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jeudi 2 juillet 2026

Ici, on ne vous sert pas la soupe insipide de la mondialisation, mais la succulente pluralité d’un empire.

 Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, parution originale 2009, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, édité par Gallimard/Folio.


2008, Rumiz se lance dans un grand voyage, décidant de suivre la frontière de l’Europe, du Nord au Sud. C’est un peu plus d’un mois de voyage, presque totalement en train et en bus, en compagnie de Monika Bulaj, photographe et traductrice.
En réalité, il ne s’agit pas de l’Europe, qui n’a pas de frontière, mais de l’Union européenne (frontière de 2007). Une limite administrative qu’il suit tantôt d’un côté, tantôt de l’autre (et donc tantôt en Russie, tantôt en UE) (ce qui perturbe un peu les repères de la lectrice), de Rovaniemi et Mourmansk à Odessa et au Bosphore.

Je regarde la carte et je me rends compte que si je renverse la Scandinavie en direction de la Méditerranée en prenant le Danemark comme pivot, j’arrive plus bas que la Tunisie. Je suis très, très loin je ne parviens pas à imaginer combien de temps il me faudra. Cette direction nord-sud est déconcertante. L’Europe est en effet un continent vertical.
D’autant plus loin, qu’à certains endroits, les transports sont uniquement est-ouest.

Je commence par mes agacements. D’abord la confusion Europe et UE, même si c’est sans réelle importance (encore que… ).
L’autre chose est un choix, semi-conscient, de surtout s’intéresser au passé sous un angle nostalgique et de chanter les charmes d’un monde en voie de disparition. Je comprends l’idée de raconter tout ce qui s’efface, sous les coups de la modernisation, de l’individualisme, des mafias et du capitalisme, mais à deux reprises, l’auteur regrette de n’avoir personne à qui parler parce que seuls des jeunes se trouvent présents, et je crois que c’est une petite limite. Disons que le récit est subjectif, avec ses points forts et ses faiblesses : on a affaire à un homme de 60 ans qui a plus de facilité à échanger avec certains qu’avec d’autres. Soit.
Enfin, comme souvent dans les récits de voyage, apprécier ce que l’on rencontre induit une comparaison au désavantage systématique de l’Occident (froid, bureaucratique, monotone, etc.). C’est lassant. Je crois pas qu’il soit pertinent de comparer les beautés des femmes des différents pays.
Bref.

Ceci étant dit, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’abord pour le projet, puis pour ses rencontres.
Le projet est celui d’un décentrement. Foin d’une UE centrée sur le Rhin ou les Alpes ou la Méditerranée, on part à l’est. L’idée est aussi de prendre conscience des distances phénoménales nord-sud alors même que notre esprit et les lignes de chemin de fer envisagent seulement des trajets est-ouest. Il est tout à fait sidérant de réaliser les distances énormes qui se trouvent « au nord », c’est-à-dire au nord de l’Allemagne. En réalité le milieu ne se trouve pas du tout où l’on pense.
Bien sûr, j’ai pensé à la remontée du Danube à vélo par Emmanuel Ruben, remontée « dans l’autre sens » qui, là encore, inverse la notion de centre et de périphérie. C’est ce qui me paraît le plus stimulant.

À cette époque-là [1874], déjà, on savait que la Mitteleuropa, l’Europe centrale, ne se trouvait pas en réalité dans les cafés viennois, mais bien plus à l’est, et même à l’est de Budapest et de Varsovie.

J’ai particulièrement apprécié tout le début, consacré à la Finlande et à Mourmansk. C’est ensuite le récit d’une longue descente, des trains et des bus dans les forêts et les plaines, mais les noms de lieu connus arrivent en effet assez tardivement. Une journée aux îles Solovski, entre monastère et goulag, une rencontre avec l’écrivain polonais Mariusz Wilk, que je ne connais pas, mais dont la bibliographie m’intéresse, l’omniprésence du Kalevala, d’anciennes synagogues, la liturgie orthodoxes (occasion de dégommer les catholiques), des cimetières juifs enfouis sous la végétation, l’art des files d’attente en Russie.
Il y a une étrange incursion à Kaliningrad, et une autre en Biélorussie.

Avant de partir, je lui ai téléphoné d’Italie pour lui demander, entre autres, si là-haut il y avait déjà beaucoup de moustiques. Et lui d’une voix fiévreuse, extrêmement timide, m’avait répondu : « Ici, il neige. »
À Mourmansk au mois de juin.

Une grande partie du récit se déroule en Russie, ou en UE, mais sur l’ancien territoire soviétique. On y croise des braves gens qui regrettent l’ancien temps du communisme (je note l’impossibilité pour Rumiz de rencontrer des Estoniens, mutiques certes, mais dont il ne donne pas une image très sympathique), des douaniers, des popes… En 2008, la Russie est à la fois un monstre froid, celui de Moscou et de Poutine, et les non-Russes que rencontre Rumiz disent très bien la menace qu’elle constitue pour l’UE (là-bas, aux confins, on savait) ; et le pays des slaves généreux et bordéliques. C’est aussi un pays où tous les paysages et toute l’histoire sont ravagés par la mafia.
La frontière avec la Russie est désespérante dans un sens comme dans l’autre, dure et impitoyable avec les pauvres, toute douce aux riches. Paranoïa et désir de vengeance chez d’anciennes colonies soviétiques qui confisquent aujourd’hui le moindre saucisson, suspicion espionne chez les autres. Dans cette angoisse de l’UE envers tout ce qui serait vaguement étranger, Rumiz discerne très bien le fascisme rampant.

En passant d’un côté à l’autre des limites de l’Union européenne, j’ai éprouvé plus d’une fois un certain frisson, mais sans jamais penser à la guerre froide. Mainenant, en attendant le Podolski Express, au milieu des quais illuminés par le soleil couchant, j’ai l’impression d’être un chat qui vient de passer sous le nez de l’ours sans le réveiller. Il a peut-être raison, Maxim, la frontière retourne vers le froid.
G. Scholz, Guérite du garde barrière, 1925, Kunstpalast Düsseldorf

En dépit de mes critiques, j’entreprendrai certainement d’autres voyages en compagnie de Rumiz. Je suis notamment assez intéressée par L’Ombre d’Hannibal et par Pô, le roman d’un fleuve (je suis sûre qu’il aime beaucoup les gens qu’il rencontre dans tous ses voyages, même s’ils sont italiens).

