La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 17 septembre 2026

Sous ces latitudes, le monde n’est fait que de blocs de pierre, de morues et de mer.

 


Karel Čapek, Voyage vers le Nord, avec les illustrations de l’auteur, parution originale 1936, traduit du tchèque par Benoît Meunier, paru en France aux Éditions du Sonneur.

En 1936 Čapek et son épouse entreprennent un voyage vers le Nord (le vrai Nord), d’abord en train, le Danemark, la Suède, la Norvège avec une longue remontée en bateau jusque tout là-haut et un retour en train à travers la Suède, puis en bateau pour traverser la Baltique. Il raconte un peu, il décrit beaucoup et il dessine énormément.

Nous repartons donc et gare aux glaciers ; il y en avait partout il y a à peine quelques centaines de milliers d’années ; et partout ils ont laissé l’empreinte de leurs doigts puissants.

C’est un livre délicieux. Écrivant à un moment où l’actualité internationale est des plus menaçante et belliqueuse, ce voyage apparaît comme une échappée dans un monde idéal de petites vaches et de grands sapins, de fjords aux couleurs merveilleuses et de lumière trouble et permanente. Hors du temps et hors du monde ; il faut dire qu’à cette époque ces pays sont encore très ruraux ou forestiers et que la nature y a encore toute sa place grandiose.

Le Danemark
C’est un tout petit pays, quoiqu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée.

Et puis, bien sûr, il y a beaucoup d’humour. Tendresse, attachement, c’est très affectif et indulgent pour toutes les bizarreries humaines.
Je note la présence de l’explorateur Nansen et celle d’Amundsen, et celle beaucoup plus discrète de Selma Lagerlöf – on devine que l’auteur s’est passionné pour les récits d’exploration.
Et la fascination pour la lumière.

Je sais, ce sont des détails, mais le voyageur cueille une petite fleur au bord de la route et fait de cette vétille un souvenir. Et ce n’est peut-être pas un détail lorsqu’un voyageur se sent en terre étrangère plus humain et plus noble que partout ailleurs dans le monde.
Cela pourrait être une devise pour les billets touristiques.
La Norvège
Par ici, ce lac vert, tout en longueur, qui, déjà, est un fjord marin : entre des falaises à pic, un ruban d’eau lisse et sans fond ; c’est d’une tristesse envoûtante et d’une intimité effrayante, bien qu’au premier coup d’œil, tout cela paraisse tout à fait irréel.

Tu peux scruter les eaux agitées par la quille, elles sont d’un vert vitriol martial, d’un vert malachite, d’un vert iceberg ou quelque chose comme ça ; elles fument d’une blancheur furieuse, elles sont ourlées de mousse ; regarde cette route tracée derrière nous par l’écume jusqu’à l’horizon ; regarde comme elle fait tanguer cette barque de pêche sur laquelle un homme se tient debout et nous fait signe de ses grosses pattes d’ours polaire !


On a le sentiment que l’Europe finit brutalement, comme taillée dans le vif, et un peu tristement. Ma foi, on dirait la tranche, noire, d’un livre. Venant du nord, on se dirait sans doute : mon Dieu, mais quelle est cette grande île triste ? Eh bien, c’est un pays assez étrange, un pays soucieux qu’on appelle l’Europe.
Le cap Nord.


La Suède
Et on croise de ces arbres ! (…) Un petit sapin trapu, un olibrius en zigzag, des bleus ébouriffés au front fendu par la foudre, un grand dadais morveux, déjà féroce, renfrogné sous sa tignasse et qui se prend pour un homme ; je vous le dis, on ne se lasse pas de cette végétation nordique sauvage.
(...)
Oui, j’ai gardé les vieux arbres et les prés, les forêts, le granit et les lacs pour le moment où je devrais prendre congé des pays du Nord ; car le plus beau, là-bas, c’est avant tout le Nord lui-même, c’est-à-dire la nature, une nature plus verte que partout ailleurs, une nature riche en eaux, regorgeant de prés et de forêts, étincelante de rosée et de reflets célestes, une nature pastorale et luxuriante, paisible et bénie.


