retraite, enfermement rapide des pauvres, jeunes ou vieux, conditions de vie indignes… C’était il n’y a pas si longtemps. Avec tout ça, ils sont plusieurs à réussir à surmonter les difficultés, à trouver leur place et à fonder une famille. C’est assez émouvant à constater.

 

En juin 1849, l’épidémie poursuit son avancée. Le défilé des charrois qui transportent les corps amoncelés sème la terreur et la désolation dans les rues de Paris ; les cimetières sont encombrés. Chaque jour, une connaissance du quartier disparaît. Le 4 juin, le garçon boucher de la rue Saint-Sébastien, Nicolas Duclos, veuf depuis le décès de sa femme en 1841, et qui élève seul ses deux fils Alfred et Auguste, âgés de huit et douze ans, rend son dernier soupir. Puis, le 5 juin, le charbonnier de la rue d’Antin, Michel Barthomeuf, succombe à son tour.

 

Une autrice.

L. Frederic, Les marchands de craie. Le matin, 1882, Musées royaux Bruxelles


jeudi 11 février 2021

Merci, Luke, c’étaient les meilleurs haricots du monde !

 Achdé et Jul, Lucky Luke. Un cow-boy dans le coton, 2020.

 

Oui, il y a sur ce blog un certain goût pour le western (surtout pour les cavalcades à cheval) et d’ailleurs j’ai déjà parlé de Lucky Luke il y a longtemps (En remontant le Mississippi). Alors j’étais curieuse de lire ce dernier opus.

À la suite d’une histoire rocambolesque, voici Luke dans le Sud, après la guerre de Sécession, mais avec des noirs toujours asservis. C’est le Sud des grandes plantations, robes à crinolines et homard au repas, loin des villes du Nord et de l’Ouest sauvage.

La grande nouveauté de l’album est de mettre en scène des personnages noirs individualisés et non plus interchangeables, notamment Bass Reeves, un authentique marshal noir. J’ai trouvé cette thématique un peu appuyée et didactique – il faut dire que les albums de Lucky ne nous ont pas habitués à pareil engagement (ou alors je les ai lus il y a trop longtemps). Bref, c’est un peu sage. Évidemment, cow-boy était un boulot pourri, contrairement à star d’Hollywood et il était massivement occupé par des noirs et des hispaniques (il y a aussi eu des cow-boys noirs au Canada). Du coup, c’est un peu bizarre qu’il n’y ait aucun cowboy noir dans l’album. La ségrégation a l’air d’être un problème limité au Sud des États-Unis alors que dans l’Ouest, home sweet home, tout va bien.

En revanche, je trouve que le « ton Morris » est là. Les dessins, les jeux de mots, les références innombrables (à Tom Sawyer, à Autant en emporte le vent, aux précédents albums, à plein de choses) sont tout à fait conformes à l’esprit du personnage. Les crocodiles et les moustiques sont au rendez-vous. Il y aussi les Dalton qui découvrent la lecture et un gigantesque ouragan. Je trouve que le passage avec les cajuns est très réussi !

Un bon moment de lecture.

Jolly Jumper, c'est quand même le meilleur.

Je vous conseille cette émission de France culture où il est question de Lucky Luke.

Comme je suis en plein « revival BD » il n’est pas exclu que je me tourne vers les Tuniques bleues !



jeudi 4 février 2021

Face au mal incarné, je ne peux rester coi.

Stanislas Moussé, Le Fils du roi, Le Tripode, 2020.

 

À la fin d’une Longue vie, le fils du roi part à son tour en quête d’aventures et d’exploits. Il est un peu premier degré mais courageux et commence par voler l’épée que gardait un géant sanguinaire. Géant qui se réveille et dévaste tout. Tout. Heureusement, une magicienne débarque avec ses grandes vaches et sa multitude de petits oiseaux.

Cet album est parfaitement dans le ton d’une Longue vie et peut d’ailleurs être lu de façon totalement indépendante. À nouveau ces images très effrayantes. Je trouve que Moussé a une capacité particulière pour rendre en noir et blanc, et avec d’innombrables détails, les scènes de carnage. À côté, il y a la forêt bucolique, avec tous les animaux qui paissent joyeusement, façon Jardin d’Éden. Et la magie de la fumée et des oiseaux, pleine de poésie et de mystère de la vie. Le dessin est à la schématique et expressif, effrayant et amusant. On voit de grandes planches avec de touts petits détails. Les pages sont à regarder de très près ou à considérer avec plus d’ampleur. C’est du noir et blanc sans parole. 
C’est une quête de soi, la naissance d’un héros.

Un talent extrêmement singulier à découvrir.



 

lundi 28 décembre 2020

2020, l’année rétrécie

 

Un billet pour raconter mon année 2020. Noël représente un moment suspendu, une occasion de regarder un peu en arrière (oh, mais pas trop).