Dans l’obscurité, le mécanicien chercher la mer, hypnotisé, semble-t-il, par sa boussole coincée au sud-est, et il se purge de toue la claustrophobie de cette lande interminable et sans escale qu’est l’Autre Europe. La nuit d’été grouille de trains au long cours, comme autant de vers luisants lancés vers le sud ; ils en ont pour des soixante ou soixante-dix heures de voyage, ces convois surpeuplés en provenance de Mourmansk, Omsk, Ekaterinbourg, Bakou.

Dans le train, à quelques heures de l’arrivée à Odessa.

Et nous voilà partis, sous un ciel gris, déjà protestant, berlinois, hanséatique, vers les langues dures du monde finno-ougrien et les diérèses vocaliques de l’Europe centrale, le long d’espaces rabotés par le vent et les blizkrieg.

Les chauffeurs de taxi de Vilnius sont des phénomènes. Ils parlent haut et fort, s’engueulent, discutent sans arrêt et vous donnent l’impression d’être une bonne fois pour toutes dans le Sud. (…) Histoire de sceller son amitié avec ce frère venu d’Italie, il lâche son volant et, sans cesser de rouler, se retourne pour me serrer la main avec vigueur.

Un livre qui donne indiscutablement envie de prendre le train (pas forcément dans les mêmes contrées).

Le billet de Keisha (elle a beaucoup aimé), d'Alexandra qui a aimé mais le trouve trop romantique (je suis d'accord), de Miriam, de Passage à l'Est qui a été agacé par certains jugements faciles, de Dominique qui précise que l'ouvrage est paru en feuilleton dans la presse italienne.





mardi 26 septembre 2023

Il devait nourrir ces enfants, se traîner à terre, se traîner dans la boue, mais trouver le moyen.

 


Gouzel Iakhina, Convoi pour Samarcande, traduit du russe par Maud Mabillard, parution originale en 2021, rentrée littéraire d’automne 2023.

 

Dans les années 1920, la famine ravage la Russie soviétique autour de la Volga, au point où de grands convois ferroviaires sont organisés pour évacuer les enfants à Samarcande. Le roman raconte l’aventure d’un de ces convois menés par Deïev, un soldat de l’Armée rouge, qui doit se démener pour trouver de l’eau, du combustible, à manger et amener à bon port, de l’autre côté du continent, 500 enfants, alors que le pays s’écroule de toutes parts entre le choléra, la guerre, la faim, le froid.


Depuis quelque temps, sur toute l’immensité de leur terre, la mort était omniprésente, au point qu’elle semblait devenue la maîtresse du pays, supplantant le pouvoir soviétique. La mort prenait des formes diverses : épidémies, famines, hivers féroces, pauvreté féroce, criminalité féroce.


Un roman historique, comme une tragédie et un conte de fées.

Une tragédie puisqu’au fil des pages ce sont des centaines d’enfants et d’adultes affamés et malades qui sont évoqués. Une famine entretenue par le pouvoir qui réquisitionne les récoltes et les animaux, contraint les paysans à accepter les kolkhozes, transporte des milliers de tonnes de céréales dans des trains spéciaux, bien gardés. Ceux qui acceptent d’aider Deïev sont aussi ceux qui accaparent et tuent, ceux qui évacuent les enfants sont aussi ceux qui tiennent le pays d’une main de fer. Ce portrait du pays est terrible – ainsi le centre destiné à recevoir le convoi de 500 enfants possède-t-il seulement 350 places, ainsi étant estimé le taux normal de « perte » sur un aussi long trajet.

Un conte de fées puisque Iakhina parvient, encore une fois, à donner à ce récit d’une grande fuite une atmosphère presque rassurante, comme si le convoi était spécialement protégé. Et pourtant les enfants sont nombreux à mourir… mais Deïev, et l’infirmier, et les nurses, et tout le monde, se débat pourtant et sauve, réussit des miracles improbables. Les pommiers et les poules jaillissent de la neige, les soldats prêtent leurs bottes, une berceuse charme tout le monde.


La bonté, autour de nous, est autre : tordue et sale comme nos bottes maculées de fumier. Et elle est le fait de mains sales de ceux qui ont tué et volé. Selon toi, grand-père, ils sont tous mauvais. Mais moi je dis qu’ils sont bons. Parce qu’ils rêvent de cette bonté sans mélange qu’on ne voit nulle part.


Les adultes sont détruits par tout ce qu’ils ont vécu, guerre, guerre civile, massacres. Les familles sont détruites, disloquées, dispersées sur des milliers de kilomètres, tout le monde semble orphelin. Quelle surprise d’apprendre que ce Deïev, qui semble avoir tout vécu, a seulement une vingtaine d’années ! Face à eux, les enfants. Grand hommage leur est rendu, à eux, à tous leurs surnoms improbables, surnoms qui concentrent l’humour et la fantaisie du roman, ces héros hauts comme trois pommes, qui en savent plus sur la vie que tous les adultes réunis, qui mangent et meurent sans bruit.

Il y a le récit d’une grande baignade ensoleillée dans la mer d’Aral.

Goncharova, Le Bois 1913 Thyssen Bornemisza

Le meilleur ersatz de pain était fait de mil, d’avoine et de son. On pouvait aussi le faire avec des tourteaux de toutes sortes. Il était nettement moins réussi avec des mousses et des herbes : ortie, arroche, racine de pissenlit, roseau, jonc, nénuphar. Les ersatz à base d’oseille, d’acacia, de copeaux de tilleul et de paille étaient considérés comme nocifs – même les cochons répugnaient à manger de la faine de paille. On écrasait aussi des glands et du bois mou – tilleul, bouleau, pin –, mais tout le monde ne réussissait pas à manger du pain de bois.