Karel Čapek sur le blog :
La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : les notes de voyage, voilà la vraie réussite d'écriture de l'auteur
Dachenka ou la vie d'un bébé chien : racontés, dessinés, photographiés, les premiers mois d'existence de Dacha

À lire par petites touches le soir avant de dormir, pour s’éloigner mentalement de notre propre époque bien menaçante. Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.


jeudi 3 septembre 2026

On l’appela Thormod Scalde de Kolbrun. Mais les femmes disaient qu’il eût mieux mérité d’être appelé poète du cul de charbon.

 

Halldór Laxness, La Saga des fiers-à-bras, parution originale 1952, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Anacharsis.

L’éditeur présente ce roman comme un pastiche de saga islandaise. De fait, nous sommes en Islande et nous suivons la jeunesse de deux imbéciles, Thormod et Thorgeir, élevés dans les récits à la gloire des hommes féroces qui dévastaient les terres, les hommes et les femmes, mais aussi les dragons, et qui faisaient régner la terreur. L’un, Thorgeir, se promet d’être un immense guerrier au service d’un grand roi et l’autre, Thormod, lui promet d’en être le scalde, celui qui composera le poème qui transmettra sa gloire à sa postérité.

Ils ne cessaient de parler de la mesquinerie qui allait toujours croissant en Islande, puisque des hommes libres s’y adonnaient à la pêche à la ligne ou à la garde des moutons au lieu de faire fortune par le combat, la vaillance et le meurtre. (…) Ils étaient d’accord pour mener la vie des fiers-à-bras, sans se soucier de ce que les manants et les esclaves en pensaient, pour se faire des ennemis à la mode des braves et pour faire fortune par leur vaillance.

Le souci est qu’à l’exception de deux femmes qui se disputent Thormod, une à la forme de cygne et une sorcière, tout leur entourage est plutôt enclin à penser que vivre en paix avec ses voisins est une bonne chose et que le christianisme n’est pas si mal. Les débuts de leur existence héroïque est donc plutôt miteuse, à pourchasser des pouilleux, jusqu’à ce que Thormod s’embarque et rejoigne la grande troupe de Thorkell qui met régulièrement à sac l’Angleterre.

Ici la lectrice française découvre ce que les lecteurs islandais savaient sans doute depuis le début : le pastiche est aussi un roman historique. Nous voici aux alentours de l’an mil, avec le pillage de Canterbury par les vikings et la mise à mort de l’archevêque, la constitution du royaume de Knut, puis les raids en Normandie en compagnie des descendants de Rollon, et enfin les guerres entre les royaumes de Norvège, de Suède et du Danemark – ce roman est aussi un pastiche hommage à la grande Saga de saint Olaf de Snorri Sturlusson.

C’est qu’ici le grand récit chrétien de la conversion des peuples en prend pour son grade. Les moines de Normandie trouvent conforme d’incendier la cathédrale de Chartres et de piller et tuer tous les habitants, procèdent à des baptêmes collectifs expéditifs ; Grimkell, premier évêque de la Norvège, a été ordonné par des Arméniens dans une écurie ; le pape illettré ne s’intéresse qu’à l’argent ; Olaf le Gros, roi tyrannique, est transformé en saint patron de la Norvège par un obscur poète boiteux.

Il y en avait qui avaient accroché à leurs frusques des pichets émaillés et autres vaisseaux à boire, des chapelets, des colliers d’ambre ou de corail, des chaussures de femmes, brodées d’argent, du petit-gris, voire des rouleaux de tapisseries artistement exécutées. Certains avaient pendu à leur ceinture les têtes des femmes qu’ils avaient violées dans la journée. Ils trouvaient que la vie valait la peine d’être vécue. (…) Certains firent serment de ne plus jamais se battre pour un autre roi que le Christ qui leur avait donné de saints dogmes à servir par les armes.

