La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 29 octobre 2026

Militer, ici, c'est lutter raisonnablement contre la mort.

 

Robert Antelme, L’Espèce humaine, parution originale 1947, édité chez Gallimard.

Le récit est celui de la Seconde guerre mondiale, de prisonniers politiques français, enfermés à Buchenwald, mais envoyés travailler dans une usine. Antelme raconte la faim qui ronge les entrailles, les poux, le corps qui se dérègle, avec une précision factuelle.

On tremblera toujours de n’être que des tuyaux à soupe, quelque chose qu’on remplit d’eau et qui pisse beaucoup.

Il décrit avec finesse le fonctionnement humain qui régit le lieu : les prisonniers politiques, les prisonniers de droit commun qui se servent de l’abaissement des premiers pour justifier leur traitement à part auprès des SS et qui mangent à leur faim, les civils allemands de l’usine, les SS et leur tête de mort, figures impersonnelles de l’ordre.

Entre la voix et le régime imposé par les SS, il était d’abord impossible de faire le rapprochement. C’était pourtant une même chose. La machine était au point, admirablement montée, et cette voix tranquille, d’une fermeté neutre, c’était la voix de la conscience SS absolument régnante sur le camp.


Il y a aussi tout l’absurde de cette usine qui fabrique des carlingues d’avion défectueuses alors même que le lieu d’assemblage a été détruit depuis longtemps par les bombardements alliés. Certains civils sont conscients de cette inutilité, mais la majorité joue le jeu des prisonniers qu’il faut occuper et mater, du travail qu’il faut continuer, le but réel et caché de cette usine étant de faire mourir les prisonniers à petit feu, de froid et de faim, et de justifier que ces civils et ces SS n’aillent pas au front et soient planqués.
Ce décorticage des hiérarchies du système concentrationnaire constitue une première particularité du texte.

Il traduit les ordres des SS et des kapos. Il ne travaille pas et touche la double gamelle. Bientôt, il sera vorarbeiter, c’est-à-dire qu’il sera chargé, comme il le dit lui-même, de pousser le travail. Le nombre de ses gamelles augmentera encore. (…) Le pain supplémentaire qu’ils bouffent, la margarine, le saucisson, les litres et les litres de soupe, ce sont les nôtres, ils nous sont volés. Les rôles sont distribués ; pour qu’ils vivent et grossissent il faut que les autres travaillent, crèvent de faim, et reçoivent les coups.

Un jour, les bombardements ne sont plus qu’à 40 kilomètres et les prisonniers se disent qu’ils seront libérés le lendemain. Cruel espoir. L’évacuation en tuera la majorité d’entre eux, entre ceux qui sont abattus pour faire avancer plus vite les autres et les treize jours passés dans un train presque sans eau ni nourriture. On est sidéré de lire qu’alors que certains soldats de l’armée allemande décident de s’arrêter, de se débarrasser de leurs épaulettes et de poser les armes pour attendre les alliés, les SS tuent les fuyards et parviennent à réquisitionner des moyens de transport pour amener leur précieuse marchandise – des prisonniers morts de faim – jusqu’à Dachau où tout le monde est bien soulagé d’arriver. Cette longue course de mort constitue un récit particulièrement marquant – je l’ai lu le souffle coupé.

Les Alliés ne sont pas loin, disent les cheminots tchèques. Mais la guerre ne finit toujours pas. L’Allemagne est un abîme. La panique vient. Quelquefois, je pense que la guerre ne finira pas pour nous vivants. (…) L’État-major allié doit estimer que la situation évolue très favorablement. Les nôtres, là-bas, nos otages, tournent le bouton de la radio et regardent les cartes.

Même après la libération, on le sait, les morts continuent. On continue à s’entasser dans des baraques, à 4 ou 5 sur une planche de bois, même si les hommes parviennent à réclamer d’être nourris au chaud et non plus dehors.

Nous avions droit au sommeil. Les SS l’acceptent, c’est-à-dire que pendant quelques heures, ils consentent à ne plus être nos SS. S’ils veulent encore avoir demain de la matière à SS, il faut que nous dormions. Ils ne peuvent pas échapper à cette nécessité.

Le titre ? Le propos d’Antelme est de montrer que plus le système nazi s’efforce de nier l’humanité des prisonniers, plus il contribue à l’affirmer, puisqu’évidemment il ne déploie pas tout son attirail mortifère contre les lapins et les papillons. Même couvert de poux et se vidant de la dysenterie, même les cuisses violettes raides comme des bouts de bois, ils resteront d’irréductibles êtres humains. L’acte élémentaire de résistance sera de survivre.

Mais l’expérience de celui qui mange les épluchures est une des situations ultimes de résistance. (…) Tout y est : d’abord le mépris de la part de celui qui le contraint à cet état et fait tout pour l’entretenir (…). D’autre part, la revendication – dans l’acharnement à manger pour vivre – des valeurs les plus hautes. Luttant pour vivre, il lutte pour justifier toutes les valeurs, y compris celles dont son oppresseur, en les falsifiant d’ailleurs, tente de se réserver la jouissance exclusive.

Il y a aussi le souvenir de M… et de D…, qui est convoqué le plus rarement possible, comme trop douloureux et trop lointain et inatteignable, avec la conscience qu’il ne sera jamais possible de raconter, de faire comprendre.

E. Bergmann, Carnet de chansons illustré, 1943 camp de Sachsenhausen 


Je suis allé pisser. Il faisait encore nuit. D’autres à côté de moi pissaient aussi ; on ne se parlait pas. Derrière la pissotière il y avait la fosse des chiottes avec un petit mur sur lequel d’autres types étaient assis, le pantalon baissé. Un petit toit recouvrait la fosse, pas la pissotière. Derrière nous, des bruits de galoches, des toux, c’en était d’autres qui arrivaient.
C’est le début.

