La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 19 mars 2026

Le train se lança avec sa cargaison d'histoires sur son parcours qui n'était pas infini.

 

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt, parution originale 2008, roman traduit du japonais par Sophie Refle, édité en France par Babel/Actes Sud.

Il y a peu, Aifelle faisait remarquer chez Ingannmic qu'en matière de « littérature japonaise on ne voit plus que ce genre de livres mis en avant, c'est un peu triste. Il faut fouiller un peu pour trouver les autres. » Je partage ce constat, mais je dois dire qu'en l'occurrence j'ai passé un excellent moment de lecture. Comme quoi, certains petits romans sont plus réussis que d'autres – hé, c'est un métier aussi !

Donc, nous sommes sur une petite ligne de train, entre Osaka et Kobe, les arrêts y sont fréquents. Des hommes et des femmes montent et descendent avec leurs préoccupations et leurs histoires et quelquefois ils se parlent. Ou alors ils se contentent de se regarder et le récit change de personnage principal à chaque tronçon du train. Une fois dans le sens aller, une fois dans le sens retour (le roman pourrait continuer indéfiniment).

Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle venait de lui chiper le livre qu'il convoitait (autrement dit, elle n'avait prêté aucune attention à Masachi). Il l'avait suivie quelques minutes, assez pour comprendre qu'elle n'avait aucune intention de le reposer.

Premier tronçon, un garçon qui se rend à la bibliothèque le sac chargé de livres se fait aborder par une fille qu'il trouve mignonne certes, mais surtout qui emprunte les mêmes livres que lui ! Ensuite, une femme qui revient du mariage de son ex engage la conversation avec une vieille dame et sa petite-fille. Etc. Au retour, six mois plus tard, un couple se sera défait parce que le gars est violent, un autre se sera constitué, une jeune femme aura déménagé, la vieille dame aura un teckel (et toujours sa petite-fille), etc.

Évidemment, ce qui me paraît très réussi, c'est le rythme. Une succession de chapitres courts, avec une tranche de vie à chaque fois. À la fin, on aura fait connaissance avec plein de gens, mais sans forcément en savoir beaucoup sur eux et on aimerait en savoir plus. C'est malin et habile ! Et puis, c'est un monde rassurant et apaisant, un petit train où chacun parvient à trouver sa place. Un monde où la place respective des hommes et des femmes est subtilement repositionné.


Loin d'être silencieux, ce quartier était animé à la mesure de sa taille. Les hirondelles y voyaient un bon endroit où élever leur progéniture.
La vieille dame n'avait pas menti : c'était une bonne gare, et un quartier agréable.

Je note qu'Arikawa est également l'autrice des Mémoires d'un chat qui a eu un succès colossal et de romans sur l'armée japonaise (elle se moque d'ailleurs de ce goût pour l’armée dans le roman).

Ce roman n’a peut-être pas une ambition immense, mais il est à lire en grignotant dans le train, bien sûr.

Les gens qui prennent le train seuls se composent en général une mine indifférente.

Un dessin de Gébé de 1959 (désolée, je n'ai pas de photo de train japonais)


jeudi 26 février 2026

Je crois que j'aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde.

 

Banana Yoshimoto, Kitchen, parution originale 1988, traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô, édité en France par Gallimard/Folio.

Dans ce court roman, Mikage, la narratrice, est orpheline, puisque sa grand-mère (qui l'a élevée) vient de mourir. Mikage est quasi-recueillie par Yûichi, un jeune homme, et sa mère, l'éclatante Eriko. Sauf qu'Eriko est un homme, devenu femme, qui travaille dans un bar, et que la vie est violente pour les transexuels.

Pourquoi Kitchen ? Parce que Mikage trouve l'apaisement dans une cuisine bien propre, rangée, au frigo plein, parce qu'elle est passionnée par la confection de petits et de grands plats, parce qu'elle trouve sa voie et se reconstruit par la cuisine. Et que c'est peut-être ainsi qu'elle parviendra à sauver aussi Yûichi de sa tristesse.

Pourquoi a-t-on si peu le choix ? Même si on se sent écrasé comme un vermisseau, on s'entête à préparer des repas, à manger, à dormir. Tous les gens qu'on aime meurent les uns après les autres. Et pourtant il faut bien continuer à vivre.

