La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 15 septembre 2026

Tu veux voir des Serbes, je te présente des Serbes.

 

Lionel Duroy, L’Hiver des hommes, Julliard, 2012.

Dix ans ou plus après la guerre de Yougoslavie, qu’il a suivie en tant que journaliste, le narrateur (qui prétend s’appeler Marc, mais qui est un clone de Duroy) revient sur les lieux à Belgrade, puis dans divers lieux de la République serbe de Bosnie. Il cherche à rencontrer les proches de ceux qui sont désormais considérés comme des criminels de guerre, sauf là-bas où beaucoup tiennent un discours négationniste. Les héros auraient protégé l’Europe d’une invasion musulmane. Ils sont fiers de vivre dans un petit pays ethniquement pur.


Le personnage qui constitue le centre des questions du narrateur est Anne Mladić, la fille de Mladić, qui s’est tuée en 1994. Ils disent tous qu’elle a été assassinée. Dans les réflexions du narrateur, les souvenirs de lecture des livres consacrés aux enfants des criminels nazis (les fils d’Hans Frank, la fille d’Himmler), mais également sa propre relation à son père collaborateur et fidèle de l’Algérie française. Il interroge la notion de fidélité, celle de trahison, les perdants qui se trompent de combat…

Puisque Gudrun Himmler n’a pas pu réhabiliter son père aux yeux du monde, elle a pris le parti de se glisser dans sa peau, d’endosser ses idées. De cette façon, elle a pu continuer à l’aimer. Elle n’a pas trouvé le moyen de le défendre, mais au moins ne l’a-t-elle pas trahie.

Face à lui, sincère, on nie, on réécrit l’histoire, on affirme sans savoir, on fantasme, on accuse, on a peur… Je suis impressionnée par le calme du journaliste et sa façon de réussir à rencontrer et à parler avec les personnages les plus durs et les plus hermétiques.

Pavlusko avait dans le regard quelque chose de mon père, un éclair d’incertitude, de détresse. Mais bien sûr ! C’était cela qui avait fait qu’en dépit de mon agacement, le premier matin, j’avais supporté jusqu’au bout ses diatribes de malade mental.

Bien sûr, Duroy ne serait pas Duroy s’il n’était pas question entre les lignes du désastre de son mariage et de sa famille, et de son rapport à l’écriture, mais heureusement ici, ce n’est pas le centre du livre.

Après tout cela, il y a la sidérante arrivée à Sarajevo. Après des semaines à entendre parler d’une ville aux mains des islamistes où l’on recruterait en vue de l’invasion de l’Europe, et après avoir réalisé que le bus de Bosnie contournait soigneusement la ville pour ne pas même la frôler, il suffira au narrateur de franchir un fossé pour arriver dans une ville occidentale normale – un pas que feront seulement deux de ceux qu’il a rencontrés.

Il est aussi question du petit garçon et du père de La Leçon d’allemand de Siegfried Lenz. Ivo Andrić est également cité à plusieurs reprises. On croise l’écrivain Nebojsa Jevrić, dont non seulement les œuvres ne sont pas traduites, mais dont les pages Wikipedia sont dans trois langues que je suis incapables de lire. Dommage...

Crécy, Fantôme architectural, 2023 privé

Passant devant Auschwitz, Norman Frank [fils d’Hans Frank] n’en a pas moins, dans un coin de sa mémoire, le dessin de son camarade sur le Juif et la machine infernale, de sorte qu’il en sait sans doute plus que sa raison ne l’imagine. Pas au point d’attenter à sa vie comme Anne Mladić, ni même de signifier verbalement à son père son immense désarroi, mais suffisamment pour se projeter en vieillard, ce qui aurait dû alerter son père.

Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins, il sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. Comment Pavlusko pourrait-il tenir un autre discours, lui dont ils ont tué l’enfant ? Et Slobodan Jasnić, dont la famille a été anéantie par les oustachis, que pourrait-il souhaiter de mieux pour ses enfants et petits-enfants que ces frontières ? (…) Comment vont-ils survivre à cette folie ?

Je confesse une méconnaissance totale des guerres de Yougoslavie (même si ça ne me viendrait pas à l’idée de dire que l’Europe est en paix depuis la fin de la Seconde guerre mondiale alors qu’elle a presque été constamment en guerre). J’étais au collège à l’époque, on ne m’a jamais rien expliqué, tout le monde partant du principe que « les Balkans c’est compliqué » et que « ils se tuent entre eux ». Après ma lecture, je suis un peu allée sur Wikipedia pour comprendre ce qu’est cette mystérieuse République serbe de Bosnie, faisant partie de la Bosnie-Herzégovine, mais distincte de la Serbie.

Nous avons appris il y a trois semaines la mort en prison de Ratko Mladić. À ses funérailles étaient présents le gouvernement serbe et l’église orthodoxe de Serbie (très proche de celle de Russie).

Il s’agit d’une relecture ; il y a déjà eu un billet en 2012. C'est aussi ma participation pour le mois de septembre aux Escapades européennes de Cléanthe.





mardi 23 mai 2023

Je percevais le gouffre qui existait entre nous trois et les autres comme s’il était un être vivant.


Richard Wagamese, Jeu blanc, traduit de l’anglais par Christine Raguet, parution originale 2012.

 

Un homme dont on comprend qu’il se trouve en centre désintoxication alcoolique se met en devoir de raconter son histoire.

Il s’appelle Saul Indian Horse, il est Ojibwé et son histoire est celle des autochtones détruits par le gouvernement canadien. Les souvenirs d’enfance avec la grand-mère, dans la forêt, avec les récits de la famille et du peuple, les déchirements de la famille, la nécessité de cacher les enfants et puis l’arrachement et l’enfance dans l’internat prison, avec les stratégies de résistance, d’enfouissement et d’oubli qui se mettent en place. Saul découvre très tôt le jeu du hockey sur glace, un sport national au Canada. Il y révèle un talent rare et c’est le début d’une carrière pour lui. Ou du moins une tentative pour un « Indien » de mettre le pied dans un jeu dont les blancs s’estiment propriétaires. Lui ne saurait avoir aucune légitimité. C’est le récit d’une descente au fond du gouffre et d’une difficile remontée.


