La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 18 janvier 2024

Et la mousse grise attendait, sèche, assoiffée de rosée dans la nuit riche de promesses, en attente, attendue.

 


 

 

Thor Vilhjálmasson, La Mousse grise brûle, parution originale 1986, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Actes Sud.

 

Au début, le lecteur est un peu perdu. Des hommes marchent dans la lande. Un homme tue sa femme enceinte en la noyant. Un homme rencontre une femme en ville. Ensuite, c’est à nouveau un long trajet dans les terres islandaises, montagnes, roche volcanique, mousse, ruisseau. Et les chapitres s’ordonnent peu à peu. Le bailli ou le juge a été appelé par un pasteur pour se prononcer au sujet d’un couple de frère et sœur, et il se remémore les circonstances d’un crime plus ancien, jugé par son père. On est à la fin du XIXe siècle.

Le roman nous plonge dans l’Islande rurale et misérable placée sous l’autorité du Danemark. La vie y est dure. Je frémis devant ces récits de garçons de 10 ans gardant les moutons, placé de ferme en ferme, sans attache solide, de cette adolescente violée par son patron à 13 ans, du froid, du portrait du roi accroché dans un bureau.


Qui sait s’il n’y avait pas l’héritage national lui-même, dans l’herbe rase ? Tu entends des voix porter le message mystérieux des êtres surnaturels depuis les ruisseaux qui creusent constamment leur lit, au-delà des générations, le discours mystérieux partout où coule l’eau en ce pays. Le murmure de l’eau. Les voix de tous les temps dans le murmure de l’eau, qui font de l’être humain une seule et même personne ; bien que les générations se déversent dans la mer. De l’autre côté de laquelle il n’y a pas de pays.


Il nous plonge aussi dans les paysages somptueux, mais sublimes, qui dépassent les pauvres êtres humains, hantés par les souvenirs de ceux qui ont vécu là divers drames, par le diable, par les peurs intimes de chacun. Ces êtres évanescents traversent les nuages, la brume, la glace, la lune.


Ruisseaux et ruisselets mêlaient leur chant à celui des sabots et de la pierre, prodiguant les variations ambiguës pour que la mélodie ne fût pas trop monotone, le ton se modifiait quand ils passaient sur de la pierre baignée d’eau, ou de la mousse sur les berges parfois, ou quelque autre végétation primitive.

Nick Sikkuark, Sedna déesse de la mer, 1999, MNBAQ


Il y a aussi les émotions du juge, venu de la ville, symbole d’autorité et de savoir, pas si plein de certitudes que les autres le pensent, mais intimidant, devant rendre un verdict, perturbé par ceux qu’il interroge. Il y a le pasteur et sa femme, qui auraient pu aisément dissimuler le crime, qui ne l’ont pas fait, par bonté ou par négligence, et qui permettent au drame d’advenir.

Enfin, je suis frappée par le fait que tous les personnages sont bien jeunes, 25 ans peut-être. Certains sont peut-être prêts à réfléchir au progrès et à construire l’avenir de l’Islande, mais d’autres resteront dans leur sombre vie.

Il y a des visions, des rêves, des cauchemars. Un cheval qui court – qui rêve ? On ne sait pas.

Je retiens la scène du pasteur seul devant le crucifix de l’église et le sentiment de sa faiblesse.

 

D’où que cela pût vous assaillir. D’un esprit conscient de sa faute, une faute que toi seul connais, ou bien d’histoires populaires, ces âmes proscrites et errantes qui se vengent de quiconque passe à portée. Toute cette masse de trépassés que ce peuple traîne avec lui, génération après génération, pendant des siècles. Ceux qui ont péri dans de pareils déserts de sable, des esprits qui furent étouffés ou mutilés, dans la détresse et l’inhumanité.

 



 

mardi 21 novembre 2023

C’était un pommier qui dévorait ses propres pommes.

 

Herta Müller, L’Homme est un grand faisan sur terre, traduit de l’allemand par Nicole Bary, publication originale 1986.

 

Un tout petit livre, d’une grande violence.

