La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 27 février 2025

Elle réclame des caresses comme si c’était un dû.

 

Daisuke Igarashi, Le Petit monde de Kabocha, parution originale 2007, traduit du japonais par Fédoua Lamodière, édité en France par Le Renard doré.

Lettrage : Tom spAde Bertrand (pas assez lisible à mon sens).

 

Un petit manga charmant ? Allez. Le narrateur, dessinateur de manga, s’est installé récemment à la campagne et il cultive son potager. Il a avec lui Kabocha, une adorable chatte qui a toujours connu l’appartement en ville et les croquettes. C’est le récit de la découverte de ce nouvel environnement.


En bon petit urbain, le maître s’inquiète pour sa chère Kabocha. Et si elle se perdait ? Et si elle se bat contre un renard ? ou un serpent ? Et si, et si… Mais Kabocha se révèle taillée pour cette vie, traquant les souris, les oiseaux, grimpant aux arbres, allant se prélasser chez les voisins… c’est la vraie vie de chat ! L’album rend particulièrement bien, je trouve, les relations entre la chatte et son maître, la première faisant tourner le second en bourrique, le second se laissant faire avec bonheur.

Je trouve aussi que les dessins de la chatte sont extrêmement réussis.



 

Un album validé par ma mère, ma sœur et moi ! (et Le Monde des livres aussi).


 

jeudi 1 juin 2023

Le temps file comme l’eau du torrent, on ne peut rien contre.

  

Vassili Peskov, Des nouvelles d’Agafia, ermite dans la taïga, traduit du russe par Yves Gauthier, parution originale 2007.

 

Souvenez-vous de la famille Lykov, qui a passé toute sa vie dans la taïga, en dehors du siècle, pour une histoire de persécution religieuse, et que des géologues découvrent par hasard en 1978. Dans le premier volume, Peskov nous racontait l’histoire de la famille, ainsi que la façon dont elle avait réussi à survivre dans la forêt, avec des récipients en écorce, creusant des pièges, cultivant des patates, filant son chanvre pour coudre les vêtements. Il racontait aussi la vie d’Agafia, la fille, née en 1945, dans la forêt, sa tentative pour vivre « dans le siècle » et son retour à la vie sauvage.


J’écoute Agafia et Savouchkine détailler les tâches de l’été et je repense à notre première rencontre : une sauvageonne barbouillée de suite qui parlait en gazouillant, pareille à un grand enfant. C’est maintenant un être mûr qui a de l’esprit à revendre et qui s’exprime avec un sourire piqué de tristesse. La moitié ou presque des mots qu’elle emploi était alors absente de son vocabulaire.


Les articles rassemblés ici racontent cette vie. Peskov ne se rend que rarement dans un endroit aussi reculé, dépendant des hélicoptères pour faire le trajet, ne restant sur place qu’une heure ou qu’une demi-journée. Cette étrange vie d’Agafia dans un lieu tellement hostile où il est presque impossible de vivre seul – ne faut-il pas couper le bois, réparer l’habitation, disposer le piège à poisson, cultiver le potager, rentrer les patates – où chaque élément nécessaire à la vie se paie d’une charge de travail supplémentaire – oui, des poules pour avoir des œufs, mais il faut chauffer le poulailler – oui, des chèvres pour leur lait, mais il faut chauffer l’étable et rentrer les foins, etc. – où l’on dépend étroitement des ravitaillements imprévisibles, pour le sel notamment, et l’huile – mais où la cohabitation est presque impossible dans des conditions aussi dures.

Jan Mandyn, Tentation de Saint Antoine, 16e siècle Valenciennes BA dépôt à Cassel 
Le risque de la solitude.


Parole, on se croirait dans un temple. Les bouleaux se dressent muettement, sans frémir d’une seule brindille, irradiant la lumière blanche de leur écorce, parsemés de sapins et de cèdres qui se détachent sobrement de l’ensemble avec leurs sombres parures. L’antique pureté d’une terre vierge d’hommes.

(il écrit cela précisément à quelques mètres d’un homme)


Drôle d’existence.

Ici échouent ceux qui ne s’adaptent pas au nouveau monde issu de la fin de l’URSS et qui cherchent un coin à l’écart de la société, ici passent dans le ciel les satellites et les fusées, ici rôdent les ours. La fin de l’URSS, c’est aussi moins d’hélicoptères et des conflits territoriaux dans l’administration de la forêt. Cette réalité contemporaine vient percuter celle de la forêt – on ne vit jamais totalement coupé des êtres humains.

 

Nous serions bien restés là, au bord de l’eau, mais, automne oblige, le froid se fait incisif et nous allongeons le pas vers l’isba, là-haut, où tremble à la fenêtre la flamme de la bougie…

Le lendemain, à l’heure dite, l’hélicoptère viendra me chercher.

 


jeudi 27 avril 2023

Faites de chemises cousues les unes aux autres, ces voiles devaient être magnifiques.


Andrés Reséndez, Un si étrange pays. Le Voyage extraordinaire de Cabeza de Vaca dans l’Amérique indienne, parution originale 2007, traduit de l’américain par Paulin Dardel, édité en France par Anacharsis.

