La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 9 avril 2026

Il y a autre chose à dire des escargots.

Francis Ponge, "Escargots" dans Le Parti pris des choses, 1942.


Quel bonheur, quelle joie donc d’être un escargot. Mais cette bave d’orgueil ils en imposent la marque à tout ce qu’ils touchent. Un sillage argenté les suit. Et peut-être les signale au bec des volatiles qui en sont friands. Voilà le hic, la question, être ou ne pas être (des vaniteux), le danger.

Seul, évidemment, l’escargot est bien seul. Il n’a pas beaucoup d’amis. Mais il n’en a pas besoin pour son bonheur. Il colle si bien à la nature, il en jouit si parfaitement de si près, il est l’ami du sol qu’il baise de tout son corps, et des feuilles, et du ciel vers quoi il lève si fièrement la tête, avec ses globes d’yeux si sensibles ; noblesse, lenteur, sagesse, orgueil, vanité, fierté.


Les escargots tiennent une grande place dans mon jardin. Ce sont eux qui décident si une plante pourra y vivre ou si elle finira en salade. Ils sont voraces. N'empêche que je vous laisse en leur lente compagnie et vous retrouve le 15 avril pour un billet de lecture.



mardi 11 mars 2025

Elle n’avait rien de la typique épouse de pasteur - encore que, tandis que j’écris ceci, je me demande ce que je peux bien savoir des épouses de pasteurs.

 


Agatha Christie, La Plume empoisonnée, parution originale 1942, traduit de l’anglais par Élise Champon (éditions du Masque).

 

Les habitants d’un village paumé reçoivent des lettres anonymes, particulièrement vulgaires et répugnantes. Jusqu’au jour où la femme du notaire se suicide.

La réussite du roman vient sans doute du fait que le narrateur est un jeune homme, en convalescence après une blessure de guerre (il est aviateur). Il réside là avec sa sœur et en bons Londoniens modernes, ils portent un regard caustique sur les hiérarchies sociales, l’armée de vieilles filles, le voisin pas très viril, etc. Cela ne les empêche pas d’avoir leurs préjugés, mais en étant capables de prendre leurs distances. Ils ont le sentiment de se trouver face à des personnages pittoresques.

Le livre rend bien également le climat de suspicion délétère que peuvent créer des lettres anonymes. Heureusement, miss Marple surgit à la fin pour tout résoudre.

Et heureusement aussi, on ne s’attarde pas trop sur l’invraisemblable rétablissement de la santé du narrateur.

 

Nous vivions à Little Furze depuis une semaine lorsque miss Emily Barton vint en grande cérémonie déposer sa carte de visite. Ce fut ensuite le tour de Mrs Symmington, l’épouse du notaire, puis de miss Griffith, la sœur du médecin, de Mrs Dane Calthrop, la femme du pasteur, et enfin de Mr Pye, de Prior’s End.

Cette porte du château de Harewood House a un décor de bibliothèque.
Quand elle est fermée, elle passe inaperçue.
 


Agatha Christie, Un cadavre dans la bibliothèque, parution originale 1941, traduit de l’anglais par Jean-Michel Alamagny (éditions du Masque).

 

Un beau matin, les Bantry se réveillent avec le cadavre d’une parfaite inconnue dans leur bibliothèque. Et c’est parti.

L’ayant déjà lu, je me souvenais assez bien des deux ressorts principaux du dénouement. C’est un roman assez bien ficelé. Je retiens ce passage, c’est Miss Marple qui parle :

 

Je vous l’ai dit, je suis très méfiante de nature. Mon neveu Raymond me répète – pour rire, bien entendu, et en toute affection – que mon cerveau est une poubelle, un cloaque. C’est, d’après lui, typique des victoriens. Tout ce que je peux dire, c’est que les victoriens en savaient long sur la nature humaine.

