La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 2003. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 2003. Afficher tous les articles

jeudi 15 janvier 2026

Prenant plaisir à ma propre errance oisive et pressentant quelque part en moi que je ferais un jour quelque chose avec cette ville.

 


Orhan Pamuk, Istanbul, parution originale 2003, traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse, édité en France par Gallimard/Folio.

Une longue évocation d'une ville, d'une enfance et du choix de la carrière d'écrivain, c'est tout cela que compose Pamuk, dans ce grand récit parsemé de petites photos en noir et blanc.

Nous voici maintenant au cœur du sujet : depuis ma naissance je n'ai jamais quitté les maisons, les rues et les quartiers de mes origines.

Le récit d'une petite enfance, puis d'une jeunesse, au sein d'un grand immeuble, puis d'appartements, d'une famille de moins en moins riche, mais qui reste riche, les relations avec les parents et avec le grand frère. Une certaine histoire de la ville, centrée sur la première moitié du XXe siècle, quand elle passe de Constantinople à Istanbul, quand les Ottomans chutent et que la République s'installe.

Face au parfum de défaite, d'effondrement, d'humiliation, de tristesse et de dénuement qui pourrit insidieusement la ville, le Bosphore est profondément associé en moi aux sentiments d'attachement à la vie, d'enthousiasme de vivre et de bonheur.

Lisant ce livre en 2025, alors qu'Istanbul dépasse les 15 millions d'habitants et fait incontestablement partie des grandes cités de la planète, je découvre avec étonnement ce texte où il est question avant tout de déclin, de tristesse et de mélancolie. Ce ne sont pas des mots que j'associe à Istanbul. C'est que Pamuk nous parle d'une époque (il est né en 1952) où les vestiges des pachas ottomans sont encore visibles, mais disparaissent progressivement, détruits par les incendies et les chantiers immobiliers de béton. L'immense empire a disparu et si la ville est encore pour quelques années multilingue et multiethnique, le récit des émeutes indique que cela sera de moins en moins le cas. L'évocation de la ville est nourrie d'abord par la lecture des écrivains français du 19e siècle ayant séjourné en ville (Nerval, Gautier, Flaubert), puis par la lecture des érudits turcs attachés à ce passé et mal intégrés dans le mouvement d'occidentalisation nationaliste, mais également par l'observation minutieuse de gravures occidentales du 18e siècle. Toutefois on comprend que ces lectures et observations s'interpénètrent avec les propres marches du jeune homme dans la ville, dans des quartiers alors en pleine transformation, alors que lui-même s'interroge sur son avenir et sur lui-même.

Pourquoi est-ce que je m'intéresse tant à ce qu les voyageurs occidentaux ont dit à propos d'Istanbul, ce qu'ils y ont fait, ce à quoi ils ont pensé, ce qu'ils ont écrit à leur mère ? Un peu parce que m'identifie parfois à eux (…). Aussi parce que les voyageurs occidentaux m'ont appris plus de choses au sujet des anciens paysages d'Istanbul et de son quotidien que les écrivains stambouliotes qui ne prêtaient aucune attention à leur ville.

En parallèle, Pamuk fait le portrait de la classe sociale de ses parents, riches du nouveau régime, mais en faillite constante, férus d’occidentalisation, pas forcément à leur place dans ce monde qui tombe et qui tarde à s'établir (difficile de ne pas songer à Proust et à son portrait de l'aristocratie en pleine IIIe République). Lui-même parle de sa vie avec sa famille, ses années d'école, son goût pour le dessin, la peinture et les vues du Bosphore – avant le choix de l'écriture.

S. Stone, Si Berlin était Constantinople, 1929 photomontage, Museum Folkwang Essen

Il est question des ruines d'une civilisation, de la mélancolie profonde des rues, de l'ironie face l'expression favorite des Occidentaux (à savoir « entre passé et présent, entre Orient et Occident »), mais aussi face à la course à la modernité, du désintérêt total vis-à-vis de Byzance, du peu d'intérêt pour les grands monuments iconiques et du passage des navires de guerre soviétique dans le Bosphore.