L'édition japonaise est une grande pourvoyeuse de courts romans qui ne sont pas à proprement parler des livres feel good, mais des jolies histoires, où des personnages plus ou moins paumés trouvent une façon de vivre à partir des livres, de la cuisine, des chats, des plantes... Je me demande si Kitchen n'en est pas l'un des premiers, et peut-être l'un des plus sombres. Il met en scène la vie dans une grande ville contemporaine, avec des personnages seuls, en proie au deuil, au chagrin et surtout à la solitude. Comment trouver un sens à sa vie quand on a absolument aucune famille ? Le sentiment de perte est un puits sans fond, mais pourtant, Mikage se raccroche et tente ce qu'elle peut, cahin-caha.

Je me souviens avoir lu ce livre à sa sortie en poche en France (peu après 1994 donc) et j'avais bien aimé (ma mère aussi). À l'occasion de cette lecture commune, je l'ai relu avec plaisir, retrouvant ce qui m'avait plu à l'époque : un relatif dépaysement (en 1994, je n'avais aucune idée de ce qu'était un katsudon, maintenant je sais que c'est bien bon), l'attachement à une jeune héroïne à la fois triste et déterminée (j'étais encore ado), le monde de la très grande ville (je vivais en forêt à l'époque). Cette notion de trans m'était également très peu connue.


Ce lieu où traînent des épluchures de légumes, où les semelles des chaussons deviennent noires de crasse, je le vois étrangement vaste. Un énorme réfrigérateur s'y dresse, rempli de provisions suffisantes pour tenir facilement tout un hiver, et je m'adosse à sa porte argentée. Parfois je lève distraitement les yeux de la cuisinière tachée de graisse ou des couteaux rouillés : de l'autre côté de la vitre brillent tristement les étoiles.
C'est dans la première page.

Ce côté sain, c'était ce que j'aimais en lui, c'était quelque chose que j'enviais, et je m'en voulais presque de ne pas être à la hauteur. Autrefois.

(mais on comprend que les héros seront ces personnages complètement fracassés par la vie, qui se relèvent en boitillant, pas du tout fièrement)

Electra et Miss Sunalee ont programmé une lecture commune de Kitchen pour le 28 février, mais le samedi, c'est billet touristique sur le blog, je me suis donc permis de prendre un peu d'avance. Merci à elles, je suis bien contente de ma relecture !

Rideau de restaurant, Paris, 13e



mardi 7 octobre 2025

« Une existence tranquille », ça n'irait pas ? Car c'est bien la nôtre !

 

Kenzabuô Ôé, Une existence tranquille, parution originale 1990, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, édité en France par Gallimard (Folio).


Quelques mois dans la vie d'une famille de Tokyo, quand les parents sont partis en Californie. La narratrice est Mâ. Elle tient la chronique de cette « existence tranquille » avec Eoyore, son grand frère, handicapé mental et compositeur de musique, et Ô, son petit frère qui prépare ses examens d'entrée à l'université.

Si j'essaie rétrospectivement de clarifier les choses, je pense avoir éprouvé alors envers mon père deux sentiments différents. D'une part, j'étais irritée par son attitude que je trouvais veule, et ce quel que fût le caractère de cette « crise ». D'autre part, je me disais que décidément il avait vieilli.

La vie de Mâ s'organise principalement autour de celle d'Eoyore, qu'il faut accompagner à un centre spécialisé et à des cours de musique, mais le récit s'enrichit progressivement d'autres enjeux. Mâ fait aussi le portrait de son père, qui ressemble beaucoup à l'auteur, portrait peu sympathique, d'un homme un peu égoïste. Il y a aussi ses propres études en littérature française, sur Céline. Il y a surtout ses réflexions et ses réactions face à ce qui l'entoure : des petites filles agressées par un « détraqué sexuel », ce qui l'amène à s'interroger sur Eoyore, le goût de son père pour William Blake, l'attitude de sa mère, un film de Tarkovski, les obsèques d'un oncle, l'action d'un ami en soutien à la dissidence polonaise (on est à la fin des années 80), etc.

Nicolas de Crécy, Kawabata Dori, fusain 2012, Coll. privée


J'ai entamé ce roman avec une certaine prudence. En effet j'ai découvert Ôé en lisant M/T les merveilles de la forêt, que j'ai beaucoup aimé, mais ma lecture de Dites nous comment survivre à notre folie a été plus compliquée. Voilà un auteur qui campe régulièrement des handicapés mentaux – c'est rare – et qui s'intéresse à des êtres peu accordés à la société, à l'irruption des pulsions incontrôlées, à la dépression. Le lire peut engendrer un certain malaise.

Mais finalement j'ai été prise progressivement par ce récit d'une existence, à la fois ordinaire et inhabituelle, où de nombreux sujets viennent s'ajouter au fil principal de façon parfois inattendue. Les ennuis ne proviennent pas toujours d'où l'on pense.