 

De fait, tout ce monde-là est très conservateur. Quand on lit le réconfort qu’ils éprouvent tous à ce que la peine de mort soit appliquée…

 


Agatha Christie, L’Affaire Protheroe, parution originale 1930, traduit de l’anglais par Raymonde Coudert (éditions du Masque).

 

Le narrateur est le pasteur de St Mary Mead, qui ne tarde pas à découvrir le cadavre du colonel Protheroe dans son bureau. Heureusement, sa plus proche voisine n’est autre que Jane Marple et elle passe beaucoup de temps dans son jardin.

C’est le premier roman où apparaît la vieille dame. Je dois dire qu’il est très plaisant à lire. Si l’intrigue policière m’a paru compliquée – je ne suis pas sûre que quelqu’un ait compris quelque chose au déroulement des faits – le récit se tient grâce à la qualité de ses personnages : vieilles filles médisantes, flic obtus, pasteur pas si à la ramasse que ça…

 

Je note que Jane Marple est qualifiée de vieille pie-grièche 😂 .







jeudi 23 janvier 2025

Deux longues rides marquent les eaux du Mississippi.

 


Eudora Welty, Le Brigand bien-aimé, parution originale 1942, traduit de l’américain par Sophie Mayoux, édité en France par Cambourakis.

 

Un conte de fées au bord du Mississippi ?

Un riche propriétaire, très naïf, Clément Musgrove, père d’une adorable fille, Rosamonde (mais très menteuse), et marié à une horrible marâtre rencontre un homme aux belles boucles blondes… mais c’est un bandit ! Ou pas. Enfin si quand même.

C’est à la fois plein de merveilleux et très réaliste.


On entendait comme des bruits d’ailes, des bruits de hâte et de cavalcade, venus des voitures qui roulaient précipitamment dans les rues enténébrées, des gorges beuglantes, des bateliers, venus de toute la nature sauvage qui se gonflait et se contractait dans le vent, pressant son halètement farouche tout contre les petites galeries de Rodney, faisant basculer une cloche dans un des clochers, ébranlant le fort, abattant un arbre sur le champ de course.


Welty, Sans titre Oies, années 30


On est dans les temps très anciens. Les grands propriétaires ont des esclaves et les Indiens sont tenus pour peu de choses et les femmes sont des propriétés normales. Les bandits tuent vraiment, et volent et violent.

Mais les oiseaux parlent, les Indiens pratiquent la magie, une fille peut s’envelopper de ses cheveux et on retrouve des échos lointains de vieilles histoires (Psyché et Cupidon, Boucle d’Or, un conte de Grimm).

Et le récit est très ancré dans la nature américaine : les animaux et les plantes sont ceux des immenses forêts avant que les colons ne rasent tout et il y a le grand fleuve. C’est comme aux commencements du monde, tout semble possible ! D’ailleurs il y a un invraisemblable alligator – et un batelier du Mississippi qui raconte des histoires à n’en plus finir.


Une caille suivie de ses petits s’avançait sur le sentier embroussaillé, grasse comme la Reine en personne.


Il y a beaucoup d’humour dans toutes les petites comparaisons et les personnages sont volontiers tournés en ridicule, malgré leurs grandes qualités. Ils traversent de nombreuses vicissitudes, et le pauvre Clément verse de tristes larmes, avant que tout ne soit résolu.

C’est à la fois très charmant et très doué.

 

Il était si tôt qu’à la cime des arbres, tantôt on discernait du vert, tantôt on n’en voyait pas ; mais il y avait dans l’air comme une vibration verte. Un cardinal lança un appel : l’oiseau, lui aussi, s’était éveillé dans le noir, et il avait été purement et simplement contraint de pousser cette note unique avant que la lumière irisée du jour le fasse revenir à son chant habituel.

 

J’ai d’abord découvert Welty en lisant Rick Bass, qui en dit le plus grand bien et en parle de façon très touchante. Je l’ai ensuite découverte en voyant ses photos exposées cet été à Montpellier. Je l’ai enfin découverte dans ma bibliothèque, car j’avais acheté un de ses livres et j’avais totalement oublié… mais je suis bien décidé à lire ses autres titres !

