La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 8 janvier 2026

Classer scientifiquement les oiseaux par catégories peut être aussi vain qu'enfermer le vent dans la paume de la main.

  

John Lewis-Stempel, La Vie secrète des rapaces nocturnes, parution 2017, traduit de l'anglais par Patrick Reumaux, édité en France par Klinsksieck avec des illustrations tirées de The Birds of Europe et de The Birds of Great Britain de John Gould.

Un petit livre informatif sur les chouettes et les hiboux d'Europe : leurs capacités auditives, leur vue, leurs plumes, leur allure et leurs mœurs... La dimension humaine, poétique et historique est bien présente, mais pas assez à mon goût, j'avoue que j'attendais un peu plus de choses en la matière. Il y a bien pourtant l'énumération des innombrables noms sous lesquels nos oiseaux sont connus.

J'en retiendrai... je ne sais pas, peut-être le grand contraste entre le faible poids de certains de ces oiseaux (de 320 à 410 grammes pour la chouette effraie) et leur grande envergure (90 centimètres pour la même !) (ils semblent constitués uniquement de duvet) et le fait que la chouette chevêche a été introduite en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Ça, c'est pour les gens qui parlent de natuuuuuure immaculée avec des trémolos dans la voix. Et peut-être les 14 vertèbres qui expliquent la souplesse de leur cou ?

Ensuite vient la question de la taille : la chevêchette est une naine qui pèse à peine 47 grammes, alors que le gigantesque grand-duc pêcheur de Blakiston pèse, bon poids, 4 kilos et demi. Il y a des chouettes blanches et des chouettes brunes. Des hiboux qui se nourrissent de poisson, d'autres de souris.

Si ce livre est très intéressant, il n'arrive pas à la cheville de La Prairie.


Spilliaert, Le Hibou, 1919, encre de Chine sur papier, MuZEE



John Lewis-Stempel, La Prairie. La Vie privée d'un champ anglais, parution originale 2014, traduit de l'anglais par Patrick Reumaux, édité en France par Klincksieck avec les illustrations de Sandra Lefrançois.

Je vous en ai parlé au mois de mai, mais je l'ai relu en novembre... J'essaie de ne pas strictement me répéter : la vie dans une prairie, à la limite de l'Angleterre et du Pays de Galle, tout au long de l'année, plantes et animaux, mais aussi histoire humaine et géologie. Ce qui fait qu'un bout de terre représente toute la richesse vivante du monde, mais aussi une patrie pour laquelle on peut être prêt à se battre. Il y a aussi la poésie et les mots célébrant les petits animaux du quotidien.

Meadow a un sens très strict, c'est un dérivé du vieil anglais mœdwe apparenté au verbe to māwan, « faucher ». Un pré de fauche est un endroit où l'herbe et les fleurs sauvages poussent pour faire du foin que l'hiver transforme en fourrage pour le bétail. Ce n'est pas un habitat naturel. C'est un lien entre la nature, l'homme et l'animal. Dans le meilleur des cas, c'est aussi un équilibre, une œuvre d'art.

Les noms d'oiseaux ont été standardisés, homogénéisés, circonscrits à ce que les scientifiques pensent convenir à la classification. Il y a un siècle, un ornithologue aurait pu dire dans quel comté, même dans quel village il était, au nom vernaculaire donné à la mésange à longue queue.

Les sauterelles ont une lignée qui remonte à trois cents millions d'années, au Carbonifère. Encore un propriétaire terrien arrivé bien avant les humains.

J'ai vu une seule fois une chouette (j'entends : à l'état sauvage), c'était en plein jour et sur l'île Victoria au Canada. Mais je les entends de temps en temps, depuis mon lit. La chouette hulotte et son hou hou houuuu de vraie chouette, mais également le petit cri de la chevêche d'Athéna. Je sais que des hiboux sont également présents à Marseille, mais pour le moment je n'ai jamais eu la chance de les entendre.

Je vous souhaite une nouvelle année très chouette !


jeudi 18 septembre 2025

Vous ne cesserez d'y revenir même si vous ignorez pourquoi.

 

Kapka Kassabova, Lisière, parution originale 2017, traduit de l'anglais par Morgane Saysana, édité en France par Marchialy et J'ai Lu.

Le point de départ est une enfance en Bulgarie, pendant la Guerre froide, sur les plages de la mer Noire, à deux pas de la frontière avec la Turquie et le monde libre. Depuis, l'autrice est partie et vit désormais en Écosse, mais elle décide de revenir arpenter cette frontière, cette ligne de forêts et de montagnes qui sépare la Bulgarie de la Turquie et de la Grèce. Exploration historique, au gré des empires et des renversements de l'histoire, mais surtout exploration humaine à la rencontre de ceux qui vivent là.

La Turquie était située sur le même rivage de la mer Noire, mais de l'autre côté de la frontière, et mieux valait éviter tout ce qui avait trait au mot « frontière », granitza en bulgare – sa sonorité même était acérée, comme le « gra-gra » des goélands –, même moi je le savais. Par exemple, quand on partait à l'étranger, on disait qu'on allait « au-delà de la frontière », ce qui revenait à dire « au-delà du raisonnable », à un endroit dont on ne reviendrait pas.