Mon frère, source pourtant de tous ces remous, demeurait impassible et, se dirigeant vers le bord de la route, pencha la tête vers les feuilles rouges, mouchetées de jaune, du plaqueminier de petite taille, émondé en vue de la récolte, qui poussait légèrement en contrebas dans le champ, pour y humer les gouttes brillantes laissées par une précédente averse.

Et il m'a semblé que peut-être ses gestes étaient trop lents et son expression trop bonhomme, mais qu'il était en tout cas traité comme quelqu'un d'ordinaire par les gens qui lui prenaient ses tracts. C'était aussi la première fois qu'il entrait en contact de manière aussi directe avec la société extérieure, mais j'ai eu le sentiment de découvrir la personne vraiment ordinaire, cette personne de rien du tout qu'il est.

Ôé a reçu le prix Nobel de littérature en 1994.

Ôe Kenzaburô sur le blog :



jeudi 27 février 2025

Elle réclame des caresses comme si c’était un dû.

 

Daisuke Igarashi, Le Petit monde de Kabocha, parution originale 2007, traduit du japonais par Fédoua Lamodière, édité en France par Le Renard doré.

Lettrage : Tom spAde Bertrand (pas assez lisible à mon sens).

 

Un petit manga charmant ? Allez. Le narrateur, dessinateur de manga, s’est installé récemment à la campagne et il cultive son potager. Il a avec lui Kabocha, une adorable chatte qui a toujours connu l’appartement en ville et les croquettes. C’est le récit de la découverte de ce nouvel environnement.


En bon petit urbain, le maître s’inquiète pour sa chère Kabocha. Et si elle se perdait ? Et si elle se bat contre un renard ? ou un serpent ? Et si, et si… Mais Kabocha se révèle taillée pour cette vie, traquant les souris, les oiseaux, grimpant aux arbres, allant se prélasser chez les voisins… c’est la vraie vie de chat ! L’album rend particulièrement bien, je trouve, les relations entre la chatte et son maître, la première faisant tourner le second en bourrique, le second se laissant faire avec bonheur.

Je trouve aussi que les dessins de la chatte sont extrêmement réussis.



 

Un album validé par ma mère, ma sœur et moi ! (et Le Monde des livres aussi).


 

jeudi 5 décembre 2024

Et que faisons-nous des nouilles, au sarrasin tanuki panpan et au froment tanuki panpan ?

 

Inoue Hisashi, La Bedondaine des tanukis, parution originale 1985, traduit du japonais par Jacques Lalloz, édité en France par Zulma (rentrée littéraire 2024).

 

Dans un Japon rural et ancien, Yamatoya est teinturier en indigo et a la plus ravissante fille du monde. Malheureusement, celle-ci attire l’attention du puissant et méchant seigneur du coin. Est-elle perdue ? Il se trouve que la région est aussi infestée par les tanukis*, que Yamatoya sauve la vie de l’un d’eux et qu’ils se mettent donc en tête de l’aider. Ensuite, il y a un bon roman fantaisiste.


L’autre était un jeune congénère au magnifique pelage fauve qui se tenait campé debout, pattes de devant croisées, mâchoires serrées. Devant lui, deux testicules pendaient jusqu’à terre. La majestueuse allure que cela avait.


Ce roman met en scène un Japon ancien et pittoresque, avec ses personnages (comme le bonze très ouvert aux plaisirs de la vie), ses coutumes, ses rites, son folklore. L’auteur fait preuve à la fois d’érudition et de dérision, puisque tout cela est vu par le prisme « tanukiesque ».

D’ailleurs, nous découvrons tout l’univers de ces petits animaux : lieux de vie, école, histoire, leurs combats contre les renards, etc. J’avoue que ce volet-là comporte des longueurs. L’enseignement théorique de l'université des tanuki, l’histoire de ce grand peuple animal, tout cela n’est pas très bien inséré dans le récit et j’ai passé pas mal de pages.

N'empêche que dans l’ensemble j’ai passé un bon moment de lecture et il y a beaucoup d’humour.

 

Shigeru Jodo, Tanuki Geisha, 1935 Great Victoria Art gallery



- « Sans hâte pérégrin. Point n’eût-il été trempé. Lors qu’il est passé. Éclaircie sur son chemin. Soudain s’abat l’ondée. »

- Et ça signifie ?

- Que le mieux à faire est de prendre tout son temps, de réfléchir à loisir. À quoi bon se précipiter pour donner une réponse si elle s’avère ensuite erronée. Il n’y a qu’à patienter, la bonne réponse surgira bien à un moment ou à un autre.