 

Un livre d’histoire.

Au début du XVIe siècle, les Espagnols explorent les terres qu’ils viennent de découvrir, à partir des îles de Cuba et de ce qui deviendra la République dominicaine/Haïti. Plus à l’ouest, il semble y avoir un empire extrêmement riche, celui du Mexique. Une course s’engage entre les conquérants pour s’en emparer.

Et c’est ainsi que commence, en 1528, l’expédition de Narváez. Partie de Cuba, elle fait cap à l’Ouest (au lieu de suivre prudemment la ligne de la côte), sans connaître, pour son malheur, l’existence du Gulf Stream. Ils l’ignorent, mais les terres où ils accostent, très plates et marécageuses, habitées par de petits villages, sont celles de la Floride. L’expédition se sépare en deux. Ceux qui restent sur les navires pourront encore vivre longtemps. Sur les 300 hommes qui se lancent à terre, seuls 4 survivront. Ils réapparaîtront, 10 ans plus, mêlés aux indigènes, près de la côté Pacifique. Ils ont parcouru des centaines de kilomètres à pied et ce sont les premiers blancs à avoir pris pied sur le rivage du Mississippi et du Texas.

C’est une histoire tout à fait passionnante. L’auteur nous explique bien les enjeux de ces différentes expéditions, dont le but était de créer des colonies de peuplement. Y participent non seulement des soldats et des marins, mais des hommes et des femmes en quête de terres nouvelles, d’opportunités, d’ascensions sociales : notaires, commerçants, artisans, aristocrates au service de la couronne, etc. Le voyage est dangereux et, partis d’Espagne, beaucoup préfèrent s’arrêter à Cuba, qui leur semble suffisamment convenir à leurs ambitions.

Il y a également cette longue catastrophe. L’expédition s’étiole progressivement au fil des désastres : la marche dans les marais, la faim, la maladie, les attaques indiennes, la construction de radeaux (un exploit au vu de leurs faibles moyens), les naufrages, l’anthropophagie pratiquée par les Espagnols (ce qui horrifie les indigènes), le désespoir. Cabeza de Vaca et 3 autres hommes, dont un esclave maure, survivent grâce aux villages indigènes. Ils sont nourris, ils sont mis en esclavage, ils participent à la vie de ces peuples, apprennent leurs langues, mais ils cherchent sans cesse à s’échapper. Au fil des années, en évitant l’hiver, ils marchent et se rapprochent du Mexique. Il y a aussi cette existence étonnante de guérisseurs, dans un monde où tous croient aux entités surnaturelles.

Nos quatre espagnols ont participé à la vie de ceux que l’on nomme déjà les Indiens. Ils savent qu’ils ont des langues et des usages, un savoir-faire complexe permettant la culture de plusieurs céréales et légumineuses, la survie dans un milieu difficile, utilisant pleinement les ressources locales. L’un d’entre eux en aura sa vision changée, mais il sera trop tard. Deux d’entre eux se couleront sans problème dans le rôle du colonisateur. Le quatrième ? Il cherchera à revenir à cette existence de liberté étrange et inconnue, mais en vain.

Homme sauvage, bois 16e siècle, Musée antiquités Rouen


Je note la description du port de Séville, à l’époque centre d’attraction de toute l’Europe et du Nord de l’Afrique, la nourriture apportée par les noix de pécan et les figues de barbarie et les bisons qui, à ce moment, vivaient jusqu’au Texas.

J’avais entendu parler de cette expédition, au travers de mes diverses lectures, notamment dans L’Exploration du monde, mais je suis très contente d’en savoir enfin plus. C’est l’époque de tous les possibles, où tout ce qui n’a aucune chance de se produire arrive, où les individus se frottent à des réalités qui les dépassent.

 

La dimension humaine de ces rencontres se perd trop souvent dans le creuset des grands récits de l’empire. Le scénario est prévisible : des conquistadors rendus fous par la soif de l’or affrontent des sauvages ou découvrent à l’improviste de petits paradis terrestres. Le résultat de ces rencontres ne fait jamais aucun doute. L’odyssée des survivants de l’expédition de Floride nous rappelle que les premiers contacts furent en réalité bien plus intéressants. Tous les voyages d’exploration ne se valaient pas, et les Natifs américains n’étaient pas tous identiques.

 

Pour en savoir plus, Wikipedia.

 


 

jeudi 12 janvier 2023

Mais peut-être n’est-elle que voyageuse géographe – géographe de terrain, s’entend.

 Françoise Lapeyre, Le Roman des voyageuses françaises (1800-1900), 2007.

 

Ah les baroudeurs, explorateurs, bourlingueurs du XIXe siècle ! Et les excentriques anglaises que l’on lit avec délices ! Oui, mais les Françaises ? Elles existent. Elles sont plusieurs dizaines à avoir voyagé et à l’avoir raconté dans des livres et des articles. Lapeyre nous en dresse un panorama.