 

Avec 110 pages, ce Brigand peut intégrer les Bonnes nouvelles de Je lis, Je blogue.


Cette année j'ai réussi à apporter mon lot de bonnes nouvelles :
Tout d'abord les intégrales de Raymond Chandler et de Dashiell Hammett qui, ensemble, totalisent bien les 2400 ou 2500 pages - avec un billet bonus sur le photographe Weegee pour rester dans le thème.
Puis deux auteurs italiens très différents : Antonio Tabucchi et Mario Rigoni Stern.
Et cette semaine, deux écrivaines du Sud des États-Unis : Flannery O'Connor et Eudora Welty.
Merci à Je lis Je blogue de nous permettre ainsi de bien commencer l'année.

 


mercredi 8 novembre 2023

Tout l’automne à la fin n’est plus qu’une tisane froide.

 

Francis Ponge, "La fin de l’automne", Le parti pris des choses, 1942


 

Tout l’automne à la fin n’est plus qu’une tisane froide. Les feuilles mortes de toutes essences macèrent dans la pluie. Pas de fermentation, de création d’alcool : il faut attendre jusqu’au printemps l’effet d’une application de compresses sur une jambe de bois.

Le dépouillement se fait en désordre. Toutes les portes de la salle de scrutin s’ouvrent et se ferment, claquant violemment. Au panier, au panier ! La Nature déchire ses manuscrits, démolit sa bibliothèque, gaule rageusement ses fruits.

Puis elle se lève brusquement de sa table de travail. Sa stature aussitôt paraît immense. Décoiffée, elle a la tête dans la brume. Les bras ballants, elle aspire avec délices le vent glacé qui lui rafraîchit les idées. Les jours sont courts, la nuit tombe vie, la comique perd ses droits.




Les programmes reviennent à la normale dès samedi, avec un beau billet touristique. Mais cette semaine, pas de lecture, je me promène !


lundi 9 octobre 2023

En un mot, l’époque ne promettait rien de bon.

 


Ivo Andrić, La Chronique de Travnik, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, parution originale 1942.

 

En 1806, la rumeur se répand : Napoléon va nommer un consul à Travnik, c’est-à-dire une petite ville de Bosnie où réside le vizir turc. Qui dit consul français, dit consul autrichien, forcément. C’est ainsi que débute l’ère des consuls, qui s’achèvera en 1814.


Les événements éclataient de tous côtés, se bousculaient et se heurtaient les uns aux autres dans toute l’Europe et dans le grand empire Ottoman, parvenant même jusqu’à cette vallée encaissée où ils s’arrêtaient comme des torrents ou des alluvions.


Ce bon gros roman historique (670 pages quand même) se lit étonnamment bien. Nous suivons la difficile vie de Daville, le consul français, dans cet endroit hostile, à l’hivers interminable, à la population incompréhensible, à une époque incertaine et angoissante. C’est que Daville a traversé la fin de l’Ancien régime, la Révolution, la Constituante et la Terreur, les débuts de Bonaparte. Il est sans cesse fatigué de ces nouvelles guerres qui ne semblent jamais devoir s’arrêter. D’autant que les sultans et vizirs ottomans se succèdent, accompagnés de leurs mamelouks ou de leurs janissaires, qu’ils ne sont guère aimés des Turcs locaux, mais encore moins des bosniaques, sans oublier les catholiques (qui détestent les jacobins) et les orthodoxes (qui attendent la Russie), ni les fous, ni les ivrognes, et cet étrange homologue autrichien.


Lorsque après neuf milles de route il s’arrêta dans le défilé rocheux qui domine la Misa et qu’il embrassa du regard le désert de pierre qui s’ouvrait devant lui ainsi que les rochers abrupts couleur de plomb, éclaboussés de rares touffes de végétation grisâtre, il fut assailli par un souffle, venant du côté bosniaque, le silence inconnu d’un monde nouveau.