- Ce que je comprends, c’est qu’aucune idée ne vous est venue, en fin de compte. On ne peut point compter sur vous.

 

Zaash, zaash, zaaa. Moémon crut entendre comme une fine natte de paille traînant sur le sol et, de fait, un nuage de poussière se détachait nettement sur le fond de la nuit. Mais d’où venait ce bruit ? Cette poussière ? Il demeura un moment perplexe, jusqu’à ce que le souvenir de la paire majestueuse lui revînt, qui lui tira un gloussement.

 

 

* Vous savez les tanukis, ces animaux qui peuvent se transformer à volonté, mais qui sont dotés, au naturel, d’une énorme paire de … oui, vous savez.


 


jeudi 25 juillet 2024

Brise, tu me manques.

 


Hisae Iwaoka, La Forêt magique de Hoshigahara, parution originale en revue à partir de 2008, traduit du japonais par Blanche Delaborde, édité en France par Rue de Sèvres à partir de 2024.

Lettrage par Anne Demars.

 

J’ai vu un manga avec une forêt magique, j’ai dit OK.

Donc dans la ville d’Hoshigahara un vieux mur d’enceinte entoure une forêt (déjà c’est bizarre) où personne ne se rend, par crainte des esprits. Pourtant se tient là une vieille maison où vivent… deux esprits des portes, un jeune homme nommé Sôichi, une petite fille ( ?) nommée Mu et d’autres créatures, comme un coq et l’esprit de l’encyclopédie.


J’ai aimé dans ce volume la richesse d’une histoire qui prend le temps de se déployer. En effet, les deux premiers chapitres laissent penser que l’on aura affaire à une série d’histoires plus ou moins autonomes, mais en réalité pas du tout, ce début étant destiné à alpaguer le lecteur. Je réalise ensuite que je lis une seule longue histoire continue, avec de nombreux personnages dont on ne comprend pas immédiatement qui ils sont parce que tout ne nous est pas présenté d’un bloc, mais que cela se raconte, remonte dans les souvenirs, à des origines lointaines et légendaires, puis dans un temps humain. J’aime qu’une histoire se déploie en prenant son temps, et de façon non linéaire. Je suis incitée à me poser des questions et à relire et à noter alors des bizarreries. Tout n’est pas donné.


J’aime bien aussi la façon dont se croisent les préoccupations concrètes contemporaines (un directeur d’usine, un petit garçon cherchant à se faire des amis) et des choses plus mystérieuses, comme les esprits, le vent…

J’aime bien enfin la douceur des personnages, de ce Sôichi qui est plein de prévenance envers ceux qui l’entourent, de Mu plus vive et émotive, de Jo le coq plein de caractère… Un monde de douceur, ce qui n’empêche pas les chagrins et les déchirements et le sentiment de perte.

Le seul bémol : maintenant il faut que j’attende la suite, puisque l’histoire complète compte cinq volumes ! 



 

Deux mois plus tard… j’ai aussi lu le tome 2 ! On y retrouve cette alternance entre histoire isolée, qui permet de poser des pions et de faire entrer de nouveaux personnages, et la longue histoire principale. On remonte dans le passé puisque l’on apprend comment Mu, cette petite fille très vive, est apparue – et c’est une histoire très amusante. 

La nouveauté principale est que la forêt prend ici des teintes menaçantes. Nous ne sommes pas dans le bucolique et les gentilles petites fleurs. Ici, les plantes peuvent être en colère et attaquer Sôichi, tout comme l’esprit d’un caillou et l’esprit de la mousse peuvent s’entraider pour sauver une tortue.

Il y a une petite graine qui refuse d’être enterrée toute seule sous la terre parce qu’il y fait tout noir et qu’elle a peur.

J’aime bien le fait que des personnages apparaissent dans le dessin bien avant qu’ils aient un rôle dans la narration. Au lecteur attentif de s’interroger et d’être patient.



Le tome 3 à l'automne.


mardi 4 juin 2024

Miaou, miaou, puisque je vous dis qu’elle n’est pas là !

 

Inaba Mayumi, La Péninsule aux 24 saisons, parution originale 2011, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, édité en France par Picquier.

 

Une femme (qui se qualifie d’âge mûr et vit de travaux d’écriture) abandonne pour un an son appartement de Tokyo pour se poser dans sa maison qu’elle a fait construire dans la péninsule (je ne sais pas où, au Japon, au bord du Pacifique, à cinq heures de train au sud). Là, elle se pose, avec ses souvenirs, sa fatigue du bruit de la ville, son envie de silence, d’oiseaux et de fleurs, et son chat aussi.