Je n’avais jamais eu de nouvelles de mes parents. Peut-être que la boisson les avait aussi facilement mis sous sa coupe que le hockey s’était emparé de moi. Certains soirs, je me sentais dévasté par la douleur de la perte. Mais je savais que la solitude serait effacée par le lustre de la glace sous le soleil, par l’air froid sur mon visage, par le bruit d’une crosse en bois déplaçant latéralement une rondelle de caoutchouc gelé.


Le roman se lit bien, mené d’une écriture rapide et sans fioriture, tout en étant difficile à lire, au vu de ce qui est raconté. Les pages consacrées à l’internat sont lourdes, j’ai passé celles parlant de l’alcool.

Et le hockey ? Tout en n’y comprenant rien, j’ai apprécié ces pages menées par un auteur qui, lui, s’y connaît. Elles sont précises et concrètes. Je trouve que l’auteur parvient assez bien à transcrire la beauté et la violence du jeu. J’ai apprécié les récits d’entraînement, sur la glace en hiver, le matin, pour se sauver de la réalité, et la peinture des tournois amateurs, quasi-familiaux, avec les longs voyages en camion.


L'ensemble prend véritablement aux tripes. Ce qu'un pays a fait subir à des enfants dans leur corps, dans leur coeur et dans leur esprit est si insoutenable.

 

Vu à l'été 2022, partout dans la réserve autochtone.

Il y avait un spectre au sein de notre camp. Nous percevions l’ombre de cet être obscur dans les rides du visage de notre mère. Parfois, elle se blottissait auprès du feu, serrant et desserrant les poings, les yeux semblables à des lunes sombres à la lumière des flammes. Elle ne parlait jamais dans ces moments-là, ne pouvait jamais être réconfortée.

 

Le jour suivant mon arrivée, un garçon du nom de Curtis White Fox se fit laver la bouche au savon à la soude parce qu’il avait parlé ojibwé. Il s’était étouffé et était mort là, dans la classe. Il avait dix ans. Alors les enfants se mirent à chuchoter. Ils apprirent à parler sans bouger les lèvres, étrange ventriloquisme qui leur permettait de maintenir leur langue en vie.

 

Je n’ai plus qu’à lire le second titre de l’auteur qui se trouve sur l’étagère.

Lecture commune en retard avec Ingannmic.



jeudi 21 octobre 2021

N’oubliez pas : il n’y a pas de terre sans le ciel.

 Aharon Appelfeld, Les Partisans, parution originale 2012, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France par l’Olivier.

 

Le narrateur est un tout jeune homme sorti du lycée, mais il est juif et c’est la guerre et avec un groupe de résistants juifs ils survivent dans les forêts et les marais de l’Ukraine.

Et comment parler d’un tel livre ? À petites touches, par petits paragraphes, par portraits émiettés, le narrateur raconte la vie des partisans. Ils marchent, ils se cachent, ils attaquent les maisons pour récupérer de la nourriture, ils parlent, ils essaient de ne pas sombrer dans le désespoir, ils essaient de rester humains, de devenir des combattants. Parmi eux, il y a quelques femmes (non combattantes), des vieux, des jeunes, de petits enfants, un aveugle. Tous ont leur place pour aider le groupe. Il y a des communistes pour qui la religion est l’opium du peuple, des gens qui connaissent la Torah et savent prier, beaucoup qui se sont un peu détachés de la religion ou de leur famille et qui ont grand besoin de racines, mais il n’y a pas de sionistes rêvant à être pionniers sur une nouvelle terre. La cohabitation est parfois conflictuelle.


Je ne veux pas qu’on se méprenne : notre vie tient à un fil, mais nous ne sommes pas malheureux. La moindre victoire nous réjouit. Oui, il y a des jours de tempête, de détresse et de désespoir aveuglant que nous payons au prix fort, pourtant nous ne perdons pas la volonté de vaincre l’ennemi, c’est notre but suprême.


C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de se battre et de manier les armes, mais de conserver une dignité humaine, de forger une âme collective, une âme juive, celle qui est en train d’être détruite, de regarder les étoiles.

Plusieurs figurent se détachent du groupe, notamment celle de Kamil, le chef, combattant endurci et très méticuleux, mais aussi guide spirituel, aux accents prophétiques, pas toujours compris de tous, mais portant tout le monde sur ses épaules et donnant au groupe son destin.

Ils se rêvaient attaquants, résistants, vengeurs peut-être, mais les voici en train de sauver d’autres juifs en faisant dérailler les trains de déportés. Ils sauvent, ils recueillent, les voici confrontés à des hommes et des femmes épuisés, atteints de typhus, blessés, qu’il faut nourrir et soigner, qui ne pourront pas combattre, qui ont perdu l’espoir. Ils seront recueillis.


Les débats sur la nécessité de ces opérations ont cessé. Il est clair pour tout le monde que les trains sont des trains de la mort. Ceux qui n’étoufferont pas dans les wagons mourront en arrivant dans les camps.

Je vis de nouveau mes parents vêtus de leurs grands manteaux. Ma mère avait le visage livide et celui de mon père commençait à pâlir. Je m’étais dérobé devant la ligne de démarcation effroyable sur laquelle ils s’étaient tenus.