Mais dans les années qui ont suivi, les faillites de mon oncle et de mon père, les parages de biens et de propriétés, les disputes entre mes parents ont provoqué par endroits des fissures qui ont rapidement effrité et appauvri la famille et notre petite famille nucléaire ; cela éveillait en moi de la tristesse chaque fois que je venais visiter l'appartement de ma grand-mère. Ce sentiment de défaite, de perte, et de tristesse dont Istanbul avait hérité suite à la chute de l'Empire ottoman avait, quoique avec un peu de retard et sous un autre prétexte, fini par nous affecter nous aussi.

En hiver, dans la pénombre du soir précoce, les teintes noir et blanc des gens qui rentrent chez eux à pas précipités me procurent le sentiment que j'appartiens à cette ville et que je partage quelque chose avec eux. Et j'ai l'impression que l'obscurité de la nuit va recouvrir le dénuement de la vie, des rues et des objets et que, en inspirant et expirant à l'intérieur des maisons, dans les chambres et sur les lits, nous allons tous nous retrouver confrontés aux rêves et aux illusions issus de l'ancienne richesse d'Istanbul désormais bien lointaine, et de ses bâtisses et légendes perdues.

Orhan Pamuk a reçu le prix Nobel de littérature en 2006. J'ai également apprécié Les Nuits de la peste.

Cette lecture s'inscrit dans les Escapades européennes de Cléanthe.






jeudi 30 mai 2024

Quand je rentre chez moi les poings intacts, au terme d’une journée paisible, je m’estime satisfait.

 


Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad. Alors, tout tombe (une aventure en deux tomes), 2021 et 2023, édité chez Dargaud. Lettrage : Fred.

 

C’est la dernière aventure du détective privé au grand imperméable et à tête de chat. Dans une grande ville ressemblant à New York, Solomon un faucon joue à l’évergète et fait construire un pont gigantesque qui immortalisera son nom. Mais le Festival Shakespeare, mené par de grandes comédiennes, ne l’entend pas de cette oreille.

Beaucoup de personnages, touchants, machiavéliques, sympathiques, tragiques ou maladroits. Des clins d’œil à des choses connues : un bar d’Edward Hopper, un faucon maltais, les pièces de Shakespeare bien sûr, mais aussi le musée des Cloisters… Je note le personnage de Weekly, le renard, journaliste dans une revue à sensation, dont le nom n’est pas sans faire écho au photographe Weegee.

J’ai adoré me plonger dans cette aventure. J’apprécie la façon dont sont représentés les animaux, à la fois bien reconnaissables, avec une réelle expressivité et une identification facile.

Les planches sont magnifiques. Et les scènes d’action sont très réussies.

Le billet de Karine.


 


Il est dommage que les rôles féminins (du moins pour certaines) ne bénéficient pas toujours du même traitement graphique. Elles sont souvent trop féminisées (pourquoi ces nez ? et ces cheveux surtout ?) au lieu d’être animalisées à l’égal des mecs. Je le regrette, mais cela ne me dérange pas vraiment, car c’est cohérent avec l’esthétique polar des années 50.





 

Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad. Arctic-Nation, 2003, Dargaud. Lettrage : Ségolène Ferté.

 

Blacksad est engagé pour retrouver une petite fille qui a disparu, dans un contexte de violent conflit entre des espèces blanches et aisées (ours, renards, chiens, phoques…) et des espèces noires (les mêmes…) plus pauvres.

C’est un album que j’aime bien parce qu’il est très émouvant, entre la pie qui rêve d’aller à Vegas (faut lire jusqu’à la toute dernière page), entre ces enfants qui font une bataille de boules de neige, et ces racistes, qui sont comme tous les racistes du monde. 