Ici, comme partout, il y a eu l’épidémie, le confinement, le déconfinement, les mesures barrières, le reconfinement, le redéconfi… Factuellement, d’un point de vue personnel, peut-être peu de conséquences. Je vis seule et j’ai la possibilité de travailler entièrement en ligne. Pas d’interruption d’activité, pas de problème d’argent. Des vacances en France avec une excellente amie (Toulouse, Rodez, Conques, vous avez pu voir les photos) et j’ai même réussi à caser des vacances au mois d’octobre (cet instinct de folie). Aucun proche malade (on croise les doigts, tenez bon jusqu’au vaccin !). La solitude pèse, ne nous le cachons pas. J’ai l’impression d’avoir passé une année vide en matière humaine (et c’est pas vrai, les amis ont téléphoné et envoyé des tas de messages), de n’avoir souri à personne, d’avoir le cerveau rabougri (ça, c’est peut-être vrai), d’avoir une existence rétrécie aux fonctions alimentaires et à la lecture. 

Rien de calamiteux, mais ça serre, comme on dit. J’ai envie de sourire à des inconnus, de bavarder, de prendre l’apéro avec les voisins, de boire une bière en terrasse, de manger au restaurant… rien d’extraordinaire, juste ne plus être en face à face avec moi-même !


En novembre, festival de volubilis dans la cour.

Dans tout cela, mon actualité de santé personnelle. En décembre 2019, on m’enlevait une tumeur (rare et mortelle) au front. Le 2 janvier 2020, j’ai appris que cette opération (impressionnante, mais j’ai la carcasse solide) était suffisante, qu’il ne serait pas nécessaire d’agrandir « le trou », d’aller en neurochirurgie et d’enlever un morceau de l’os du crâne. La bonne année a commencé ce jour-là et n’a pas vraiment cessé. J’ai eu une année 2020 assez douce, à me dire : quand même, je ne suis pas en neuro, et à savourer le thé pris en regardant par la fenêtre. J'ai eu de la chance en 2020. Avec ça, 5 mois de pansement, infirmière tous les jours, des larmes et des soupirs, et depuis le mois de mai, une magnifique cicatrice qui orne mon front. C’est assez spectaculaire, mais ça ne fait pas mal. Mes amis me voient avec un chapeau, un bonnet ou… un genre de trou. Si la situation épidémique laisse respirer l’hôpital, je compte bien me faire refaire le front, pour qu’il n’y ait plus aucune cicatrice (même si je porte très bien le chapeau). J’ai encore souvent les yeux humides. J’ai frôlé le trio « confinement en neurochirurgie en solitude totale » et franchement je préfère « confinement toute seule » c’est moins triste. N’empêche que je n’avais pas prévu de fêter mes 40 ans (c’est certainement une erreur, j’ai beaucoup moins en vrai) confinée, avec un trou dans le front, avec pour seule visite l’infirmière. J’avais prévu un spectacle de danse contemporaine avec une amie, moi. Pfff.

Avec ça, je vais très bien, mon corps n’a jamais été aussi avenant et appétissant ! Et les yeux continuent de sourire entre le masque et le chapeau.

Donc j’espère bien retourner à l’hôpital en 2021, pour des raisons esthétiques.

Et sinon ? Qu’ai-je lu ? Le confinement m’a offert la possibilité d’échapper aux livres que l’on me prête et de me concentrer sur ma riche bibliothèque personnelle (comment ça, 200 livres pas encore lus ?!). Ce fut un immense grand plaisir ! Étonnamment, j’ai surtout eu envie de relire, histoire de se retrouver au chaud dans des livres doudous. J’ai quand même poursuivi mon exploration enchantée de Woolf, d’Eliot, de Faulkner, d’Aragon, de Giono. Et j’ai encore acheté plein de livres !!!


Mammouth prêt pour Noël et santon Pèlerin de Saint-Jacques acheté à Conques.

Je retiens donc de l’année : les appels téléphoniques de Magali le dimanche à 14 heures pour le café, les appels téléphoniques des amis en général (ah Fany tu as assuré), les messages divers et variés pour « prendre des nouvelles du front » n’est-ce pas, les présences rassurantes du personnel de la Conception et des infirmières, qui ont été assez impressionnées par la « chose », les randonnées dans les collines seule ou avec une amie pour prendre l’air et le soleil, le plaisir pris à admirer de belles choses dans les musées et les monuments, les retrouvailles avec les amis cet été et cet automne (merci Moana d’avoir arpenté avec moi les châteaux) (même s’il faisait pas beau franchement), les rares concerts échappés du désastre.
L'année a été plutôt douce. Et demain, pique-nique avec les amis !

2021 sera beau, n’est-ce pas ! J’ai des projets de vacances plein la tête, une vie n’y suffira pas (Espagne, Italie, Angleterre, Canada, en premier et puis tous les autres !).

En attendant, bon bout d’an.


La vue reste belle.