Les poings fermés, je ne serre que du vide, je sens les os de mes mains. Je ferme les mâchoires, rien que des os encore, rien à broyer, rien de mou, pas la moindre pellicule à placer entre elles. Je mâche, je mâche, mais soi, ça ne se mâche pas. (…) Je ne peux pas créer quelque chose qui se mange. C’est cela l’impuissance. (...) Sans rien faire, le corps déploie une prodigieuse activité rien qu’à s’user. Je sens que cela dégringole de moi, je ne peux pas m’arrêter, ma chair disparaît, je change d’enveloppe, mon corps m’échappe.

Dachau a duré douze ans. Quand j’étais au collège, ce block où nous sommes existait, le barbelé électrifié aussi. Pour la première fois depuis 1933, des soldats sont entrés ici, qui ne veulent pas le mal. Ils donnent des cigarettes et du chocolat.

Antelme fait partie de ces gens qui ont à la fois collaboré au régime de Pétain et aidé la Résistance ; c’est pour la seconde activité qu’il a été arrêté et déporté.


mardi 27 octobre 2026

Tout ce qu’on peut savoir quand on ne sait rien, je le sais.


Marguerite Duras, La Douleur, écrit vers 1945, publié en 1985, Folio/P.O.L.


C’est un recueil de quatre textes.
Le premier est le plus intéressant, notes ou journal, autobiographie révisée*, racontant les quelques semaines de printemps d’avril 1945 où Marguerite Duras attend le retour de son mari, Robert, qui a été déporté à Buchenwald.

C’est curieux tout de même, aucune nouvelle à ce point-là. Ils ont autre chose à faire. Des millions d’hommes attendent la consommation de la fin. L’Allemagne est en bouillie. Berlin flambe. Mille villes sont rasées. Des millions de civils fuient : le corps électoral de Hitler est en fuite.

Les pages décrivent l’attente insupportable, les trajets jusqu’au ministère, l’attente des journaux, le compte des jours, l’espoir, le désespoir, les « et si… et si… » sans fin. Elles disent aussi l’état lamentable de Robert, découvert mourant du typhus, ramené dans un état effroyable et sauvé progressivement au fil de longues semaines.
Elle n’est pas seule, elle est soutenue par son compagnon d’alors, D., par un médecin de famille, des amis et par certains personnels politiques – j’apprécie qu’elle ne livre pas les noms réels, donnant ainsi à cet épisode une portée universelle. Le texte s’inscrit pleinement dans la littérature qui raconte « l’après des camps », pas nécessairement bien connu.

Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. À droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée : « Qui est là. – C’est moi. » Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un centre de transit : « Je suis revenu, je suis à l’hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles.
C’est le début.

Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. C’est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel.

Il y a la faim inextinguible du revenant et la critique de la bureaucratie gaulliste, de ceux qui sont restés bien propres sur eux à Londres.

* Révisée, car étonnamment les accointances collaborationnistes ne sont absolument pas mentionnées ; il est uniquement question de celles avec la Résistance… Cela n’empêche pas la douleur.

Corsage brodé au point de chaînette par Mme Legris en 1944, Musée Galliera


Le deuxième texte raconte la relation pour le moins ambiguë de Duras avec le type de la Gestapo ayant arrêté Robert, entre manipulation et fascination. Je n’ai pas lu les deux derniers textes qui mettent en scène des femmes se vengeant sur des collabos.

De Duras, j'ai également lu Un barrage contre le Pacifique

Le billet de jeudi sera consacré au récit de Robert.


mardi 13 octobre 2026

Ces gens ont gardé leur anonymat : leur nom n’apparaît sur aucune liste de notables, de pétitionnaires, presque rien de leur vie n’a laissé de traces écrites.

 

Andrée Lévesque, Les Filles de Jeanne. Histoires de vies anonymes, 2024, paru au Québec aux éditions du Remue-ménage.


C’est un livre d’histoire, de microhistoire.
Au point de départ, il y a Jeanne et ses trois enfants qui vivent parmi le petit peuple de La Rochelle au 17e siècle et qui partent, engagés au service d’un seigneur français installé au Québec, à l’emplacement de ce qui deviendra Trois-Rivières. C’est une famille protestante qui devient catholique avec l’émigration (Jeanne savait lire, ses descendantes ne le sauront pas). Puis le livre suit la lignée, de mère en fille, jusqu’à Marie, au tout début du 20e siècle – et alors on saura pourquoi l’historienne a choisi de s’intéresser à elles.

Le 17 avril 1658, jour où Jeanne Perrin est recrutée par Pierre Deny de la Ronde pour aller travailler en Nouvelle-France, Madeleine, sa fille de huit ans, est incluse dans la transaction car, contrairement à d’autres enfants, elle ne possède pas son propre contrat. Elle aidera sa mère en accomplissant ce qu’on peut attendre d’une jeune enfant ; son employeur ne lui devra rien, sauf le gîte et le couvert.

Ici c’est donc l’histoire des pauvres, des très pauvres, de ceux qui émigrent loin de chez eux et ne reviennent jamais, des paysans, des femmes, encore plus discrètes dans les archives, mais dont on peut quand même faire l’histoire.

