La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 21 avril 2026

C’est elle qui déçoit le mieux les fantasmes orientalistes : Téhéran – Tehroon – s’expérimente plus qu’elle ne se regarde.

 

Lucie Azema, Une saison à Téhéran, édité par Les Corps conducteurs, 2026.


Lucie Azema a vécu plusieurs années à Téhéran, étudiant le persan et donnant des cours de français. Dans ce livre elle raconte sa vie là-bas, mais aussi nous présente l’Iran et sa culture.

Les passants y boivent leur thé sur de petits tabourets en bois, à peine plus hauts que le sol. J’observe l’un des clients qui utilise la technique traditionnelle du ghand-pahloo : il cale un morceau de sucre entre ses dents de devant, le laisse fondre en absorbant son thé chaud à travers, puis repose sa soucoupe et tire longuement sur sa cigarette.

On est en dehors de toute actualité géopolitique ou de toute analyse sur le régime, il s’agit plutôt de parler de la vie des gens et des conséquences que la situation politique a sur leur existence quotidienne. Sans prétention aucune, le livre nous plonge dans ce quotidien des jeunes gens qui boivent des cafés, se rencontrent, prennent des taxis, emménagent avec leur petit copain, font découvrir le pays à leur amie… Un pays comme une île, dont on peut difficilement sortir, un peu coupé du monde du fait des sanctions, mais un pays à l’histoire millénaire, à la poésie très riche, avec ses jardins, ses tapis, sa cuisine et surtout sa langue, le persan ; c’est un cri d’amour pour le persan.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, écrit simplement, qui nous raconte un pays dont on entend sans cesse parler, mais que l’on connaît si peu. Il donne envie d’en savoir plus, de lire d’autres livres, de manger des grenades, des pistaches et des amandes, de voyager sur les cartes ou en vrai, de s’ouvrir au monde, y compris à des cultures si différentes de la nôtre.

J’ai vécu dans différents quartiers de Téhéran ; j’ai exploré d’innombrables avenues et ruelles, perdu un temps infini dans les embouteillages, bu une quantité invraisemblable de thé, appris à lire l’avenir dans les poèmes ; j’ai découvert des librairies, des cafés, d’autres manières d’échanger, choyée, regardée et aimée pour la personne que j’étais réellement – en d’autres termes, l’Iran a été mon lieu de vie pendant toute une période.

Cette langue, sa beauté inouïe, ses sons qui s’étirent, qui miaulent – ses â comme des « o » ouverts, ses sh –, ses tournures, l’enchevêtrement de ses mots, leur flot irrésistible : tout dans le persan m’électrise. Lorsque je m’engage dans une phrase, j’ai l’impression de monter sur un cheval au galop : je m’élance, sujet, objet, et je dévale la pente jusqu’au verbe final.

On croisera Persépolis, Ispahan, les rois corrompus, les wagons non mixtes du métro, les techniques de drague en voiture, les gens au service du régime, les proches dont on reste sans nouvelle quand internet est coupé à cause d’une énième guerre, l’abondance des clubs de lecture...

Cavalier et cavalière, céramique, Téhéran 18e siècle, Lyon BA



mardi 25 avril 2023

Vingt heures de trajet hier. Le déplacement m’a moins épuisé que la discussion.


Robert Byron, Route d’Oxiane, traduit de l’anglais par Michel Pétris, parution originale 1937.

 

En route donc pour l’Oxiane. Je n’ai aucune idée d’où ça se trouve. J’ai bien entendu parler de la Transoxiane, mais je ne sais pas non plus où c'est, là-bas, vers l’Orient lointain et mystérieux. Page 300 du livre, au milieu de l’Afghanistan, il est question du fleuve Oxus (le voilà !), mais il sera formellement interdit à nos héros de se rendre sur ses rives. Et maintenant le fleuve s’appelle Amou-Daria.

(on connaît des gens qui auraient pris la peine de consulter Wikipedia, mais pas moi, je pars, je fais confiance à l'auteur pour me mener quelque part)


Grimpant sur un toit voisin, je vois sept piliers bleu ciel, émergeant des champs arides, se dessiner sur un fond de montagnes aux tons délicats de bruyère. Au bas de chacun de ces piliers, l’aube trace un rehaut d’or pâle. Au centre lui un dôme-melon, bleu, dont le sommet a été mangé. La beauté du out ne doit rien au pittoresque, elle s’inscrit dans la lumière, dans le paysage.


Nous sommes donc en 1920, dans les colonies, protectorats et alliés de statut divers, sous le haut patronage de l’Empire britannique. Byron, tardivement rejoint par Christopher, part du Liban et veut se rendre dans les lieux d’origine de l’architecture islamique. L’Iran, la Perse, des pays que j’identifie mal, le Turkestan, l’Afghanistan et enfin l’Inde.


La beauté d’Ispahan s’insinue en vous presque à votre corps défendant.


Le voyage n’est pas de tout repos. Partout il faut des autorisations pour se déplacer et pour photographier. Il faut aussi des camions, qui s’embourbent, s’enlisent, franchissent les rivières, meurent et renaissent. Ou alors il faut des chevaux. Les routes disparaissent, emportées par l’orage ou par un éboulis, noyées par la neige. Et puis on risque fort de tomber malade aussi.