 

Kharitocha Le Phtisique, Ioussia Trachome, Liocha Trois Typhus : qui voudrait s’appeler comme ça ? Eux en étaient heureux. Ils se présentaient eux-mêmes : « je suis Venia Grippe », « Sonia Scorbut », « Grichka Tétanos ». Et plus le nom était dégoûtant, plus le gamin y tenait. Chancre, Gocha Gonorrhée, Ossia Syphilis, Tolia Herpès : au début, Deïev était choqué par ces noms. Puis il s’habitua.

Et puis Aramis des Pouvelles, Oreste Les Mains Lestes, Croupion, Egor Argilovore et tous les autres.

 

D'Iakhina, j'ai également lu :

 

J’ai préféré Zouleikha, car l’atmosphère y est plus enchantée. L’espace de quelques années, il y est possible de construire une vie loin du monde et de sa dureté.

Mais je vous conseille quand même vivement celui-ci !


 

jeudi 1 juin 2023

Le temps file comme l’eau du torrent, on ne peut rien contre.

  

Vassili Peskov, Des nouvelles d’Agafia, ermite dans la taïga, traduit du russe par Yves Gauthier, parution originale 2007.

 

Souvenez-vous de la famille Lykov, qui a passé toute sa vie dans la taïga, en dehors du siècle, pour une histoire de persécution religieuse, et que des géologues découvrent par hasard en 1978. Dans le premier volume, Peskov nous racontait l’histoire de la famille, ainsi que la façon dont elle avait réussi à survivre dans la forêt, avec des récipients en écorce, creusant des pièges, cultivant des patates, filant son chanvre pour coudre les vêtements. Il racontait aussi la vie d’Agafia, la fille, née en 1945, dans la forêt, sa tentative pour vivre « dans le siècle » et son retour à la vie sauvage.


J’écoute Agafia et Savouchkine détailler les tâches de l’été et je repense à notre première rencontre : une sauvageonne barbouillée de suite qui parlait en gazouillant, pareille à un grand enfant. C’est maintenant un être mûr qui a de l’esprit à revendre et qui s’exprime avec un sourire piqué de tristesse. La moitié ou presque des mots qu’elle emploi était alors absente de son vocabulaire.


Les articles rassemblés ici racontent cette vie. Peskov ne se rend que rarement dans un endroit aussi reculé, dépendant des hélicoptères pour faire le trajet, ne restant sur place qu’une heure ou qu’une demi-journée. Cette étrange vie d’Agafia dans un lieu tellement hostile où il est presque impossible de vivre seul – ne faut-il pas couper le bois, réparer l’habitation, disposer le piège à poisson, cultiver le potager, rentrer les patates – où chaque élément nécessaire à la vie se paie d’une charge de travail supplémentaire – oui, des poules pour avoir des œufs, mais il faut chauffer le poulailler – oui, des chèvres pour leur lait, mais il faut chauffer l’étable et rentrer les foins, etc. – où l’on dépend étroitement des ravitaillements imprévisibles, pour le sel notamment, et l’huile – mais où la cohabitation est presque impossible dans des conditions aussi dures.

Jan Mandyn, Tentation de Saint Antoine, 16e siècle Valenciennes BA dépôt à Cassel 
Le risque de la solitude.


Parole, on se croirait dans un temple. Les bouleaux se dressent muettement, sans frémir d’une seule brindille, irradiant la lumière blanche de leur écorce, parsemés de sapins et de cèdres qui se détachent sobrement de l’ensemble avec leurs sombres parures. L’antique pureté d’une terre vierge d’hommes.

(il écrit cela précisément à quelques mètres d’un homme)


Drôle d’existence.

Ici échouent ceux qui ne s’adaptent pas au nouveau monde issu de la fin de l’URSS et qui cherchent un coin à l’écart de la société, ici passent dans le ciel les satellites et les fusées, ici rôdent les ours. La fin de l’URSS, c’est aussi moins d’hélicoptères et des conflits territoriaux dans l’administration de la forêt. Cette réalité contemporaine vient percuter celle de la forêt – on ne vit jamais totalement coupé des êtres humains.

 

Nous serions bien restés là, au bord de l’eau, mais, automne oblige, le froid se fait incisif et nous allongeons le pas vers l’isba, là-haut, où tremble à la fenêtre la flamme de la bougie…

Le lendemain, à l’heure dite, l’hélicoptère viendra me chercher.

 


jeudi 20 avril 2023

Il n’y a pas d’aujourd’hui, il n’y a que la douceur des jours passés et un lendemain incertain.


Elsa Triolet, Le premier accroc coûte deux cents francs, 1943-1944.

 

Quatre longues nouvelles pendant la guerre.

Dans Les Amants d’Avignon, nous suivons Juliette, dactylographe parfaite, belle et intelligente, rêvant à l’amour. Parisienne réfugiée à Lyon à cause de la guerre, elle transmet les messages et relève les boîtes à lettres de la Résistance. Elle circule, passe la nuit dans une ferme, ou un hôtel louche, elle marche, prend le train, parvient à échapper à ceux qui la recherchent, et rêve encore d’amour. C’est une héroïne sans tambour ni trompette. Une petite main essentielle.


Cela sentait bon la neige là-dedans, comme une armoire de linge frais. Il ne faisait pas froid du tout, et si le soleil avait chauffé un tout petit peu plus, il aurait fait couler toute cette blancheur, fragile comme de la belle dentelle.


La Vie privée ou Alexis Slavsky, artiste peintre, raconte les années de guerre d’un couple de parisiens, réfugiés à Lyon et dans les petites villes du Sud. Il est peintre et se préoccupe seulement du fait que la guerre l’empêche de peindre. Il peut quand même refuser de vendre ses toiles à un Allemand ou accepter d’aider un homme qui le demande. Il y a tout le récit de cette vie humble pendant la guerre, dans les hôtels, les pensions, avec la recherche de nourriture et de charbon, les uns sur les autres, pendant que les plus riches ont tant de place.