Ici encore, le narrateur évoque son conflit avec ses parents, son indifférence, lui qui, avant la guerre, était plongée dans l’adolescence et l’amour, et qui n’a pas vu la guerre arriver. Tous ceux qui ont rejoint le groupe ont d’ailleurs dû abandonner les leurs dans le ghetto, sur un quai de gare, s’enfuir, seuls, sans savoir ce qu’allaient devenir leurs parents ou leurs enfants. Même en ayant vécu ce qu’ils ont vécu, beaucoup ne croient pas à la réalité des camps de la mort. La révélation de leur existence s’abat sur le groupe comme des oiseaux de proie et change complètement la façon dont ils envisagent leur combat.


Il ne nous cache pas que la route sera semée d’embûches, mais si nous parvenons à vaincre le désespoir, à ne pas lâcher notre but et à comprendre qu’être juif n’est pas dénué de sens, alors nous pourrons être témoins de la défaite de l’ennemi.

D’où tient-il cette certitude ? se demandent les camarades. Un jour, dans un moment d’exaltation, il s’est écrié : « Nous ne combattons pas uniquement pour survivre ! Si nous ne sortons pas de ces forêts en étant totalement juifs, cela signifiera que nous n’avons rien appris. »

Y. Guégan, Sans titre - Caen, Les amis du musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon


Les Ukrainiens sont peu présents, mais tous disent leur surprise d’être confrontés à des juifs capables de se battre et de résister. Les vrais juifs se laissent abattre dans la forêt et ensuite, on récupère leur maison. Pourtant certains Ukrainiens se comportent autrement et se détournent du massacre.

Je suis impressionnée par la capacité de l’auteur à transfigurer son histoire, en donnant à ses personnages une lumière, une grandeur, une humanité légèrement supérieure à la réalité, qui transcende leur frêle existence et leur donne l’allure de héros, de guides, de modèles.

Comme d’autres romans d’Appelfeld, le livre s’achève en restant ouvert. On va rentrer à la maison. Au fond de soi, on sait bien qu’il ne reste rien, ni les parents, ni la maison, ni même le chien, mais on se répète que l’on va rentrer à la maison.

J’ai marqué d’innombrables pages. Comment choisir ?

 

Le printemps resplendissait chaque jour d’une beauté renouvelée. De la gare, on pouvait apercevoir la rivière s’écouler, les fleurs dans les jardins, les vaches et les moutons paître dans les prés, comme s’il n’y avait pas eu une guerre effroyable.

Les jours sur la cime s’éloignaient de nous, même s’il semblait parfois que nous allions y retourner, retrouver Kamil et les camarades et qui étaient tombés. Lorsque Félix évoquait la cime, il esquissait un sourire, comme pour dire : « En fin de compte, c’étaient des jours clairs, sans brouillard et sans illusion. Nous savions ce que nous avions à faire, et nous faisions ce que nous pouvions. »

 

Appelfeld sur le blog :

 

L’avis de Miriam.


jeudi 8 octobre 2020

C’était la première neige de l’année et elle manquait d’assurance.

Evgueni Vodolazkine, Les Quatre vies d’Arseni, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, parution originale 2012, édité en France par Les Syrtes.

On est quelque part au XVe siècle dans un coin paumé de Russie. Un petit garçon vient au monde, il s’appelle Arseni, il deviendra un saint, un guérisseur, un homme qui cherche à racheter son péché et qui attend un signe de Dieu, un homme qui erre, à la renommée immense. Le roman raconte sa vie.

C’est un grand roman russe, dans la boue, la forêt, les steppes, dans les villages misérables et les petites villes. Nous passons auprès de tout un peuple de paysans et de commerçants, de prêtres de diverses sortes (c’est le clergé orthodoxe). Les fous de Dieu sont assez nombreux pour se répartir un territoire. Les saints peuvent marcher sur l’eau de la rivière. C’est un monde mystique où l’on devient ami avec un loup et où la divinité envoie des signes.


Les dernières feuilles de la rive furent emportées dans l’eau noire du lac. Les feuilles roulaient en désordre sur l’herbe brune puis tremblaient sur les vaguelettes. Elles flottaient, s’éloignant de la rive. Tout au bord de l’eau on voyait les profondes empreintes des bottes des pêcheurs. Ces creux étaient pleins d’eau et semblaient être là de toute éternité. Laissés une fois pour toutes.


Arseni est un personnage attachant. Nous sommes au cœur de ses pensées, de ses doutes, de ses remords, de sa logique aussi qui l’amène à se dépouiller de tout, de sa bonté et de sa foi. Nous parcourons le trajet qui va de son enfance à sa vieillesse sans conscience du temps qui passe. Pourtant, le siècle est eschatologique, car la fin du monde doit se produire en 1492 et il importe de bien mesurer le temps et de se préparer. Si Arseni est un saint, ce n’est pas parce qu’il est au-dessus des contingences du monde. Humain, très humain, il a commis une lourde faute et fait ce qu’il peut à sa mesure pour la réparer. Il soigne, mais sans illusion sur ses pouvoirs ou sur les priorités des herbes qu’il ramasse. Il soigne parce que les gens ont confiance en lui. Le jour où cette confiance défaille… Pas question pour lui de se sentir supérieur à l’un ou l’autre de ses contemporains. J’ai aimé la belle amitié qui le lie à Ambrogio, un Italien qui prédit l’avenir et nous raconte le XXe siècle en des visions saisissantes. J’ai aimé aussi sa découverte émerveillée de Venise, ville enchantée.

Chagall, La Prophétie d'Isaïe sous l'inspiration divine, 1952, eau forte, Nice Musée Chagall.

Il pleurait parce qu’il avait peur de perdre Silvestre et qu’il était incapable de l’aider. Il pleurait sur tous ceux qu’il n’avait pas pu sauver. Il se sentait responsable devant eux et il n’avait personne avec qui partager cette responsabilité. Il pleurait sur sa propre solitude, qui en cet instant lui fut comme une brûlure.


Le temps passe et les saisons s’écoulent. Pourtant tout est suspendu dans une certaine éternité. Ce roman contient, insérées, beaucoup d’histoires : les préceptes de morale et de religion, les vies des saints, la vie d’Alexandre le Grand, les récits de voyage fantastiques avec des hommes à deux têtes ou à plusieurs bras. Il y aussi le récit effrayant d’un accouchement quand cela se passe mal et les épidémies de peste qui passent et repassent.