Une histoire qui nous est majoritairement peu connue. À l'aube des temps, on trouve les Thraces, peuple au sujet duquel l'archéologie et la légende se mélangent. Ensuite, on a les avancées et les reculs de l'empire ottoman et de ses différents voisins. Puis ce sont les déplacements de population (chasser les musulmans, ou les turcophones, ou les slavophones ou les hellénophones...), les conversions forcées, les changements de nom imposés... J'avoue que je me perds dans ces allers-retours qui semblent incessants d'un côté ou de l'autre de la frontière, recherche de bouc-émissaires, rejet de tout ce qui ne s'insère pas dans un quelconque récit national. Ce sont tous ceux qui tentèrent de fuir le bloc soviétique en imaginant que la forêt était moins gardée. Aujourd'hui, ce sont les réfugiés venus de Syrie qui essaient d'entrer dans la forteresse européenne. Beaucoup de morts et de souffrances.

Telle était l'histoire des Pomaques des Rhodopes : ceux qui étaient partis avaient dû troquer une montagne pour une autre ; ceux qui étaient restés avaient dû troquer un nom pour un autre. Nevzat portait tout cela sur son visage.

J'ai apprécié cette exploration, parce que la narratrice se perd, hésite, a peur, revient en arrière... Elle parvient à camper une forêt lointaine, habitée par les ours et les loups, créatures plus pacifiques que la population de gardes, soldats, contrebandiers, encore que certains d'entre eux soient plus paumés et traumatisés que les bêtes à quatre pattes.

Il y a l'existence de rituels et de pratiques religieuses anciennes, des sources, des mots turcs, bulgares, grecs, serbo-croates, des chasseurs de trésor. Il y a l'évocation du régime de surveillance fou de la Bulgarie soviétique, avec ses centaines de personnes tuées parce qu'elles essayaient de fuir.

Ernst, Épiphanie, 1940 (camp des Milles), Collection privée


Les Bulgares et les Grecs circulent désormais de part et d'autre des frontières – il est plus compliqué pour les Turcs d'obtenir un passeport.

Cette forêt est un endroit souvent envoûtant, sauvage, mais où la sauvagerie est du côté des barbelés et des bureaucrates.

La nuit, les chacals venaient hurler à la lisière du village et les chiens leur répondaient, créant une symphonie infernale. Incapable de trouver le sommeil, je m'asseyais sur le balcon pour suivre des yeux ceux, jaunes, qui rôdaient à l'orée de la forêt. Des frelons gros comme des moineaux envahissaient la maison et je les écrabouillais à coups de livres russes cartonnés piochés sur les étagères, car une piqûre de frelon peut, dit-on, être mortelle. Guerre et Paix se révéla être l'arme idéale.

En fait, la moitié des fidèles présents lors de cette messe de Pâques, debout à écouter patiemment le père Alexander et Maria réciter les litanies sibyllines et mélancoliques propres à l'orthodoxie orientale, étaient musulmans.

L'autre moitié était un agrégat de chrétiens fort éclectique : un grand groupe de Grecs en visite dans le coin qui se joignaient sporadiquement aux psalmodies quand la verve du père Alexander les transportait. « Le Christ est ressuscité ! » entonnait-il en vieux bulgare. « Oui, il est ressuscité », répondaient-ils en grec d'une seule et même voix flûtée.

L'avis de Marilire ; de Miriam ; d'Alexandra.

Maintenant je vais pouvoir me ruer sur les autres livres de Kassabova, repérés depuis longtemps !

Cette lecture bulgare constitue ma participation à la rentrée à l'Est de Sacha.

Initialement, j'avais aussi prévu de l'inscrire dans les escapades européennes de Cléanthe, même si la Mer noire est finalement peu présente, mais Ovide est passé devant. Mais peut-être qu'il voudra quand même l'accepter ?








samedi 29 juillet 2023

Je vois le déluge monter.

 

 

Susan Scott Parrish, 1927. La grande crue du Mississippi, traduit de l’américain par Olivier Salvatori, parution originale 2017.

 

J’ignorai complètement l’histoire et elle est sacrément intéressante. Depuis le début du XIXe siècle, les États-Unis ont massivement déboisé tout l’Est du pays et supprimé tous les terrains où l’eau pouvait se stocker naturellement. Il y a de plus de grandes plantations de monoculture (notamment de coton). Le fleuve a été endigué, mais plus on construit de digues, plus le fleuve charrie des sédiments et plus le niveau d’eau monte, et plus il faut des digues hautes, etc., mais aucun réservoir de délestage n’a été construit.

La catastrophe se produit pendant les six premiers mois de 1927 : les pluies sont abondantes et l’eau du Mississippi monte. Les digues se fissurent. L’eau du fleuve est tellement abondante qu’elle reflue dans les affluents qui débordent eux-aussi. C’est bientôt tout une partie du pays qui est sous l’eau.


Mais ici la catastrophe n’est pas créée simplement par l’ignorance et l’arrogance humaine à vouloir façonner la nature. On est aussi dans une histoire du racisme et de l’esclavage et des enjeux complexes d’identité. 50 ans après la guerre de Sécession, les noirs du Sud sont toujours exploités par de grands propriétaires. La relation des noirs du Nord (des grandes villes, ceux qui sont allés à l’université) avec eux est complexe, faite de solidarité et de paternalisme. Il y a les riches blancs du Sud qui se sont enrichis dans l’exploitation forestière et ne veulent surtout pas que leurs ouvriers noirs tirent bénéfice de l’événement, en s’enfuyant ou en obtenant une amélioration de leurs conditions. Il y a aussi les pauvres blancs du Sud. Il y a la relation entre le Nord et le Sud – c’est la guerre qui se rejoue. Puisque les travaux sur le fleuve sont supposément imposés par « Washington », puisqu’il s’agit de venir au secours de ce pauvre Sud sous-développé et arriéré, puisqu’il faut préserver l’ordre social en place, etc.