Les Cahiers enterrés sous un pêcher sont tenus par Louise. Elle raconte son enfance en Russie, proche de celle de Triolet, ses années de journaliste, sa visite en reportage à un maquis. Pour tout une partie, c’est le miroir du récit précédent. Slavsky n’a pas tout compris à ce qui se passait. Alors que l’héroïne semble si détachée et un peu perdue, la fin vient, brutale et tragique.

Le premier accroc coût deux cents francs, c’est l’un des messages qui a annoncé le débarquement de Provence (15 août 44). Le récit revient sur les quelques heures de confusion quand les Alliés parachutent les armes, que les maquis s’animent plein d’espoir, mais que les Allemands sont encore là. S’il est de bon ton de critiquer les résistants du 6 juin, Triolet insiste : les combats étaient encore nombreux à ce moment et il restait tant à faire. Et les tensions étaient déjà là.

 

Vous n’êtes venue ni sur une comète, ni en caracolant sur un cheval, vous avez pris le train et affronté les gendarmes, vous avez mangé un sandwiche de saucisson en caoutchouc et moi j’ai enfourché ma bicyclette… J’ai vu de pauvres gens affolés, quittant femme et enfants, pour aller se tapir quelque part… On fait ce qu’on peut, on se défend, on attaque, on se dit parfois qu’on n’est pas plus qu’un moustique sur la peau grise de l’éléphant…


Autant le dire : j’ai été happée par ces quatre nouvelles (surtout les 3 premières). Il me semble que Triolet raconte beaucoup de la vie en France durant l’Occupation : résistants taiseux et invisibles, soif d’en découdre, méfiance vis-à-vis de tout le monde, longues heures passées à attendre, difficultés matérielles, union dans la lutte contre l’occupant, méfiance réciproque, espoir, attente d’une déception inévitable…


Les « gens de la plaine », pour employer l’expression qui oppose la population de la France aux maquis, ne sont souvent pas à la hauteur, bien que je ne sois pas d’accord avec l’orgueil et la morgue de certains jeunes combattants, héros d’aujourd’hui et de demain… Imagine-t-on un front sans arrière ? Qui donc fournira aux combattants tout ce qui leur est nécessaire ? Enfin, ça ne se discute même pas. Le peuple de France n’a pas à émigrer dans son entier vers les maquis...


La ville de Lyon figure comme un décor indispensable. Plaque tournante des maquis et de la Résistance, refuge des Parisiens, importante population ouvrière, riche bourgeoisie, et surtout les traboules, les rues, les passages, les escaliers, les boîtes aux lettres, qui sont arpentés, surveillés, jour et nuit. La ville est mal-aimée, grise et froide, humide et peu accueillante, mais les Résistants les plus divers s’approprient le moindre de ses pavés et de ses recoins.

Sont très bien rendues également les discussions entre inconnus, dans le train ou dans une file d’attente, quand on sent que l’on partage des préoccupations communes, mais que l’on se méfie, que l’on prend part à la conversation pour être comme tout le monde, mais pas trop, pour surveiller ses mots.

Il y a aussi un beau portrait de la ville d’Avignon.


Ça fait déjà quatre ans. Quatre ans que nous vivons séparés de quelqu’un, de quelque chose, et que le monde entier est dévoré par la nostalgie. Quand on se revoit, quand on retourne auprès de son clocher, ce n’est que pour mieux souffrir d’avoir à s’en arracher de nouveau. La vie passe à se quitter, à quitter, à sombrer dans l’attente et l’absence… Remplissez votre temps comme vous voulez : à vous entretuer, à vous faire les ongles ou à transporter de la dynamite, ce n’est quand même pas la vie, ce n’est toujours que la même attente remplie de catastrophes immenses.

C’est le début des Cahiers enterrés.


Plaque vue à Montpellier.
De temps en temps, le « je » ou le « nous » de l’autrice fait irruption dans la fiction, rappelant les conditions d’écriture de ces textes. En effet, Triolet fut réfugiée à Dieulefit, puis à Lyon pendant toute une partie de la guerre. Les Amants d’Avignon est paru aux Éditions de Minuit en octobre 1943 sous le pseudonyme de Laurent Daniel. On y trouve pour la première fois l’expression « parti des fusillés » pour désigner le Parti communiste. Les autres textes sont datés de 1943 et 1944. Le recueil a obtenu le Prix Goncourt en 1945 au titre de l’année 1944. Je suis très impressionnée par le fait qu’elle ne dispose d’aucun recul et écrit sur le vif tout en rendant toute sa complexité aux personnages et aux événements. Les personnages de fiction racontent son histoire et celle de ceux qu’elle a connus, mieux qu’une série de reportage. Et de temps en temps, des tracs sont insérés en plein milieu du récit.


Des hommes exténués d’héroïsme sans éclat, sans éperons, sans fanfares, exténués de privations, de manque d’illusions, de la hideur de l’ennemi et de celle des traîtres…

 

Les rues étaient noires, mais on n’avait pas besoin de voir, on les entendait, il n’y a qu’eux pour faire cet infernal bruit de bottes, comme si elles de plomb ou de fonte. Une ville allemande, qu’Avignon…


Ces quatre récits sont dans l’ensemble assez sombre. Même si la fin de la guerre ne cesse de se rapprocher, les amis continuent d’être arrêtés et tués et l’esprit de collaboration, de méfiance et de trahison semble avoir durablement atteint le pays. L’horizon est bouché. Et pourtant, j’aime beaucoup le récit de l’agitation qui s’empare de tous à la réception du message donnant le signal du débarquement.

Et puis la langue est si belle, c'est elle qui porte la lumière.