J’aime aussi que ces aventures soient très riches. Il est toujours utile de relire l’album une seconde fois pour être attentif au moindre détail, au personnage situé à l’arrière-plan, à une inscription sur un mur, à un vêtement qui traîne. Il y a de la matière !

 




Comme vous le voyez, on peut le lire dans le désordre… d’abord le 5, puis le 1 (Quelque part entre les ombres), puis le 6, puis le 2… et il m’en reste encore !


Quatrième et dernière participation au mois espagnol de Sharon.




jeudi 14 mars 2024

Il y a douze ans que je ne suis pas venu dans nos montagnes, entre-temps il y a eu la fin du monde.

 


Boris Pahor, Place Oberdan à Trieste, recueil de nouvelles, écrites de 2003 à 2017, traduit du slovène par Andrée Lück Gaye (ainsi que par Antonia Bernard), édité en France par Pierre-Guillaume de Roux.

L’éditeur ne mentionne pas les dates des publications originales des nouvelles, ni leur provenance. J’en suis profondément agacée.

 

La première nouvelle raconte un jeu de gamins, pendant la guerre (la Seconde) à Trieste, un jeu qui consiste à voler du charbon pour chauffer la maison, un jeu qui peut vous coûter la vie.

La deuxième raconte une conversation entre hommes, sur un bout de trottoir. L’un raconte sa naissance, pendant la guerre (la Première), une histoire tragique et absurde. Il est brièvement fait mention de Malaparte et d’un sinistre panier (pendant la Seconde guerre).

 

Entre les deux rangées d’arbres, le chemin asphalté était jonché de feuilles mortes. Déchiquetées par l’humidité et les pas, elles formaient une mixture jaunâtre qui couvrait le sol. On aurait dit qu’on avait saupoudré de safran l’avenue qui montait légèrement, presque insensiblement, jusqu’au théâtre Rossetti et même plus haut en direction de Vrdela.

 

La troisième nouvelle s’intitule Place Oberdan. Le narrateur, que l’on devine être Pahor lui-même, raconte une autre histoire de la place, qui commence avec l’incendie de la Maison de la culture slovène, qui se poursuit avec les prisons où les nazis procédaient à leurs interrogatoires, et puis avec les pendaisons slovènes et italiennes.

La quatrième est un dialogue entre deux chiens, après ou pendant une guerre.

La cinquième raconte ce qu’ont pu voir les yeux de Pahor, dans les camps, celui du Sruthof, pendant la guerre, des yeux humiliés par tout ce qu’ils ont dû regarder.

La sixième est une histoire entre un jeune homme intimidé et une jeune femme, une danseuse. Ils n’osent pas se le dire, mais ont-ils besoin de parler ?

La septième raconte un jeune homme qui se remet de la guerre, auprès d’une jeune femme, dans la nature et dans les champs. Ils sont tous les deux de langue slovène. Il pense que les femmes sont loin des horreurs de la guerre, mais elle raconte l’exil dans le Piémont, et comment les Italiens ont tué son frère. Mais il y a le soleil et la mer, et l’espoir d’être à deux et revivre ensemble.

La huitième est une conversation à l’infirmerie au camp de Dora (c’est la Seconde) (ce camp est une dépendance de Buchenwald, me dit Wikipédia).

 

Heureuse, ai-je pensé, la jeune fille qui n’a pas été atteinte par les horreurs de la guerre. Mille fois heureuse. Et heureux moi qui suis près d’elle alors que l’air bourdonne dans un souffle tiède et que le gris de la mer est sans limite. C’est pourquoi j’ai appelé à mon secours cette immensité humide qui, çà et là, gardait la mémoire de légères taches mauves.

 


Goldsworthy, River of Earth, 1999, argile, Musée de Dignes

Trieste est seulement à l’arrière-plan, mais les textes sont empreints de cette atmosphère particulière, entre Italie et Slovénie, marquée par les souvenirs des guerres et des affrontements, d’une mélancolie poétique, et des éclats de vie portés par les personnages.