Des choses de la mer arrivent sur le rivage. Où vont-ils, ces êtres vivants dont on peut percevoir le mouvement lorsqu’ils traversent furtivement la forêt qui fait suite à l’estuaire ?

Je me suis légèrement soulevée pour tendre l’oreille. Le bruit était semblable au froissement des feuilles mortes sur le sol. C’étaient peut-être les crabes ou les tortues dont parlais madame Kawahara.

C’est le début.


Il y a les voisins, dont les conversations rappellent qu’il n’existe pas de refuge et que partout il y a des petites histoires et des grandes tristesses.

Une lecture comme une tasse de thé bue dans le jardin, à l’écoute des oiseaux et des abeilles (il fait encore frais, mais chaque jour le soleil conquiert un centimètre et une minute supplémentaires) (lignes écrites en février), très reposante après La Fête au Bouc. Sans être de la grande littérature, ce fut un plaisir de lecture.

Il y a des tortues, des crabes, des lucioles.

Le livre se fait l’écho des réflexions que tout un chacun est capable de se faire sur sa propre vie, sur les choix que l’on a faits (ou pas), sur le choix d’un lieu de vie, sur ce que l’on croit être important et ne l’est plus, etc. C’est tout simple, mais c’est vrai, et cela peut être réconfortant d’en lire le récit dans un monde différent du nôtre.

Van Gogh, Melle Gachet dans son jardin à Auvers-sur-Oise (1890 Orsay)
 

En jetant un regard en arrière, j’ai pris conscience que les choses qui avaient eu un sens n’étaient plus que des enveloppes sans âme. Les chemins auxquels on était habitué, le petit restaurant de nouilles au sarrasin, le troquet qu’on aimait bien… Il ne restait plus rien. Plus rien n’était intéressant. Plus d’endroit qui suscite l’envie d’y aller. Plus rien qui allume la passion. Est-ce que vraiment j’allais vieillir ici ? Devais-je l’accepter ? Était-ce inévitable ? 

 

Je regarde autour de moi, tout n’est que falaises. En plus, à force d’être exposées au vent de la mer, elles sont pour la plupart déchiquetées, comme en lambeaux. Comme elles sont vides de désirs, comme elles sont sans aménité ! C’est cela qui m’a fascinée. Ces falaises que personne ne regardait m’ont apporté le calme.

 

L’avis de Marilyne.


 

 

jeudi 20 octobre 2022

Ce gant de baseball tout abîmé et la main gercée de ma grand-mère.


Yoshichi Shimada et Saburo Ishikawa, Une sacrée mamie, 2005, traduit du japonais par Tetsuya Yano, édité en France par Delcourt.

 

En 1958, Yoshinori, un petit garçon d’Hiroshima, est envoyé à la campagne, vivre auprès de sa grand-mère. Immense déchirement pour lui, qui adore sa mère et qui est un petit garçon de la ville. C’est que l’existence à la campagne est dure, surtout quand on n’a pas d’argent. Heureusement, la grand-mère est très inventive et s’acharne à récupérer bouts de métal et légumes, sans payer toutes ses factures, tout en ayant le cœur généreux et droit. Ici, le petit garçon apprend à grandir.



C’est un très joli manga, qui a rencontré un grand succès. Le garçon est attachant, vantard et gentil, émouvant quand il pleure sa mère, soucieux de ses amis. La grand-mère est… un sacré personnage. On découvre la vie dans les campagnes japonaises vers 1960, quand les modes occidentales (il y a un chapitre très amusant sur Noël) ne sont pas encore arrivées.

Le dessin est simple et exact (même je trouve que les traits de la grand-mère sont trop jeunes). Le découpage des vignettes donne beaucoup de rythme au récit. Ce manga constitue l’adaptation d’une autobiographie. Lisez-le, ça vous plaira certainement.







 

jeudi 9 décembre 2021

Les Romains puisent leurs forces dans les thermes.

 Mari Yamazaki, Thermæ Romæ, parution originale 2009, traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, édité en France par Casterman.

 

J’ai enfin lu le premier tome de ce manga assez connu. Nous sommes à Rome en l’an 128 de notre ère et Lucius, architecte de thermes, découvre qu’il existe un moyen de passer des bains romains à d’autres… qu’il ne comprend pas, mais que nous identifions comme étant situés au Japon contemporain. Au gré de ses aventures, nous passons donc de divers bains romains (thermes publics, thermes de l’empereur Hadrien, etc.) à divers bains japonais (bains publics, sources d’eaux chaudes, salle de bain privée, etc.).