Quelle bonne blague, ces sagas, et ces histoires nationales, semble nous dire Laxness. Les héros, les rois, les poètes, toute la matière des mythes et de l’histoire sont raillés de la plus belle façon. Les lecteurs islandais doivent évidemment avoir une lecture bien plus informée que moi, mais j’apprécie la façon dont l’auteur apparaît à plusieurs reprises dans le récit pour justifier ses choix entre des sources contradictoires. La voix de Laxness perce notamment quand il explique qu’un roi craint particulièrement, non tel ou tel ennemi, mais que le peuple découvre pouvoir vivre sans aucun roi (rappelons que l’Islande a vécu durant plusieurs siècles sans aucun roi).

Il faut peut-être être un peu familière des histoires des vikings et des sagas pour apprécier le roman ; j’ai trouvé qu’il se lisait avec beaucoup de plaisir, même si l’écriture de Laxness n’est pas très prenante. Après ma lecture, j’ai consulté Les Peuples du Nord de Lucie Malbos (Belin, collection Les Mondes anciens, 2024) et j’ai pu constaté que l’auteur semble avoir respecté les principales étapes historiques.

C’est aussi un roman d’ampleur, puisque nous voyageons d’Islande en Norvège, en Angleterre et en Normandie, à Kiev, mais il y a aussi une longue incursion au Groenland, d’abord aux côtés des scandinaves qui tentent d’y vivre, puis des Inuits vivant heureux sans roi, sans héros et sans scalde.

Tête de Viking, 11e siècle Suède, bois de cervidé, musée de Sigtuna


Il y a deux fiers-à-bras qui se sont rendus célèbres plus que les autres dans les Fjords de l’Ouest : ce sont les frères jurés Thorgeir Havarson et Thormod Bessason et, comme on peut s’y attendre, il court force récits sur leur compte dans le Djup, où ils ont grandi, de même que dans les Fjords du Glacier et sur les Rives du Horn ; aussi faut-il dire qu’en tous ces lieux, ils ont accompli de hauts faits.
C’est le début.

Vieillards, mendiants et voleurs mutilés combattaient avec leurs béquilles, et les enfants avec leurs jouets. Les pierres pleuvaient dru sur les vikings. Se précipitaient sur eux de dignes dames. Vierges intactes et putes se tenaient côte à côte, déversant sur les vikings de l’urine bouillante tandis que d’autres les aspergeaient de goudron en fusion ou d’eau tirée du fleuve.
C'est le récit de la résistance des habitants de Canterbury contre les vikings.

Et quand, avec quelques compagnons, nous passâmes par le Verdal un jour, quelques mille ans après, et vîmes vers l’est les landes montagneuses bleues d’où, pour la dernière fois, descendit vers la Norvège le roi, sans clercs, loin des scaldes, abandonné de ses amis et de ses maîtresses, uniquement soutenu par une armée de païens étrangers, les pierres, en vérité, étaient silencieuses à Stiklarstadir, et, de la Saga du roi Olaf, ne survivait que le bruissement dans les feuilles.
À la fin le pastiche rejoint le souffle ténu de la légende et l’on ne saura rien du grand poème composé par Thormod à la gloire de Thorgeir et de son roi.

Laxness a reçu le prix Nobel de littérature et sur le blog il y a :


mardi 16 janvier 2024

C’est une obscurité qui n’est pas morte, mais qui brille, une obscurité lumineuse en quelque sorte.

 


Jon Fosse, Mélancholia II, parution originale 1996, traduit du norvégien par Terje Sinding, édité en France par Circé.

 

Alors, qui est ce Fosse qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature ? Je ne connais pas son théâtre et je me suis donc tournée vers ce très court roman.

Au début du siècle, dans un village de pêcheurs, quelques heures dans la journée d’Oline, une très vieille dame, qui remonte chez elle avec le poisson qu’elle vient d’acheter. Elle a très mal aux pieds, elle aimerait s’arrêter, elle a besoin d’aller au petit coin, elle a mal et voilà qu’on lui demande de venir voir son frère qui se meurt, mais Oline se met alors à penser à son autre frère, Lars, un peintre, un fou, mort récemment. Elle s’embrouille dans ses souvenirs, c’est difficile de tout se rappeler et puis elle a besoin de se reposer.