Si le nombre de victimes de la crue fut au final plus limité que celui d’autres catastrophes écologiques du XXe siècle, ce qui la rend culturellement si écrasante est la façon dont elle a rematérialisé, pour les Américains du Nord comme du Sud, noirs comme blancs, les cauchemars identitaires de l’esclavage et de la guerre de Sécession.


Il y a les immenses camps de la Croix rouge, où la ségrégation est bien appliquée. À l’époque, on parlait sans complexe de « camp de concentration » (en France également dans les années 30), mais évidemment depuis, on a changé de terme.

Il y a le rôle des médias puisque la catastrophe a été suivie par les journaux et la radio, mais aussi par les artistes de vaudeville, noirs et blancs, du pays (c’est la partie la plus réussie du livre, je pense).


Katrina (2005) n'a rien inventé.

Sur un événement aussi complexe, le livre m’a déçue. Mal structuré, mal écrit, pas très clair, pas assez concret. L’événement en lui-même n’est pas raconté avec clarté et il n’y a pas grand-chose sur ce qui se passe dans les années immédiatement postérieures. Je l’ai lu en grande diagonale, en retenant le propos et surtout en me disant qu’il serait intéressant de relire certains pans de la culture américaine à l’aune de cette catastrophe majeure, dont j’ignorais tout jusque-là. Et je vous en parle, car je pense que vous êtes aussi ignorants et intéressés que moi !


Je note quand même : la chanson Back Water Blues de Bessie Smith, les romans de Faulkner et ceux de Richard Wright.


 

Après cette semaine sur le Mississippi, le blog va prendre une pause. Moi-même je vais bientôt partir en vacances. Encore quelques jours... Retour du blog et de moi-même fin août ou début septembre, avec des réserves de lecture et des photographies. Il y aura de l'herbe verte, des châteaux, des musées... Prenez le temps de tout débrancher aussi et à bientôt !

 


 


 

mardi 21 juin 2022

Il éprouva de la pitié pour eux et pour lui-même.

 Giosuè Calaciura, Borgo Vecchio, traduit de l’italien par Lise Chapuis, parution originale 2017.

 

Un tout petit livre pour une grande tragédie.

Nous sommes dans un quartier populaire de Palerme, quelques années après la Seconde guerre mondiale. Les gens y sont pauvres et la vie y est dure. Nos héros sont les enfants, Mimmo, le fils du charcutier, et son meilleur ami Cristofaro, un enfant battu par son père. Mimmo est amoureux de Céleste, la fille de la belle prostituée du quartier.


En regardant les arbres, ils furent pris d’une mélancolie qu’ils ne pouvaient pas s’expliquer. Peut-être était-ce tout ce vert qui n’avait pas de saisons et ne vieillissait jamais, peut-être étaient-ce ces femmes noires qui se vendaient le long des avenues et, pour s’amuser, faisaient des clins d’œil à Mimmo qui répondait d’un geste de la main. Peut-être était-ce seulement la fin de l’été et sentaient-ils que le temps passait comme si on guérissait d’une maladie.


Au fil des chapitres, nous faisons connaissance avec les différents habitants, hommes, femmes, curé, voleur, etc. Ils ont leur face cachée, qui n’est pas toujours noble. Ainsi un jour Mimmo apprend des choses sur son père. Nul n’est exempt de cruauté.

Le récit suit un fil ténu, mais néanmoins sensible : celui du père de Cristofaro, si brutal, la façon d’arrêter les coups, de façon temporaire ou définitive, et peut-être l’espoir de se sauver de ce quartier où la vie y est si dure.

Les enfants, comme des ombres à l'arrière-plan des grandes peintures.
GD Tiepolo, Le Christ et la femme adultère, Marseille BA
Et pourtant la magie est possible. L’humour est présent (des policiers qui se confessent à la queue leu leu). Les rêves d’abord, surtout ceux des enfants. Et puis les événements surnaturels, car Dieu n’est pas totalement absent. Il y a un déluge absolument fantastique. La tendresse. Et surtout l’amour. Même si rien ne console de certains événements et qu'à la fin, on pleure.

C’est un livre très sensible, et tout à fait bouleversant. Lisez-moi ça !

 

Il les vit comme leur mère elle-même ne les avait pas vus, tellement abandonnés, tellement nouveau-nés malgré les signes de l’adolescence inexorables comme l’automne, il les vit tellement seuls au monde, il les reconnut dans le caprice de Dieu et dans la violence sans remède de la nature, dans leur profil dénué de douceur, prisonniers du rêve sans mystère des enfants du Borgo Vecchio.

 

Les avis de Miriam et d'Eimelle.

 

jeudi 26 mai 2022

Elle a bien du courage.

 Barbara Baldi, La Partition de Flintham, traduit de l’italien par Laurent Lombard, parution originale 2017, édité en France par Ici même.

 

Au milieu du XIXe siècle, dans une immense demeure anglaise (Flintham), une grand-mère meurt, laissant à l’une des petites-filles l’argent et à l’autre la propriété. La première part à Londres pour faire un beau mariage et fortune. La seconde, c’est Clara, une jeune femme qui aime jouer du clavecin et s’occuper de ses animaux. Faute d’argent, le domaine n’est plus entretenu et la pauvre Clara doit essayer de gagner sa vie.