  

Je découvre Pahor, mais j’ai noté ses autres titres, je compte bien continuer à le lire.



 

jeudi 30 novembre 2023

Seuls m’apparurent clairs et dépourvus de toute ambiguïté les noms des défunts eux-mêmes.

 


W. G. Sebald, Campo Santo, recueil de textes paru originellement en 2003, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau et Sibylle Muller, édité en France par Actes Sud.

 

Quand j’ai trouvé ce volume chez une amie, j’ai été très intriguée dans la mesure où il s’agit de textes de Sebald sur la Corse. S’il y a bien un auteur que je n’associe pas au soleil éclatant de la Corse, c’est bien lui… donc j’ai embarqué le volume (j’ai de bons amis).


Première partie, quatre textes sur la Corse. Sebald visite Ajaccio, son superbe musée Fesch et son musée Napoléon. Il réfléchit également sur la violence et sur les rites funéraires.

J’aime le ton, non pas ironique, mais détaché avec lequel Sebald parle de Napoléon, homme qui a bouleversé le monde, mais infime au regard du temps, et le soin avec lequel il interroge cette figure à jamais fermée et mutique. J’aime aussi sa capacité à se démarquer très nettement des scènes de chasse dans le maquis, tout en n’exprimant aucun jugement de supériorité morale à l’égard de ses interlocuteurs. Est-ce la dignité ? Cette façon de se tenir droit sans rabaisser les autres ? Le récit de la visite du cimetière de Piana est une réussite. En arrière-plan, la lecture des nouvelles de Flaubert se glisse dans ses réflexions sur la chasse.

 

On peut voir en outre de nombreuses figurines de l’Empereur sculptées dans la stéatite et l’ivoire, qui le représentent dans ses attitudes célèbres, dont les plus grandes font dix centimètres, et qui deviennent de plus en plus minuscules, jusqu’à ce que pour finir on ne voie plus qu’une petite tache blanche indistincte, peut-être le point de fuite évanescent de l’histoire de l’humanité.

 

J’ouvris grandes les fenêtres et je regardai par-dessus les toits de la ville. On entendait encore la circulation dans les rues, mais tout à coup le silence se fit, juste pendant quelques secondes, sur quoi, apparemment à quelques rues de là, l’une de ces bombes qui sautes assez fréquemment en Corse explosa avec un bruit bref et sec. Je me couchai et ne tardai pas à m’endormir, avec dans l’oreille le bruit des sirènes et des voitures de police.

 

Point perso : à Ajaccio, j’ai surtout aimé la nourriture. Les beignets à la brousse et les beignets à la châtaigne. J’ai snobé le musée Napoléon, suis allée au musée Fesch et surtout j’ai pris le train pour Corte, qui m’a beaucoup plu.

 

Seconde partie : l’éditeur allemand s’est dit qu’un volume de 50 pages était trop court et il a ajouté plusieurs petits essais sans aucun rapport avec la Corse (sauf un). Ces textes portent en majorité sur la littérature allemande, que je ne connais pas, j’ai donc picoré et j’en ai lu seulement quatre et demi.

Lefèvre, Après-midi église Saint-Pierre de Caen, 1947 coll. privée


 

« Au bordel via la Suisse. À propos des Journaux de voyage de Kafka ». Le titre de l’article me paraît merveilleux. Tout la langue et la pensée de Sebald sont là, entre simplicité et trajets surréaliste d’un objet à un autre. Le texte commence ainsi :

Une amie hollandaise me racontait récemment qu’elle avait voyagé l’hiver dernier de Prague à Nuremberg. Pendant ce trajet, elle avait lu des passages des Journaux de Kafka, tout en suivant parfois longuement du regard les flocons de neige qui passaient devant la vitre du wagon-restaurant suranné dont les draperies des rideaux et la lumière rougeâtre diffusée par la petite lampe de table lui rappelaient les fenêtres d’un petit bordel de Bohême.

