La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 17 juin 2024

Julia Behrend avait glissé dans la brèche entre la fiction et la réalité de la RDA.

 


Anna Funder, Stasiland, parution originale 2002, traduit de l’anglais par Mireille Vignol.

 

La narratrice et autrice de ce qui se présente comme un roman visite le musée de la Stasi à Leipzig en 1996. Et puis elle rencontre Miriam, qui lui raconte son histoire, ses années en prison, son histoire avec son mari, son mari dont elle recherche le corps. La narratrice travaille pour une chaîne de télévision qui ne s’intéresse pas du tout au vécu de la RDA et elle décide de faire passer une petite annonce pour rencontrer d’anciens employés et informateurs de la Stasi. Elle plonge dans un drôle de monde.

Un livre très instructif et même un peu vertigineux. La RDA est le pays qui a compté le plus grand nombre de personnes payées pour surveiller les citoyens, des écoles maternelles aux immeubles d’habitation, au point où certaines manifestations de 1989 semblent surtout composées de mouchards. Les chiffres donnés sont proprement hallucinants. Les histoires rapportées tant par les victimes que par les espions de l’intérieur sont totalement glaçantes.


En RDA, une personne sur 63 était agent ou indicateur de la Stasi. Si l’on compte les indicateurs occasionnels, certains estiment que la proportion peut atteindre une personne sur 6,5.


Le livre met également en valeur la façon dont l’Allemagne réunifiée se désintéresse de cette histoire, qui n’est tout simplement pas perçue comme une partie de son passé. Le mépris et l’ignorance recouvrent le linoléum marron.


Les officiers de la Stasi reçurent l’ordre de détruire les dossiers, en commençant par les plus compromettants – ceux qui nommaient des résidents de l’Ouest ayant espionné pour la Stasi et ceux des affaires de décès. Ils détruisirent des documents jusqu’à l’effondrement des broyeurs. Il y avait à l’Est une pénurie – parmi tant d’autres – de ces machines ; des agents clandestins furent donc envoyés à Berlin-Ouest pour en acheter d’autres. Dans le seul bâtiment 8, on a trouvé plus d’une centaine de ces engins déglingués d’avoir trop servi.


Je ne serai toutefois pas très enthousiaste sur ce livre dont j’ai du mal à comprendre le projet. S’agit-il d’un livre vulgarisant une recherche historique ? Dans ce cas, il n’est pas très structuré et semble léger. Les remerciements montrent que Funder a bénéficié de plusieurs bourses d’écriture. Pourquoi porte-t-il l’indication « roman » ? Il n’est pas précisé ce qui correspondrait à un vernis romanesque. Le livre laisse tout à la fois penser à une recherche suivie et structurée et à un trajet personnel un peu porté par le hasard des rencontres. Je suis sceptique. Je me demande pourquoi il a eu autant de succès. N’y a-t-il donc rien d’autre sur la RDA ?

Piranèse, Prisons imaginaires 1745-60, Fondation Cini
 

« Vous n’êtes pas au chômage, mademoiselle, a-t-elle aboyé.

-       Bien sûr que si, sinon qu’est-ce que je ferais ici ? lui a répondu Julia.

-       C’est l’agence pour l’emploi, ici pas le bureau du chômage. Vous n’êtes pas au chômage, vous êtes à la recherche d’un emploi. »

Julia ne s’est pas laissé impressionner.

« Je cherche du travail, dit-elle, parce que je suis au chômage. »

La femme s’est mise à hurler si fort que la foule a courbé les épaules.

« Je viens de vous expliquer que vous n’êtes pas au chômage ! Vous êtes à la recherche d’un emploi ! »

Elle a terminé d’un ton frôlant l’hystérie :

« Il n’y a PAS de chômage en République démocratique allemande ! »

 


La page anglophone Wikipedia indique « non fiction ». Pourquoi les éditions Héloïse d’Ormesson ont-elles ajouté cette mention de "roman" ?

 

C'est un livre avec de la musique et vous pouvez écouter Die Ketten werden knapper de Klaus Renft Combo.


Une lecture commune.

L’avis très positif de Et si on bouquinait un peu. Les billets de Keisha, d'Ingannmic, de Sacha, d'Une Comète, de Livrescapades, d'Alex Mot à mots, d'Electra et évidemment je suis la seule à râler.




 

mardi 18 octobre 2022

Beurre et miel, mais aussi amande amère.

 

Angel Wagenstein, Abraham le poivrot, loin de Tolède, traduit du bulgare par Véronika Nentcheva et Éric Naulleau, 2002, publié en France par Autrement.

 

Le narrateur évoque la vie de son grand-père Abraham, Abraham le poivrot donc, juif dont les ancêtres ont quitté l’Espagne il y a bien longtemps, en 1492, et se sont installés à Plovdiv, petite ville Bulgare. Il évoque plus encore la vie en ce temps-là, c’est-à-dire aux alentours des années 45-50, joyeuse et colorée, bien loin de la grise ville post-communiste qu’il retrouve à la fin du XXe siècle, lui qui est désormais israélien.


- Si l’autre insiste trop, dis-lui que je suis chez le dalaï-lama.

- C’est qui, celui-là ?

- Un collègue. Ferblantier dans un autre quartier.