Je suis un peu mitigée. Bien sûr c’est très intéressant de découvrir à la fois les thermes romains et les bains japonais, représentés de façon très vivante. Mais il n’y a aucune narration puisque Lucius, qui prend des poses à la Auguste, n’interagit absolument pas avec les Japonais et ne s’intéresse qu’à la suprématie romaine et à la façon d’améliorer les thermes. Il se contente d’effectuer des allers et retours sans rien comprendre à ce qu’il vit. Franchement, c’est d’un plat. Par contraste, les Japonais ont l’air de braves gens très sympathiques et accueillants.

D’après ma lecture des pages Wikipedia consacrées à la série, je comprends que les volumes suivants sont un peu plus animés. Tant mieux pour eux, mais je ne suis guère tentée par la suite.

 



Une autrice.

 

L’avis de Nourritures en tout genre qui confirme l’évolution positive de la série (faites-lui confiance !)

 

 

mercredi 15 septembre 2021

Ci-gît le sécateur à l’origine de ce musée.

 Yôko Ogawa, Le Musée du silence, publication originale 2000, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, édité en France par Actes Sud.

 

Le narrateur, muséographe, arrive dans un village pour se mettre au service d’une riche cliente, une vieille dame acariâtre, qui souhaite créer un musée à partir de sa collection. Une bien étrange collection en vérité : des objets ayant appartenu à des défunts et récupérés après leur mort. 

Un long travail commence, d’inventaire, de nettoyage, de construction des vitrines, etc. En parallèle, le narrateur découvre les habitants du village.


Quelle que fût l’importance du musée, ce qu’il contenait n’était rien de plus qu’un ramassis de minuscules fragments du monde. Pour autant, qui aurait pu me reprocher de les présenter ainsi, même si j’en tirais une certaine fierté ? Car c’était bien moi qui les sauvais du chaos et retrouvais leur signification oubliée.


Les petits blaireaux vont sans doute se montrer. Partir au loin sera source de tristesse. Mieux vaut rester sagement ici à travailler.


Un roman étrange, enrobé de silence. D’abord il y a la vieille dame et sa fille. Et puis cette collection d’objets. Apparemment sans signification, mais chacun d’eux constitue la trace de quelqu’un. Tous accumulés, c’est le village qui apparaît. Le narrateur apprend bien vite que sa tâche ne se limite pas à inventorier la collection, mais qu’il doit également poursuivre la collecte et récupérer de nouveaux objets. Mais tous les défunts ne sont pas des gens bien.

Il y a aussi le village. Un attentat à la bombe, un tueur en série, un artisan qui sculpte les œufs et surtout les prédicateurs. Les prédicateurs de silence vêtus de peau de bison. Ils suffisent à donner au roman une veine poétique, voire délicatement fantastique, du moins irréelle. Leur apparition signale que le lecteur et le narrateur ne se trouvent pas tout à fait dans le monde habituel. D’ailleurs, progressivement, on en vient à s’interroger sur ce narrateur dont après tout on ne sait pas grand-chose.

Il y a un match de base-ball avec des équipes au nom improbable (celle des Éleveurs de poulets est favorite). Il y a des observations de grenouilles et d’escargots au microscope (et c’est vaguement malaisant). C’est fou comme des détails inoffensifs peuvent traduire un malaise, alors même qu’ils sont vraiment tout à fait innocents. Il y a là une certaine virtuosité.

Un roman envoûtant et plein de charme. À la fin de ma lecture, je me demande quel objet pourrait figurer dans ce musée après ma mort. Ma tablette, mon ours en peluche, mon appareil photo, mon bracelet, le pendentif avec un colibri ? Comment savoir ?

Au musée Arlaten.
 

- Conserver les choses, c’est beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais.

- C’est normal. En général, si on les néglige, elles finissent par tomber en poussière. Les insectes, les moisissures, la chaleur, l’eau, l’air, le sel, la lumière, tout est néfaste. Tout tend à la décomposition du monde. Rien n’est immuable.

- Ma mère est immuable. Elle est restée la vieille dame que vous voyez depuis que j’ai été accueillie ici.

  

L’avis de Claudia Lucia.

J’ai tenté de relire La Formule préférée du professeur, mais il m’est tombé des mains. En revanche, j'ai plutôt apprécié Petits oiseaux.

 C'est une autrice.


Sur les blogs littéraires aujourd’hui, une lecture commune autour d’Ogawa, pour saluer la mémoire de Goran, trop tôt parti.



mardi 14 septembre 2021

Vous êtes beaucoup trop jeune pour mourir.