On a l’impression qu’Arseni existe, mais en fait non.

 

Avec l’apparition de la lune, on aurait dit que le froid s’intensifiait. Arseni avait l’impression que c’était la lune qui versait ce froid argenté inondant la terre. Il faillit plaindre son corps transi, mais se souvint aussitôt qu’il était avili par les habits étrangers et les poux, et la pitié le quitta. Ce n’était plus son corps. Il appartenait aux poux, à celui qui avait porté ces vêtements, au gel. Pas à lui.

 

Merci à Babelio et aux éditions des Syrtes pour la lecture !

 

Evgueni Vodolazkine est ukrainien... Il est né à Kiev au temps de l’URSS. Il écrit en russe, vit en Russie et c’est un historien de la Russie.


mardi 25 août 2020

Elle était un loup très autoritaire.

Kyo Maclear et Isabelle Arsenault, Virginia Wolf, parution originale 2012.

C’est une petite fille qui décide qu’elle est un loup, à la grande tristesse de sa sœur. Elle s’enfouit dans son lit et dit non, non, non à tout. Heureusement la sœur ne l’abandonne pas et elle tente quelque chose grâce à la peinture.
C’est l’histoire de la dépression qui est ici mis en dessin de si jolie façon. Sa solitude, sa façon de se retirer du monde, du bruit et des couleurs, et de ne plus avoir envie de rien. Bien sûr, la guérison est un peu idyllique, mais après tout… Et puis, il faut se soutenir et ne pas abandonner celle qui prétend vouloir rester toute seule.
C’est aussi un hommage. Cette Virginia qui veut être un loup, un Wolf, avec sa sœur qui pratique la peinture et qui décide de représenter un endroit qui n’existe sur aucune carte et que l’on appellera Bloomsberry. Virginia Woolf a beaucoup souffert de la dépression et des idées noires, ce qui a laissé sa sœur Vanessa désemparée face à tant de détresse. C’est une histoire entre deux sœurs.
Il est question du moment où la maladie envoie tout valser et plonge le monde sans dessus dessous. 
Les dessins sont légers. Un crayonné rapide, des couleurs aquarellées, et l’ombre noire du loup.

L’album a été traduit en français par Fanny Britt et est édité par La Pastèque. Je l’ai lu en anglais parce que je me suis plantée dans ma commande – mais c’est très facile à lire en anglais !
Album repéré sur un blog, je ne sais plus lequel (Lili ?).


jeudi 28 mai 2020

Quand j’étais mortel, il y a si longtemps de ça, là où le temps existe encore.

Javier Marías, Mauvaise nature, recueil de nouvelles, traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet, Alain Keruzoré, Charlotte Lemoine et Jean-Marie Saint-Lu, publication originale de 1991 à 2012, édité en France par Gallimard.

Un auteur repéré de ci, de là (chez Keisha donc) et j’ai eu le plaisir de trouver ce recueil de nouvelles il y a quelques mois. Un régal.
Comment vous présenter l’inspiration ? Des nouvelles réalistes, mais flirtant avec le malaise, le sinistre, le légèrement fantastique, l’incompréhensible et le non-dit (un petit poil de Maupassant, non ?).

Viana pinça les lèvres et passa une main sur son crâne, comme s’il lissait ses cheveux absents, un geste ancien. Il était pensif. Je le laissai penser, mais il s’éternisait. Je le laissai penser. Enfin il reprit la parole, sans répondre à ma question cependant, il en était encore à la précédente.

Il y a un lycée anglais de Madrid qui a son petit fantôme à soi et des histoires racontées par des morts. Il y a d’ailleurs une anglomanie. 
Le thème du double est aussi très présent. Un homme rentre de la guerre, mais découvre qu’il vit déjà avec son épouse. Un homme rencontre son double et essaie de s’en détacher. Un couple observe un autre couple. Deux hommes se racontent des choses inavouables pendant que leurs épouses dorment. Des hommes qui racontent le meurtre qu’ils sont sur le point de commettre.
Cela raconte la complication de la psyché humaine, avec ses allers et retours, ses contradictions, un homme qui a épouvantablement besoin de celui qu’il déteste, un homme qui parle de son meilleur ami alors qu’ils n’avaient pas l’air si amis que cela, des relations amicales qui se ressemblent.
Pignon-Ernest, Grenoble 1976.
C’est un univers un peu inquiétant (il y a là quelque chose du K.) où les policiers et les administrations ont un peu trop de liberté, où la population sait qu’elle ne doit pas dire tout ce qu’elle pense, où on accepte des décisions un peu trop arbitraires. Une petite ambiance post-franquisme.
Les hommes sont habillés d’une façon un peu désuète ou clinquante, avec des bottines ou des cravates colorées. On fait preuve d’une vraie ou fausse érudition.
Et tout n’est pas dit au lecteur.
Il y a aussi une histoire avec Elvis Presley !

Je l’ai vu deux fois en personne, et la première fut à la fois la plus joyeuse et la plus malheureuse, mais rétrospectivement quant à ce second point, c’est-à-dire, mais pas alors, donc, en fait, je ne devrais pas dire ça.

C’est avec cet auteur que je clos mes participations au mois de mai espagnol de Sharon, mais je compte bien lire ses romans !
Billet paru par erreur il y a quelques jours... navrée Keisha, il faut que tu recommences ton commentaire enthousiaste !

vendredi 22 novembre 2019

Ma vie ne ressemblait en rien à celle des autres enfants.

Deni Y. Béchard, Remèdes pour la faim, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, parution originale 2012, édité au Québec par Alto.