C’est un bel album un peu triste. L’histoire est mince. C’est l’histoire d’une jeune femme courageuse dans un monde cruel, obsédé par la réussite sociale et financière, sexiste, mais où les appuis peuvent surgir néanmoins quand on croit que tout est perdu. L’histoire aussi des sœurs qui prennent des chemins différents. Tout cela se passe dans ces immenses grandes demeures à domesticité hétéroclite et avec beaucoup de pudeur et de sensibilité.

L’album s’arrête quand tout commence. À vrai dire, j’ai trouvé que c’était un peu court, j’aurais bien profité davantage de ce rayon de soleil venant d’apparaître. L’intrigue manque de consistance, mais l’album campe avant tout une atmosphère avec ses illustrations. Elles sont superbes, envoûtantes, brumeuses. Les couleurs surgissent du néant, de la pluie ou de la neige, les personnages sont perdus dans un décor mouvant. C’est magique et surprenant.

J’ai noté de lire Ada.

  

L’avis d’Eimelle et de Nourritures en tout genre pour qui l’esthétique rappelle celle des romantiques allemands. C’est vrai qu’il y a un aspect de conte et une étrangeté.





jeudi 28 avril 2022

Elle sentit que tout ce qui avait été ne serait plus.

 Aharon Appelfeld, La Stupeur, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, parution originale 2017, paru en Franc aux Éditions de l’Olivier en 2022.

 

Un matin, dans son village, Iréna découvre ses voisins juifs alignés contre le mur, tenus en joue par le vieux gendarme local. Que se passe-t-il ? Tout cela sera réglé bientôt sans doute. Mais la journée se passe, les villageois pillent la maison des juifs et dévastent la cour à la recherche de l’or. Iréna apporte de l’eau et de la soupe et essaie de comprendre ce qu’il se passe. Deux nuits plus tard, ils sont fusillés et il ne reste nulle trace d’eux.

L’effroi de n’avoir rien fait, rien empêché, et la terreur inspirée par le mari, un homme brutal, qui la viole chaque nuit, voilà Iréna plongée dans un état de stupeur. Elle s’enfuit, elle part sur les routes, elle a des visions, elle prie, elle répète que Jésus était juif lui aussi, elle erre dans les villages.


Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi les gens sont alignés ? Ce n’est pas naturel d’aligner les gens ainsi, tenta-t-elle de dire dans un effort pour surmonter le mutisme qui l’étreignait. Mais cela lui fut impossible.

Elle réussit enfin à se maîtriser et lâcha :

« Pardon.

-       Les gens se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas. Que chacun s’occupe de ses affaires », dit le gendarme en retournant s’asseoir sous les fourrés.


C’est une fable. De ce pays, nous savons seulement qu’y coule le Pruth, le fleuve de l’enfance et des vacances d’été de l’auteur, et qu’il y a des Allemands quelque part, au loin. Mais tout se passe avec les habitants, ceux qui ont tué ou laissé tuer leurs juifs et qui sont à présent hantés par leur absence et leur mort. La société est violente. Plus le roman avance, plus la différence entre les hommes et les femmes s’accentue. Les hommes, violents et alcooliques, qui brutalisent les femmes et rejettent Iréna, en la frappant, et les femmes, presque autant alcooliques, mais en proie à la peur, qui l’accueillent et l’écoutent comme une petite prophétesse familière.

N’allez pas croire que cette fable est simple. Après tout, la plupart des gens, hommes et femmes, n’aiment pas les juifs et les trouvent différents et certains au début se sont réjouis de leur mort, même si à présent leurs esprits viennent les hanter. Iréna est un personnage ambigu et le lecteur hésite : sainte, folle, inspirée, simplement perturbée par la violence de la société et par la solitude de sa vie ?

Masque d'infamie, XVI-XVIIe siècle, Musée Le Secq des Tournelles


Étonnamment, sans s’arrêter sur l’histoire, le roman peint un pays d’après la Shoah, où les Juifs ont déjà disparu et où le sentiment de culpabilité est omniprésent, qu’il soit reconnu ou rejeté, mais toujours noyé dans la vodka. Malgré la parole d’Iréna, nouvelle Jean-Baptiste, et malgré l’amitié qu’elle peut rencontrer, il n’y a aucune raison pour que les esprits des morts disparaissent. C’est que le crime a eu lieu.

C’est un roman différent de ceux que j’ai lus jusqu’à présent de l’auteur. Pas ici de jeune narrateur racontant ses souvenirs, mais cette étrange femme, un peu perdue. Le récit de cette vaste errance, de villages en auberge, sur les chemins, dans un univers privé de tout repère, manque peut-être de l’émotion et de la lumière qui marquent ses autres romans. Il est pourtant porté par une langue très belle, très simple, moins lyrique, et par le petit espoir que l’humanité perdurera, dans le coin perdu d’une auberge (avec un petit verre de vodka), avec le souvenir de l’été et du corps nageant dans l’eau fraîche de la rivière.


Une autre femme se leva et se présenta : « Mon nom est Tina. Je me suis enfuie de chez moi et je n’ai plus de vie depuis. Je suis une proie facile dans l’obscurité. Tant que je suis ici, la maîtresse des lieux et mes amies me protègent. Mais dès que je suis dehors, je suis livrée au bon vouloir du premier venu. Je maudis chaque jour Dieu de m’avoir faite femme et je désire mourir. »

 

Il s’agit du dernier roman paru du vivant d’Appelfeld, il vient de paraître en France.