Les voyageuses connaissent l’agréable frisson d’être à la fois de bonnes épouses qui suivent leur conjoint et des femmes transgressives qui enfreignent les lois de l’ordre domestique.


Épouses de fonctionnaire colonial prenant pleinement part aux dangers du voyage (choléra, attaque d’Indiens, paludisme, etc.), mais aussi aux activités du mari, notamment dans le cas de scientifiques (il faut bien quelqu’un pour relever, décrire, cataloguer, dessiner), au point de devenir membres de sociétés savantes et de l’Académie de géographie, pélerines en route pour Jérusalem, missionnaires et épouses de missionnaires perdues sur le continent africain, commerçantes, riches veuves se distrayant, etc. Leur profil socioéconomique est assez divers, tout comme les conditions de leur voyage et l’intérêt littéraire variable de leur récit. Mais elles ont quelques points communs : elles ont toutes dû affronter les kilomètres avec l’impossibilité de se laver, le campement en ayant ses règles et en étant environnée d’hommes, la promiscuité et elles sont presque toutes effacées des anthologies de récit de voyage (seuls 2-3 noms m’étaient connus).

Manet, Jeune femme à la pèlerine, 1881 Lyon BA

Les femmes sont comme les hommes et s’inscrivent dans leur temps. Elles font preuve de sexisme, de racisme, d’antisémitisme, comme les autres, se faisant très bien à l’esclavage s’il le faut. Et puis d’autres, pas du tout. En tant que femmes elles peuvent accéder à des zones interdites aux hommes, c’est notamment le cas des harems. La description des harems par les femmes est bien différente de celle des hommes, lieux d’enfermement et d’asservissement, et non plus d’érotisme torride.


En Asie centrale tout le monde se sert : les marchands d’esclaves entraînent les Circassiennes vers les harems turcs et les archéologues emportent avec eux les trésors des fouilles.


Il y a un chapitre sur le costume. La plupart d’entre elles ont porté le pantalon et le revolver, mais le nient farouchement une fois revenues – ce n’est pas convenable.

Une lecture informative plus que réellement palpitante, mais qui est très utile pour nettoyer quelques clichés. Lapeyre a une plume volontiers ironique. C’est une agréable lecture de train !

Et je note plusieurs photographes.

 

Elle aime relever le défi de ce voyage dont tout le monde a voulu la détourner. Ainsi, dans une pauvre station de garnison grillée de soleil, elle organise si bien son intérieur que rien ne manque du décor métropolitain, ni les divans, ni les miroirs, ni les petits cadres, ni le piano, ni les rideaux. En brousse pour plusieurs mois, elle maîtrisera totalement l’intendance, les douches quotidiennes de la famille, les soins à tous en cas de maladie, la nourriture de trente-neuf personnes plus celle des chevaux, des ânes, des chèvres et des moutons, des deux singes, du chien et des poules.

 

Des autrices.

 

Ce n'est pas une voyageuse, c'est une émigrée et elle n'a rien écrit. N'empêche que vous serez peut-être intéressés par ce document sur Marie Suize, savoyarde exilée en Californie pour chercher de l'or (partie 1 et partie 2).





 

mardi 29 novembre 2022

On est tous une gang d’enfants blessés d’une façon ou d’une autre qui jouent à être adultes.


Virginia Pésémapéo Bordeleau, Ourse bleue, 2007.

 

La narratrice, Victoria, voyage avec son compagnon dans la région de baie James au Québec. Elle remonte les souvenirs de l’enfance et de la famille maternelle, chez les Cris, rencontrant des cousins et se remémorant. Très vite elle souhaite apporter la paix à l’esprit d’un grand-oncle parti chassé il y a longtemps et donc le corps n’a jamais été retrouvé. Mais si les premiers souvenirs familiaux sont ceux de la petite enfance, de la douceur et des jeux, très vite il est question d’une famille fracassée par l’alcool et le désespoir, à l’identité détruite et peinant à se rassembler.


Si j’obtiens des bénédictions, qu’elles s’étendent sur ma famille présente, mais aussi sur mes ancêtres et les générations futures !


Ce roman nous offre une fenêtre sur le monde chamanique des Cris.

Je me perds un peu dans les frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines, mais ce n’est pas très grave. Est-ce que toutes les familles ne sont pas des endroits où l’on se perd quand on y est extérieur ?

Je suis frappée à sa relecture par son double balancier, entre espoir et désespoir (oui, certains parleraient de « résilience »). L’évocation des déchirements et de la famille des familles autochtones est terrible. Parallèlement, l’amour et l’amitié, les photos des moments heureux, les souvenirs réconfortants, le lien profond avec la nature, tout comme la culture et le sens de l’humour, sont là pour aider Victoria à tenir debout et à avancer.

Il y a des pages très tristes, qui donnent envie de pleurer, et puis vient l’apaisement et même un peu de sourire.

Un joli petit livre, très touchant.

 

Nous parlons longuement des ramifications familiales. Les nombreuses progénitures des Nédéniyumin devenus Domind, dont les filles suivaient leurs époux vers d’autres communautés : Némaska, Waswanipi, Mistissini… Le temps distançait alors des liens maintenus vivants par voie orale ou par l’écriture syllabique.