D’une génération à l’autre, elles se marient, tiennent la ferme, le linge, les animaux, la nourriture, le soin aux enfants – il y en a entre 9 et 12 pour chacune d’elles – le mari, le mariage… dans un territoire qui change. Les Français sont remplacés par les Anglais, les droits des seigneurs sont abolis, les Acadiens arrivent, il y a le train, une famille décide de s’installer à Manchester, de l’autre côté de la frontière, pour travailler en usine, où les québécois sont des milliers, et puis on revient à la terre, celle que l’on vous distribue (car elle a été volée à encore plus pauvre, les Autochtones) et que l’on défriche en gagnant sur la forêt…

R. W. Pilot, Labour d'automne Saint-Agnès 1936, MNBAQ


L’historienne a traqué les archives, les actes de l’état-civil et les actes notariés, notamment au moment des mariages et des décès, quand on établit l’inventaire de toutes les maigres possessions. Elle retrace ainsi l’ordinaire des vies, de celles et ceux qui ont forgé le Canada tel qu’il est actuellement, anonymes et pauvres, néanmoins bien présents. Elle pose aussi beaucoup de questions – c’est que les vides et les blancs restent nombreux après cette longue recherche.

Ce que les archives permettent de documenter n’est ni la sphère publique, à laquelle ces femmes semblent totalement échapper, ni l’intime trop privé pour se laisser cerner, mais entre les deux, le quotidien, les cycles de vie, l’ordinaire et sa matérialité.

Ces gens ont pourtant existé, bien présents dans des recensements, certificats de mariage, de baptême et de sépulture. Ce sont ces seules sources qui renseignent, assez séchement, sur la composition des familles, tandis que les trop rares inventaires et trois testaments, tous de la même personne, ouvrent une minuscule fenêtre sur leur fortune.

Cette lecture constitue une première participation à la thématique des migrations pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, jeudi, un roman.


jeudi 8 octobre 2026

Forcalquier était le plus beau pays du monde et Dieu merci personne d’autre que nous ne s’en avisait.

 

Pierre Magnan, La Folie Forcalquier, 1995, Denoël/Folio policier.


On est juste après Sedan. Le narrateur est un herboriste qui se veut très malin et au début du livre il vient d’acquérir un corbillard qu’il compte utiliser comme véhicule habituel et il rentre à Forcalquier de nuit par les petites routes. Et il réussit à croiser un bandit venant d’être condamné à mort, cinq cadavres et une guillotine en train de brûler (Giono avait bien dit que la région était dangereuse).
Ensuite il est invité à dîner par le comte, mais voilà que l’abbé est assassiné en plein repas. Bref, les gendarmes rôdent sur les routes, ainsi qu’un bandit, un mystérieux groupe d’hommes en chapeau melon, et des femmes à cheval.

Un sous-préfet sans gouvernement précis est comme un navire privé de sextant. L’océan du pouvoir est soudain une énigme. Il lui faut naviguer à vue. La pagaille était si noire à Versailles que ce fonctionnaire se trouvait couvert seulement par l’irresponsabilité générale où le pays venait de sombrer.

Le roman nous trimballe dans Forcalquier et sa région et c’est bien agréable. La place de la cathédrale, la fontaine, le château du comte qui ressemble beaucoup à celui de Sauvan, l’ermitage de la montagne de Lure, les Moures, etc. Il faut dire qu’à chaque fois que le narrateur met le pied hors de chez lui, il croise une fusillade, ou un cadavre, ou un coupable, ou tout ça à la fois.

Les nouvelles du monde dans ces parages ne sont jamais des annonces d’ange Gabriel.

Quant à l’intrigue… je pense qu’on peut dire que c’est un peu n’importe quoi. Ce n’est pas très crédible, même si une partie du truc est liée au fait que nous sommes en régime de transition : les fans de l’empereur déchu ne se font pas forcément discrets, les fonctionnaires tentent une conversion à la république, on suppute beaucoup. Il y a de nombreux personnages de femmes et le récit de leurs interactions avec le narrateur constitue une bonne part du roman. Notons d’ailleurs que l’herboriste est tout à fait friand d’appas féminins, mais qu’il a plus de mal quand celles-ci ont l’initiative. J’avoue m’être demandé si Magnan ne mettait pas la bonne dose de sang, de sexe, de femmes indépendantes pour soutenir l’intérêt des lecteurs et lectrices.

Forcalquier exhalait cette sournoise odeur de litière et de pot de chambre qui est le propre des villes sans malice où il y a beaucoup de chevaux et des fumiers précieux dans les encoignures, que l’on nourrit depuis les fenestrons avec le contenu des vases de nuit.


Ziem, Étude de vieillard et de femmes, 1846 crayon, Musée Ziem Martigues



J’avoue que l’écriture constitue une réussite particulière, un peu vieillotte et surannée, parsemée de provençal, trop soutenue pour le personnage et le genre policier, mais très plaisante, doucement ironique.

Bien que d’ordinaire fort négligents sur la syntaxe en nos propos, il ne nous déplaît pas que quelqu’un, en notre présence, châtie son langage. Nous voyons là une sorte de déférence à notre endroit qui comble d’aise notre amour-propre.

Je note le personnage essentiel de Cinabre, le cheval auvergnat.
Mon cheval, un auvergnat raplot, râblé et plein d’esprit, ne se tenait pas de joie non plus. Il hennissait de temps à autre, la tête levée comme une trompette, vers tous les corridors de la vallée.

C’était une lecture très sympathique, qui me permet de séjourner à Forcalquier – c’est bon pour Sous les pavés les pages two points.





mardi 6 octobre 2026

Rien ne restait, la vie reprenait son niveau d’indifférence et de bêtise.

 

Émile Zola, Pot-Bouille, 1882.