 

Tout est dans le plus grand désordre ; les chemins de fer, les sentiments, le ravitaillement… Est-ce pour demain, y aura-t-il un autre hiver, cela va-t-il durer encore un mois, ou un siècle ? L’espoir de la paix est suspendu au-dessus de nous comme une épée… Les ménagères ne balayent plus, ne font plus la soupe, on mange froid, on boit un jus quelconque, les écrivains n’écrivent plus, car y aura-t-il censure ou n’y aura-t-il pas censure, les usines manquent de matières premières, les patrons craignent des rafles, les ouvriers chôment à moitié, les paysans moissonnent la tête en l’air, sous les avions qui lâchent des bordées de mitraille… Ça sent les montagnes de pêches qui pourrissent.

C’est le début du Premier accroc.

 

Il s’agit d’une lecture commune avec Lili_desbellons sur Instagram. J’ai lu des avis mitigés sur Le Cheval blanc, mais après cette expérience très réussie, je suis tout à fait d’attaque pour continuer à lire Triolet !

 




mardi 18 avril 2023

Comme un vin trop capiteux, le bonheur enivrait la jeune femme à peine adulte, éloignée des siens, et la mettait hors d’elle.


Lou Andreas-Salomé, La Maison, écrit en 1904, publication originale en 1921, traduit de l’allemand par Nicole Casanova.

 

(Oui, c’est LA Lou Andreas-Salomé de Rilke, Nietzsche et Freud ! J’étais un peu curieuse de la lire.)

Dans une maison située en montagne, près d’un village, vit une famille. Le père médecin, la mère Anneliese, le fils Balduin de santé physique et psychique fragile et la fille Gitta (et bientôt le gendre Markus). Et puis une amie conférencière et quelques autres figures. Une famille heureuse, mais où les tensions sont néanmoins réelles.


Oui, des créatures hybrides, c’est cela que nous sommes, qui enfantent sans savoir quoi, élèvent sans savoir qui, sont responsables sans savoir comment, et ne peuvent renoncer ni à leur pouvoir ni à leur peur.


Je commence par le point faible : l’écriture qui, à mon sens, manque de concret, ce qui fait que les personnages semblent peu incarnés. J’ai eu du mal à vraiment m’intéresser à eux.

Laglenne, Fleurs, 1923 Roubaix Piscine

J’ai apprécié l’ambition du roman, qui est de représenter des individus avec leurs complexités et leurs tiraillements et surtout les relations entre eux, toujours mêlées et imparfaites. Le père se voit en maître de la famille, à l’ancienne, mais son caractère est tempéré, et même guidé, par l’amour qu’il éprouve pour sa femme. Markus et lui ne conçoivent qu’une seule place pour une femme, celle de l’épouse et de la mère (on est en 1900 hein), mais comprennent cependant que des choses leur échappent, une intériorité, un désir de fuite, une envie de solitude. Ils sont décontenancés, retombent sur leurs pieds, mais en étant un peu renouvelés. Anneliese est une sorte d’incarnation de l’épouse comblée. Elle conçoit son rôle comme accompagnatrice et soutien, mais a conscience de contribuer à l’épanouissement – et disons-le à la bonification – de l’époux. C’est l’amour qui fait que deux êtres restent deux et deviennent un, en franchissant ensemble les obstacles de la vie. Il y a le fils, instable, qui ne répond pas aux ambitions paternelles, mais qui trouve sa voie, et la fille, peut-être trop jeune ou écervelée, ou seulement effrayée de ce qu’elle ressent, pas très adaptée aux exigences sociales.

Il y a là beaucoup de finesse psychologique, malgré une écriture clairement faiblarde.

C’est un roman apaisé, parce que tout ce monde est aisé et à l’abri des vicissitudes du monde, où les évolutions psychologiques et familiales constituent le sujet de la narration. On se dit qu’Andreas-Salomé donne ici une vision idéalisée de la vie de famille, où les inquiétudes n’empêchent pas le bonheur.

Mention spéciale à la chienne Salomon.

 

Anneliese pensait en silence : c’est pour cela que Gitta a dûr le choisir, parce qu’elle veut se promener là-haut dans tout le firmament, sans être dérangée. N’aurait-elle pas dû avoir un compagnon qui l’en empêchât ? Mais si c’était cela son destin, alors il était bon que Markus allât auprès d’elle, avec sa façon d’aimer qui ne cédait pas, qui ne restait pas en bas quand elle errait en haut, qui ne la laissait pas tomber seule dans le vide.

 

J'en ai profité pour réécouter ce documentaire sur Andreas-Salomé.

Une autrice.




 

mardi 28 mars 2023

Le commissaire à la Santé est devant le téléphone, il est plongé dans le désarroi. Il compose un numéro.


Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste, écrit en 1989, traduit du russe par Sophie Benech, édité en 2021 par Gallimard.

 

À Moscou, à la fin des années 30 (et après les grandes purges), le virus de la peste s’échappe d’un laboratoire à cause d’un hasard et de procédures de sécurité pas très au point. Le virus se répand d’un individu à l’autre, jusqu’à ce que les Services de sécurité se saisissent du problème. Pour eux, aucun problème pour tracer les gens et les isoler sans aucune explication.


- On est venu te chercher ! répond Ida, horrifiée.

- Qui cela ?

La question reste en suspens, elle contient déjà la réponse.


J’ai eu un petit moment d’ennui au début, avec le récit de la lente propagation du virus, parce que c’est assez prévisible, mais mon intérêt a été relancé dès l’arrivée du NKVD. Nous plongeons alors dans le monde soviétique et son efficacité absurde. Le récit se découpe en scénettes, passant d’un personnage à un autre. C’est peut-être à cause de l’époque, mais j’ai pensé au Maître et Marguerite. C’est peut-être aussi parce que nous sommes dans un monde où personne n’est étonné que des hommes armés déboulent dans un immeuble en pleine nuit pour emmener quelqu’un quelque part sans aucune explication. Les gens y sont même prêts et s’attendent à une série d’accusations, exécution ou déportation – ils sont profondément soulagés d’apprendre qu’il s’agit seulement de la peste. D’ailleurs le personnel du NKVD semble lui aussi trouver ces opérations plus simples que d’habitude. Cela n’empêche pas les incompréhensions tragiques.