 

Lire au QuébecUne autrice.

 

Mon premier billet.


jeudi 22 septembre 2022

Des gens effacés de l’histoire comme des personnages d’un conte.

 Kevin O’Neill et Alan Moore, La Ligue des gentlemen extraordinaires.

 

Volume 1, traduction par Geneviève Coulomb, parution originale 1999.

En 1898, les services secrets britanniques constituent un groupe de choc dirigé par Melle Murray, une dame très victorienne qui connaît le Mal de près, et composé d’Allan Quatermain, du capitaine Nemo, de l’Homme invisible, du docteur Jekyll et d’Edward Hyde. L’objectif est de lutter contre un dangereux criminel chinois qui souhaite détruire Londres. Dans ce premier album, on découvre toute la richesse de l’univers de La Ligue et on croise des stars de la culture britannique (les frères Holmes, un gros monsieur Bond…). Ce plaisir de la découverte est très réjouissant et, j’ose le mot, jubilatoire. Les dessins campent un univers très steampunk (mention spéciale au sous-marin de Nemo et au combat entre machine aérienne et dragons chinois).

Comme tout bon comics, le récit principal est accompagné d’affiches, de publicités et de jeux. Il y a aussi un récit en prose tendance orientaliste très mauvais consacré à une aventure de Quatermain (je ne l’ai pas lu).

Il y a eu un premier billet enthousiaste.

 

Volume 2, traduction par Geneviève Coulomb, parution originale 2002.

Quelques mois plus tard, le groupe Murray est à nouveau réuni, cette fois pour lutter contre une invasion d’extraterrestres. Toute coïncidence avec l’univers de H. G. Wells ne sera pas fortuite. L’album fait toute sa place à Edward Hyde, créature répugnante, brutale et noble, qui danse une polka endiablée avec les envahisseurs et qui donne son nom à un célèbre parc londonien. Là encore, les dessins sont spectaculaires. Cet album est également très réussi !

En plus des illustrations, l’album comporte un long récit qui n’autre qu’un document des services secrets anglais. Toute la planète y est examinée à la recherche des lieux où apparaissent les fous, les fées, les royaumes surnaturels, les monstres… Est convoquée une multitude de références littéraires, populaires, légendaires extrêmement variées et inattendues. Même si je l’ai parcouru dans les grandes lignes, j’ai quand même compris que la Ligue avait connu de précédentes incarnations à l’époque de Gulliver et du magicien Prospero par exemple. Il est également question des aventures survenues au couple Murray / Quatermain dans les premières années du XXe siècle (et qui ne sont pas illustrées dans les albums) et d’une mare en Ouganda qui donne l’immortalité. Et puis un certain Orlando fait son apparition.

Il y a eu un premier billet enthousiaste.


Le Dossier noir, traduction de l’anglais par Makma et M. Auverdin, parution originale 2007.

À Londres, en 1958, dans une ambiance très « Troisième homme », Mina Murray et Alain Quatermain Junior, toujours jeunes, qui ne travaillent plus pour les services secrets anglais et semblent à leur compte, dérobent un mystérieux dossier noir. Le lecteur attentif se rendra compte que nous sommes quelques années après la dictature d’un certain Big Brother. Nos héros doivent affronter notamment un certain Jimmy Bond, espion amateur de vodka martini et dragueur lourdingue… La page Wikipedia m’apprend que Moore et O’Neill ont dû s’accommoder de la réglementation sur le copyright pour les héros les plus récents, ce qui explique ce léger changement de prénom.

Mais s’intercale dans le récit le contenu de ce dossier noir ! Un dossier top secret qui retrace tous les avatars de la Ligue depuis sa constitution par Elizabeth I, dite Gloriana, la reine des fées. Saviez-vous que don Quichotte en avait fait partie ? Et Gulliver ? Sont insérés dans ce dossier toutes sortes de documents : cartes postales, récit libertin du XVIIIe siècle, pièce perdue de Shakespeare, rapport des services secret, un récit mêlant l’inimitable Jeeves et un certain Cool Lulu… tout cela est très inventif.

L’album s’achève tout simplement avec des pages en 3D ! (lunettes fournies)

J’ai bien aimé bien la variété du graphisme. On sent que nos deux auteurs se sont bien amusés. Où l’on découvre qu’Orlando est bien immortel et de sexe changeant, comme Woolf l’a inventé, mais qu’il/elle est enfant de Tiresias et que c’est un.e terrible vantard.e. Et le duc Prospero a bizarrement le visage d’Allan Moore.

C’est un album très sensuel et plein de malice.

 

Volume 3 : Century, traduit de l’anglais par Anne Capuron, publication originale 2009-2012.

L’album est plus sombre. L’action se déroule respectivement en 1910, 1969 et 2009 et cette fois les morceaux épars de la Ligue doivent empêcher la venue de l’Antéchrist et de l’Apocalypse.