…et puis un jour, je m’en souviens de manière si claire, si précise, comme si c’était arrivé aujourd’hui, je m’en souviens, un jour j’ai décidé de te suivre, des choses comme ça je m’en souviens de manière si claire, si précise, alors que je suis incapable de me souvenir de ce qui est arrivé hier et que j’ai du mal à me souvenir de ce qui vient de se passer…


Un petit livre touchant parce qu’il réussit à retranscrire le flot de pensées embrouillées d’une vieille dame, qui a plus de facilité à retrouver ses souvenirs d’enfance qu’à se rappeler ce qu’on vient de lui demander ou à reconnaître cette dame qui vient l’aider. Ses hésitations, ses dénégations, ses plaintes. D’un frère à l’autre, Oline se mélange. En voici un qui est déjà mort, un qui se meurt et elle-même qui est bien fatiguée. Fosse raconte la vieillesse, la vieillesse du corps qui ne fonctionne plus bien, qui ne se retient plus, qui souffre, et la vieillesse de la tête, qui oublie, qui est fatiguée. Oline va s’en aller tout doucement, plongée dans ses souvenirs d’enfance.

 

… je regarde le ciel et je vois les nuages se mouvoir dans leur blancheur sur le bleu du ciel et je regarde la mer dans son bleu plus profond et la mer est pleine de mouvements blancs et je me dis que Lars est comme la mer et comme le ciel, toujours changeant, de la lumière à l’obscurité, du blanc au noir le plus noir, c’est comme ça qu’il est, Lars, exactement comme la mer, me dis-je, alors que moi je suis plutôt comme la pierre ou comme les marais, pas vraiment inégale, pas vraiment égale, mais marron et jaune…

 

Bernard, Madeleine au Bois d'Amour, 1888, Orsay



J’avais lu que les romans de Fosse n’avaient pas de ponctuation. C’est faux. La ponctuation est faible, mais bien présente, car tout est porté par le rythme de la phrase – l’auteur écrit pour le théâtre – nous suivons les pensées fragmentées et chaotiques d’Oline.

Mélancholia II fait suite à Mélancholia I, mais c’est ce volume qui m’a fait envie, car la quatrième de couverture présente un extrait décrivant un tableau du fameux Lars, tableau dans lequel Oline se plonge et se perd, renouant avec son frère disparu grâce à ces quelques couleurs. Il ne s’agit pas réellement d’une suite. Simplement, un volume se déroule après l’autre, mais aucun problème de compréhension et j’ai désormais assez envie de lire Mélancholia I.

Wikipedia m’apprend que le personnage de Lars s’inspire du peintre Lars Hertervig, que je ne connais pas.

 

jeudi 7 septembre 2023

Nous persévérâmes dans cette existence âpre et cruelle.

 


Pietro Querini, Cristoforo Fioravante et Nicolò de Michiel, Naufragés, deux textes traduits du vénitien par Claire Judde de Larivière, édité en 2005 par Anacharsis.

 

En 1431, un navire quitte Venise pour rejoindre les Flandres. Des 68 hommes, seuls 11 reviendront, 18 mois plus tard.

C’est qu’une terrible tempête saisit le navire au moment d’entrer dans la Manche et le repousse, d’abord vers l’est, puis vers le nord, le nord, encore le nord. Plusieurs semaines de dérive, puisque le gouvernail, le timon, le mât s’en vont peu à peu. Les hommes décident d’abandonner le navire et se divisent en deux groupes, sur deux navires plus petits. L’un d’eux disparaît en quelques heures. Sur l’autre, ce sont les affres de la faim et de la soif, la nécessité de boire son urine, la dérive, jusqu’à ce qu’enfin une île soit en vue. Sur ce rocher isolé, on boit de la neige et on mange des coquillages, et un gros poisson. Et un jour, des pêcheurs apparaissent. Ils sont sauvés. 

Nos survivants sont arrivés dans les îles Lofoten, au nord de la Norvège. Encore quelques mois et ils pourront rentrer à la maison.


Le froid montait lentement vers notre cœur, et la mort approchait. Ce froid était plus fort que tout et ne faisait qu’empirer notre faim bestiale et enragée. Enfin, lorsque le froid assaillait la partie la plus haute du cœur, on voyait alors la tête de l’un de nos compagnons s’affaisser, comme le petit oiseau trépassant dans sa cage, tombant mort subitement, abandonné par la vie.