Un début d’autobiographie.
Deni raconte son enfance, dans une maison près de Vancouver, avec son frère et sa sœur, avec une mère ennemie des produits chimiques et toujours inquiète et un père au comportement imprévisible et dangereux, mais qu’il admire profondément. Un homme aimant se bagarrer, rusant avec la police et aimant jouer avec les interdits La famille se déchire progressivement jusqu’à ce que la mère embarque les enfants et les emmène jusqu’aux États-Unis, sachant que le père ne pourra pas passer la frontière. Une fois adolescent, Denis fait connaissance avec le passé de son père – un braqueur de banques.

Par la suite, ils avaient sillonné la Colombie-Britannique, dormant dans une camionnette, vivant de la pêche, une existence qui me faisait rêver : se réveiller le matin, sortir et aller droit à la rivière, pas de chambre à ranger, pas besoin de se soucier de l’école. Mais ils avaient décidé de se ranger et d’avoir des enfants, et ainsi ma vie parfaite avait pris fin juste avant ma naissance.

Un gros livre qui n’est pas un roman et qui est écrit plutôt platement. J’avoue avoir sauté un bon paquet de pages. Et pourtant, difficile de se désintéresser de cette histoire. Béchard raconte sa passion pour la lecture et l’écriture, tout petit, son goût pour inventer des histoires, sa fascination pour les histoires de fin du monde. Il raconte le couple formé par ses parents et surtout son père qui, lui-même, a toujours des tas d’anecdotes et d’histoires formidables à raconter – pour éviter de raconter sa propre histoire. Ce n’est qu’après la mort de ce père bien encombrant qu’il sera possible de remonter le temps et de rencontrer les grands-parents.
L’ensemble est assez touchant, d’autant que l’auteur réfléchit de façon intense sur le souvenir et la mémoire, sur la transmission, sur ce qui fait le fond d’une personnalité, sur la nécessite vitale de raconter l’histoire et de raconter des histoires. Il retranscrit très bien le climat d’instabilité, d’incertitude et d’inquiétude dans lequel baigne sa famille, alors même qu’il y a également beaucoup d’amour entre eux tous.
C’est aussi une histoire entre États-Unis et Canada, où l’on sillonne les routes, où l’on pêche.
Le plaisir de sacrer – de jurer en anglais, mais aussi en français, puisque le père de l’auteur est Québécois. Quand le petit garçon découvre le pouvoir de certains mots sur les autres.

C. Oldenburg, Soft Screw, 1976, lithographie, Caen BA.
Plus tard, couché dans mon lit, je me désolais de ne pas comprendre ce qui se passait – la raison pour laquelle mes parents s’ignoraient mutuellement et ne riaient presque jamais. J’ai contemplé le plafond noir jusqu’à ce que la maison soit plongée dans le silence et suis resté ainsi tellement longtemps que j’ai cru m’endormir. Et puis, au rez-de-chaussée, des pas ont lentement traversé le plancher de bois et se sont arrêtés, comme si quelqu’un restait debout à réfléchir, se demandant où aller ou quoi faire, comme si la personne avait trop peur pour esquisser un geste. Même à cet instant, à mon insu, tant de choses pouvaient être en train de se produire. Je pourrais me réveiller pour découvrir le monde métamorphosé : des sirènes et des détonations pourraient nous forcer à nous cacher dans un abri souterrain, des créatures sans visage pourraient me capturer, m’attacher à une table et brandir des couteaux.

Ma mère nous conseillait tout le temps de lire, mais savait-elle que les livres me donnaient envie de courir dehors et de respirer l’air qui descendait des montagnes, de sentir les champs humides et la boue en train de sécher, d’écouter crisser la mélique sous mes pieds ? Les histoires étaient comme des sentiers. En sortant dehors et en regardant, on voyait le monde, juste le monde, mais en sortant après avoir lu une histoire, on découvrait un monde où tout pouvait arriver, comme si derrière les montagnes se déployaient cent pays pour lesquels j’aurais pu partir, mes quelques possessions emballées dans un mouchoir rouge.

Merci Sylvie pour la lecture !

mercredi 22 mai 2019

Pourquoi c’est faire, que tu restes icitte ?

Loisel et Tripp, Magasin général.
Tome 7, Charleston, 2011. Tome 8, Les Femmes, 2012. Tome 9, Notre-Dame-des-Lacs, 2014. Édité chez Casterman.

Retour à Notre-Dame-des-Lacs.
Il était peut-être temps de finir la série ! Je m’étais arrêtée au tome 6, que j’ai vaguement reparcouru afin de me remettre les idées en tête.
Que se passe-t-il sur ces trois derniers albums ? Le séjour à Montréal de Marie et de son amie Jacinthe a bouleversé tout le village. Elles reviennent avec des robes de la ville (pensez-donc), les cheveux courts, un gramophone et une folle envie de danser le Charleston. Marie est plus libre aussi et n’est pas insensible au charme viril des coureurs des bois. Pendant ce temps, Réjean, le curé, fait lui aussi sa petite révolution personnelle. Finalement, construire un bateau est plus épanouissant que de confesser de braves gens. Bref, la vie continue, avec ses naissances et ses morts.
Ces trois volumes sont à l’image des précédents. Charme des dessins, douceur des couleurs, richesse des péripéties dans cette petite communauté. La vie est dure. Les hommes passent les mois d’hiver loin du village, à faire du bois, et pendant ce temps il faut s’occuper du bétail et de tout ce qu’il y a à faire. N’empêche, on peut danser, se mettre en amour, manger au restaurant et être heureux avec ses amis.
La série est longue, il y a beaucoup de personnages, il s’y passe beaucoup de choses, alors je la relirai certainement, car c’est un univers très agréable.


Les billet sur les précédents volumes :  Tome 1tome 2tome 3tome 4tome 5tome 6.


lundi 15 avril 2019

Les yeux brillaient sous la capuche de la veste.

Stefan Spjut, La Chasseuse de trolls, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud, parution originale 2012, édité en France par Actes Sud.