C’est le bout extrême de l’Empire sur ces routes de montagne, c’est la fin de l’Occident (en plein empire ottoman, il est légitime de parler de l’Orient pour désigner la Bosnie, mais c’est un peu décalé pour notre époque). Les consuls, français et autrichiens, le vizir, ne sont-ils pas tous un peu en exil dans ce pays hostile ? Ils finiront par s’en aller, par poursuivre leur carrière ou être relégués dans un coin de steppe, et la petite ville reprendra son cours.

A. Flandrin, Portrait d'homme,1834 privé

Ce roman m’a paru plus réussi que Le Pont sur la Drina. Si l’on y retrouve la même mélancolie et la même tristesse devant l’inexorable délitement des vies et des sociétés, le texte est moins répétitif. Plusieurs personnages sont dignes d’intérêt et nous suivons leur destinée avec plaisir.

Andrić écrit en 1942. Il laisse la parole de la fin à un long monologue prononcé par un juif, dont la famille a fui l’Andalousie il y a longtemps et qui a échoué là, sous la coupe des vizirs, des gens qui parlent mal toutes les langues de la région, mais parviennent à s’accrocher à la montagne, des exilés qui aideront la France jacobine en déroute.

 

L’on ne pouvait s’abriter nulle part du vacarme et du bruissement de ces eaux, ni se protéger du froid et de l’humidité qi s’en dégageaient, car ils pénétraient dans les pièces et se glissaient dans les lits. Chaque être vivant ne se défendait plus que par sa propre chaleur, la pierre dans le mur suait d’une sueur froide, le bois devenait glissant et cassant. Devant cet assaut mortel de l’humidité, tout se contractait, se rétractait et prenait la forme offrant la meilleure résistance ; la bête se blottissait contre la bête, la graine se taisait dans la pierre, les arbres trempés et transis cachaient leur souffle retenu dans leur sève et leurs chaudes racines.

 

Daville regardait avec admiration ce monument de douleur qui mentait si tranquillement et si dignement. Ce que le vizir disait allait totalement à l’encontre de la réalité, mais le calme et la dignité avec lesquels il le disait constituaient en eux-mêmes une puissante et provocante réalité.

 

Ayant déjà lu Le Pont sur la Dina, je vais pouvoir à mon tour me tourner vers les récits beaucoup plus courts d’Andrić, qui ont déjà été lus sur d’autres blogs.

Ce billet est une lecture commune avec Passage à l'Est qui a lu les Contes de la solitude. La LC marque l'anniversaire de l'auteur.

 


mardi 2 mai 2023

C’est l’état dans lequel on se trouve, quand les passions ne sont plus douloureuses. C’est Vienne en hiver !

 

Sándor Márai, Les Braises, parution originale 1942, traduit du hongrois par Marcelle et Georges Régnier.

 

(mais pour moi, il pourrait s’appeler Les Cendres)

Au début du livre, un vieux général dans son grand château reçoit une lettre qui l’avertit de la visite de Conrad, un homme qu’il n’a pas vu depuis 41 ans et une certaine soirée de 1899 (au lecteur d’effectuer le calcul…). Quand Conrad arrive, la conversation commence, à partir de leur enfance et jeunesse sous l’empire austro-hongrois. Il est question de fidélité, de trahison et de vengeance.


Remis de sa première surprise, il ressentait une grande fatigue. On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente.


Disons-le, le cœur du secret est tout ce qu’il y a de plus banal. L’originalité de ce petit roman provient donc de la façon dont le récit est mené. Car plus qu’une conversation, devant amener au dévoilement progressif de la vérité, c’est un quasi-monologue, le général faisant les questions et les réponses, ayant tout juste besoin d’un vis-à-vis pour confirmer son raisonnement. Le fil n’est pas linéaire, sa réflexion fait des sauts dans le temps et le lecteur ne peut s’empêcher de se demander : « Mais à quoi bon toutes ces paroles ? Pourquoi attendre 41 ans pour les prononcer ? Il aurait pu dire la même chose à son miroir. » Cette façon de procéder, que l’on pourrait qualifier de déceptive, constitue en réalité tout l’intérêt du livre.