Au début du roman, Octave Mouret, jeune homme arrivé de Marseille, emménage dans un immeuble haussmannien fraîchement construit (cf. La Curée). Le roman se passera donc dans les différents étages : le propriétaire, ses enfants et leur ménage, quelques autres familles, ainsi que les domestiques dans leurs chambres minables sous les toits, sans oublier l’horrible concierge.

C’était une paix morte de salon bourgeois, soigneusement clos, où n’entrait pas un souffle du dehors. Derrière les belles portes d’acajou luisant il y avait comme des abîmes d’honnêteté.

Le roman est constitué de plusieurs fils narratifs : la trajectoire d’Octave, ainsi que celle des autres habitants. Le but de Zola étant de raconter la corruption morale de l’ensemble de la société – avec sa subtilité habituelle – mais surtout celle des plus riches et des plus discoureurs sur la morale – l’hypocrisie habite à tous les étages.

Ils avaient la peau tendue, la digestion lente et égoïste de quatre bourgeois qui venaient de s’emplir, à l’écart des ennuis de la famille. Ça coûtait très cher, personne n’en avait mangé avec eux, aucune fille n’était là pour abuser de leur attendrissement ; et ils se déboutonnaient, ils mettaient leurs ventres sur la table.

Très vite dans le roman, Octave devient premier commis dans un petit magasin nommé Le Bonheur des dames. Nous le reverrons. On apprend aussi qu’Octave rêve de réussir par les femmes et qu’il lit Balzac. Nul doute qu’il ne se rêve en Rastignac, autre méridional à la conquête de Paris. Pas le plus désagréable de l’immeuble cet Octave, si ce n’est qu’il catégorise toutes les femmes selon l’intérêt et la possibilité de les « avoir », alternant cajolerie et brutalité.

Dans les autres logements, on suivra la chasse au mari pour les filles d’une des familles. Où l’on apprend que surtout on ne paie jamais jamais la dot. Un homme fait condamner aux galères une pauvre femme infanticide, sans savoir que la domestique qu’il a engrossée accouche seule au-dessus de sa tête. On joue beaucoup de piano, même les prostituées ont la furie du piano, ce signe du bon goût et de l’élégance (qui a failli faire disparaître les éléphants à cause de l’ivoire des touches). On cocufie, mais ce sont les pauvres qui font peur et que l’on chasse.

Il y a l’insistance à plusieurs reprise sur l’ignorance absolue dans laquelle il faut laisser les filles d’absolument tout. Les hommes sont le plus souvent représentés comme des minables égoïstes, peu maîtres de leurs passions, mais suinte du roman une véritable haine des femmes, tout azimut, assez pénible à lire.

Le roman se lit sans déplaisir, mais sans être totalement palpitant, il faut bien le dire, d’autant que Zola ne craint pas d’appuyer lourdement sur la touche.

Mais surtout elle se rattrapait des trois hivers où elle avait couru la boue de Paris en souliers de bal, à la conquête d’un mari : soirées mortelles d’ennui, pendant lesquelles, le ventre vide, elle se gorgeait de sirop ; corvées de sourires et de grâces pudiques, auprès de jeunes gens imbéciles ; exaspérations secrètes d’avoir l’air de tout ignorer, lorsqu’elle savait tout ; puis les retours sous la pluie, sans fiacre ; puis le frisson de son lit glacé et les gifles maternelles qui lui gardaient les joues chaudes.

R. Cogghe, Madame reçoit, 1908 Roubaix Piscine


Et le titre ? Wikipedia explique que le pot-bouille désigne au 19e siècle une popote modeste. Je me demande si aujourd’hui on ne partirait pas sur « la tambouille des familles » ou quelque chose autour d’un ragoût pas ragoutant. 


J’en suis à la moitié de la saga ! Je tiens bon.

La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province. La Faute de l'abbé Mouret : on frôle le conte de Daphnis et Chloé dans un jardin enchanté, mais le retour au naturalisme est brutal. Son Excellence Eugène Rougon : un bon roman sur le personnel politique de l'Empire. L'Assommoir : lecture ratée, je n'y arrive pas. Une page d'amour : l'ennui. Nana : un des romans les plus réussis, avec de grandes pages sur l'Opéra Comique.



jeudi 1 octobre 2026

Bah, la suite. Ça risque d’être ni mieux ni pire.

 

Infernus Iohannes (alias Antoine Volodine), Les Meilleurs d’entre nous, Seuil, septembre 2026.

Cinq parties ne présentant pas de lien entre elles, si ce n’est de camper un monde à l’humour macabre et aux individus paumés.


1. Deux policiers, dont l’un semble être mort, vont et viennent entre une rue où il pleut des trombes d’eau et une maison où un meurtre aurait eu lieu. Mais les souvenirs, les gestes et les conversations se diluent au fil des heures et si nos policiers tentent bien d’appliquer les procédures apprises à la police, ils le font de plus en plus mal, sans y croire, de plus en plus ridicules, nus sous la pluie, jouant alternativement le flic mort et le flic vivant.
(c’est formidablement grotesque)

Vers deux heures du matin, Böll mit fin à son inertie. Pendant tout ce temps non seulement il n’avait fait aucun geste, mais son cerveau était resté aussi inactif qu’une pelletée de vase, de sorte qu’il n’avait ni senti la durée s’étirer autour de lui ni les fantasmes du passé lui tourmenter les méninges, du passé lointain comme du passé immédiat ou proche.

2. Une série de portraits de personnages au noms improbables, aux consonances russo-turco-mongoles, dans une fin du monde qui n’en finit pas, un Parti au discours vaguement communiste, mais aux slogans tournés en dérision, des moines charlatans, des chiens errants.