 

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, c'est le plus beau. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth
Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs.

 


 


mardi 30 novembre 2021

Pas besoin de te dire que tu tiens ça mort.

 Lise Tremblay, L’Habitude des bêtes, parution originale 2017, édité en France par Delcourt.

 

Le narrateur est un ancien dentiste qui a quitté Montréal et une vie composée de boulot et de chasse, pour s’installer dans un chalet au cœur du Saguenay, avec son chien Dan.

Las. Nous sommes des années plus tard. Dan est vieux et est sur le point de mourir. La fille du narrateur va être opérée après de lourds troubles de l’identité et de longues années d’éloignement. Des loups font irruption sur le territoire de chasse des humains et s’en prennent aux orignaux. Les chasseurs deviennent fous et tout le monde a beaucoup trop d’armes. Le narrateur erre entre ses souvenirs, ses amis d’ici, la vieille Mina et René, les tensions entre les gens d’icitte et ceux de la ville… Il se fait vieux.


Tu sais comment y parle en long. Y’a commencé par me dire : « Madame Sirois, vous savez que c’est mon devoir », pis là, je l’ai arrêté tout de suite. Je lui ai dit qu’il faisait sa job, mais que moi, je ne voulais plus y aller. C’est tout. Je voulais juste mes pilules. Il a fini par dire OK.


C’est un roman huis-clos, dans un petit groupe villageois. Tremblay fait très bien ressortir les tensions entre les habitants de la ville et de la forêt. Tout ce monde ne se comprend pas. Il n’y a pas ici la dimension homme-femme, l’accent est davantage mis sur les générations. Entre René et son neveu Patrice, qui connaissent aussi bien l’un que l’autre la forêt et les animaux, la rupture est réelle. Les anciens pratiquent la culture de l’entre-soi : on se venge, on subit la loi du plus fort, on n’appelle pas la police. Pour le narrateur, on subit comme les bêtes.

Un roman moins fort que La Héronnière, mais tout de même très marquant.

Et puis, l’attachement unique d’un homme pour son chien.

 

Fabre, Portrait du beau Pyrrhys, 1823, Fabre
Je me levais, me faisais un café et m’installais dans la verrière pour essayer d’apercevoir le loup. Le jour se levait, le lac apparaissait et les épinettes dessinaient à nouveau ses contours. Je savais que tout ça me serait enlevé et je me révoltais. Je me jugeais aussi. Ce n’était pas la peur de la mort, c’était l’incapacité à accepter de ne plus pouvoir admirer le lac, de ne plus voir sa couleur changer, de ne plus le regarder se figer pendant l’hiver et de ne plus surveiller le moment de sa libération au printemps. Et tout ça m’était atrocement douloureux.

  

Une autrice. Une seconde participation au mois de novembre au Québec.


 

mardi 5 octobre 2021

Paraître un lac, mais être la mer.

 Andreï Guelassimov, La Rose des vents, parution originale 2017, traduit du russe par Raphaëlle Pache, paru en France aux Éditions des Syrtes qui n’ont pas mis de carte parce que yolo bien sûr tout le monde sait où se trouve Irkoutsk, Okhotsk et autres terres lointaines (rentrée littéraire 2021).

 

Au milieu du XIXe siècle, le fleuve Amour n’est pas très bien connu des occidentaux alors qu’il est censé délimiter la Russie de la Chine. En plein impérialisme des Britanniques d’un côté et des Américains de l’autre (l’Alaska est encore russe pour quelques années), il apparaît de plus en plus urgent aux officiers marines d’explorer ce territoire lointain et hostile. Il importe par-dessus tout de savoir si le fleuve Amour rejoint la mer par un delta navigable. C’est l’aventure que mène Guennadi Nevelskoï.


Aux yeux de Nevelskoï, l’air de la mer Méditerranée, par exemple, était malléable, toujours légèrement ivre, espiègle et plein de parfums. Là-bas, il était plutôt une jeune fille et parler de lui au féminin aurait été bien plus approprié. Alors qu’ici, l’air était incontestablement un homme, créature taciturne, malcommode, désirant à tout prix faire valoir son point de vue.


J’avais envie de lire un roman d’exploration et d’aventure et je suis un peu déçue parce que le voyage est précédé par des intrigues à la cour de Saint-Pétersbourg, avec des espions à la solde des Britanniques, et des manigances diverses. Intrigues que j’ai mis un peu de temps à comprendre parce que je ne suis pas une experte en officiers et ministres russes et en géographie de par là-bas. C’est sûrement plus facile pour un lecteur russe, même si plusieurs passages relatifs à la cour de Saint-Pétersbourg sont vraiment réussis. Il faut dire que l’expédition est tout ce qu'il y a de plus clandestine et que cela donne des passages tout à fait savoureux.


Le lendemain, à midi pile, un groupe d’élèves du corps de la Marine pénétra dans la cour de l’Institut Smolny, d’un mouvement aussi décidé que s’ils montaient à l’assaut. Leur pas de l’oie était martelé si férocement que le sous-officier de service d’intendance, qu’on avait dépêché là pour veiller à tout et notamment au respect des grades, commença à s’inquiéter de ce que les bottes neuves distribuées à tous pour l’occasion ne durassent pas très longtemps.