Un général que l’on pourrait qualifier d’ailleurs de plusieurs adjectifs, mais « insupportable » me semble en dire assez.


Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur de la paille pourrie au fond d’une cave.


Il est beaucoup question de musique et du pouvoir de celle-ci, sans que l’auteur n’en fasse grand-chose.

Le palais est romain, mais ne chipotez pas.

Je reviens sur cette date. Le roman se tient dans un grand château aristocratique, dans un milieu militaire et cultivé, dans les ruines de l’empire. Les personnages ignorent ce qu’il se passera et d’ailleurs ils estiment être trop vieux pour être réellement atteints par cette guerre qui commence – ce en quoi ils se trompent lourdement, à mon sens. Ce n’est pas le cas du lecteur qui lit le roman en attendant quelque chose en rapport avec ce moment particulier, qui ne vient pas vraiment, ou qui attend le récit d’un monde en voie de disparition, ce qui est assez peu le cas également. C’est que tout est tourné vers un passé à la fois lointain et omniprésent. Cette sensation est assez perturbante. Elle s’accroît une fois que l’on sait que le roman date de 1942. Le monde contemporain sera pourtant tout juste effleuré. Le monde passé est évoqué constamment, mais rien ne sera dit sur la façon dont il s’est disloqué. Il est passé, simplement.

Pour moi, le monde d’autrefois reste vivant, même si en apparence il a disparu. Il vit, parce que je lui ai prêté serment de fidélité. Pour moi, c’est tout ce qu’il y a à dire à ce sujet.

 

Je me demande si ce prénom de Conrad, pour un homme originaire de Galicie, ayant vécu sous les Tropiques et s’étant installé à Londres est vraiment un hasard (en littérature, le hasard n'existe pas).


C’est avec ce titre que je découvre Márai. J’ai lu le roman avec intérêt, sans être totalement conquise, mais je compte bien continuer à lire l’auteur.

Une lecture commune est programmée prochainement autour de Márai, mais comme je serai en vacances, j’ai décrété que la semaine serait hongroise. Le billet de Passage à l’Est.




vendredi 8 novembre 2019

C’est trop fatiquant, haïr du monde de même. La vie est trop courte.


Michel Tremblay, La Grosse femme d’à côté est enceinte, parution originale 1978, édité en France par Actes Sud.

Aussitôt dit, aussitôt fait : je l’ai relu !
Et c’est toujours aussi excellent.
Dans un appartement pauvre de la rue Fabre, c’est samedi et c’est le début du mois de mai. Vivent là la grosse femme, qui est enceinte, son mari et leurs deux fils, Albertine, sa fille et le petit Marcel, Édouard et la grand-mère, Victoire. Ils s’aiment et s’engueulent beaucoup. Entre eux se nouent des fils compliqués d’envie, de jalousie, d’amour, de haine, de crainte… de tout ce qui est su et qui n’est pas dit. Autour d’eux, les voisines (enceintes elles aussi), les voisins, le chat Duplessis, des voisines plus fantomatiques et toute la ville.

Quant au repas du soir, c’était quelque chose entre le free for all et Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, chaque famille y allant de ses cris, de ses protestations : « Encore du jambon ! », « Ouache, la soupe est pas salée ! », « Ouache, y’a trop de sel dans’soupe ! » et de sa grande indignation devant le manque de savoir-vivre des autres.

C’est un roman extrêmement dense. L’entrelacs des émotions y est extrêmement serré et intense, impossible à trancher. Aucun être vivant ne semble y échapper, chat et chien et animaux du zoo, tout cela a un petit cœur qui palpite !

Comment aurait-il pu imaginer que sa mère savait qu’il n’était pas comme les autres et que la honte qu’elle en ressentait parce qu’il était incapable de l’assumer devant elle pourrait se changer en orgueil si seulement il avait le courage de lui en parler ?