Je n’ai pas vraiment apprécié celui-ci, car il est vraiment sombre. Le début du siècle est marqué par un homme qui tue les prostituées (et qui reprend la complainte de Mackie). Je retrouve dans l’évocation des quartiers populaires le souvenir des gravures de Hogarth comme dans le 1er volume. C’est le XXe siècle des guerres mondiales, mais les femmes y sont particulièrement malmenées par les hommes.  Les utopies des années 70 ont échoué et le Londres contemporain est sinistre et en proie à la misère. Le personnage de Norton m’a fait penser au Jérusalem de Moore qui mêle les époques d’un même lieu.

Il y a quand même de sacrées trouvailles, qui renouvellent agréablement mes vieilles références. D’abord le réinvestissement du personnage d’Orlando me semble une réussite. L’utilisation des grands concerts psychédéliques des années 70 dans un univers surnaturel également (et on a quelques noms en tête). Il y a une satire très réussie de l’univers de Harry Potter, j’ai vraiment aimé. Et puis après on ne verra plus Mary Poppins de la même façon.

La partie BD est suivie d’un récit en prose qui nous en apprend beaucoup sur la façon dont la Lune est peuplée.

 

Bilan. Je m’arrête là, je ne lirai pas les autres albums de la série. Je ne suis pas forcément à l’aise dans la culture comics, d’autant que sans Wikipedia pas mal de références (en gros, celles postérieures aux années 50) me passeraient au-dessus de la tête (#VieilleDame). Mais je suis ravie de ma découverte. Les deux premiers albums me semblent indispensables à toute bonne culture littéraire – j’ai déjà eu le temps de les relire. Cette inventivité, cet humour, ce retournement des personnages sont totalement bienvenus d'autant que le graphisme est très inventif (il y a des exemples dans les deux premiers billets). À lire !

P. S. Ces albums participent au mois Sous les pavés les pages d'Ingannmic et d'Athalie car ils nous font visiter la ville de Londres d'une façon originale.



jeudi 30 juin 2022

Nous vivons au fond d’une cuvette : le jour s’écoule, le soir se pose.

 Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, traduit de l’islandais par Éric Boury, publication originale 2007, édité en France par Gallimard.

 

C’est l’histoire d’un homme qui se plonge dans un poème au point d’oublier sa vareuse et de mourir de froid (à lire en pleine canicule).


Il est sain pour un être humain de se tenir, seul, au creux de la nuit, il s’unit alors au silence et ressent comme une connivence pourtant susceptible de se changer instantanément en une douloureuse solitude.


Pas tout à fait. Le personnage principal est en réalité le gamin. Il n’est jamais nommé. Il est jeune, mais pas tant que ça. On est en Islande, au début du siècle, parmi les pêcheurs de morue. Il fait froid, très froid. Et si on oublie sa vareuse, on meurt. C’est l’histoire du gamin, de son amitié pour Bárđur, de son chagrin après sa mort, de son apprentissage de la vie – la vie, c’est oublier les morts et continuer tout seul.


Eh bien, annonce Helga.

Eh bien est, à n’en pas douter, le plus important des mots de l’islandais, il a le pouvoir de créer instantanément un lien entre deux personnes inconnues.


La première partie se tient parmi le groupe de pêcheurs, des hommes à longue barbe, virils et taiseux, qui tiennent les livres pour quantité négligeable. La seconde est au Village. Il y a davantage de femmes et des hommes qui boivent de la bière ou du café pour attendre et oublier. Tout cela compose toute une société.

La langue est magnifique, portée par la musique lointaine du Paradis perdu de Milton qu’affectionnait Bárđur. Nous sommes dans un monde hors du temps, le Village n’est pas nommé, on est au bout du monde et tout semble si irréel.

La vie n’a aucun sens. On y apprend bien assez tôt les déceptions et les désillusions, la perte et l’oubli, mais on continue à avancer, à la recherche d’une lumière réconfortante. Chacun porte sa solitude, ses angoisses, ses peurs, sans parvenir à les exprimer. Ils sont bien seuls ces personnages de roman.

 

Edelfelt, Le Convoi d'un enfant, Finlande, 1879, Helsinki Ateneum
C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire.

 

C’est encore une relecture. Le premier billet contient une belle citation sur le café et le sucre candi ! Mais cette fois mon ambition est de lire la trilogie complète - j'ai acheté le deuxième volume.

Il y a beaucoup de billets sur plein de blogs. Celui de Miriam est un des plus récents.


L'auteur sur le blog :


mardi 15 mars 2022

Tout nom cache une histoire.

 Daša Drndić, Sonnenschein, traduit du croate par Gojko Lukić, parution originale 2007, édité en France par Gallimard.

 

« Un roman documentaire » d’après le sous-titre.

Nous sommes à Gorizia avec une vieille femme, Haya, qui attend. Autour d’elle, des centaines, des milliers de papiers, d’articles, de photos, de tableaux, de listes qui racontent une histoire, la sienne, celle de sa famille, de sa ville, de ses territoires à la fois slovènes et italiens et de la Seconde guerre mondiale.