Et deux manuscrits racontent cette histoire étonnante, l’un écrit par le capitaine et propriétaire du navire, Pietro Querini, l’autre dicté par les officiers de bord. Les deux n’insistent pas sur les mêmes détails, on s’attarde plus sur les souffrances du corps dans l’un ou sur le nécessaire rapprochement avec Dieu dans l’autre. Et puis Querini décrit le mode de vie totalement exotique et nouveau des pêcheurs des Lofoten. Première description italienne du stockfish, la morue séchée !


Bicci di Lorenzo, Saint Nicolas de Bari apaisant la tempête, tempera sur bois, Florence 1433 

C’est donc de l’histoire. C’est très court, ça se lit très bien. On est au plus près de l’angoisse et de la terreur éprouvée par ces hommes il y a plusieurs siècles, on souffre avec eux et on est soulagé quand ils rentrent. Voilà ce qu’est un réel naufrage.

 

Nos corps étaient purgés, comme vides, et nos viscères ne pouvaient même pas être en désordre ou colorés. Je vous dirai même qu’à peine mettions-nous la neige glacée dans notre bouche que la nature l’envoyait immédiatement à l’autre extrémité. La voie était très large à cause des froidures extrêmes que nous avions supportées, et rien ne pouvait retenir la neige ingurgitée.

 

Un certain Benjamin Guérif a écrit un roman s’inspirant de cette histoire. Il y a aussi un opéra norvégien.



jeudi 13 avril 2023

Elle aimerait parler avec lui. Mais les mots ne sortent pas.

 Herbjørg Wassmo, Un long chemin, parution originale 1984, traduit du norvégien par Luce Hinsch.

 

Au début du livre, le récit passe par le regard d’un petit garçon de 5 ans. À la maison, les parents sont préoccupés. Il y a des soldats allemands, un dépôt de munition, des prisonniers russes. Et il ne faut pas parler de ce que l’on voit ou comprend. Et puis, sa mère semble très préoccupée.


Il n’y a pas que les myrtilles. Ils parlent parfois de la guerre avec de drôles de voix rauques. Il a la vague et inconfortable sensation que c’est plutôt à cause de la guerre – plus qu’à cause des myrtilles – qu’ils font cette excursion dans les bois.


C’est le Nord de la Norvège, c’est la Seconde guerre mondiale et un homme décide de rejoindre la Suède, avec sa famille, pour fuir une arrestation et la mort. Le père, la mère et le garçon marchent et skient dans la neige pour atteindre la frontière, puis un chalet refuge. Il neige, la température est négative (-30°), ils avancent. Il ne faut pas s’endormir, il faut marcher, sinon les membres gèlent, les orteils, les doigts, le nez. Véritable épreuve qu’ils traversent, suivie des jours dans le chalet à attendre les secours en voyant leurs chairs noircir et se nécroser. Insensiblement, le regard passe à celui de la mère et nous suivons tout leur parcours.


La guerre les a rattrapés. Ce n’est plus un jeu héroïque et excitant. C’est la folie des hommes. Elle pense à cela quelques minutes pendant qu’elle essaie d’oublier son propre corps misérable.


Adler, Les Mutilés, 1942 Tate

Ce très court roman raconte l’histoire de la guerre qui s’abat sur les civils. Il est question des héros que l’on ne voit pas, de ce petit garçon qui sait se taire quand il faut, et marcher en allant presque jusqu’à la mort, de ces hommes et de ces femmes échoués dans les hôpitaux suédois avec diverses blessures, d’une femme qui sait récupérer de la farine supplémentaire pour nourrir les hommes qui sont cachés, des blessures à vie qui les affectent et qu’ils n’ont pas choisies. Il y a toute la violence du froid, du gel, de la fièvre, des hallucinations, des cauchemars, des obsessions, peut-être des regrets. Des personnes ordinaires se trouvent à affronter des douleurs inouïes, qui les marqueront à vie, sans qu’elles n’aient aucune prise sur les événements.

Un livre bouleversant et très prenant.