Je n’ai pas eu cette fois-ci le plaisir de la découverte et la sensation de me perdre parmi les membres de toute cette famille et parmi les habitants de la rue. Au contraire, j’ai eu le plaisir de les retrouver, 10 ans avant, et de comprendre certaines évolutions qui apparaissent dans les volumes suivants. Peut-être plus que dans les autres volumes, place est faite ici aux femmes et à leur triste sort. Sous la férule d’une éducation catholique étroite, ignorantes, mal mariées, pleines de pensées culpabilisatrices, frustrées et malheureuses, elles sont peu à parvenir à gratter une parcelle de bonheur. Il est mal vu de marcher dans la rue quand sa grossesse est trop visible, mal vu de montrer qu’on aime son mari si par hasard on est bien tombé, mal vu d’être enceinte trop âgée (40 ans !), mal vu tout court.

Ernest Lauzon, donc, interdisait à sa femme d’aller au théâtre sous prétexte que cela l’énervait trop et lui donnait des idées. Quelles idées, ça, il aurait été bien en peine de le dire, le mot « idées » représentant pour lui des besoins mystérieux qu’il ne connaissait pas, qui ne l’intéressaient pas, auxquels il ne pensait jamais. Tout ce qu’il savait c’est que lorsque Germaine revenait du théâtre, elle avait les yeux dans la graisse de bines et regardait à travers lui comme s’il n’avait pas existé.
C. Schad, Maria et Annunziata du port, 1923, Thyssen Bornemisza.

En relisant certains passages, on comprend que Les Chroniques du Plateau-Mont Royal racontent la destinée particulière d’une famille où l’auteur s’identifie tour à tour aux différents membres (Édouard, la grosse femme, les enfants) et où il rend certainement hommage à sa propre famille. C’est aussi un grand hommage aux classes populaires, qui vivent sous les contraintes matérielles, financières et morales, et un joli hommage au tricot.

Il faut lire Le diable cornu pour comprendre pourquoi deux personnages lisent Bug-Jargal.
On croise aussi La chasse galerie.

Quand le silence fut revenu et que la grosse femme put à loisir contempler la rue, s’imprégner d’images et de sensations de ce soir de printemps hâtif, scrutant les moindres recoins d’ombres et reconnaissant malgré la noirceur les visages de tous les voisins qui l’observaient de leurs balcons, respirant à pleins poumons les promesses de mai et les restes d’avril, le temps se suspendit et rien ne bougea plus.

Novembre au Québec.  Lire au Québec.
Les précédents billets sur la série : Chroniques du Plateau Mont-Royal : La grosse femme d'à côté est enceinte (le premier billet) ; Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges ; La duchesse et le roturier ; Des nouvelles d'Édouard.

mardi 29 janvier 2019

Il entra donc en possession de son héritage. Il en goûta le fruit amer.

William Faulkner, Descends, Moïse, traduit de l’américain par R.-N. Raimbault, parution originale 1942, édité en France chez Gallimard.

Remettez le titre en anglais – Go down, Moïse – et on voit tout de suite mieux où on est.
Car on est dans le Sud des États-Unis, dans l’État du Mississippi, sur les terres esclavagistes. S’agit-il d’un roman ? De nouvelles construites progressivement l’une en rapport avec l’autre ? Ce qui est sûr, c’est que nous ne sommes pas dans un monde linéaire et facile à lire.
Il est d’abord mentionné Isaac Mac Caslin, oncle Ike, qui a toujours refusé de posséder une terre et pourtant c’est un Mac Caslin. Et puis nous basculons dans des histoires qui ne sont pas arrivées à Isaac, mais qui lui ont été racontées par son cousin Edmonds Mac Caslin.