Dans un prologue, nous sommes avec Magnus et sa maman, dans une cabane au milieu de la forêt. Il y a des insectes partout, une chauve-souris maladroite et cette impression bizarre d’être observé.
25 ans plus tard. Tout le monde a oublié que Magnus a été kidnappé cet été là. Le roman suit dorénavant deux fils distincts. Le premier, celui de Seved, un jeune homme qui vit dans une ferme spéciale. Dans la grange, face à la fenêtre, des créatures étranges, qu’il faut nourrir, qui aime regarder les enfants jouer et qu’il faut éviter la nuit. Les « petits » ont l’air inoffensifs. Autant de lemmings, de souris, de lièvres et de renards qui peuplent la forêt. Mais il y a aussi les « grands »… Le second fil est celui de Susso et de sa mère, qui vivent tout au nord de la Suède. Susso est cryptozoologue, elle traque les animaux dont on ne sait pas trop s’ils existent. Justement, on lui a signalé un troll dans un bled paumé.

Des flocons cotonneux flottaient lentement dans l’air. Ils ne tombaient pas mais volaient. Loin d’être pressés de se poser sur le sol, ils remontaient souvent pour mieux redescendre l’instant d’après. Susso adorait ces moments où il neigeait de cette manière. Quand on voyait des houppes duveteuses, joufflues, douces, libres.

Un roman très réussi à mon goût ! L’alternance entre les deux points de vue permet de conserver l’équilibre entre les deux exigences d’un bon thriller : ne pas trop en dire pour effrayer le lecteur et laisser des indices pour que celui-ci soit intrigué sans être perdu. Peu à peu, nous comprenons le rôle tenu par les inoffensifs lemmings et nous comprenons ce qui habite la grange. Nous comprenons aussi ce qui arrive aux enfants enlevés – ce n’est pas forcément ce que l’on croit. On espère bien que Seved et Susso vont s’en sortir – même en y laissant quelques séquelles. L’ensemble baigne dans une ambiance inquiétante, oppressante à certains moments, sans être insupportable. Toutefois, je vous déconseille de lire ce roman à Noël, quand la maison est tout entière décorée de lapins, de chouettes et de renards. Difficile de regarder un animal sans frissonner après cette lecture. C’est d’ailleurs une habileté que de mettre en scène à la fois des trolls gigantesques et féroces, à l’instinct de tueurs, et de tout petits animaux à la fourrure douce et euh…
W. B. Scott, La petite porteuse d'eau, 1863, Ottawa.
L’idée fausse la plus répandue a trait au caractère particulier des nuits polaires. Les gens croisent souvent qu’en hiver il fait noir comme dans un four vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; et beaucoup se sentent bernés, sinon déçus, quand ils se rendent compte qu’il en va tout autrement. Le jour, ils sont pour ainsi dire éblouis par cette opacité absente qu’ils s’attendaient pourtant à découvrir. C’est tout ? Il ne va pas faire plusnoir que ça ? semblent-ils demander.

Un autre ingrédient qui contribue à la réussite du roman, c’est le réalisme avec lequel la Suède contemporaine est évoquée. Longues heures de voitures sur les routes enneigées, abondance de Volvo de diverses tailles, halte sur les aires d’autoroute à la décoration soigneusement décrite (avec ce goût pour le folklore same qui prend ici une tonalité particulière), bougies de Noël, gâteaux et grandes tasses de café. Les trolls n’évoluent pas dans un environnement exotique ou éloigné de la civilisation, ils habitent le garage des voisins ou le square d’à côté et les humains les côtoient, plus ou moins consciemment. Tout cela forme un roman cohérent et solide, qui tient bien sur ses pattes.
Mon unique bémol concerne une petite facilité qui permet de résoudre toutes les difficultés en fin de volume, mais bon, il faut bien finir.
La quatrième de couverture précise qu’il s’agit de la première partie d’un diptyque. Si ce roman se lit de façon parfaitement autonome (il y a une fin), les pistes ouvertes restent en effet nombreuses – mais cette bonne femme à la main poilue et griffue ??? 😱et quelques questions restent sans réponse – mais d’où vient l’argent ? Bref, je lirai la suite avec plaisir !

Seved posa la cage sur le siège passager. À travers un pli de la couverture, il vit que le grillage se bombait au-dessus d’une caisse en plastique grise et que des brins de paille dépassaient. Il n’y avait pas un bruit à l’intérieur. Ils dormaient sans doute. Pelotonnés les uns contre les autres et, du moins fallait-il l’espérer, si profondément qu’ils ne se réveilleraient pas pendant le trajet. C’était la croix et la bannière d’avoir des lemmings dans la voiture. Surtout quand ils ne connaissaient pas le chauffeur.

Merci Babelio et Actes Sud pour cette lecture.

vendredi 4 mai 2018

Le destin a encore été bienveillant à notre égard.

Edgar Hilsenrath, Les Aventures de Ruben Jablonski, traduit de l’allemand par Chantal Philippe, parution originale 2012, édité en France par Le Tripode.