Dans un village de Roumanie, nous comprenons rapidement que Windisch, le meunier, souhaite émigrer et donne régulièrement des sacs de farine aux autorités adéquates pour obtenir un passeport. Mais le seul moyen de faire avancer son dossier est que les femmes soumettent leur corps à ces personnages.

Finalement, la famille réussira à partir à l’Ouest.


Amélie attrape le petit flacon de vernis à ongles. Windisch sent le grain de sable sous son crâne. Il le fait passer d’une trempe à l’autre. Du flacon une goutte rouge tombe sur la nappe.


Le livre est très court, composé de petits chapitres et de phrases brèves. Comme souvent chez Müller, c’est par la description tourmentée du monde des objets et de la nature que passe l’évocation des relations sociales. Roumains et Allemands, souvenirs de la guerre récente, hommes et femmes, ce monde est bien sordide.

Tapisserie, détail d'une Chasse à la licorne, 1495-1505, 9NY Cloisters
je suis très contente d'avoir trouvé un faisan dans le fatras de mon ordinateur.

Tous les matins, quand Windisch roule dans l’ornière en cahotant, il se dit : « Ça va être la fin. » Depuis que Windisch veut émigrer, il voit la fin partout dans le village. Le temps s’arrête pour ceux qui veulent rester. Que le veilleur de nuit reste, c’est pour Windisch au-delà de la fin.

 

Une pierre prise dans la chaux ouvre la gueule. Le pommier tremble. Ses feuilles sont des oreilles. Elles épient. Le pommier nourrit ses pommes vertes.

 

Mon billet est court, car je l’écris plus d’un mois après ma lecture, mais si vous ne connaissez pas l’autrice, je vous encourage à commencer par ce titre, très puissant.



Ce billet constitue ma troisième participation aux Feuilles allemandes d'Eva et de Patrice et de Livr'Escapades.


Herta Müller sur le blog :

La Convocation - 2nd billet
La Bascule du souffle - 2nd billet
Le Renard était déjà le chasseur

 

P. S. Je suis restée sans internet pendant quelques jours (la faute à un coup de pelleteuse trop généreux) et j'ai pris du retard dans la lecture de vos blogs, mais ne vous inquiétez pas, j'arrive.

 

 

jeudi 16 mars 2023

Peut-être sentimentalement attaché à cette énigme, il aurait souhaité ne pas la voir élucider.


Ismail Kadaré, Qui a ramené Doruntine ?, traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, parution originale 1986.

 

Dans un temps lointain, dans un village de montagne, Doruntine, jeune femme mariée très loin de chez elle, revient chez sa mère. Elle dit que son frère Konstantin est venu la chercher, conformément à sa promesse. En arrivant, elle apprend que ledit frère est mort depuis 3 ans. Alors ?

Alors, Stres, fonctionnaire, représentant de l’État et du prince, est sommé de trouver une explication.


Quand les corneilles croassent comme ça, c’est qu’elles ont mal aux oreilles à cause de l’orage qui approche.


Les rumeurs vont bon train. Les morts peuvent-ils revenir à la vie pour accomplir une promesse ? Nous voici plongés dans une Albanie des légendes et des fantômes, presque gothique. À moins qu’il ne s’agisse d’un mensonge, d’une histoire sentimentale ou d’une manipulation, l’événement étant rapidement saisi par la rumeur, par les églises catholiques et orthodoxes qui se disputent les âmes. Ou si c’était encore l’incarnation de l’âme albanaise profonde ? Stres ne s’en laisse pas conter et explore toutes les pistes.


Mais il ne se rappelait pas bien son rêve. Il eut aussi la sensation que son front lui faisait mal. Juste à l’endroit où le songe devait avoir pénétré, la nuit précédente, avant d’en ressortir par le même point, plus tard, aux environs de l’aube, peut-être, en ravivant la plaie qu’il avait causée.