Ercole de' Roberti, Les Argonautes abandonnent la Colchide, 1480, Thyssen Bornemisza


Heureusement, tout s’améliore dès que Nevelskoï se décide à se lancer dans l’aventure. Tout commence alors… par la construction du navire (et bah c’est très intéressant). Et puis un long voyage, du cabotage, la recherche d’un pilote chez les autochtones, etc. Tout cela m’a bien plu. Le ton est alerte, alternant les considérations matérielles et les rêveries, plus ou moins patriotiques. Il y a aussi les portraits de tous ces russes vivant sur les bateaux ou vivant au bout du monde. On se rend compte encore une fois que la géographie qui nous paraît si évidente aujourd’hui (l’Amour étant un classique des mots croisés) aurait pu être très différente.

Le ton est enlevé et le roman se lit très agréablement. Il y a de l’humour et de la légèreté. Le rythme est enlevé, surtout dans la deuxième partie, avec des coups de théâtre bien ménagés.

Je retiens le beau portrait du chat du bateau et une navigation nocturne, toutes lumières éteintes, pleine de menace.

 

L’empereur Nicolas Ier écrivit de sa propre main sur le mémoire de Nesselrode : « Je le regrette fort. Ne plus s’intéresser à la question de l’Amour, fleuve inutile », pourtant, curieusement, il ne donna pas l’ordre d’annuler la nouvelle expédition. Sa résolution catégorique avait peut-être le caractère de ce pipeau à l’aide duquel un intrépide fakir indien charme le nid de serpents qu’il vient d’éparpiller.

 

Le billet de Wodka.

Merci les éditions des Syrtes et Babelio pour la lecture.


jeudi 29 avril 2021

Êtes-vous 100 % de binge ?

  

Jean Harambat, Opération Copperhead, mise en couleur par Isabelle Merlet, Dargaud, 2017.

 

C’est une BD et tout commence sur le tournage de Mort sur le Nil (vous savez, le film tiré du roman d’Agatha Christie !). Peter Ustinov et David Niven se remémorent leur rencontre, lors de l’Opération Copperhead. C’était à Londres, pendant la Guerre, nos deux héros sont alors au service de la patrie…

Un album comme un film d’espionnage, avec des soldats, une femme fatale, un héros authentique (le général Montgomery), des héros qui le deviennent devant la caméra, des jeux de mots, Shakespeare, de l’alcool et du thé. So british.

Je préfère ne rien dire de l’intrigue, car elle est assez simple. Elle aurait d’ailleurs gagné à plus de complexité, car on voit tout arriver à plusieurs kilomètres. J’ai beaucoup aimé l’atmosphère, qui est tout à la fois celle de Londres pendant la Seconde guerre, celle du cinéma et de ses coups de théâtre, l’humour et la légèreté du ton.

Un agréable moment de lecture, même si j’ai préféré Hermiston, un autre album de l'auteur, mais d'après Stevenson.


La vérité sur l’Opération Copperhead parce qu’il y en a vraiment eu une. 

 

 

jeudi 3 septembre 2020

Ce pays est plein de gens que rien n’a retenus sur place.

Daniel Kehlmann, Le Roman de Tyll Ulespiègle, traduit de l’allemand par Juliette Aubert, parution originale 2017, édité en France par Actes Sud.

On plonge dans la Guerre de Trente ans, mais cette fois par la traverse, en suivant le parcours d’un saltimbanque, un funambule, un jongleur, un bouffon, un cynique, Tyll Ulespiègle. Une enfance dans un village, la fuite, la liberté et la faim, l’errance parmi les bandes armées, la peste et la guerre, dans la neige et dans la forêt. Tout n’est pas exactement dans l’ordre et tout ne se passe pas exactement comme c’est raconté, mais tant pis – l’essentiel est de vivre.

Mais j’ai deux pieds, et un juge en robe ou un garde avec sa hallebarde, ils n’en ont que deux, eux aussi. Chacun a autant de pieds que moi. Personne n’en a plus.

Au fil de ce grand roman historique, on croise Élisabeth Stuart et le roi d’un hiver, Athanase Kircher, grand savant profondément ridicule, les généraux de l’Empereur, les ambassadeurs qui ont négocié les traités de Westphalie ligne à ligne, tout ce monde pris dans un mouvement que personne n’est capable d’arrêter, celui de la mort et de la guerre et de la vie.
Un roman que j’ai beaucoup aimé, au rythme alerte, au ton grinçant. Tyll reste insaisissable, mais autour de lui les personnages suscitent l’empathie, la tendresse, le respect ou l’agacement. Élisabeth est particulièrement réussie ! Quelle grande dame ! Nous plongeons dans des âmes tourmentées qui affrontent ou subissent un monde qui les dépasse, avec pragmatisme et sans illusion.
Il y a autour de tout cela l’ambiance des caprices de la guerre et de leur cortège d’horreur (brûler les sorcières, brûler les visages, les boulets de canon, les viols, la faim) et celle du théâtre, notamment du théâtre élisabéthain, grotesque, violent et magnifique. Le conte des habits neufs de l’empereur trouve aussi ça place, un peu revu, dans un univers où l’absurde semble avoir pris toute la place.
C’est un roman très allemand (oui, ça existe). Le XVIIe siècle voit la langue allemande s’affirmer, même si elle est encore méprisée par tout le monde, les élégants et les érudits. Mais l’on commence à rédiger de la poésie allemande, même si cela fait un peu rire, et aussi des romans – Simplicissimus qui est expressément cité. Wikipedia me dit que : « Till l’Espiègle est un personnage de fiction, saltimbanque malicieux et farceur de la littérature populaire du nord de l’Allemagne. » Même si son existence est historiquement douteuse, c’est un personnage bien connu dans le folklore allemand et un prénom très répandu.
Et puis c’est un excellent roman, plein de dynamisme et de folie. 