Le narrateur, Ruben Jablonski, raconte son histoire, depuis son enfance en Allemagne et en Roumanie, le passage dans un ghetto ukrainien, la survie, sa jeunesse en Israël jusqu’au voyage qui l’emmènera aux États-Unis où il deviendra écrivain.
Nous ne sommes pas ici dans un récit satirique et grotesque, comme dans Le Nazi et le barbier, mais dans un texte d’inspiration autobiographique. C’est extrêmement intéressant, mais je ne m’attendais pas à ce ton-là et j’ai été un peu déçue de ce fait.
Le petit Ruben raconte donc sa vie au milieu des juifs allemands de Roumanie. En Bucovine, les juifs vivaient libres, parlaient allemand et yiddish, mais pas roumain. Ils vivaient aussi dans la nostalgie de l’empire austro-hongrois et on comprend pourquoi le jeune garçon apprécie autant Zweig (jusqu’à ce que le futur écrivain découvre Remarque). Il y a ensuite les fascistes roumains, le ghetto, la faim, l’avancée de l’armée rouge et la survie malgré tout. Il convient d’être à la fois débrouillard et prudent. Les pages consacrées à ce qui n’est pas encore l’état d’Israël sont également intéressantes en évoquant la lutte contre l’autorité anglaise, la crainte des pays arabes et la coexistence entre les juifs venus de diverses parties du monde, au vécu différent – et ça se passe plus ou moins bien. Mais ce qui préoccupe avant tout Ruben (une fois qu’il a mangé et trouvé une femme pour la nuit), c’est d’être écrivain et d’écrire un roman sur la vie dans le ghetto. Ce sera Nacht– une future lecture.
Un ouvrage qui permet de mieux savoir d'où vient cet écrivain hors norme qu'est Hilsenrath.

Quand grand-père Schloime se mettaient à ronfler, il réveillait tout le shtetl. Les chiens à l’attache se mettaient à aboyer, les chats feulaient et miaulaient, et filaient craintivement dans la rue boueuse par les trous des clôtures pour aller se cacher. Les volailles perturbées caquetaient, cancanaient et cacardaient toutes ensemble, et même les oiseaux dans les arbres se réveillaient en sursaut et seraient à coup sûr tombés morts par terre si le bon Dieu l’avait voulu. Partout, dans les masures des Juifs, dans les maisons aux couleurs vives ou carrelées de blanc, les gens s’éveillaient et allumaient les lampes à huile et à pétrole, même chez le rabin.
 
Chagall, Les Arlequins (détail), 1922, Centre Pompidou, dépôt au musée de Nice.



mardi 23 janvier 2018

Ainsi commença le repas le plus étrange que nous fîmes en Pologne.

Hubert Mingarelli, Un repas en hiver, 2012.

Un court roman, l’histoire de trois copains de régiment.
Au début, rien ne nous est dit. Le roman se déroule en hiver, sous une neige épaisse, avec trois soldats décidés à échapper à une corvée en partant très tôt le matin, à la chasse d’on ne sait pas quoi. Le lecteur comprendra seulement quand ils auront trouvé leur gibier : un Juif. On est en Pologne. Les corvées, ce sont les fusillades.

Bauer et moi n’avions pas d’enfant. Dans la compagnie, tout le monde en avait, sauf Bauer et moi. Emmerich nous avait souvent dit que c’était une chance et une malchance. Qu’avant la guerre c’était une chance, toute seule, mais qu’à présent la malchance marchait à côté. Nous le comprenions à moitié.

Le roman raconte cette journée, cette longue marche dans la neige, la faim des soldats, leur lutte contre le froid, leurs stratagèmes pour éviter les brimades et les corvées, pour faire leur boulot et s’en sortir quand même, leur amitié, leur préoccupation pour le fils de l’entre d’eux. Tous les trois sont bien sympathiques.
La langue est sobre, décrivant les objets concrets de leur quotidien et il y en a peu, dans un tel dénuement hivernal (les couches de vêtements notamment sont importantes). Le narrateur est l’un des soldats et c’est grâce à lui que nous avons accès aux différents dilemmes de la journée, lui qui raconte, pour nous, tout ce que les soldats ne se disent pas. Il évoque aussi certains événements qui ont précédé le récit de cette journée et ceux qui surviendront ensuite, auxquels nous n’assisterons pas. Le lecteur reçoit très peu d’informations, parce que le narrateur n’est pas en train de lui expliquer quelque chose. C’est au lecteur de comprendre le contexte général et de deviner.
Il fait le récit des rêves et des émotions devant la traque et la mise à mort, les contradictions des soldats qui accomplissent un travail pour ne pas être punis, il annonce les futurs traumatismes de ceux qui reviendront avec ces souvenirs, les stratégies mentales pour se tenir à distance de l’homme que l’on chasse et que l’on tuera, pour ne pas être trop ému ou bouleversé.
Colville, Janvier 1971, collection privée, M&M.

Il n’y a pas ici de morale. Nous avons affaire à des êtres humains sans héroïsme ou vilenie particulière, se débrouillant comme ils peuvent. C’est tout à fait terrible et bouleversant.

Parce que si vous voulez savoir ce qui moi me faisait du mal, et qui m’en fait jusqu’au jour de maintenant, c’était de voir ce genre de choses sur les habits des Juifs que nous allions tuer : une broderie, des boutons en couleur, ou dans les cheveux un ruban. Ces tendres attentions maternelles me transperçaient. Ensuite je les oubliais, mais sur le moment elles me transperçaient et je souffrais pour les mères qui s’étaient donné ce mal, un jour. Et ensuite à cause de cette souffrance qu’elles me donnaient, je les haïssais aussi. Et vraiment je les haïssais autant que je souffrais pour elles.
Et si vous voulez savoir encore, ma haine était sans fin lorsqu’elles n’étaient pas là pour serrer contre elles leurs joies sur terre pendant que moi je les tuais. Un jour, elles leur avaient brodé ou mis un ruban dans les cheveux, mais où étaient-elles lorsque je les tuais.

L’avis de Clara et de Jérôme.

lundi 15 mai 2017

Pourquoi est-ce que je raconte l’histoire de mes masques ?

Albert Sánchez Piñol, Victus, traduit de l’espagnol par Marianne Million, parution originale 2012.

Énorme roman de guerre et de poliorcétique.

Le narrateur, Martí Zuviría, est un barcelonais qui nous raconte comment il est devenu, presque par inadvertance, le dernier élève de l’immense Vauban, puis ingénieur militaire, embarqué dans la guerre de Succession d’Espagne, dans un camp, puis dans l’autre, et enfin défenseur de Barcelone, ville assiégée qui finit par succomber. Tout cela en 700 pages.