Il est un peu question de Kafka au bordel, mais aussi de la musique de Mahler et d’un sanatorium en Suisse.

 

« Kafka au cinéma » accueille un mélange de réflexions sur la photographie et le cinéma, sur la littérature de Kafka et les fantômes, sur les images fugitives.

Ce qui est si émouvant dans les images photographiques, c’est qu’elles ont parfois comme un souffle singulier qui semble venir vers nous de l’au-delà.

 

Je n’ai pas lu « Le secret du pelage roux. Approche de Bruce Chatwin », excepté les deux dernières pages qui portent sur La Peau de chagrin de Balzac, où Sebald montre comment le magasin de l’Antiquaire met en regard les milliards d’années de la géologie et la faible mémoire humaine.

 

« Moments musicaux » débute par l’écoute d’un vieux radiocassette dans un bar en Corse, où Sebald s’est réfugié pendant une pluie diluvienne (et qu’une dame passe dans la rue suivie d’un jeune cochon), puis nous passons à l’enfance de l’auteur et à la musique bavaroise, à un instituteur qui joue Mozart et Bellini à la clarinette, à des cours de cithare, puis à un organiste fou, à des opéras entendus à Londres ou en Allemagne (et à Klaus Kinski) et enfin à Verdi, va pensiero. Ce texte est merveilleux et il a un charme fou. Si vous êtes simplement sensible à la musique, il vous ravira. Je suis pour ma part ensorcelée par ce lent et imprévisible parcours des souvenirs et des lectures, d’une note à une autre.

Le mystère le plus intime de la musique est un geste de défense contre la paranoïa, nous faisons de la musique pour ne pas être submergés par les horreurs de la réalité.

 

« Une tentative de restitution » : avec un jeu des sept familles illustré par les villes allemandes, telles qu’elles existaient avant la guerre, alors même qu’elles ont été massivement détruites par les bombardements. Où l’auteur réfléchit : « à quoi bon la littérature » ? Parce que la littérature, et sans doute la lecture, permet fugacement de rendre justice aux morts.

 

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me sortir de l’esprit ce genre d’épisodes ? Comment se fait-il donc que chaque fois que je prends la S-Bahn en direction de Stuttgart-Centre, je pense, parvenu à la station Feuersee, que l’incendie est toujours au-dessus de nos têtes et que depuis la terreur des dernières années de la guerre nous vivons une sorte de vie souterraine, en dépit du fait que tout, autour de nous, soit si merveilleusement reconstruit ?

 

Il y a de nombreuses formes d’écriture ; mais c’est seulement dans la littérature que l’on a affaire, au-delà de l’enregistrement des faits et au-delà de la science, à une tentative de restitution.

 

Une langue envoûtante, sans trêve et sans hâte. Je suis enthousiaste.


 Sebald, W. G. sur le blog :


Sixième et dernière participation aux Feuilles allemandes de Livr'escapades et de Et si on bouquinait un peu. Je les récapitule :


Stefanie vor Schulte, Garçon au coq noir

Herta Müller, L’Homme est un grand faisan sur terre

Edgar Hilsenrath, Nuit

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz

Franz Kafka, Le Château


Merci à ces deux blogs pour l'organisation, la stimulation, les propositions et les idées. Il me reste encore beaucoup à lire !




 

mardi 23 novembre 2021

C’est le premier hiver qui est terrible.

 Lise Tremblay, La Héronnière, 2003, édité en France par Actes Sud.

 

120 pages qui ont l’air d’un recueil de nouvelles. Mais tout se passe dans le même village et les histoires ont un air de famille. Il est souvent question de femmes qui s’en vont, à la ville. De gens venus de l’extérieur s’installer au village, mais qui n’en font pas vraiment partie. Des touristes, des chasseurs, des amateurs d’oiseaux. De la misère sociale en hiver. De trajectoires de vie qui se fondent plus ou moins bien dans la modernité et qui s’accommodent mal de la mobilité. Mobilité sociale, géographique, culturelle. Le village change ou il a du mal à changer.