C’est un roman par fragments. Au début, on s’y perd un peu, parce que l’histoire ne nous est pas racontée d’un trait bien droit. On nous parle aussi de la famille d’à côté. Et puis il y a beaucoup de personnages entre lesquels on s’emmêle un peu. On ne sait pas lesquels sont importants. Peu à peu des noms bien réels font irruption parmi les noms de fiction, un peu comme l’histoire flanque une grande baffe aux petites histoires.


Elle a été et est toujours légère, en quelque sorte, elle se sent affranchie de la lourde charge d’une langue maternelle, d’une histoire nationale, d’un pays natal, d’une patrie, des mythes que bien des gens autour d’elle portent à leur cou comme un sac de pierres brûlantes.


Donc plongeons dans l’histoire de la famille Tedeschi, un nom très allemand pour les Italiens, un nom très juif pour les Allemands. Des juifs convertis au catholicisme qui vivent à Gorizia. Un territoire rattaché à l’Italie après la Première guerre, on fuit les bombardements, on fuit les descentes antisémites, on s’installe en Albanie, territoire conquis par l’Italie de Mussolini, puis on s’enfuit… Haya est jeune et jolie, elle flirte avec un bel officier allemand. Elle est amoureuse, elle ne veut rien voir et elle a un enfant. Et puis il y a l’histoire, la liste de 9 000 juifs italiens déportés qui interrompt brutalement le cours de la narration – elle est là, la baffe – , les portraits des officiers SS nommés dans la région adriatique, les témoignages recueillis après-guerre, les récits insoutenables.

Ensuite on plonge dans un autre volet, celui de la fabrique du nouvel homme aryen, des enfants conçus pour la pureté de la race, volés, adoptés, dotés d’une nouvelle identité, avec la lente, très lente ouverture des archives et la mauvaise volonté évidente de tous les régimes à vouloir s’attaquer au dossier. Il est plus simple d’attendre que les responsables nazis meurent de leur belle mort. Sauf que la culpabilité suinte irrésistiblement de génération en génération. Les enfants et petits-enfants découvrent de vieilles photos oubliées et s’interrogent et cessent de dormir. Avec tout cela, nous sommes dans un roman et à la fin, il y a une promesse d’apaisement et de lumière pour Haya.


Qu’il y ait si peu de hasards et tant de ressentiments refoulés n’est pas fortuit. Les gens se lavent, se soignent comme ils le peuvent, trouvent des fissures dans lesquelles ils se glissent, en silence, sur la pointe des pieds, pour éviter de se rencontrer eux-mêmes. 


Pieter II Brueghel, Le Massacre des innocents (détail) Musées royaux Bruxelles
Il y a le silence, les questions que l’on ne préfère pas poser, pour pouvoir dire ensuite « je ne savais pas », l’aveuglement volontaire, l’enfouissement et puis les affres, ensuite. Les affres ou la dénégation, ne parlons pas de la culpabilité. La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945, non plus qu’avec les procès vides, avec les accusés acquittés. Son récit mortifère continue, inexorablement, à ronger les consciences. C’est ce que raconte le livre.

C’est le récit d’une prise de conscience personnelle et peut-être collective, de l’espoir de réunir ou du moins de rapprocher des fils brisés, de comment les événements ont été enfouis et de comment Haya s’efforce de les redécouvrir.


Et Sonnenschein ? Le mot allemand n’est jamais traduit, mais on le croise à plusieurs reprises dans le texte. Enfin, c’est ce que j’ai cru. Le livre mentionne en réalité Sonnenstein, le camp d’extermination nazi, voué à l’assassinat de milliers de personnes handicapées entre 1941 et 1942. Quelques lettres séparent ce lieu horrible de la luminosité du soleil.


Mes souvenirs ne sont pas une illusion. Mes souvenirs ne sont pas du passé. Mes souvenirs sont mon présent.

 

Cet entremêlement entre l'histoire et la fiction est remarquable. La fiction constitue comme un fil, un fil ténu porteur d'espoir, qui nous permet de prendre connaissance de l'insoutenable réalité.



Encore une lecture commune avec Ingannmic. L’avis de Passage à l’Est et celui de Dominique.

Une autriceNouvelle participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs, organisé par Et si on bouquinait.

Pour ce mois, j'ai également lu :

Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (République tchèque)

Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux (Russie)

Théodora Dimova, Les Dévastés (Bulgarie)



mardi 27 octobre 2020

Les cheshires, les wensleydales et les bishops malodorants ?

Giles Milton, Le Nez d’Edward Trencom. Les Aventures héroïques et byzantines d’un fromager londonien, traduit de l’anglais par Florence Hertz, parution originale 2007, édité en France par Buchet Chastel.

Au début du roman (de nos jours), Edward Trencom, fromagier londonien, se trouve dans son lit après une dangereuse aventure survenue au Mont Athos. Et ensuite, ça démarre en 1666.