Quand oncle Buck et lui rentrèrent en hâte à la maison en revenant de constater que Tomey’s Turl avait pris de nouveau la clef des champs, ils entendirent oncle Buddy en train de jurer et de vociférer dans la cuisine, puis le renard et les chiens sortirent de la cuisine, traversèrent le vestibule et entrèrent dans la chambre des chiens, puis ils les entendirent traverser rapidement la pièce et pénétrer dans la chambre qu’il occupait avec oncle Buck, puis ils les virent retraverser le vestibule et entrer dans la chambre d’oncle Buddy, les entendirent passer à toute vitesse à travers la chambre d’oncle Buddy et rentrer dans la cuisine (…).

C’est l’histoire d’oncle Buddy et d’oncle Buck, et d’une course poursuite entre des chiens et un renard (et Moïse est un vieux chien), qui partent à la recherche d’un esclave qui s’est évadé. Ce récit prend l’allure d’une grosse farce, avec des personnages un peu débonnaires et un noir très malin. Pourtant il sera à nouveau question de cet épisode à la fin du roman. Ne serait-ce pas le début d’une malédiction ? Il y a aussi l’histoire de Lucas, un noir, un descendant du vieil Mac Caslin, cousin de Edmonds par conséquent, resté travailler sur les terres du blanc, longtemps après la guerre de Sécession. Le ton n’est plus à la blague, il est question d’argent, de femmes, de lignée, de sang. Il y a les récits où un narrateur raconte ses premières chasses. Nous revenons à Isaac qui se rappelle les forêts profondes, infinies, giboyeuses, de son enfance. Isaac qui, grandissant, se plonge dans les archives de la famille Mac Caslin, retrouve l’histoire des oncles Buddy et Buck, de l’esclave évadé, de Lucas, du cousin Edmonds, du vieil ancêtre Mac Caslin, des Indiens qui ont vendu les terres… Isaac qui refuse de prendre la suite de cette sinistre histoire et qui renonce à son héritage. Mais on ne peut se dérober à sa famille, ainsi que le montrent les derniers récits.
Chaque partie semble une nouvelle indépendante, un épisode autonome de la saga Mac Caslin. Et pourtant l’ensemble forme un tout cohérent, le lourd héritage d’une famille blanche et noire du Mississippi, où émergent les figures d’Edmonds et d’Isaac. 

Pour le moment, le blanc penché à la portière regardait le visage impénétrable où transparaissaient d’indéniables indices de race blanche, du même sang qui coulait dans ses propres veines, qui, non seulement était échu à ce nègre par filiation masculine, alors que lui ne le tenait que d’une femme, mais qui avait été transmis à ce nègre une génération plus tôt – un visage impassible, incrustable, légèrement hautain même, dont l’expression semblait calquée sur le modèle de celle de son arrière-grand-père Mac Caslin.
E. Cortor, Couple devant un paysage inondé par un barrage hydroélectrique, 1944,
 tempera, Brooklyn museum.