Lui et ma sœur en avaient entendu parler au village. Tout le monde sait que ce n’est pas bon de laisser les étrangers trop s’approcher. Ces amitiés-là, ça finit toujours mal. Au village, on ne compte plus les exemples.


Dans cet univers, les femmes tiennent une place particulière. Parce que ce sont elles qui peuvent être le plus recroquevillées sur une maigre vie où elles ont leurs repères ou parce qu’elles ont tout intérêt à flanquer en l’air cette existence étriquée. Elles quittent le village, elles quittent leurs familles, leurs maris, les ragots.

Un monde très violent où chacun dispose d’une arme à feu, où les bêtes tuées par les chasseurs sont présentes à chaque page, où il y a beaucoup d’alcool, où l’on parle peu.

C’est très court, c’est dit sans être dit, les histoires des personnages racontent des vies et l’évolution du Québec rural. C’est sensible et brillant.

Fortin, Ferme à Sainte Rose, 1930 Montréal BA
 

Elle a dit aux filles de continuer de venir me voir, que j’étais bon. Je n’ai pas aimé ça. Qu’est-ce que cela veut dire bon ? Bonasse ? Niaiseux ? Habitant ?


J’ai eu envie de relire ce tout petit livre avant de continuer mon avancée dans la découverte des textes de cette autrice, car je me souvenais combien sa lecture m’avait déstabilisée et beaucoup plu (et avant de me lancer dans un déménagement et les 700 pages de George Eliot).

 

Une petit participation au mois de novembre au Québec. Une autrice. Mon premier billet.

 



 

jeudi 25 février 2021

Le destin était un bon narrateur.

 Alberto Ongaro, Rumba, traduit de l’italien par Jean-Luc Nardone et Jacqueline Malherbe-Galy, parution originale 2003, édité en France par Anacharsis.

 

Le héros est brésilien. Il est auteur de romans policiers et il a pris le nom de John B. Huston, en hommage au réalisateur du Faucon maltais, une histoire de quête sanglante sans queue ni tête au ton désabusé. Suite à l’appel d’un ami d’enfance, le voici parti sur les traces de la mystérieuse Cayetana Falcon Laferrere (oui, Falcon). Une histoire d’amour romantique, de vengeance, de règlement de comptes… il dévide le fil d’une histoire aux nombreuses belles jeunes femmes interchangeables, aux hommes riches, aux gamins des rues vivants dans la misère et aux belles villas climatisées.


Le bruit du téléphone que l’on raccrochait était si fort que tout le monde l’entendit dans la petite pièce.


Un roman policier qui se lit très agréablement, avec de multiples fausses pistes et rebondissements sur les traces de Cayetana, qui existe, qui n’existe plus, qui a été rêvée, qui existe quand même. Huston, inspiré par Sam Spade, parvient à démêler tout cela. Il y a moins d’alcool, de tabac et de café que dans le modèle, mais beaucoup plus de rumba et de plantes exotiques. Et de fantasmes, que chacun poursuit à sa manière, qu’il s’agisse d’un amour, d’une famille ou d’un costume blanc.

Je ne l’ai pas lâché.

 

À l’intérieur, un homme et une femme dansaient une rumba en tournoyant l’un autour de l’autre : l’homme bougeait comme s’il voulait offrir son corps à la femme, la femme avançait et reculait comme si elle hésitait entre l’accepter et le refuser. Un mouvement de base. Spirale. Main à main. Changement de position.

 

Ai-je envie de lire à présent La Taverne du doge Loredan ? Bien sûr. De relire L’Énigme Segonzac ? C'est fait ! De relire et de revoir Le Faucon maltais ? Cette idée !