 

Elle sait qu’au milieu de toutes ces plaisanteries macabres les gars livrent un combat personnel, qui ne se limite pas à la nostalgie des membres perdus et de leurs foyers. Elle devine que certains se demandent au fond pourquoi c’est justement à eux que c’est arrivé, et qu’ils ne sont pas revenus du choc de se savoir mutilés à vie.

 

Elle a l’impression que même si elle arrivait à s’arracher la peau et les cheveux, il resterait quand même toujours quelques poux en train de fourmiller au plus profond de ses oreilles, de son nez. Finalement les démangeaisons et la certitude de l’existence des poux sur son corps se mêlent aux cauchemars de son sommeil. Elle est mangée vivante par la vermine. Ils creusent en elle jusqu’à ce qu’il ne reste plus que ses vêtements crasseux. Elle croit la sentir – la vermine – jusque dans les fibres de l’étoffe.


Lecture commune Wassmo avec Ingannmic qui a lu La Véranda aveugle. Et Doudoumatous a aussi lu La Véranda aveugle, un titre qui a l'air très fort !  Me voici prête à me lancer dans le célébrissime Livre de Dina, dont il a déjà été abondamment question sur les blogs.

Une autrice.




 

mercredi 3 octobre 2018

Leurs longues oreilles bougent.

Hege Siri (texte) et Mari Kanstad Johnsen (illustrations), Le Tunnel, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, parution originale 2015, édité en France par Albin Michel.

C’est un couple de lapins, lui blanc, elle brune. Ils s’aiment et ils creusent un tunnel. Ils discutent, notamment à propos des lièvres qui courent vite. Ils ont peur des voitures. Ils sont sales et couverts de terre. Ils creusent un tunnel sous la route pour atteindre enfin cette belle prairie verte.
Un très joli album (qui plairait beaucoup à Lili Galipette). Les dessins sont superbes, en grands aplats de couleur, un peu comme des papiers découpés. Toutes les attitudes des lapins sont fidèlement rendues, avec leurs mouvements pour se nettoyer, leurs petites pattes, dans des formes stylisées.
Le ton est à la fois doux et mélancolique. C’est que la route est une grande meurtrière et à cause d’elle s’alignent les cadavres de tous les animaux, même celui du renard. Le seul refuge pour ces deux lapins est donc de creuser inlassablement, obstinément, courageusement. Ce sont aussi deux lapins qui s’aiment fort (et qui devraient engendrer plein de petits lapins donc).
C’est délicieux et charmant.

L’avis de Jérôme.






vendredi 22 décembre 2017

C’était envolé, comme d’habitude, ça s’entortillait dans des choses hors de propos.

Tarjei Vesaas, Les Oiseaux, parution originale 1957, traduit du norvégien par Régis Boyer, aux éditions Plein chant.

Un beau et étrange roman.
L’histoire est racontée du point de vue de Mattis, un garçon simple, qui vit avec sa sœur, Hege, dans une maisonnette près d’une forêt et d’un lac. Tout simple ? Mais dès qu’il essaie de travailler, ses pensées le brouillent et s’emmêlent et l’empêchent finalement d’avoir la vie bien réglée des autres. Un soir, tout change : une bécasse passe au-dessus de la maison. Hege hausse les épaules – quelle importance ? – mais Mattis sait bien qu’il faut s’attendre à de grands changements. C’est qu’il comprend, lui, la langue des oiseaux. Cet été-là ne sera pas comme les autres.

Les ailes battantes, l’oiseau lui-même à peine visible et pressé, très haut en l’air, juste au-dessus de la maison, venant maintenant de la direction opposée. Parti de nouveau, caché par le doux crépuscule et les cimes sommeilleuses de la forêt.
Alors, Mattis dit fortement :
-       Finalement, il y a eu une passée de bécasses.
Il ne savait pas pourquoi et comment il disait cela. C’était la moindre des choses qu’il pût dire et faire – et nul de l’entendait.
On avait le sentiment que quelque chose s’était accompli après de longues et dures épreuves.