Des générations de Trencom s’étaient amusées à imaginer ce qui se passait dans l’univers nocturne des fromages. Les tommes faisaient-elles des avances aux picodons ? Les gaperons séduisaient-ils les sveltes bûchettes ? Quelles que soient les intrigues nouées pendant les heures de fermeture, et que personne ne percerait jamais à jour, ils répandaient un fumet matinal très distinctif et un peu libertin, parfum délicieux mais trop musqué que l’on trouve parfois emprisonné sous les draps des amoureux.


Voilà un charmant roman. Le premier fil est celui d’Edward Trencom, fromager, roi des fromagers, artiste au long nez incomparable, héritier d’une famille de fromagers, anglais jusqu’au bout des narines, à qui il arrive des aventures un peu bizarres, toutes en rapport avec la Grèce. Le second fil est celui de tous les Trencom, qui sont tous morts tragiquement et qui ont tous eu un rapport avec la Grèce. Il y a des Turcs, le Mont Athos, Lord Byron, les colonels et d’autres.

C’est invraisemblable ? Oui, totalement. Un roman plein d’humour, qui ne se prend pas au sérieux, avec des messages codés, et des tours grotesques. J’ai particulièrement apprécié toutes les moqueries sur le caractère anglais (ah l’auberge avec les draps à fleurs !).

C’est surtout un roman… odorant. Plein de fromages, de tous les fromages du monde, au nom inconnu. Leur parfum et leur goût sont chantés sur tous les tons, dans un bel hommage, plein de mots et de saveurs. Cela donne envie de faire la tournée des fromagers de France et du monde et de goûter le machin, là, dont on ne connaît pas le nom.

Un livre à offrir à votre fromager si vous voulez le séduire.

 

Rien à voir avec le fromage... mais on a toujours besoin d'une bonne écrémeuse pour séparer le lait de la crème (affiche au Musée de Normandie, Caen).

Edward se dépêcha de débarrasser la table et retourna se pencher sur la mousseline du stilton. Il acheva de la détacher, la laissa doucement tomber par terre, puis il recula pour admirer encore cette peau extraordinaire. Ensuite il approcha le nez d’une fissure à peine ouverte, prit son couteau et l’introduisit délicatement dans la fente. Après un temps d’arrêt, il le plongea profondément jusqu’au cœur. Il y eut une explosion de parfums qui lui donna le tournis. L’odeur évoquait l’humidité des églises et des cryptes secrètes, le champignon, le bois ciré.


L’avis extrêmement enthousiaste de Lili Galipette.

 

 

jeudi 16 avril 2020

La saveur très sucrée en dominait une autre, plus douceâtre.

Nancy Peña, Le Chat du Kimono, Tea Party et It is not a piece of cake, 2007, La boîte à bulles.

Besoin de se faire plaisir : j’ai relu cette superbe histoire de Nancy Peña ! Si vous ne connaissez pas, je vous engage à vous précipiter dessus (mais pas avant plusieurs semaines, on a compris).
Tout d’abord, un kimono avec des motifs de chats tissé pour une belle japonaise. À la suite d’une histoire d’amour tragique, l’un des chats s’échappe du vêtement.
Quelques pages plus tard, voici le kimono à Londres sur le dos d’une jeune femme. Le chat, lui, cherche son kimono. Il croisera une petite Alice qui mange des biscuits magiques, Holmes qui voit des fantômes, Watson, un joueur de poker, un marin… Dans les volumes suivants, nous suivons un pari culinaire, à la recherche du meilleur thé et un autre en quête d’une mystérieuse recette de shortbreads. Voyage au pays lointain du thé, mais aussi dans un château écossais perdu dans la lande. Et voyage dans l’inconscient du héros Victor Neville – il est conseiller culinaire. Toujours en étant guidé par le chat échappé du kimono, un farceur et un malin.
On retrouve le goût pour l’Orient de l’empire britannique : thé, opium, kimono, épices exotiques… et des intérêts sordides, d’argent et de classe sociale. Il y a un petit côté série policière anglaise.
Au-delà des multiples clins d’œil à la culture victorienne, cette série vaut par ses superbes dessins. Si le kimono s’anime, les personnages sont également très bien rendus. Nous alternons grandes planches et détails, vues réalistes et visions oniriques. Trois couleurs : blanc, rouge, noir. 
C’est un très grand plaisir de relecture. Ces albums donnent envie de rêver à des voyages et de se boire une bonne tasse de thé.



Mes premiers billets qui détaillent chacun des volumes :


vendredi 20 mars 2020

Je me dis que la meilleure ligne de conduite serait l’improvisation.

Jasper Fforde, Les Aventures de Thursday Next, tome 5, Le Début de la fin, traduit de l’anglais par Jean-François Merle, parution originale 2007, édité en France chez 10/18.