 Keigo Shinzo, Mauvaise herbe, volume 1, parution originale 2018, traduit du japonais par Aurélien Estager, édité en France par Le Lézard noir.

 

C’est l’histoire d’une rencontre entre Yamada, un policier triste, pensant sans cesse à sa fille décédée, et Shiori, une lycéenne qui enchaîne les fugues et « trouve refuge » chez des types en mal de mineures à violer. Abandonnée par sa mère et les services sociaux, n’est-elle qu’une mauvaise graine ? Les deux ont un point commun : ils nourrissent Roco le chat de gouttière tout pelé.

C’est une histoire urbaine malheureuse. Le récit se déplace d’une maison close au commissariat, aux habitats précaires à la limite du taudis où vit la mère de Shiori, aux grands immeubles impersonnels où vivent les hommes qui assurent à la jeune fille qu’elle sera en sécurité chez eux, aux rues et aux gares où l’on traîne quand on a nulle part où aller, aux terrains vagues le long de la rivière où l’on vient caresser le chat pelé.


La ville est hostile et les êtres humains y sont solitaires, se croisant, s’utilisant, mais en étant peu attentifs les uns aux autres. Le traitement des deux personnages principaux est très réussi. On hésite à considérer Yamada comme un esseulé, un homme foudroyé par le chagrin, ou en proie à une idée fixe, qui le rend un peu inadapté à la vie en société, un homme qui peut être facilement perturbé, pas encore inquiétant. Shiori apparaît comme une victime d’une société violente et malsaine, mais sait en jouer tous les codes pour susciter la pitié ou répondre aux sollicitations des hommes, mêlant soumission et lubricité. À cet égard, les dessins des regards et des expressions des différents personnages sont une réussite.

Cela ne peut qu’aller de mal en pis, mais ce premier volume se clôt sur un moment d’apaisement, dont on sait qu’il ne peut être que provisoire.

 

Grâce à Laurent (merci !!!) j’ai lu le volume 2, dont je ne vous dis rien, mais il est très bien et je vais me débrouiller pour lire les volumes suivants. Je vous en reparlerai !


jeudi 15 avril 2021

Tout le monde vient se remplir la panse.

 Yarô Abe, La Cantine de minuit (volume 1), publication originale en revue 2006-2008, traduit du japonais par Miyako Slocombe, édité en France par Le Lézard Noir.

 

Et si on partait dans un petit resto de quartier, au Japon ? Le restaurant est ouvert de minuit à 7 heures du matin et le patron vous sert… ce que vous voulez selon la saison, ses envies et s’il dispose des ingrédients. Des petits plats simples, pour autant d’histoires courtes, bâties autour d’une assiette et d’un personnage.

Une rencontre, une histoire d’amitié, une histoire d’amour, des convives de passage, des habitués… ils sont là autour du patron à raconter leur vie et à parler du plaisir qu’il y a à manger.

C’est très différent du Gourmet solitaire. Déjà ici, ce n’est pas du tout solitaire. La cantine est dans la ville. Yakusa, chanteuse, stripteaseuse, sportif, voisin se croisent. Point de contemplatif ici. On a les petites habitudes culinaires les uns des autres et les clients que l’on désigne par leur plat favori. Et puis le dessin est très différent, beaucoup plus manga selon notre point de vue, avec des personnages aux traits bien reconnaissables et expressifs.

Au fil des nuits, vous dégusterez le délicieux curry de la veille, des algues grillées, un katsudon, des concombres marinés dans du son de riz salé, de la pastèque, un sandwich aux œufs, des huîtres panées, des nouilles sautées, etc. etc.

Et puis le dessin est très réussi. Les personnages sont bien caractérisés.

C’est plein de douceur, on a envie de s’asseoir avec eux, de prendre une bière et de goûter aux œufs de colin à point. En attendant, je suis allée faire un tour chez le traiteur japonais d’à côté !

C’est plein de tendresse. À croquer !

 




jeudi 21 janvier 2021

Est-ce que c’est toi le préposé au rafistolage de vies ?

 Shigeru Mizuki, Kitaro le repoussant tome 3, traduit du japonais par Sataoko Fujimoto et Éric Cordier, parution originale en 1967, édité en France par Cornélius.

 

Après mon billet enthousiaste sur NonNonBâ (album lu 2 fois avec autant de plaisir), je me suis empressée de découvrir Kitaro le repoussant.