Ainsi que peut-être vous le comprenez, rien n’est évident dans ce roman. Je me suis totalement embrouillée avec les noms des personnages, oncle Buck s’appelant Théophile, Edmonds Mac Caslin ayant aussi le nom de son grand-père, les esclaves ayant les prénoms et noms de leur propriétaire, mais aussi des surnoms… et tout le monde s’appelant Mac Caslin. De façon générale, les générations se croisent. Du vieil ancêtre descend une famille blanche et une famille noire. Lucas et Edmonds s’affrontent au nom du sang, du sang noir, du sang blanc, du fait que l’un descend par les hommes et l’autre par les femmes, de la race Mac Caslin – en une mythologie incompréhensible des origines.
C’est aussi un roman qui peut adopter certains tics du récit familial et oral, où la présentation des événements n’est pas chronologique, où les personnes sont identifiées par leur lien avec les autres, où rien n’est expliqué et où tout est en suspens dans de longues phrases interminables qui font perdre la tête au lecteur (et alors… il y eut…).
Au fur et à mesure que les récits avancent, on explore davantage le territoire parcouru par la famille Mac Caslin. Les terres limoneuses et fertiles où le Mississippi s’étale lors des crues, les forêts immenses achetées aux Indiens (qui avait le droit de les acheter ? qui avait le droit de les vendre ?), les bois peu à peu disparus au profit des villes et des routes. Pour Isaac, la terre, notamment celle du Sud, est maudite à partir du moment où un être humain prétend la posséder. Cet acte initial ne peut engendrer que tous les drames observés. Pour lui, la seule possibilité est de renoncer à cette propriété indue ou de s’enfuir ailleurs, dans les villes du Nord quand on est un noir descendant d’esclave. La paix est impossible à trouver dans ce territoire. Le Mississippi est une terre d’une richesse incommensurable, gâchée par des humains à l’esprit mesquin, brutaux, vains, qui ne peuvent se libérer des péchés de spoliation, d’esclavage et d’asservissement.
Il s’agit de ma première lecture de Faulkner et manifestement je n’ai pas choisi le plus facile. C’est un roman que je relirai, car sa construction en forme de petit sentier plein de broussailles à emprunter sans aucune boussole est assez fascinante. 
J’en sors totalement fan de Faulkner. J’ai hâte de lire le reste de sa production !

Il écoutait Lucas quand il appelait son père M. Edmonds, jamais Mister Zack ; il le voyait éviter d’avoir à s’adresser directement à un blanc en l’appelant d’un nom quel qu’il fût, cela avec une circonspection si impassiblement, si constamment en alerte, une finesse tellement préméditée et sans défaillance, que, pendant un temps, il n’aurait pu dire si son père même se rendait compte que le nègre se refusait à l’appeler Mister.

… ce Sud pour lequel Il a tant fait avec les bois pour le gibier, les cours d’eau pour le poisson, le sol profond et riche pour la semence, les printemps luxuriants pour la faire germer, les longs étés pour la mûrir, les automnes sereins pour la moissonner, et les hivers brefs et doux pour les hommes et les animaux, et Il n’y a vu nulle part l’espérance…


jeudi 9 juillet 2015

Il me gratifia de son plus franc sourire, long d’un demi-centimètre à peu près.

Raymond Chandler, La grande fenêtre, 1942, traduit de l’américain par Renée Vavasseur et Marcel Duhamel, révisé par Cyril Laumonier, édité chez Quarto Gallimard.

Le détective privé Marlowe est engagé par la très désagréable Mrs Murdock pour retrouver une monnaie ancienne volée par la bru. À moins qu’il ne s’agisse de retrouver la bru pour négocier un divorce à l’amiable. À peine sorti de chez sa cliente, Marlowe est pris en filature par un petit jeune. Et puis tout s’accélère, puisque l’action tient en 24 ou 48 heures. Marlowe aura eu le temps de croiser quelques cadavres et de faire le tour de la société de Los Angeles. Et moi, je l’ai lu en 24 heures !

Ce roman se démarque des deux autres que j’ai lus (Le Grand sommeil et Adieu ma jolie !) par une violence nettement plus faible (en dépit des cadavres précités) et de la presque absence de bagarre. Marlowe y est moins brute virile. Il faut dire que la femme fatale a été remplacée par un duo plus terrible : la femme bourreau et la femme enfant victime. Voilà qui change agréablement.
Pour le reste, on retrouve la patte Chandler avec sa précision (de la couleur d’un rouge à lèvres on déduit facilement la couleur de cheveux d’une femme), son humour froid, son ton désabusé et son parcours dans les strates de Los Angeles. Un vrai plaisir de lecture !


- Détective privé, fit-il. Je n’en avais encore jamais vu. Métier équivoque, à ce qu’il semble : guigner par les trous de serrure, déterrer les scandales et j’en passe.
- Vous êtes venu pour affaires, lui demandai-je, ou simplement pour vous salir ?
Son sourire se dissipa comme une grosse dondon au bal annuel des pompiers.

P. S. Le cocker s’appelle Heathcliff.

L’avis de Neph

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