Lebedev, Le Fantôme rouge du communisme se déplace à travers l'Europe, 1920
 Moscou galerie nationale Tretiakov

- Il faut les brûler au fer rouge. Sinon, la révolution va périr !

Alexeï Ivanovitch écoute attentivement en grattant les restes de pommes de terre dans la poêle avec sa fourchette.

- Tu as raison, bien sûr, je ne dis pas le contraire, fait-il mollement remarquer.


Il s’agit d’un scénario, plus que d’un roman, et je l’imagine bien en pièce de théâtre. Il y a énormément de personnages dans ces 130 pages et il serait alors possible de les identifier plus facilement, d’autant que plusieurs portraits, très brefs, sont tracés de façon très vivante.

Si l’anecdote est authentique, bien sûr, encore une fois cela n’empêche pas de rapprocher la peste médicale de l’autre peste, la plus terrible. Le climat de terreur glaçante est parfaitement rendu.

 

- Alors ? Vous y comprenez quelque chose ?

Eléna Egorova, une femme raisonnable, secoue la tête et dit avec confiance :

- Je n’essaie même pas.

 

 Nous vivons quand même à une époque où un texte traitant à la fois de la peste et du NKVD soit si criant d’actualité. Quel monde.

 

Merci Babelio et Gallimard pour la lecture.

C'est une romancière. Même si j'ai lu Les Pauvres parents, je regrette de ne pas connaître davantage l’œuvre d’Oulitskaïa.

L'avis de Doudoumatous.

Cette incursion russe se fait à la faveur du mois consacré à la lecture des textes de l'Europe de l'Est, sur la houlette de Patrice et d'Eva.




 


 

lundi 7 mars 2022

Elle sentira que la douleur qui a inondé le monde n’est pas partie, mais qu’elle lui a accordé un peu de répit.

 Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux, parution originale 2015, traduit du russe par Maud Mabillard.

 

Le roman s’ouvre un matin d’hiver, dans un village tatar. Zouleikha a 15 ans, elle est mariée à une brute et elle trime dure. Dans cette existence étriquée, tout est bien tracé. Mais on est en 1930 et il y a les réquisitions du pouvoir soviétique. En quelques heures, son mari est tué et la voici déportée, dans un convoi de paysans, emmené dans un train, un wagon à bestiaux, au fond de nulle part, sous la conduite du commandant Ignatov.


La forêt est matinale et silencieuse, et la neige a un crissement particulièrement appétissant sous les bottes de Mourtaza, comme celui du chou frais sous la hachette de Zouleikha, quand elle prépare le chou mariné.


Le roman raconte ce voyage long de plusieurs mois et l’établissement de la petite colonie de déportés au bord d’une rivière, auprès de la forêt, dans le froid et la faim, les moustiques et les privations, mais toujours sous l’œil de Moscou. Étonnamment, c’est là que Zouleikha parvient à s’ouvrir à la vie, survivant envers et contre tout, élevant un fils, se découvrant capable de force et de courage, se faisant une place.

C'est un très beau parcours.

Il y a tout d’abord la description du convoi de déportés, où la vie du gardien est à peine meilleure que celle des prisonniers. Lui aussi après tout est envoyé à l’écart du monde et ne comprend pas grand-chose à la mécanique du pouvoir soviétique. Ici nous sommes loin du modèle du vigoureux colon défricheur de terre. Le groupe de déportés est composé d’un fou, d’un peintre, d’un bagnard, d’intellectuels égarés, d’un manchot… Ils survivront, accrochés à la vie, recréant un chez eux et des amitiés, en s’entraidant tous chaque jour. Comme souvent, la froideur de la dictature se mêle de scènes cocasses et absurdes (notamment quand les peintures des rues de Paris deviennent celles des rues de Leningrad, un grand moment de rigolade). Et puis, il y a l’URSS comme une grosse limace rouge.

Brueghel Pieter II, Le Massacre des innocents, Musées royaux de Bruxelles, détail
Au milieu de tout cela, des personnages sauvent leur âme, fidèles à eux-mêmes, surmontant leurs souffrances. C’est le cas de Zouleikha, qui est arrachée au carcan de la maison du mari et qui prend ses distances avec ses croyances. Le roman constitue un beau portrait de femme. C’est aussi un beau roman d’amour, sans naïveté, car ce monde est dur.

Comme dans Les Enfants de la Volga, on retrouve le thème de l’émerveillement devant l’enfant nouveau-né. Il y a aussi celui du simple d’esprit qui se révèle très bien adapté au monde fou du stalinisme et du refuge au fond des bois où l’on peut espérer un temps être oublié du monde extérieur. En revanche, ici, les passages oniriques sont plus courts et moins libres. Nous ne sommes plus dans le conte, à peine dans une fable.

Mais à la fin, tous les espoirs sont permis.

 

Parfois, elle avait l’impression qu’elle était déjà morte. Ces gens, autour d’elle, épuisés, hâves, qui passaient leurs jours à chuchoter entre eux ou à pleurer silencieusement, que pouvaient-ils être d’autre que des morts ? Ce lieu, répugnant, étroit, aux murs de pierre gluants d’humidité, situés sous la terre, sans le moindre rayon de soleil y pénètre, qu’était-il, sinon un tombeau ? Mais lorsque Zouleikha s’approchait des latrines improvisées dans un coin de la cellule, qui consistaient en un grand seau de fer-blanc sonore, et qu’elle sentait ses joues brûler de honte, elle comprenait soudain qu’elle était encore en vie. Les morts ne connaissent pas la honte.


Sur ce roman, l'avis de Et si on bouquinait.

 

Mon billet sur Les Enfants de la Volga. Je crois bien avoir préféré Zouleikha.

 

C’est une lecture commune avec Ingannmic et Aifelle. La Russie fait partie des pays acceptés dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est sur les blogs (ça, c’est un beau sujet pour l’agrég d’histoire-géo ou pour une émission de France Culture), mois organisé par Et si on bouquinait.

 

Une autrice.

 



jeudi 7 octobre 2021

Mais vaste est la terre de Russie.