Gustave Moreau, Cavalier, musée Moreau.
Là je regrette de ne pas avoir photographié le tableau de Scheffer, Les Morts vont vite


J’ai aimé la façon dont est rendue la vie dans ce village arriéré, avec les pleureuses, le gardien du cimetière, les vastes maisons, le brouillard. J’ai aussi apprécié l’atmosphère de fantastique. Si Stres n’est pas sympathique, il a l’intelligence aiguisée. Représentant des autorités, il se doit de trouver une explication rationnelle et il ne néglige aucun effort en ce sens, mais au fond de lui il sait que ses sentiments vis-à-vis de Doruntine peuvent altérer son jugement. J’apprécie la façon dont est mené le récit, sans tout raconter au lecteur, ce qui permet quelques retournements de situation.

Néanmoins, j’ai trouvé le roman trop court pour vraiment explorer chacune des pistes de façon crédible et pertinente. Il aurait été possible de les approfondir et d’en tirer toutes les conséquences. Je trouve que l’évolution finale de Stres n’est pas suffisamment exploitée. Ou alors j’aurais – moi aussi – préféré rester sur cette veine gothique ? Possible.

 

En fin de compte, c’était une histoire qui était plus ou moins advenue à n’importe qui, dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque. Il n’est personne, en effet, qui n’ait rêvé de voir quelqu’un venir de loin des terres de l’au-delà, rester un moment en sa compagnie et chevaucher avec lui sur le même cheval.

 

Kadaré sur le blog : 

Le Général de l'armée morte : mon préféré pour le moment
Avril brisé : un roman tragique

Quatrième participation au mois de mars où nous lisons l'Europe de l'Est, sous la conduite de Patrice et d'Eva.




 

vendredi 28 décembre 2018

On n’a jamais vraiment voyagé tant qu’on n’est pas rentré chez soi.

Terry Pratchett, Les Annales du Disque-Monde, traduit de l’anglais par Patrick Couton. Édité en France par l’Atalante.

C’est ici que le langage courant abandonne la partie et va prendre un verre.

La Huitième couleur, 1983.
Ici le lecteur découvre la cosmogonie du Disque : une vaste étendue de terre, entourée d’eau, portée par quatre éléphants gigantesques, eux-mêmes supportés par A’Tuin, la tortue géante qui nage dans le cosmos. Et en plus il y a des dieux qui jouent aux dés et beaucoup de magie, quoique pas toujours bien maîtrisée. Nous faisons connaissance aussi avec plusieurs personnages : Rincevent, mage raté, mais plutôt dégourdi, Deuxfleurs, un touriste, cette forme de créature jamais concernée par ce qui arrive aux autres et qui trouve tout « pittoresque », ainsi que le Bagage, un genre de valise à pattes et à dents.
Vous y êtes ? Nos héros survivront à l’incendie d’une ville, à pas mal de bagarres, à la rencontre avec un monstre à tentacules et avec diverses autres créatures et passeront même par-dessus le Bord.

« ÇA NE TE FERA PAS MAL », dit la Mort. Si les mots avaient eu du poids, une seule de ses phrases aurait suffi pour ancrer un navire.
 
Le genre de créature que l'on peut croiser chez Pratchett.
Détail de la Tenture d'Histoire de Diane, 1550, Château d'Écouen.
Le Huitième sortilège, 1986.
C’est la suite directe du précédent (autant lire les deux volumes d’affilée). Nous voici très proches de la fin du monde, mais Deuxfleurs tente d’apprendre à jouer au bridge à La Mort, à la Guerre et à leurs amis et les trolls s’avèrent être de sympathiques rochers (ou l’inverse).

« C’est un sortilège de Changement, fit Trymon. Le monde est en train de changer. »
J’en connais, songea Galder, lugubre, qui auraient eu la décence de mettre un point d’exclamation à la fin d’une constatation pareille.

Cela faisait plusieurs années que je ne m’étais pas plongée dans l’univers de Pratchett et cela a été un plaisir de le relire. Ces livres sont courts (moins de 200 pages), mais sont riches en références, jeux de mots débiles, renvois à diverses mythologies ou réalités de la vie contemporaine, clins d’œil… vous l’aurez compris, avec beaucoup d’humour. C’est aussi un auteur qui fait preuve de tendresse envers ses personnages et son univers (oui, même la Mort qui parle uniquement en majuscules) et se moque de nous de façon tout à fait caustique. Une lecture complètement rafraîchissante !
Il y aussi un troll appelé Vieux Pépé.