Retrouvons notre héroïne britannique et le monde de la fiction. 14 ans ont passé depuis Sauvez Hamlet ! Thursday pose des moquettes (officiellement) et Friday, son fils aîné, est un ado mollasson. La détective continue toutefois à s’occuper des affaires du Monde des livres (on ne se rend pas bien compte à quel point il se passe des trucs dans les romans). Voilà que Sherlock Holmes a été assassiné (pour de bon), que Thursday doit s’occuper de ses stagiaires clones et que l’on est décidé à créer des romans interactifs. Ah, et la fin des temps doit arriver, aussi.
Bien sûr, c’est toujours un plaisir de se plonger dans cet univers, même si j’ai trouvé que certains ressorts de l’intrigue étaient un peu inutilement compliqués. Il y a quand même de nombreux points forts : un trafic de fromages fortement puants, une armée de féroces Mrs Danver (souvenez-vous ! la gouvernante de Rebecca), une excursion très angoissante et pittoresque dans l’univers de la poésie, le gros problème de l’Excédent de Bêtise, etc. J’aime beaucoup l’évocation de la machinerie (entre artisanat, entreprise de travaux publics et décors de théâtre) au service de la création de romans. Il en faut de la paperasse et de l’huile de coude pour que le lecteur puisse se plonger dans la vie de ses personnages préférés. 
Vous découvrirez d’où vient réellement le piano dans Emma.
Bref, toujours une excellente série !

Je m’approchai des étagères et lui fis signe de me suivre. Quand je fus à un mètre des livres, je sentis leur influence irradier comme un radiateur. Mais ce n’était pas de la chaleur que je ressentais, plutôt l’excitation d’une bonne intrigue bien menée : un pot-pourri de récits enchevêtrés, flottant autour des livres comme la brume matinale sur un lac. Je pouvais vraiment percevoir les émotions, entendre des bribes de conversation et distinguer les images se libérant un court instant de la gravité qui les retenait à l’histoire.

Quand il ne militait pas pour la dépénalisation des abus grammaticaux de classe C, comme de débuter une phrase par « Et », il inventait des procédés narratifs nouveaux et intéressants. C’est lui qui avait été à l’origine de l’astuce révolutionnaire présente dans Le Meurtre de Roger Ackroyd ainsi que du mécanisme des Exercices de style de Raymond Queneau. Bien sûr, tous n’avaient pas trouvé preneur, comme la bataille entre un U-Boot et le Nautilus dans L’Île mystérieuse, une recette originale pour distiller les guillemets à partir de souris bouillies, une méthode pour repérer les grammasites grâce à une marina de de rosée, et toute une série d’expressions burlesques qu’il était le seul à utiliser.
 
Trafic de fromages.
Toute l'histoire :

lundi 20 janvier 2020

Construire un océan. Instructions de montage.

Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, traduit du polonais par Grażyna Erhard, parution originale 2007, édité en France par Noir sur blanc.

Un roman ? La narratrice nous annonce qu’elle fait partie de ces voyageurs, de ces gens qui s’installent à un endroit puis à un autre, qui repartent et ne se fixent jamais. Alors s’enchaînent des fragments consacrés à ces pérégrins : statistiques, sociologie d’aéroport, histoire, nouvelles vraies ou fausses… Pourtant un point fixe, comme une obsession, le corps humain. Les collections anatomiques, conservées dans des bocaux ou plastifiées, comme un autre réseau de transport, intérieur celui-là.
Des cartes de tous lieux et de toutes époques sont incluses.

La nuit, l’enfer se lève au-dessus du monde. La première chose qu’il fait, c’est déformer l’espace ; il rend tout plus étroit, plus massif, inamovible. Les détails s’estompent, les objets perdent leurs visages, deviennent excessifs, flous.

On retrouve comme dans Les Livres de Jakob ce goût pour le fragment, pour la parole éclatée, pour les pistes qui se perdent ou se suivent en pointillés. Les corps humains sont eux aussi en fragments, dans les musées, étiquetés plus ou moins soigneusement.
Nous croisons un lecteur de Cioran, un homme à la peau noire empaillé dans les collections anatomiques, une touriste qui disparaît dans une île grecque, une leçon d’anatomie dans la Hollande du XVIIe siècle, la mort d’un spécialiste de la Grèce antique, Frederik Ruysch (il y a des personnages historiques), le tendon d’Achille, un homme qui visite tous les lieux portant le nom de son épouse morte, des hôtels et des aéroports, les obsèques de Chopin, des Polonais au nom imprononçable. Et on prend l’avion.
Un charme étrange se dégage de ce livre. Encore une fois, j’ai toujours du mal à me faire une idée de cette écrivaine, décidément bien intrigante. Je vais donc continuer à la lire !

Rois Mages en bois, Allemagne avant 1489, NY Cloisters.
J’avais beau traquer la vie, elle m’échappait toujours. Je ne tombais que sur ses traces, les pauvres restes de ses mues. Quand je cherchais à la repérer, elle était déjà ailleurs. Je ne trouvais d’elle que des marques, telles ces inscriptions gravées sur les arbres des parcs : « Je suis passé par là. » Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elles y apparaissaient, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble.

Je pense aussi que le monde se trouve à l’intérieur de nous-mêmes, niché dans les circonvolutions du cerveau, dans l’épiphyse, plus exactement. Il est cette petite boule coincée dans la gorge. À vrai dire, il suffirait de toussoter et de le recracher.

Une autrice.
Tokarczuk sur le blog : 

L’avis de Keisha.