 



 Un roman italien qui adresse un salut au Brésil du mois latino-américain d'Ingannmic et Goran.

mercredi 5 février 2020

Sur les traces de Don Quichotte

Mitsumasa Anno, Sur les traces de Don Quichotte, parution originale 2003, édité en France par L’École des loisirs.

Un album dessiné tout doucement et colorié avec délicatesse pour nous emmener en Espagne. Sur la première page, un homme avec un drôle de chapeau débarque d’un grand bateau à voile. Sur la dernière, il revient à son navire. Entre les deux, une balade à cheval sur les routes d’une Espagne telle qu’un voyageur lointain peut la rêver. Le lecteur attentif reconnaîtra quelques monuments bien connus comme la Sagrada Familia (toujours en construction), la cathédrale de Séville… Mais je vous invite à examiner l’album encore à deux ou trois reprises. Vous repèrerez une montre molle qui se glisse d’un toit et quelques tableaux de Velázquez reconstitués sur la place du village. Il y a aussi tout ce que l’on associe à l’Espagne : corrida, course de taureaux, flamenco, morues, processions religieuses, soldats de Charles Quint (oui, il y a toutes les époques). Et Don Quichotte ? Si vous êtes vraiment attentifs, vous le verrez se glissant dans les rues d’une ville, coursant les moulins ou errant dans les bois… C’est une promenade rêveuse, qui donne envie de s’évader.
Les couleurs sont douces, les détails au crayon innombrables. Vous pouvez lire l’album de droite à gauche ou de gauche à droite et même le retourner tête en bas.



Merci Magali pour la lecture.

mardi 27 novembre 2018

Depuis quelques années le village était déserté par les femmes.

Lise Tremblay, La Héronnière, parution originale en 2003, édité en France par Actes Sud.

Ce court volume de nouvelles nous emmène dans un village paumé et déshérité du Québec. Un homme raconte comment sa femme l’a quitté. D’ailleurs les femmes et les enfants ont tendance à partir et à s’arracher de ce coin boueux. Certains récits sont menés du point de vue d’individus pas tout à fait du coin, qui se sentent en décalage.
Tremblay peint un monde en perdition. Les habitants ont quitté le village, surtout les jeunes, qui étudient en ville. Un peu d’animation en été quand les « étrangers » (= les gens de Montréal) viennent ouvrir leurs grandes et belles demeures, où les locaux ne sont que des domestiques, et en automne quand ces mêmes riches urbains viennent tirer le caribou et picoler. Les femmes s’ennuient, font des petits boulots pour s’occuper et s’en vont. Pas de place pour elles dans ce monde rétracté, en proie aux préjugés ringards et aux ragots. Les gens qui lisent sont rares, ceux qui aiment les oiseaux vivants aussi – ils ne représentent qu’une manne financière, celle du tourisme.
Jackson, L'hiver Québec, 1926, musée d'Ottawa
J’ai été immédiatement séduite par la dureté de l’écriture (hem…), qui essaie de restituer le paysage mental de ses habitants, leurs contradictions, leurs difficultés à les exprimer et leur sentiment de solitude dans le monde contemporain qui leur est hostile. Je rapprocherais volontiers Tremblay d’Annie Ernaux, non pour l’écriture, très différente, mais pour le projet de représenter un monde à côté du nôtre. Du fait de la proximité de lecture, difficile aussi de ne pas penser à Louise Penny et à ses récits de meurtres dans un petit village, mais où l’inspecteur à visage humain trouve la solution. Ici le meurtre a lieu dans la boue et personne ne dit rien à la police, qui finira par trouver le coupable deux ans plus tard, presque par hasard.

Un monde très noir, raconté dans une économie de mots.

Quand je l’ai revue, la première fois, je ne l’ai pas reconnue. C’est drôle parce qu’elle n’a pas changé, en tout cas, pas physiquement. Après, j’ai pensé qu’elle ressemblait aux touristes. Elle leur ressemble dans la manière de se comporter. On ne sait pas trop si c’est de l’arrogance ou bien de la gêne. J’essaie de ne pas y penser. Je passe plus de temps au club de chasse. Je nourris les dindes sauvages même l’hiver. Le soir, je roule dans mon camion en écoutant Johnny Cash.