Lorsque les premiers explorateurs des pays chauds riverains de la mer Circulaire s’aventurèrent dans le froid de l’arrière-pays pour compléter les espaces blancs de leurs cartes, ils sautaient sur le premier indigène venu, désignaient au loin un point de repère, demandaient ce que c’était d’une voix forte et claire et notaient ce que leur répondait l’homme stupéfait. Ainsi restèrent immortalisés dans des générations d’atlas des bizarres géographiques telles que « Rien-qu’une-Montagne », « Je-Sais-Pas », « Quoi ? » et bien entendu « Ton-Doigt, Crétin ».

lundi 11 juin 2018

C’était une vue ravigotante !

Kenzaburô Ôé, M/T et l’histoire des merveilles de la forêt, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, parution originale 1986.

Le narrateur, après bien des hésitations, entreprend de raconter les légendes de fondation du village où il a grandi. Ces légendes que lui racontait sa grand-mère quand il était petit et qu’il a recueillies auprès des vieillards, des légendes qui se contredisent, avec des silences et des informulés, sur lesquelles il jette un regard à la fois charmé et prudent.

Crac, voici l’histoire. Vraie ou fausse, qui le sait ? Mais comme c’est une vieille histoire, il faut que tu l’écoutes en croyant qu’elle est vraie, même si elle est fausse. D’accord ?

Tout commence à une époque mythique, celle des châteaux et des pirates, quand un groupe de jeunes gens remontent la rivière pour s’installer au plus profond de la forêt. Puis vient l’époque de la lutte contre la féodalité, puis celle de la Seconde guerre mondiale où le village entre peu à peu dans l’histoire connue. Il est question d’un héros, le destructeur, de géants, d’une femme énorme, d’un enfant pas comme les autres, de poisons… Le village à ses origines n’est pas sans rappeler certains décors des films d’Hayao Miyazaki, avec sa forêt impénétrable où l’on se cache pour échapper à la modernité et à la ville. Néanmoins, nous ne sommes pas dans un conte. L’auteur effectue sans cesse des allers et retours avec le temps de son enfance et son présent. Il retrouve dans les jeux des enfants des souvenirs des épisodes mythiques, dans des expressions locales l’écho lointain d’épisodes guerriers et rend également un bel hommage à sa mère et à sa grand-mère. La légende n’est ni morte ni reléguée dans le passé ou dans les livres, elle vit encore dans le langage, le souvenir, les habitudes, les corps des habitants. Le présent n’est ni désenchanté ni vide, il puise ses racines dans la forêt.

Or, maintenant que je me suis mis à raconter l’histoire moi-même, j’ai trouvé que ce sentiment de nostalgie était particulièrement difficile à transmettre aux autres.
Paravent japonais du 19e siècle, musée municipal de Nagoya.

Nous n’avons pas affaire à un récit évident, linéaire, qui se donnerait de lui-même. Le narrateur répète, nuance, reprend inlassablement les mêmes termes, rappelle ce que l’on sait déjà, ne précise pas les événements de l’histoire du Japon (petite complication pour le lecteur occidental), il serpente. La légende n’est pas toute droite. Il faut s’y perdre. Le lecteur pressé peut être tenté de passer par-dessus les répétitions et les redites et d’aller directement à l’essentiel, au cœur du récit. Grave erreur ! Il faut accepter d’errer un peu et de revenir sur ses pas pour continuer à avancer.
C’est beau. Ça donne envie d’aller marcher dans le vert.

Mais, moi, je me taisais. Car je savais très bien que j’avais dessiné un « tableau du monde » différent de celui qui pourrait être expliqué à un instituteur né et élevé dans une ville au bord de la mer et nommé dans un village de la forêt. De plus, je me sentais très fier en me disant : « C’est le monde dans lequel nous vivons, c’est comme ça, notre forêt, notre village dans la vallée au milieu de la forêt. » À ce moment-là, je ne possédais pas encore dans mon cœur ce signe, mais si, aujourd’hui, il me permet d’exprimer ce sentiment, cette pensée, je dirai que nous vivions dans ce village à l’ombre d’un grand M/T.

Merci Magali pour la lecture !