En voilà un roman qui ne ressemble à aucun autre ! L’auteur nous plonge dans les pensées de Mattis, lui qui a une langue si particulière, qui se parle dans sa tête et qui se méfie dans ses échanges avec les autres. Boyer explique d’ailleurs bien, en introduction, ce que permet la langue norvégienne en la matière. Ici les oiseaux, les arbres, le lac s’expriment de façon claire, mais uniquement pour Mattis, alors que les autres (= les gens supposément normaux) sont aveugles à ces événements si importants. De plus, le garçon prête attention à son propre langage et à ses propres pensées, surtout en présence des autres, car il sait qu’il doit se comporter comme les autres, normalement et qu’il n’y parvient pas totalement.
 
Zorn, Notre pain quotidien, 1886, Nationalmuseum Stockholm.
C’est un roman troublant. Il n’est pas tant question de beauté de la nature ou d’un paysage, mais d’une lenteur de la langue et de la pensée. C’est un monde renversé. Les gens qui entourent Mattis sont plutôt bienveillants dans l’ensemble, même s’ils sourient en le voyant, et ils considèrent qu’il fait partie de leur vie. Pourtant, ils ne perçoivent pas le remous de ses pensées, ses angoisses. Ils restent à la surface des choses, se satisfaisant du fait qu’il ne crie pas ou ne leur pose pas de questions, supposant que le silence est synonyme de calme et sérénité.
Le lecteur a le cœur serré en voyant l’évolution suivie par Mattis, qui ne parvient pas à exprimer ses émotions, qui est attentif aux réactions des autres, même s’il ne les comprend pas bien, qui a du mal à vivre. Une étrange beauté.

Là-dessus, il fallait qu’il s’en aille. Il aurait pu dire quantité de choses maintenant, mais ça n’allait pas. C’était dur de devoir s’en aller bouche close.

Au moment où il descendait la pente, le soleil grimpa au-dessus des collines. Il y avait une douce chaleur d’automne dans ses rayons, et il rendait transparent le paysage, rendait la marche comme légère, entre les feuilles brillantes. Et pourtant, ce n’était pas si facile.

jeudi 30 novembre 2017

J’étais ivre d’inanition, la faim m’avait complètement grisé.

Knut Hamsun, La Faim, traduit du norvégien par Georges Sautreau, parution originale en 1890.

Je ne savais pas à quoi m’attendre avec ce roman, mais je ne m’attendais pas à ça (ah les lecteurs !). Le narrateur est un polygraphe qui vivote dans une ville de Norvège. Il n’a pas un centime et a faim. Est-ce tout ?
Il erre dans les rues, met un gilet au clou, cherche un logement. En proie à la faim, il décrit ses symptômes sans spécialement se plaindre. Il est finalement si faible qu’il ne peut plus rien avaler et que la moindre nourriture le fait vomir.
Ce narrateur n’est pas du sympathique. Le lecteur n’a aucune envie de le plaindre ou de partager ses peines. Sautes d’humeur ou caractère instable ? Il distribue l’argent à poignée, refuse les mains tendues, se conduit très étrangement, avec des colères subites ou des cruautés inexpliquées. Il est difficile de faire la part entre une personnalité excentrique et imprévisible et une humeur rendue folle par la faim (par exemple cette longue déraison à propos de ses souliers qu’il considère pendant une heure). Les dialogues peuvent être à la troisième personne. On ne parvient finalement pas à savoir si de vraies paroles sont échangées entre des personnes ou si tout reste à l’intérieur de la tête du narrateur. Est-ce un monde fantasmatique ou le monde de la folie ? Ce qui est sûr, c’est que nous ne sommes pas dans un drame social.

Cézanne, Nature morte avec des pommes, 1895-98, Moma.

Ses descriptions des affres de la faim, avec la perturbation des sens qu’elle entraîne, sont très dures et réalistes. Pas de rêveries poétiques ici, mais un dur vécu.

Depuis ce jour de mai où avaient commencé mes tribulations, je pouvais constater une faiblesse qui s’accentuait peu à peu ; j’étais devenu en quelque sorte trop las pour me conduire et me diriger où je voulais ; un essaim de petites bêtes malfaisantes avaient pénétré dans mon être intime et l’avaient évidé.


L’avis de Jérôme.