Plus le Parti perdait en influence, plus les fractions et tendances qui le constituaient se multipliaient. À une époque, un de nos camarades expert en classification, car il travaillait dans un laboratoire d’entomologistes, en avait compté trois cent quarante-trois.

(les Bundistes de la radicalité épanouie, les marxistes de la Grande compassion)

À la faucille, au marteau, ou avec une grosse pierre ramassée sur la route, j’agirai.

La nuit s’acheva et Mathias Fompfel, qui avait eu la malchance de décéder pendant la pleine lune, sortit de sa maisonnette en chancelant et, aussitôt, il s’appuya sur moi pour assurer son équilibre.


J’aime cette langue équilibrée et calme, maniant l’oral avec un certain art, sans exclamation.
Il y a aussi la présence fugace et mystérieuse de Frankenstein.

3. Un moment dans l’existence d’un groupe de survivants, où l’on fait semblant de se tirer dessus et où l’on fait semblant d’accompagner les morts par des cérémonies chamaniques auxquelles malgré tout on essaie de croire parce que c’est réconfortant. Mais où deux personnages, amis d’enfance, communiquent vraiment par la pensée par d’étranges cadavres exquis qui fascinent un troisième homme. Tel le lecteur, il ne comprend pas d’où viennent ces phrases, il en perçoit la mystérieuse poésie, mais sans savoir quoi en faire…

(parce que l’on vit avant tout avec les mots et les histoires que l’on se raconte, et que c’est important de faire semblant pour donner un sens à ce qui nos arrive)

« Burnes au vent la bête quatorze prend la fuite devant les aveugles de bas étage », se rappelait Greco.

Ah, celle-là, je m’en souviens aussi, fit remarquer Kween en pensée, toutefois un peu troublé par l’image que la phrase projetait, de cet animal furieux et nu qui fonçait sans demander son reste, ayant sur ses talons une horde gueux aux yeux crevés, parmi lesquels Greco était en bonne place.

Ce qui m’incitait le plus à me rapprocher de ces deux-là était le surgissement entre eux de phrases bizarres qu’ils se transmettaient de crâne à crâne, des formules dont le sens m’échappait, et qui, en même temps, me procuraient une sensation agréable, jubilatoire, presque.
« Quand la fin arrive avec ses gros sabots les orphelins pleurent leur début. »

K. Smith, Guide 2012 tapisserie, coll.  privée



4. Une suite de courts portraits traçant la vie de Gompo, un homme qui voyage dans les mondes et accompagne les morts. Le système de la perpétuelle réincarnation permet à des individus d’exister dès leur conception et de concevoir de grands projets depuis le ventre de leur mère – c’est une grande farce.

Tellement nécessaire, l’autodérision, quand on se trouvait entre deux espaces de désastre.

Une fois dans le ventre de sa mère, Koubilaï Hupno commença à s’organiser pour ne pas perdre son temps à ne rien faire. L’accès à la bibliothèque lui fut refusé, sous le mesquin prétexte qu’il n’avait pas payé sa cotisation depuis des temps immémoriaux.

Une fois dans le ventre de sa mère, Bulbaf Kirinine fit connaître à celle-ci ses exigences en matière de destin.


Coiffé d’un chapeau brun sombre de gaucho, tout fier de porter un habit dont les coutures étaient cloutées de pierres brillantes, chaussé de bottes étroites et bien cirées, Jean Wernieri descendait bruyamment la rue principale du village, lorsque de façon tout à fait imprévue il s’aperçut qu’il se trouvait dans le ventre de sa mère.
(les hommes virils et puissants ne résistent pas aux mots les plus caustiques)


5. Une histoire entre deux anciens policiers devenus exorcistes chamanes, et une nonne au corps couvert de plumes (car il y a beaucoup d’hominidés oiseaux chez cet auteur). Les personnages entendent la voix du narrateur extradiégétique, rompant ainsi les beaux édifices de théorie littéraire, et ont un point de vue critique sur la narration. Une forêt mixte dit le narrateur, chaotique corrige le personnage.
Avec le tambour qui accompagne les morts, sans penser à rien.

L’un des onze livres publiés par Volodine cet automne, pour refermer son œuvre. Un de ceux que vous pourriez lire sans vous fatiguer du baratin journalistique.


mardi 29 septembre 2026

Lorsque les dragons nous hantent, nous hantons les dragons.

 

Infernus Iohannes, Chagrins, aux Éditions de Minuit, rentrée littéraire de septembre 2026.


Ce sont trois textes.

Dans le premier, une femme se rend aux funérailles de sa sœur. Mais c’est un monde un peu différent. Ceux qui organisent l’événement ont pour nom officiel bonimenteurs et la défunte, qui a encore une conscience de soi, est placée dans une sorte de caisson en verre qui rétrécira progressivement. Cette mort n’est pas une mort, on peut encore communiquer avec elle et essayer de la rassurer.

Évoquer la fraîcheur est une audace langagière qui vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire rien.

Dans le deuxième, c’est une morte qui raconte, à moins que ce ne soit plusieurs mortes dont la parole se relaie. Enfermée dans une sorte de cellule, chacune se succédant le long d’un immense rivage où la mer s’amène en vagues sur les galets. Sans fin. Sans dormir, sans manger, et pourtant c’est une existence. Le bruit des vagues rythme les existences et marque le temps. Mais un jour le bruit du ressac s’arrête.