Bien sûr, que c’était un Dix Points. Davantage que regarder, c’était comme s’il écoutait : les objets, les insectes, l’entourage dans son ensemble et même l’air transparent lui parlaient, heureux de s’ouvrir à lui dans une confession volontaire. Puis il fit un geste : il leva une main, comme pour demander à un orchestre de se taire.

J’ai beaucoup aimé cette lecture qui m’a embarquée très facilement. Le narrateur raconte tout cela comme un roman d’aventure, ou un roman picaresque, facétieux et grotesque. Il est pourtant question du noble art de la défense et de l’attaque des villes, noble art conçu comme une science efficace et rigoureuse. Vauban y apparaît véritablement comme un grand homme, un génie imprévisible (et je dois dire que les explications techniques sont extrêmement bien faites, on comprend tout aux tranchées et aux bastions). Pourtant, c’est à la guerre que se trouve confronté Zuviría, la vraie guerre, avec ses hommes pendus aux arbres et ses bombardements aveugles – la boucherie. Le XVIIIe siècle, c’est aussi ce moment où les armées de métier, avec leurs mercenaires qui n’appartiennent à aucun camp, mais qui sont payés pour un travail, font place à des armées populaires. Un ennemi est un rebelle, et un rebelle, civil ou militaire, doit être tué.
Dans le cloître de la cathédrale de Barcelone. M&M
C’est aussi un roman d’amour pour Barcelone et son petit peuple d’épiciers, et même pour ses bandits. En ce sens, Victus est un roman catalan ! Les grands noms de l’histoire en prennent pour leur grade, Louis XIV est appelé le Monstre, et les autres rois apparaissent tout aussi peu glorieux et sans souci de leur population. On lit également des descriptions extrêmement vives et précises du siège d’une ville, des attaques, des bombardements, des guerres dans toute leur violence aveugle et leur hasard incontrôlable.
Le narrateur raconte tout cela avec ton joyeux et entraînant, plein de vie, décidé à survivre à tout, sautant à pieds joints dans l'humour noir.

Un bémol : je n’ai pas bien compris l’intérêt de présenter le roman comme le récit rétrospectif d’un narrateur âgé et plein d’expérience, je n’ai pas du tout cru à ce recul qui n’apporte pas grand-chose à l’histoire.

Après avoir beaucoup aimé La Peau froide, roman fantastique qui m’avait fait très peur, on va continuer dans la découverte d’un auteur capable d’écrire dans des veines aussi différentes.

Il y avait en Vauban un paradoxe impossible. Parce que si j’ai parlé précédemment, avec dégoût, de ceux qui nient l’art de la guerre, il faut le comprendre en termes vaubaniens. Qu’est-ce que la guerre ? Tripes à l’air, pillage et destruction. Le paradoxe étant que, dans la conception de Bazoches, l’art de la guerre poussé à sa dernière extrémité annihilait la guerre. Une discipline dont la finalité tendait vers sa propre désintégration !

Bon pour le mois espagnol de Sharon.


vendredi 20 janvier 2017

Loué soit Allah pour le Chatterton, c’est vraiment un don des dieux.

Nathan Larson, Le Système nerveux, traduit de l’américain par Patricia Barbe-Girault, publication originale 2012, édité en France par Asphalte.

Lisez-le : on ne s’ennuie pas et on s’amuse bien.
Nous sommes dans un New York d’après la catastrophe : la plupart des infrastructures détruites, une pollution épaisse dans l’air, la ville tout à la fois déserte et en proie à diverses bandes plus ou moins mafieuses. Le héros, Dewey Decimal, est amnésique et suppose qu’il est un ancien militaire amélioré par divers implants. C’est aussi un noir malingre, obsédé par l’hygiène, bourré de troubles obsessifs compulsifs et très soucieux de ces costumes chics. Pour survivre ? Il a un système dans la tête.
Les romans de Larson ne constituent pas une véritable série, mais possèdent un héros et un univers récurrents. Ce volume suit donc Système D. Ici, Dewey enquête sur une histoire vieille de 20 ans, à savoir le meurtre d’une prostituée coréenne, dont est accusé un sénateur. Par ailleurs, il rencontre un homme qui pourrait bien connaître son passé. Et finalement, il ne passe pas tant de temps que cela dans sa chère bibliothèque municipale. Il faut dire qu’il échappe à un nombre hallucinant de tentatives de meurtres.
Ernest Pignon-Ernest, sérigraphie Jean Genet, à Brest.
C’est un plaisir de lecture. Le roman ne s’arrête jamais pour respirer. Ça dégomme et ça castagne sec, mais sans se prendre au sérieux. Les actions et retournements s’enchaînent, avec toujours de l’humour et un certain sens du décalage. Il est difficile de prendre tout cela au sérieux. L’affrontement avec un hélicoptère de combat est une réussite, ainsi que le récit de la plongée dans les eaux hyper contaminées de l’Hudson. Dewey se moque et se sert du racisme, ricane des religions, des politiques néoconservateurs, de la télé. Il est désireux de connaître son passé mais pas au point de tout accepter de la part d’un ennemi (on n’est pas dans le grand dur à la faiblesse intime), d’autant que son goût pour la dérision prend souvent le dessus.


Mais peux pas m’empêcher de penser : du sang sur de la laine, du sang sur de la laine, qu’est-ce que je vais me faire chier à nettoyer ; je me penche par-dessus le gosse en train de postillonner, ce couillon essaie de parler alors qu’il n’a plus qu’une moitié de visage, des bulles rouges à la place de la bouche, ouvre sa portière et je donne un bon coup à ce corps qui va bientôt retourner à la poussière, on fonce quand même à toute vitesse alors il tombe sans protester et disparaît aussitôt, sur ce l’hélico se remet à canarder, perfore le pare-brise avant sans réussir à la faire voler en éclats, vision surréaliste d’une passoire en polycarbonate…