 Vassili Peskov, Ermites dans la taïga, parution originale peut-être en 1983, traduit du russe par Yves Gauthier, édité en France par Actes Sud.

 

Un étonnant récit.

Au bout du bout de la Sibérie (toutes proportions gardées, pas très loin de la Chine et de la Mongolie), des géologues découvrent en 1982 une famille retirée du monde depuis plusieurs décennies, coupée de l’extérieur et vivant en autarcie. Ce sont des vieux croyants, des gens dont la religion s’est séparée de l’orthodoxie dominante et qui se sont réfugiés de plus en plus loin du siècle, loin de l’argent, de la police, de la conscription, du commerce. Cachés depuis 1945 et découverts dans les années 80. Jusqu’à demeurer oubliés au fond d’une forêt engloutie par la neige plusieurs mois par an.


Le tsar Alexeï Mikhaïlovitch (Alexis), son fils Pierre, le patriarche Nikon avec « sa manière diabolique de se signer des trois doigts », ces personnages étaient pour Karp Ossipovitch des ennemis intimes et organiques irréversibles. Le vieillard parlait d’eux comme si quelque cinquante ans seulement, et non trois siècles, le séparaient de leur règne.


Peskov nous raconte le mode de vie de cette famille, ses stratégies pour vivre et survivre durant des années dans un environnement hostile. Il raconte aussi ce qui se passe à partir de la rencontre avec le monde extérieur, les voyages, les allers et retours, les découvertes. Il dresse les beaux portraits du père Karp et de la fille Agafia. Leurs figures sont émouvantes, dans leur altérité et leur proximité. Ils se sont créé un monde qui n’appartient qu’à eux.


Quand j’ai demandé à Karp Ossipovitch quelle avait été la plus grande des difficultés de son existence dans la taïga, il m’a dit : « Vivre sans sel. Une souffrance en vérité ! » Lors de la première rencontre avec les géologues, les Lykov ont refusé tous les cadeaux alimentaires. Sauf le sel.


Foppens, Le Déjeuner de hareng (HB 17e Rouen BA)
Ils savent se nourrir de patates et de cônes de cèdre, d’eau fraîche et de baies en été. Ils ont fabriqué une vaisselle en écorce de bouleau. Ils tissent leurs vêtements à partir du chanvre qu'ils cultivent. Leurs voisins sont des ours et des loups. Il y a aussi ces belles personnes qui entourent les Lykov, transportant la chèvre en hélicoptère, amenant le médecin en cas de maladie, mais respectant la solitude, les valeurs et le mode de vie de la famille. C’est une solidarité collective touchante.

Le livre constitue le prolongement d’une série d’articles que Peskov a consacrés à l’étrange famille.

C’est très dépaysant et tout à fait troublant.


Ce que le sort a réservé à Agafia, fille de la taïga née en 1944, ici, sur l’Erinat, c’est une solitude qu’elle ne cherche pas à fuir. Elle ne le peut ni ne le veut.

 

D’après Wikipedia, Agafia était encore en vie en novembre 2020. Depuis le livre de Peskov, elle semble avoir accepté davantage de proximité avec le siècle, notamment les photographies, tout en ayant décidé de rester « là-bas ».

 

L’avis de Keisha.



mardi 5 octobre 2021

Paraître un lac, mais être la mer.

 Andreï Guelassimov, La Rose des vents, parution originale 2017, traduit du russe par Raphaëlle Pache, paru en France aux Éditions des Syrtes qui n’ont pas mis de carte parce que yolo bien sûr tout le monde sait où se trouve Irkoutsk, Okhotsk et autres terres lointaines (rentrée littéraire 2021).

 

Au milieu du XIXe siècle, le fleuve Amour n’est pas très bien connu des occidentaux alors qu’il est censé délimiter la Russie de la Chine. En plein impérialisme des Britanniques d’un côté et des Américains de l’autre (l’Alaska est encore russe pour quelques années), il apparaît de plus en plus urgent aux officiers marines d’explorer ce territoire lointain et hostile. Il importe par-dessus tout de savoir si le fleuve Amour rejoint la mer par un delta navigable. C’est l’aventure que mène Guennadi Nevelskoï.


Aux yeux de Nevelskoï, l’air de la mer Méditerranée, par exemple, était malléable, toujours légèrement ivre, espiègle et plein de parfums. Là-bas, il était plutôt une jeune fille et parler de lui au féminin aurait été bien plus approprié. Alors qu’ici, l’air était incontestablement un homme, créature taciturne, malcommode, désirant à tout prix faire valoir son point de vue.


J’avais envie de lire un roman d’exploration et d’aventure et je suis un peu déçue parce que le voyage est précédé par des intrigues à la cour de Saint-Pétersbourg, avec des espions à la solde des Britanniques, et des manigances diverses. Intrigues que j’ai mis un peu de temps à comprendre parce que je ne suis pas une experte en officiers et ministres russes et en géographie de par là-bas. C’est sûrement plus facile pour un lecteur russe, même si plusieurs passages relatifs à la cour de Saint-Pétersbourg sont vraiment réussis. Il faut dire que l’expédition est tout ce qu'il y a de plus clandestine et que cela donne des passages tout à fait savoureux.


Le lendemain, à midi pile, un groupe d’élèves du corps de la Marine pénétra dans la cour de l’Institut Smolny, d’un mouvement aussi décidé que s’ils montaient à l’assaut. Leur pas de l’oie était martelé si férocement que le sous-officier de service d’intendance, qu’on avait dépêché là pour veiller à tout et notamment au respect des grades, commença à s’inquiéter de ce que les bottes neuves distribuées à tous pour l’occasion ne durassent pas très longtemps.

Ercole de' Roberti, Les Argonautes abandonnent la Colchide, 1480, Thyssen Bornemisza


Heureusement, tout s’améliore dès que Nevelskoï se décide à se lancer dans l’aventure. Tout commence alors… par la construction du navire (et bah c’est très intéressant). Et puis un long voyage, du cabotage, la recherche d’un pilote chez les autochtones, etc. Tout cela m’a bien plu. Le ton est alerte, alternant les considérations matérielles et les rêveries, plus ou moins patriotiques. Il y a aussi les portraits de tous ces russes vivant sur les bateaux ou vivant au bout du monde. On se rend compte encore une fois que la géographie qui nous paraît si évidente aujourd’hui (l’Amour étant un classique des mots croisés) aurait pu être très différente.