De quoi s’agit-il ? D’un petit garçon euh… bizarre, un yokai, chargé de résoudre les problèmes de relation entre yokai et humains (disparitions, envoûtement, âmes avalées et divers). Le volume rassemble plusieurs histoires parues dans des journaux. Certaines sont un peu trop courtes et sont simplement distrayantes. D’autres sont plus longues et complexes. Elles permettent de découvrir Kitaro, un peu trop inexpressif pour mon goût, aidé par son œil de père (et oui), aux prises avec divers monstres.

Nous ne sommes pas dans un Japon mythique. Il y a un ministre de la Défense et une guerre au Viêt-Nam et pourtant ces créatures sont hors du temps. L’une d’elles est un vampire étrangement occidental, ami des chauve-souris (on dit nous qu’il a beaucoup voyagé). Il y a une mer de sable. Il y a un yokai qui est ami et ennemi tout à la fois, qui tente d’escroquer les humains de la façon la plus contemporaine qu’il soit (un personnage réussi).

Les moments effrayants alternent avec d’autres plus grotesques, voire franchement loufoques. Cela marche plutôt bien. Certains découpages de vignette sont hardis. Bref, une découverte tout à fait distrayante et intéressante !

 




jeudi 11 juin 2020

Prends bien soin de ton chagrin, c’est un trésor.

Shigeru Mizuki, NonNonBâ, parution originale 1977, traduit du japonais par Patrick Honnoré et Yukari Maeda, édité en France par Cornélius.

Encore une relecture doudou !
Dans le Japon des années 1930, le héros, un petit garçon, raconte sa vie avec ses parents, ses frères, et une vieille dame, NonNonBâ. Une dame âgée, très pauvre, et très versée dans la science des yokai, ces êtres surnaturels qui hantent les maisons et la nature et qui vivent en interaction étroite avec l’être humain. Il faut dire que le petit garçon est plein d’imagination et compose des belles histoires en dessin (un peu de l’auteur est ici caché).
C’est un album que j’aime beaucoup. Le contexte est bien celui du Japon militarisé, où les enfants ont des chants militaires, un pied dans les temps anciens, où l’on vend les enfants, un autre dans la modernité, avec le cinéma. J’avais gardé le souvenir d’un récit tendre et doux, mais à la relecture, je m’aperçois que c’est bien plus complexe. Les rapports sociaux sont souvent violents, on tient à son rang et à sa réputation, les bons peuvent mourir sans espérer de miracle ou se résigner à leur sort. C’est grâce à ces épreuves et aux connaissances de NonNonBâ, qui enrichit sa personnalité et son imaginaire, que le héros grandit.



D’après Wikipedia, son titre le plus célèbre est Kitaro le repoussant, que je vais donc me procurer.

mardi 28 avril 2020

Moi foi, je resterai toujours un Japonais qui ne boit pas.

Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi, Le Gourmet solitaire, traduit du japonais par Patrick Honnoré et Sahé Cibot, lettrage Vincent Lefrançois, parution originale 1997, édité en France par Casterman.

Encore une relecture de douceur (il faut bien ça en ce moment).
Me voici à nouveau dans les pas du narrateur, un VRP, qui s’arrête manger là où son travail l’amène. Petit restaurant de quartier, sushi bar, restauration à emporter… il aime bien les bonnes choses sans être difficile. À chaque fois, le voici en train d’errer en quête de la bonne adresse, d’hésiter sur ce qu’il doit prendre et sur ce qui lui fait envie, de commander trop de choses, de manger (trop) et de fumer une cigarette en sortant.
Un plaisir de relecture, qui amène plein de souvenirs en tête. Quand je ne suis pas chez moi je ne sais jamais où manger et je peux rôder longtemps à la recherche de l’établissement qui a l’air pas trop ceci, mais un peu cela, et quand même comme ci comme ça. Mais il y a aussi le restaurant du quartier dont la terrasse en pente coincée entre les scooters et les pigeons ne paie pas de mine (mais c’est TROP bon). J’ai souri devant les takoyaki d’Osaka : il y en a de délicieux à Marseille – justement ! Il y a des repas qui valent par la vue, l’ambiance, le silence, les souvenirs ; tout cela n’est pas que de la nourriture. Il y a les us et coutumes et les codes sociaux propres à chaque lieu (vous aussi, vous aimez prendre votre café au métro ou au routier de la gare de Fos ?)
On trouve plusieurs allusions aux textes que les écrivains japonais rédigent sur tel ou tel plat, textes entraperçus lors de lecture récente du Club des gourmets.
Après cela, on a envie d’aller au restaurant (c’est ballot).



Encore merci Estelle pour la relecture !