Être britannique constitue un atout dans cet univers, encore que l’on vous confonde aussi avec les russes, ou avec les espions – qui irait croire que seule l’architecture vous intéresse. Il vous faudra distribuer force courbettes et cigarettes, être aimable et patient, ou alors y aller au culot !

Mais Byron s’entête à décrire les monuments. On voit qu’il s’y connaît un minimum, n’hésitant pas à employer un terme précis et à décrire les supports, les matériaux, les ornements. Son admiration est sincère et son enthousiasme fait plaisir à lire.


De grandes spirales de poussière, dansant comme des démons au-dessus du désert, freinaient net l’élan de notre Chevrolet et venaient nous suffoquer. Soudain, à un moment, du fond d’une vallée nous parvint l’éclair bleu turquoise d’une jarre ballotée sur le flanc d’un âne. Le propriétaire de l’animal marchait à côté, vêtu d’un bleu plus sourd. À la vue de cet équipage perdu dans le grand désert de pierre, je compris pourquoi le bleu est la couleur de la Perse, et pourquoi le mot qui, en persan, désigne cette couleur, est le même que celui qui désigne l’eau.


Trésor de Nizami, Ouzbekistan 1538, BNF
Le tout est mené d’un ton so british, bien sûr. Caustique. Surtout le passage où l’auteur se grime en Persan pour accéder à quelque lieu sacré et interdit.

Ce livre ne se lit pas d’un trait à mon sens, je l’ai picoré soir après soir. C’est bien agréable Et on y apprend que les bouddhas de Bamyan étaient assez laids (et oui) (aucun regret !).

 

Même le mot voyageur est désuet. Et non sans raison : il serait trop élogieux. Le voyageur des temps anciens était celui qui partait, avide de savoir, et que les indigènes accueillaient à bras ouverts, fiers de montrer ce qui faisait leur originalité.

Ici, le touriste reste une erreur de la nature. Si vous venez de Londres et que vous vous trouvez en Syrie pour conclure aux affaires, c’est que vous êtes riche. Si vous faites un aussi long trajet sans obligation, c’est que vous êtes très riche. Personne ne se souciera de savoir si vous aimez l’endroit, ou s’il vous ennuie, ni se songera à vous demander le pourquoi ou de l’autre : un touriste est un touriste, comme une gale est une gale – un parasite obligé de l’espèce humaine, une vache qu’on trait pour son lait, un hévéa qu’on saigne pour son caoutchouc.

 

Le billet de Keisha illustré avec ses propres photos.

Merci Keisha pour la lecture ! Souvenir d’un dialogue autour de « ces récits de voyage Payot que l’on confond tous ».



samedi 14 février 2015

Humeur de pistache

Nouvelle recette issue du livre Jérusalem.

Soupe aux pistaches (apparemment plat de la communauté juive iranienne) (la pistache, c’est l’Iran !!!)

Pour 3 personnes
¼ cuil. à café de safran en filaments
100 g  pistaches non salées
1 grosse échalote épluchée et émincée
10 g de gingembre frais, épluché et émincé très finement (facultatif)
un poireau émincé
1 cuil. à café de cumin en poudre
15 g beurre
40 cl bouillon (à adapter selon les préférences)
4 cl de jus d’orange pressé
1/2 cuil. à soupe de jus de citron
sel et poivre

Versez 2 cuil. à soupe d’eau chaude sur les filaments de safran et laissez infuser pendant 30 min.

Étape facultative : ôter la peau des pistaches. Faites-les blanchir dans de l’eau bouillante pendant 1 min, égouttez-les et, encore chaudes, enlevez la peau en les pressant entre les doigts. C’est juste pour la belle couleur verte, ça ne change pas le goût !

Répartissez les pistaches sur une plaque et grillez au four pendant 5-8 minutes. Laissez refroidir.
Faites chauffer le beurre dans une casserole et ajoutez les échalotes, le gingembre, le poireau, le cumin, le sel, le poivre. Faites revenir doucement pendant 10 min en remuant souvent.
Versez le bouillon et la moitié de l’eau safranée. Laissez mijoter 15-20 min.
Mixez les pistaches et le reste de la soupe, plus ou moins fin selon le goût. Mélangez. Ajoutez les jus d’orange et de citron (j’avoue avoir été un peu chiche sur l’orange, ça vaut le coup de verser progressivement et d’en rajouter si nécessaire). Assaisonnez. Ajoutez le reste d’eau safranée.
Le livre suggère d’ajouter de la crème aigre, ou de la crème fraîche, ou une pointe de lait.
 
On voit mal, mais c'est plus vert en vrai.

C’est assez riche et le goût est fort, donc de petites quantités en entrée, c’est très bien. L'odeur de la pistache grillée est délicieuse et le goût est vraiment original.

Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi, Jérusalem, traduit de l’anglais par Christine Mignot, 2012, édité en France chez Hachette. Je vous avais déjà présenté les boulettes de viande au poireau.
Notez que cette recette fait suite à deux billets iraniens : Azadi roman de Saïdeh Pakravan et Persépolis de Marjane Satrapi.

jeudi 12 février 2015

L’Iran d’aujourd’hui n’est pas pour toi. Je t’interdis de revenir.

Marjane Satrapi, Persepolis, édité à L’Association, achevé en 2003.

Je connaissais le film Persepolis mais je viens seulement de lire l’album. Je n’ai pas fait une lecture très suivie et le titre est déjà très connu, il me sera donc difficile d’en dire beaucoup, mais quelle réussite !

Marjane Satrapi raconte son enfance en Iran, le début et l’installation du régime islamique et ses propres débuts dans la vie comme illustratrice. Elle entrecroise habilement des considérations autobiographiques, avec la description de la vie de la jeunesse sous la dictature islamique et des notations historiques. Le film est plus rapide et le livre contient beaucoup d’anecdotes très précises et très intéressantes. Les personnages sont aussi plus complexes et ont une trajectoire moins linéaires, on s’identifie moins à l’héroïne, mais c’est un avantage indéniable. Il faut faire la part des choses entres les émois ordinaires d’une adolescente et la violence du régime expliquée sans fard.
Le dessin est magnifique et s’adapte aux variations d’atmosphère, de l’histoire millénaire de l’Iran à la douleur de la guerre.
À lire, à relire.




Merci Claire qui m'a offert le livre !

mardi 10 février 2015

Le monde a changé, ce pays est en train de changer, je dois faire partie de tout ça.

Saïdeh Pakravan, Azadi, 2015.

Lecture très contemporaine et éclairante pour qui s’intéresse à l’Iran d’aujourd’hui.
Le roman suit une famille et plus particulièrement Raha, étudiante en architecture. On est en 2009 après les élections où les Iraniens ont cru que pour une fois leur vote allait compter. Mais Ahmadinejad est annoncé vainqueur dès le premier tour et toute la population descend dans la rue. Le roman décrit cet immense mouvement, l’espoir soulevé par les rassemblements, la répression et le retour de la chape de plomb. Raha participe aux marches, est arrêtée, avant de subir l’innommable et de, malgré tout, essayer de continuer à vivre.

On en apprend beaucoup sur l’Iran contemporain et c’est sans doute ce qui contribue le plus à l’intérêt du roman. Les personnages sont tiraillés entre des contradictions insolubles : certaines traditions sont respectées par habitude, d’autres non. Le rapport à la religion est des plus variables, celui à l’Occident aussi. En pleine dictature, même bien éduqués et en suivant les médias étrangers, difficile de faire le tri entre les rumeurs sur les méfaits du tabac, la drogue, le rôle d’Israël et autres. Il y a aussi un rapport complexe au passé du pays, glorieux, regretté, mais repoussé. Les détails sur le régime politique sont ainsi très intéressants. Téhéran est composé certes d’une jeunesse instruite et connectée, mais aussi de gardiens de la Révolution loin d’être tous fanatiques, certains même très désabusés, de générations âgées attachées aux traditions et d’individus déracinés.

Un ou deux millions de gens ne sortent pas dans la rue par eeteghad – parce qu’ils y croient. Qu’ils croient en quoi ? Certainement pas en Moussavi.

Téhéran, tour Azadi. Wikipedia.
En guise de bémol, je trouve que le livre est plus documentaire que littéraire. Les personnages manquent un peu de consistance. J’ai eu du mal à les identifier au début, à ne pas les mélanger, à comprendre leur lien. Le plus réussi est peut-être Hossein, jeune membre des Gardiens de la Révolution, entré là pour nourrir sa famille, très pieux, estimant que ces manifestants ne peuvent qu’être manipulés, mais répugnant à toute violence et abus de pouvoir. De même, j’ai aimé Gita, émigrée aux États-Unis depuis l’âge de huit ans et revenue dans un pays qu’elle ne connaît pas, mais où pourtant tout est chez elle. Je me rends compte que je préfère les personnages ne participant pas aux interminables discussions politiques, bien légitimes (là n’est pas la question), mais peu compréhensibles (qui en Frane connaît la différence entre Moussavi et Karroubi ?) et un poil barbantes.
Le livre est écrit en français, mais contient beaucoup de mots et d’expressions en persan, qui sont traduits. Cela produit un effet d’étrangeté : les personnages semblent expliquer leurs propos aux lecteurs au lieu de parler entre eux. Mais, bien sûr, les sonorités persanes sont à entendre.

Elle regarde vers l’avenir, elle est pleine d’espoir. Que dire ? Elle est américaine à présent et croit donc à la capacité des gens d’adapter le monde à leurs besoins – là où il y a la volonté, on trouve le moyen d’agir, ce genre de chose. Je suis, moi, fondamentalement, iranien et sais que le monde trouvera le monde de nous écraser avant de faire la moindre concession à nos besoins.

Merci aux éditions Belfond et à Babelio pour cette lecture.

Des femmes écrivains. L’avis (plus entraînant) d’Aaliz.