L’avis d’Anne.
Les autrices sur ce blog.



jeudi 28 décembre 2017

Ne vous contentez jamais de petits plans ; ils n'ont aucune magie pour échauffer le sang des hommes.

Erik Larson, Le Diable dans la ville blanche, traduit de l'américain par Hubert Tézenas, publication originale 2003.

Le roman vrai de la ville de Chicago.

Larson raconte comment la ville de Chicago a organisé l'exposition universelle de 1893, gagnant par là ses galons de grande ville à l'égale de celles de la côte Est et comment, pendant ce temps, un homme a assassiné un certain nombre de femmes, tout en faisant disparaître leurs cadavres. Et tout est vrai.
Même si son projet est de suivre les deux fils en parallèle, celui concernant l'exposition représente un filon bien plus riche et intéressant. La documentation sur le tueur en série est plus fragmentaire, mais il faut reconnaître que ce récit est digne d'une série policière, avec ses détails macabres et ses coïncidences improbables.

À mesure que la population de Chicago progressait, la demande de logements se mua en une véritable fièvre. Les gens qui ne parvenaient ni à acheter ni même à louer un appartement cherchaient à se faire héberger chez l'habitant ou dans une pension de famille, où le loyer incluait en général les repas. La spéculation immobilière galopante créait d'étranges paysages. À Calumet, un millier de réverbères tarabiscotés surgirent en plein marais, sans autre utilité que d'éclairer la brume et d'attirer des hordes de moustiques.

Tout l'enjeu pour la ville de Chicago est de parvenir à montrer aux yeux de New York qu'elle n'est pas qu'une ville de bouchers et d'hommes d'affaires, mais qu'elle est, elle aussi, capable de créer une ville d'art et de beauté. Un défi gigantesque. À la fin du XIXe siècle, les États Unis entrent dans la modernité. Tout le territoire est désormais couvert et les Indiens et les anciens soldats de la guerre de Sécession se recyclent dans le show de Buffalo Bill. L'hymne officiel américain n'est pas encore fixé. Mais on construit les premiers gratte-ciel et il s'agit de rivaliser avec l'ahurissante tour d'acier construite à Paris par l'ingénieur Eiffel.
 F. Remington, Dompter le cheval sauvage, 1895, bronze, Met.

Cette exposition sera donc marquée par la première grande roue. En parallèle, les êtres humains exotiques sont eux aussi exposés : un village algérien, des esquimaux, des Indiens. Ce sont également les débuts de l'électrification à grande échelle – "L'Expo consommait à elle seule trois fois plus d'électricité que toute la ville de Chicago" – et de limitation du droit de photographier.
J'ai eu une préférence pour Dans le jardin de la bête dont le propos est plus unifié et qui réussit parfaitement sa mise en tension dramatique. Mais au vu de ma faiblesse pour la ville de Chicago, j'ai tout de même beaucoup apprécié cette lecture.
À noter que l'exposition universelle de Chicago fait une apparition remarquée dans le roman de Thomas Pynchon, Contre-jour.

Pour cette seule journée, 713 646 personnes avaient payé pour entrer dans Jackson Park. (31 059 seulement – 4 % – étaient des enfants.) 37 380 visiteurs supplémentaires avaient accédé à l’Expo grâce à une carte d’abonnement, ce qui portait le nombre total des entrées du jour à 751 026. Chicago venait donc d’accueillir le plus grand rassemblement pacifique d’êtres humains de l’histoire mondiale. À en croire le Tribune, il n’était dépassé que par la concentration sur les rives de l’Hellespont des 5 millions d’hommes de l’armée de Xerxès le Grand, au Ve siècle avant J.-C. Le record parisien de 397 000 visiteurs était en effet pulvérisé.