Ces deux textes se répondent étonnamment, même s’ils campent des univers bien différents. Dans les deux cas, les morts ne semblent pas coupés des vivants, on peut essayer de se parler et le temps ne s’arrête pas définitivement avec le dernier souffle.

Plus bas, au-delà du chaos des rochers, la mer scintillait. Elle reflétait les palpitations du ciel, les clignotements, le déversement lunaire, mais elle ne bougeait pas. Elle était figée. Les écumes restaient en place. Les ondulations n’évoluaient pas. Aucune vague n’avançait en direction du rivage. La mer ressemblait à un photogramme inanimé à jamais. L’eau ne battait pas les rochers. Tout mouvement était suspendu jusqu’à l’horizon. Plus de ressac.

Le troisième texte, plus étonnant, se tient dans un monde où un monastère semble posséder un grand domaine, délimité par une enceinte. Tout autour se tient le monde moderne, en proie aux militaires. Pourtant il y a des dragons, animaux invisibles vivant dans le lac. Le narrateur raconte tout de suite comment il a tué son frère moine, mais il dit surtout comment les deux frères ont fini par se retrouver et retrouver leur enfance commune (et bombarder les militaires avec tous les excréments possibles).

Les chevaux ont toujours été plus intelligents que nous, plus nobles, ils ont un instinct plus fort. Ils ont compris ce qui allait se passer et ils savaient que celui qui allait mourir chercherait un organisme où se projeter au moment crucial, un corps de sauvetage. Ils n’ont pas voulu te recevoir en eux, petit frère, te sentir ensuite continuer confusément en eux. Ils ont préféré se fondre dans les ténèbres, franchir le portail vers l’ailleurs. Ils ont quitté de toute urgence la mémoire sanglante des hommes. Ils sont allés rejoindre les dragons de lune, ils ont décidé de disparaître pour toujours avec les dragons des herbes folles de la steppe, aux lisières. Aux lisières de ce qui existe.

Vous me direz que c’est très sombre. Et bien non. Cette lecture a quelque chose de très apaisant, sans doute grâce au soin avec lequel les mots sont choisis et les phrases se déroulent. La nuit et la mort n’y sont jamais absolues et il est toujours possible de retrouver quelque chose de soi ou de ses proches. On est loin de la violence du monde contemporain, dans un lieu et un temps suspendus, où seuls subsistent les mots qui racontent les sensations et les souvenirs. Et puis à la fin, les gamins envoient tout ce qu’ils trouvent sur la tête des militaires, dans une joie et une vie qui ne s’arrêteront jamais.

M. Crato Neto, Le seigneur de la tête,  1988


L’écrivain Antoine Volodine a décidé de raccrocher les crampons, notamment pour des problèmes de santé. Il publie en cette rentrée littéraire 11 romans, sous le pseudonyme d’Infernus Iohannes, chez 11 éditeurs différents. Vous avez peut-être lu des articles à ce sujet. Et je vous connais, vous vous êtes dit « blabla intello pas intéressant… caprice gnagnagna… je comprends pas ces histoires de pseudo…. et puis ça a l’air bizarre ». Évidemment, vous avez tort. C’est un auteur que j’aime beaucoup et si jamais on me demandait par quoi commencer, je répondrais Terminus radieux ou Les Songes de Mevlido.

Je ne pense pas lire les onze, ou du moins, pas les lire tous cette année. J'ai choisi les deux premiers en fonction de l'éditeur, parce que c'est mieux de ranger des livres qui sont tous du même éditeur, c'est plus harmonieux. Et donc, chez Minuit, il y a aussi Lisbonne dernière marge, si vous voulez tout savoir.




mardi 15 septembre 2026

Tu veux voir des Serbes, je te présente des Serbes.

 

Lionel Duroy, L’Hiver des hommes, Julliard, 2012.

Dix ans ou plus après la guerre de Yougoslavie, qu’il a suivie en tant que journaliste, le narrateur (qui prétend s’appeler Marc, mais qui est un clone de Duroy) revient sur les lieux à Belgrade, puis dans divers lieux de la République serbe de Bosnie. Il cherche à rencontrer les proches de ceux qui sont désormais considérés comme des criminels de guerre, sauf là-bas où beaucoup tiennent un discours négationniste. Les héros auraient protégé l’Europe d’une invasion musulmane. Ils sont fiers de vivre dans un petit pays ethniquement pur.


Le personnage qui constitue le centre des questions du narrateur est Anne Mladić, la fille de Mladić, qui s’est tuée en 1994. Ils disent tous qu’elle a été assassinée. Dans les réflexions du narrateur, les souvenirs de lecture des livres consacrés aux enfants des criminels nazis (les fils d’Hans Frank, la fille d’Himmler), mais également sa propre relation à son père collaborateur et fidèle de l’Algérie française. Il interroge la notion de fidélité, celle de trahison, les perdants qui se trompent de combat…

Puisque Gudrun Himmler n’a pas pu réhabiliter son père aux yeux du monde, elle a pris le parti de se glisser dans sa peau, d’endosser ses idées. De cette façon, elle a pu continuer à l’aimer. Elle n’a pas trouvé le moyen de le défendre, mais au moins ne l’a-t-elle pas trahie.

Face à lui, sincère, on nie, on réécrit l’histoire, on affirme sans savoir, on fantasme, on accuse, on a peur… Je suis impressionnée par le calme du journaliste et sa façon de réussir à rencontrer et à parler avec les personnages les plus durs et les plus hermétiques.

Pavlusko avait dans le regard quelque chose de mon père, un éclair d’incertitude, de détresse. Mais bien sûr ! C’était cela qui avait fait qu’en dépit de mon agacement, le premier matin, j’avais supporté jusqu’au bout ses diatribes de malade mental.