Le ton est enlevé et le roman se lit très agréablement. Il y a de l’humour et de la légèreté. Le rythme est enlevé, surtout dans la deuxième partie, avec des coups de théâtre bien ménagés.

Je retiens le beau portrait du chat du bateau et une navigation nocturne, toutes lumières éteintes, pleine de menace.

 

L’empereur Nicolas Ier écrivit de sa propre main sur le mémoire de Nesselrode : « Je le regrette fort. Ne plus s’intéresser à la question de l’Amour, fleuve inutile », pourtant, curieusement, il ne donna pas l’ordre d’annuler la nouvelle expédition. Sa résolution catégorique avait peut-être le caractère de ce pipeau à l’aide duquel un intrépide fakir indien charme le nid de serpents qu’il vient d’éparpiller.

 

Le billet de Wodka.

Merci les éditions des Syrtes et Babelio pour la lecture.


mardi 21 septembre 2021

Il se passait des choses étranges, dans le monde : il était dangereux d’y aller.

 Gouzel Iakhina, Les Enfants de la Volga, parution originale 2018, traduit du russe par Maud Mabillard, édité en France par Noir sur blanc (pour la rentrée littéraire 2021).

 

Au milieu d’une communauté allemande russe, vivant au bord de la Volga, nous suivons Bach, l’instituteur tranquille et pas plus brillant qu’un autre. Les circonstances l’amènent à rencontrer Klara, si belle et romantique. Après… ne pas vous raconter, mais Bach devra quelques années plus tard élever une petite fille, Anntche, et même un garçon kirghize. Le lecteur comprend que l’on est dans les années 20, que la Révolution est arrivée, que Staline a pris le pouvoir, que le pays se transforme, la famine est déjà là, les camps se rapprochent. Mais Bach et ses enfants vivent tranquillement dans une ferme dans la forêt.


- Et quel âge a donc mademoiselle votre fille ?

Bach remarqua plusieurs sortes de saucissons sur la table – du saucisson de foie, froid, dans des teintes violacées ; du saucisson frit, brûlant sous ses écailles de couenne dorée ; du saucisson sec – et il sentit soudain un goût de sel dans sa bouche.

- ‘l aura dix-sept ans à la Pentecôte.

En ayant fini avec les cochonnailles, Grimm passa à une soupe sucrée au miel de pastèque, dans laquelle flottaient des îlots de poires, pommes, griottes séchées et raisins secs.


C’est un grand roman mélancolique, beau et rêveur comme un conte, cruel comme la réalité.

Il y a tout le récit de la vie à la ferme, au milieu du verger, dans une maison ancienne en rondins, avec les travaux de la campagne et de la cuisine. L’existence se mène au gré du fleuve, de la glace et de la pluie, du soleil et des oiseaux.

Il y a un univers matériel très concret et plaisant à découvrir. J’ai particulièrement apprécié le récit des soins apportés au bébé, puis à la petite fille. Les bouillies de lait, les petits jouets, les couvertures, la patience et l’adoration pour une enfant. C’est une petite fille qui crie pour obtenir tout ce qu’elle veut.


Plus elle grandissait, plus Anntche voulait de choses. Bientôt, elle refusa de se contenter de ses jouets (un peigne de Klara, un petit pilon pour écraser les herbes et la cuillère en étain), elle voulait jouer avec les mains de Bach, vivantes, remuantes : elle touchait ses doigts rêches, les tripotait, tirait dessus, puis en choisissait un, le mettait dans sa bouche et le mâchonnait longuement entre ses gencives glissantes.


Il y a tout le rapport au langage. Bach est instituteur allemand. Un jour il découvre l’étrange langage soviétique et bolchévique. Il écrit aussi des contes, des contes traditionnels qu’il réécrit selon ses pensées. Un jour, la petite Anntche découvrira elle aussi le langage, le russe.

Il y a toutes les insultes connues par le petit Kirghize, qui manie un langage très imagé et coloré, c’est un plaisir de lecture !

Il y a de longues scènes oniriques. Et d’autres à la limite de la réalité. Il y a une course sur la Volga au moment terrible de la débâcle.

Zorn, Notre pain quotidien, 1886 aquarelle Nationalmuseum Stockholm 
Il y a l’évocation saisissante de Lénine mourant et de Staline arpentant le pays.

Le lecteur, qui connaît l’histoire, voit la catastrophe se rapprocher inexorablement de ces personnages innocents et se doute que le petit père des peuples les broiera sans même s’en rendre compte. Jusqu’à quand Bach et ses enfants parviendront-ils à fuir, tout en restant au cœur du pays, en échappant à l’œil du pouvoir ? Cela fend le cœur.

  

Le nouveau pouvoir installé à Pétersbourg avait supprimé le ciel, déclaré que le soleil n’existait pas, et remplacé la terre ferme par de l’air. Les gens se débattaient dans cet air, ouvrant leur bouche effarée, n’osant pas protester, ne pouvant pas approuver.

 

Cette maison était un navire, qui voguait dans la clairière, dans la forêt et le jardin, sur la Volga, dans le monde, et Bach n’avait plus l’intention de descendre de ce navire. Il n’avait plus besoin des rives. Et il allait voguer dans ce navire tant qu’il en aurait la force, emportant Anntche avec lui – la protégeant de tous les brigands, qui oseraient monter à bord.

 

Je ne sais pas si c’est l’époque, ou mon âge, ou l’expérience, mais cette vision du domicile comme un refuge, que l’on tente d’isoler de l’instabilité et de l’inquiétude du monde extérieur, me parle extrêmement.

 

Une romancière. À présent, j'ai hâte de lire Souleikha ouvre les yeux de la même autrice.