Au-dessus de nous, Tyll Ulespiègle se retourna avec lenteur et nonchalance – non pas comme quelqu’un qui est en danger, mais comme quelqu’un qui regarde avec curiosité autour de lui. Il avait le pied droit posé sur la longueur de la corde, le pied gauche en travers, les genoux fléchis et les poings sur les hanches. Et nous tous, qui levions les yeux, nous avons soudain compris ce qu’était la légèreté. Nous avons compris à quoi pouvait ressembler la vie de quelqu’un qui fait vraiment ce qu’il veut, ne croit à rien et n’obéit à personne ; nous avons compris comment ce serait d’être comme ça, et aussi que nous ne le serions jamais.
Pieter Brueghel II, Le Massacre des Innocents, 17e siècle, Musées royaux de Bruxelles, détail.

jeudi 9 juillet 2020

Mais il ne faudrait pas qu’on oublie vraiment tout.

Zerocalcare, Au-delà des décombres, traduit de l’italien par Brune Seban, parution originale 2017, publié en France par Cambourakis.

Le héros, Zerocalcare, est un auteur de BD connu. Il a même pu se payer un appartement à Rome, avec une chambre d’amis. Depuis, il se débat avec les sollicitations impossibles à refuser, sous peine d’être accusé de trahison (tu vas bien nous faire un dessin pour protester contre…). Et plus compliqué encore, il revoit ses amis d’enfance, qui, eux, n’ont pas la même destinée. Évolution personnelle, désillusion, vieillir, rester fidèle à sa jeunesse… 
On a ici un croisement réussi entre une évocation des problèmes de jeunes Romains (le traducteur a volontairement laissé des romanismes typiques), diplômés et désargentés, qui se sont trouvés ensemble au G8 de Gênes en 2001, face à une classe politique qui… euh… ne fait pas rêver, et plus largement le portrait de jeunes gens (de moins en moins jeunes) qui hésitent entre deux mondes. Conserver ses amis nécessite des efforts, mais est-ce que ce sont encore des amis après tout ce temps ? Se consacrer à ses propres activités est un souhait légitime, mais doit-il tout supplanter ? Zerocalcare dialogue avec son double intérieur, son tatou, et ses petits démons familiers. De façon métaphorique, sur une lointaine planète, des monstres expliquent ce qui se passe dans le tréfonds de l’âme humaine.
Et ce n’est pas mal du tout !

Six mois plus tard, parution originale 2018.

Une sorte de tome 2. Que se passe-t-il quand on décide de laisser chacun mener sa vie, s’occuper de ses propres affaires, sans se laisser tirer par ici ou par-là, par le sentiment de culpabilité, la jalouse, la solidarité, la mauvaise conscience, bref, que se passe-t-il quand ses amis font partie du passé ? C’est une sorte de match entre les forces du bien et celles du mal auxquelles nous assistons. Une histoire d’amitié, sauf que l’amitié c’est toujours un peu compliqué.
Je trouve que plein de choses sensibles sont très bien traitées : chacun change au fil des années, mais on ne s’en rend pas forcément compte, car on répète les schémas et les blagues issus de l’enfance, l’absence de travail valorisant, l’absence de vision, l’absence d’avenir ? Et si tout ce qui restait des années 80, c’était Berlusconi ? Ben non, heureusement, y a nous aussi !



mercredi 4 mars 2020

Tout à coup, Sandrine sentit tous ses sens s’enflammer tel un incendie se propageant dans la forêt de son corps…

Fabcaro, Et si l’amour c’était aimer ?, 2017, aux éditions Six pieds sous Terre.

Un croisement réussi entre Zaï zaï zaï zaï et Moins qu'hier (plus que demain).
Nous sommes dans un roman photo dessiné. Henri et Sandrine forment un couple heureux, jusqu’à ce que Sandrine et Michel, le livreur de macédoine, échangent un regard torride. Ensuite, c’est la passion et tout ça.
Des répliques platissimes et totalement absurdes prononcées d’un ton sérieux et dramatique, avec les cadrages les plus redoutables. Et toujours pourtant l’espoir dans l’amour, sans cesse recommencé, même ridicule, surtout quand il nous rend ridicule en fait. Beaucoup de tendresse pour ces personnages en proie aux sentiments et tellement d’humour !
C'est tout à fait hilarant.





mardi 14 janvier 2020

On dirait parfois qu’un seul et même chemin mène au bonheur et au désespoir – mais à part ça, tout va bien, non ?

Jón Kalman Stefánsson, Ásta, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2017, édité en France chez Grasset.

Le roman nous raconte la vie d’Ásta, une femme dont la vie a connu quelques catastrophes, mais qui s’en est remise et qui continue à vivre. Il y est tout autant question de son père Sigvaldi et de sa mère Helga, ainsi que de quelques autres. Nous avons un portrait de groupe, aux liens parfois serrés, parfois lâches, liés par l’amour, mais aussi par la haine, par le regret et par le souvenir – et surtout par tout ce qu’ils n’ont pas osé se dire.

Sigvaldi observe son verre et secoue la tête. Quelle injustice que cette bouteille soit vide. Que les verres se terminent, que les phrases s’achèvent, que le jour s’éloigne, que les rêves se dissolvent. 