Bien sûr, Duroy ne serait pas Duroy s’il n’était pas question entre les lignes du désastre de son mariage et de sa famille, et de son rapport à l’écriture, mais heureusement ici, ce n’est pas le centre du livre.

Après tout cela, il y a la sidérante arrivée à Sarajevo. Après des semaines à entendre parler d’une ville aux mains des islamistes où l’on recruterait en vue de l’invasion de l’Europe, et après avoir réalisé que le bus de Bosnie contournait soigneusement la ville pour ne pas même la frôler, il suffira au narrateur de franchir un fossé pour arriver dans une ville occidentale normale – un pas que feront seulement deux de ceux qu’il a rencontrés.

Il est aussi question du petit garçon et du père de La Leçon d’allemand de Siegfried Lenz. Ivo Andrić est également cité à plusieurs reprises. On croise l’écrivain Nebojsa Jevrić, dont non seulement les œuvres ne sont pas traduites, mais dont les pages Wikipedia sont dans trois langues que je suis incapables de lire. Dommage...

Crécy, Fantôme architectural, 2023 privé

Passant devant Auschwitz, Norman Frank [fils d’Hans Frank] n’en a pas moins, dans un coin de sa mémoire, le dessin de son camarade sur le Juif et la machine infernale, de sorte qu’il en sait sans doute plus que sa raison ne l’imagine. Pas au point d’attenter à sa vie comme Anne Mladić, ni même de signifier verbalement à son père son immense désarroi, mais suffisamment pour se projeter en vieillard, ce qui aurait dû alerter son père.

Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins, il sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. Comment Pavlusko pourrait-il tenir un autre discours, lui dont ils ont tué l’enfant ? Et Slobodan Jasnić, dont la famille a été anéantie par les oustachis, que pourrait-il souhaiter de mieux pour ses enfants et petits-enfants que ces frontières ? (…) Comment vont-ils survivre à cette folie ?

Je confesse une méconnaissance totale des guerres de Yougoslavie (même si ça ne me viendrait pas à l’idée de dire que l’Europe est en paix depuis la fin de la Seconde guerre mondiale alors qu’elle a presque été constamment en guerre). J’étais au collège à l’époque, on ne m’a jamais rien expliqué, tout le monde partant du principe que « les Balkans c’est compliqué » et que « ils se tuent entre eux ». Après ma lecture, je suis un peu allée sur Wikipedia pour comprendre ce qu’est cette mystérieuse République serbe de Bosnie, faisant partie de la Bosnie-Herzégovine, mais distincte de la Serbie.

Nous avons appris il y a trois semaines la mort en prison de Ratko Mladić. À ses funérailles étaient présents le gouvernement serbe et l’église orthodoxe de Serbie (très proche de celle de Russie).

Il s’agit d’une relecture ; il y a déjà eu un billet en 2012. C'est aussi ma participation pour le mois de septembre aux Escapades européennes de Cléanthe.





jeudi 10 septembre 2026

On a trop de mal à naviguer aujourd’hui, car tout le monde se fait corsaire !

 

Laure-Hélène Gouffran, Corsaires à Marseille. Onze portraits d’aventuriers des mers à la fin du Moyen Âge, éditions Anacharsis, 2025.


Corsaires et pirates ; pirates et corsaires : ce sujet donne lieu depuis plusieurs années à des recherches historiques passionnantes, loin des fantasmes du cinéma et des romans, mais tout aussi riches de portraits hauts en couleurs. Par exemple : au large de l’Amérique ou dans le port de Dieppe.

Au début du XVe siècle, la course est devenue un mercenariat dans lequel des hommes, peu regardants sur les projets politiques qu’ils contribuent à servir, louent leurs navires et leurs bras armés aux employeurs les plus offrants, travaillant parfois pour leur ennemi de la veille.

Aujourd’hui, le point de vue est celui de Marseille à la fin du Moyen Âge. Non pas qu’il y ait plus de « corsopirates » à Marseille qu’ailleurs en Méditerranée, mais la ville est de taille raisonnable et ses institutions sont bien étudiées. De plus, dans les années 1380-1430, la région est en proie à d’incessants conflits entre le royaume d’Anjou et celui d’Aragon (pour le contrôle de Naples), avec intervention du roi de France, de la ville de Gênes ou du pape – ces belligérants ne rechignant pas à employer des mercenaires sur terre, mais aussi sur mer. On charge des corsaires d’attaquer les bateaux de l’ennemi, mais ces corsaires sont aussi pirates à leur propre compte… À cela il faut ajouter les fameuses incursions sarrasines (sans doute de Tunis), qui s’emparent des navires et contre lesquelles on peut aussi armer des corsaires.

Se constitue en 1392 un groupe composé en majorité d’hommes d’âge mûr, plutôt expérimentés, provenant d’un même milieu tissé au fil de liens familiaux, commerciaux, vicinaux et politiques. Ce groupe d’investisseurs constitue une réduction très éclairante de l’élite marseillaise de la fin du XIVe siècle : leur engagement révèle la capacité des opérations corsaires à fédérer un large éventail de notables autour d’un projet économique commun.


Bref, Gouffran nous dresse onze portraits, glanés dans les archives de Marseille, du royaume d’Aragon, de Gênes, ou d’ailleurs (archives notariales, actes municipaux, correspondance royale, dossiers judiciaires...) de gens qui sont autant nobles que forbans, commerçants qu’aventuriers, ou simplement financiers.
Apparaît aussi l’importance du commerce du corail.

C’est l’occasion de découvrir :
Un pirate seigneur de Brégançon, qui parvient à s’implanter localement et à vivre aussi bien de butin que des rentes et des offices qui lui sont concédés officiellement. Un homme suffisamment puissant pour exiger un tribut de la Ville de Toulon en échange de l’engagement à ne pas attaquer le port.
Un homme d’affaires marseillais, chargé du ravitaillement de la Ville, négociateur au besoin, mais également corsaire.
L’examen de contrats dressés chez le notaire permet de savoir que les investisseurs s’associent pour équiper un navire en vue d’expéditions corsopirates – quand le commerce légal patine, les armateurs doivent bien trouver d’autres sources de revenus ! Parmi eux, plusieurs juifs membres de l’élite marseillaise, mais aussi au moins une femme.
L’inventaire après décès d’un corsaire : un bourgeois ordinaire, vivant de ses rentes et des attaques de navire, possédant femme, esclaves et domestiques, et pressoir à vin, dans une bonne maison du Panier.
Alicante, le lieu idéal pour revendre ses prises quand on est pirate en Sicile et en Sardaigne.

Les corsaires jouissaient d’une large autonomie dans la gestion des conflits maritimes, et la négociation apparaît comme un mode courant de règlement, sans doute plébiscité par l’ensemble des parties. La perspective d’un retour sur investissement a pu, dans ce cas prévis, inciter Chaucenne [négociant dont les marchandises ont été volées par le corsaire] à financer la galère des Moranza : en entrant dans le capital de l’armement du navire, le marchand pouvait sans doute espérer participer à ses profits éventuels. Cet accord opportuniste suggère ainsi, en creux, les formes paradoxales de compromis que les marchands pouvaient consentir pour préserver leurs affaires dans le contexte incertain du commerce maritime à la fin du XIVe siècle.

(Après cette lecture, on se demande bien comment des bateaux réussissaient malgré tout à arriver à destination.)

F. Detaille, Navire et marchandises au quai aux huiles, 1904, Marseille Musée d'histoire

Le livre se déroule autant à mer qu'à terre et il permet de mieux connaître les élites marseillaises en cette fin de Moyen Âge. Je me demande si ce book trip en mer ne serait pas aussi bon pour Sous les pavés les pages... 




mardi 8 septembre 2026

J’appelle ça le réenchantement cartographique.

 

Jean Leveugle avec Emmanuelle Vagnon, Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée, coédition BnF et Futuropolis, 2024.


En général, le nom de Ptolémée nous dit vaguement quelque chose, mais c’est tout, et on serait bien en peine de dire en quoi il est important (ou pas).


Cet album de BD retrace une bonne partie de l’histoire de la cartographie. En effet, Ptolémée est mort et il doit prouver aux entités qui régissent l’endroit où il se trouve combien son œuvre est essentiel et sa postérité incontestable. Pour cela, une seule solution : voyager dans dans les siècles et dans les différentes cultures afin de voir si leur méthode cartographique s’inspire (ou non) de ses principes.
On démarre à Babylone (quelques siècles avant Ptolémée donc), arrêt à Alexandrie, puis Séville, Pékin, Anvers, etc. Et évidemment c’est passionnant. À chaque étape, Ptolémée et sa guide rencontrent différents savants qui leur montrent leurs cartes, mais expliquent aussi quels sont leurs principes et objectifs.

Pour Ptolémée, il existe un seul objectif valable : trouver un moyen de représenter une sphère sur un papier plat sans déformer les distances – c’est impossible. Lui a inventé et a calculé les coordonnées en latitude et en longitude de 8 000 points géographiques grâce aux méridiens et à des lignes parallèles à l’équateur. Mais pour des tas d’autres cartographes, une carte doit servir à représenter une vision du monde (religieuse, politique), doit aider à se déplacer (en indiquant des points de repère), doit se concentrer sur la distance, doit être esthétique, doit fournir des informations historiques, naturalistes, topographiques, ou doit être au service de la guerre et de la conquête.
Dans l’album nous lisons les explications et les vulgarisations de tous les scientifiques, mais nous voyons aussi les reproductions de toutes les cartes (du moins, de celles qui nous sont parvenues) puisque l’album est coédité par la BnF qui les conserve.

J’ajoute que c’est très bien fait. La narration n’est pas répétitive, il y a des péripéties (un bateau touristique, Marco Trafic, un avion, le Minotaure, etc.), des clins d’oeil à des peintures célèbres et des tas de jeux de mots débiles, et on peut piocher plein d’idées de nouvelles insultes à envoyer à son ennemi.

Je retiens le génial Ératosthène, scientifique de haut vol et maître de la bibliothèque d’Alexandrie, qui a calculé la circonférence de la Terre, avec une erreur de seulement 375 kilomètres.

Il y a surtout la façon dont l’oeuvre de Ptolémée a réussi à passer les siècles et à atteindre l’Occident, grâce à un manuscrit découvert à la Renaissance. Auparavant il était seulement connu à Bagdad, mais pas par chez nous, sachant que la majorité des savoirs de l’Antiquité ne nous pas parvenus. Il y a aussi le passage très intéressant sur les cartes administratives chinoises que l’on peut reproduire, avant même l’invention de l’imprimerie, et l’évocation de cartes mexicaines ou des îles du Pacifique. La rencontre avec Mercator, et sa maison un peu bizarre.

Et à la fin des pages retracent tous les faits dans le bon ordre.

(on clique sur les images ; on les agrandit)





Étonnamment, cette lecture est d’une brûlante actualité puisque l’ONU a décidé récemment de renoncer aux représentations cartographiques issues de Mercator.