C’est très beau et très triste. Parce que bien sûr on s’aime et les gens parviennent à être heureux, mais pour cela ils sont passés par les affres du déchirement, du chagrin et de la douleur. Parce qu’ils ne parviennent pas à partager leur vie et que les voilà réduits à parler à un mort ou à parler quand ils sont morts. Parce que tout sombrera dans l’oubli. C’est peut-être une perception personnelle (la solitude me rend sentimentale), car j’imagine que l’on peut aussi voir que l’envie de vivre, le désir et le rire ne s’arrêtent jamais. L’envie de vivre et de trouver le bonheur ne quitte après tout jamais les personnages, malgré le ciel bien gris. Moi, j’ai tendance à les voir ne jamais s’arrêter et disparaître dans le néant.

Mais n’oublions pas non plus que certains forcent l’admiration, s’attirent la renommée, parce qu’ils n’hésitent pas à affronter les tempêtes de ce monde, alors qu’en réalité, ils s’y réfugient. On peut même aller jusqu’à dire qu’ils se jettent à corps perdu dans ces tempêtes afin de ne pas avoir à se débattre avec leurs démons personnels. À regarder en face leurs sentiments les plus intimes et les plus embarrassants.
Zadkine, Sainte famille, Musée zadkine

La grande réussite du roman réside dans la façon dont la narration croise les fils. Du point de vue d’Ásta, jeune ou âgée, à celui de Sigvaldi, à celui d’un romancier extérieur à l’histoire dont on comprend tardivement comment il se rattache à tout cela (mais ce n’est pas très important et il aura une triste fin). C’est l’arbitraire du romancier après tout, de prétendre raconter d’une façon ou d’une autre. Cet aspect fragmentaire, avec ses béances, ses avances, ses échos de moments passés, ses accélérations et ses longs retours en arrière, rend le récit très riche et dynamique et traduit bien la fragilité de l’existence humaine.
Ce portrait de deux générations permet aussi d’avoir une évocation de l’Islande, minuscule pays sans soleil grandi trop vite après la guerre. En quelques années, l’économie des paysans a disparu pour faire place à la ville, à une mondialisation accélérée, aux changements des modes de vie, aux touristes trop nombreux. Cette thématique est moins prégnante que dans le précédent, mais tout de même bien en arrière-plan de ces existences un peu bancales.
Finalement, rien ne vaut une bonne soirée à boire du vin avec des amis, en écoutant de la bonne musique. Il y a beaucoup de mélancolie et de Nina Simone.

Ah ça non, ce pays n’a pour ainsi dire aucune couleur. Eh oui, comme s’il sortait complètement mort de l’hiver et de la neige. Ailleurs dans le monde, c’est le printemps, les oiseaux chantent, on commence à sentir la chaleur du soleil entre les maisons à Reykjavík, là-bas, il y a du vert alors qu’ici, on se déplace péniblement entre les congères et, même si le soleil rutile comme une trompette dans le bleu du ciel, il ne réchauffe pas.

L’avis de Jérôme et de Miriam.

Stefánsson sur ce blog :
Entre ciel et terre - très envie de le relire et de finir la lecture de la trilogie.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds - pas trop aimé celui-ci.

samedi 28 décembre 2019

Jamais plus, capitaine, vous ne ferez de mal à un enfant, foi de Le Goazik !

Brigitte Piedfert, Sous le signe du jaguar, paru en 2017 aux éditions Sutton.

Un petit roman d’aventures invraisemblable, cela vous dit ?
Au premier chapitre, nous sommes en 1533 à Rouen, un jeune mousse vient de tuer un capitaine et de confier un bébé aux chanoines de l’église Saint-Maclou. Au deuxième chapitre, nous sommes beaucoup plus tard, à Caen, avec Florane, son grand-père et son frère de lait. Au troisième chapitre, ça démarre vraiment, avec le grand-père, alors jeune étudiant à Caen, amoureux de la belle Marion, riche héritière de la famille Du Val. Et puis nous suivons les aventures des petits-enfants de Marion, à la fois en Normandie, sur un bateau pirate, mais aussi au Mexique, dans la forêt et dans les geôles de l’Inquisition.
Vous trouvez que cela fait un peu beaucoup ? Je dirais que c’est un roman qui a le charme de la naïveté, qui raconte des histoires d’amour et de mort, et des retrouvailles invraisemblables, des cruautés inimaginables et des bontés inexpliquées. J’ai vraiment bien aimé ! On croise toute l’agitation du port de Rouen à la Renaissance, sa richesse et son agitation, le roi de France et un chef aztèque, le trafic de marchandises entre l’Ancien et le Nouveau monde.
Ce n’est pas très bien écrit, mais cela se lit très bien dans les salles d’attente des hôpitaux (croyez-moi). Cela distrait du méchant quotidien et c’est très rafraîchissant.

Les rires fusaient alors, les hommes d’équipage se donnaient de franches bourrades ou se tapaient allègrement sur les cuisses. Chaque bon mot, chaque nouvelle saillie chassaient des pensées plus funestes, des conversations obsédantes que les rires forcés n’arrivaient pas toujours à évacuer des esprits inquiets quand le soir venait, car l’enthousiasme du départ était déjà loin et bien malin était celui qui pouvait dire avec certitude s’il arriverait à destination. Ils n’étaient pas si nombreux encore ceux qui avaient franchi les océans et en étaient revenus pour conter leurs aventures.

Acheté par maman au salon du livre du Neubourg !
Panama, 800-1500, Femme et enfant, NY, Musée des Indiens américains.