Un beau roman, joyeux et nostalgique, qui raconte un monde disparu, celui où le pope orthodoxe, le rabbin et le mollah picolaient avec un poivrot juif athée et rêvaient aux charmes d’une même femme. Sans oublier les Tziganes et leur musique. Et les autorités communistes qui se mettent en place doucement, au début avec peu d’autorité, mais peu à peu avec l’efficacité d’un rouleau compresseur. Ils quitteront tous la ville. Des années plus tard, il reste des souvenirs et des photographies en noir et blanc.

On retrouve certes la verve du Pentateuque puisque Abraham est un conteur qui a traversé les Alpes avec Annibal, vu les eaux se soulever et diverses autres choses extraordinaires, mais la tristesse du narrateur est réelle. Son malaise à la vue de ce qu’est devenue la ville ne cesse pas – il faut dire qu’il vit dans une douloureuse solitude.

Plovdiv m’est apparue comme une ville rêvée (elle existe pourtant), avec des ruines romaines et des minarets turcs, des demeures bulgares, une forteresse thrace, un bain turc utilisé par toutes les communautés, chacune un jour différent. Le quartier dit du Cimetière du Milieu n’existe plus. On peut se demander également si les souvenirs sont fidèles et non pas recréés par la nostalgie de l’enfance.

Il y a aussi l’évocation floue et brouillonne de l’histoire avec sa grande hache, qui pourtant finit par rattraper le narrateur, avec ses camps et ses soldats, et ses histoires de partisans. C’est quand même le point de vue d’un enfant qui ne comprend pas bien ce qui arrive à ses camarades d’école et à son grand-père. Et il y a un grand blanc, celui des 40 années où le narrateur n’était pas là. On ne saura rien de ce qu’il s’y est ou non passé.

Je retiens le récit très drôle de la visite des écoliers dans les trois lieux de culte de la ville (mosquée, synagogue, église) et les trois gifles que reçoit le narrateur enfant à cette occasion. Je retiens aussi l’hommage rendu à la langue ladino, parlée par les juifs d’Espagne pendant des siècles.

Un roman doux amer.

 

Oui, ils sont toujours vivants dans mon âme, les couchers de soleil emplis des parfums de brioche chaude au sésame et de confiture de figues, les lourds coings d’automne sur les branches, les fils d’or des toiles d’araignée sur les treilles. Ce monde n’était ni pauvre et loqueteux ni riche, je dirais qu’il était modeste et plein de bonnes intentions mais parfois un peu trop difficile à comprendre pour nous autres, les enfants.

 

Wikipedia m’apprend que l’auteur est né à Plovdiv (mais pas du tout à l’époque du narrateur du roman).

 

L’avis de Passage à l’EstElle insiste sur la déformation de la mémoire : Abraham est-il cet homme robuste qui touche les étoiles ou ce poivrot miteux ? Et sur les deux faces du roman, la nostalgie ensoleillée et l’amertume des années grises.

L' avis de Miriam.

 

Merci à Passage à l’Est pour cette lecture !


Sacha Stone, Si Berlin était Constantinople, 1929 photomontage Museum Folkwang Essen


 

Angel Wagenstein, Adieu Shanghai, traduit du bulgare par Krasimir Kavaldjiev et Veronika Nentcheva, parution originale 2004.

 

Un roman qui s’intéresse à un pan peu connu de la Seconde guerre mondiale : la façon dont des milliers de Juifs ont trouvé refuge à Shanghai. Trouvé refuge, façon de parler, dans une ville où la misère est galopante et où l’occupant est japonais et donc allié des nazis (même si les Japonais ne saisissent pas bien le délire autour des Juifs).

Un livre qui n’est pas très réussi à mon sens. J’ai l’impression que l’auteur hésite entre le roman inspiré de faits vrais (et tout ce volet est très réussi, on suit le parcours d’un chef d’orchestre allemand, d’une jeune juive, avec toute leur vie à Shanghai) et le roman d’espionnage avec plein de noms de gens allemands, chinois, japonais ou américains, assez confus à comprendre. J’ai aussi été agacée par le début, très artificiel, avec ces 3 récits de concerts à 3 époques différentes.

Donc je retiens la description étonnante d’une pagode transformée en synagogue, et toute la vie dans le quartier de Hongkew et sa transformation en ghetto, avec cette étrange cohabitation entre Juifs européens et les Chinois, sachant que par ailleurs de riches familles juives du Moyen Orient vivent là depuis fort longtemps. Il y a donc un shabbat célébré avec des plats rappelant la cuisine arabe cuisinés par des servantes chinoises.

 

Cet exotique tableau avec nonnes chinoises embouchant trombones et trompettes pour magnifier le Danube bleu à l’embouchure du Yang-Tseu-Kiang, lequel brassait des eaux d’un brun trouble, recelait quelque chose de grotesque et de touchant à la fois. Un tel accueil, aussi solennel qu’inattendu, insufflait du courage dans l’âme des réfugiés désorientés et exténués après ce long voyage, il ravivait l’espoir génétiquement enraciné au cœur de la tribu d’Israël, si souvent persécutée, que la situation n’était pas si tragique et qu’au bout du compte tout finirait par s’arranger. Frêle espoir bientôt mis à rude l’épreuve.

 

Le billet de Miriam.


Sur le blog, mon billet sur Le Pentateuque ou les cinq livres d'Isaac, qui est vraiment à lire.


 

jeudi 22 septembre 2022

Des gens effacés de l’histoire comme des personnages d’un conte.

 Kevin O’Neill et Alan Moore, La Ligue des gentlemen extraordinaires.

 

Volume 1, traduction par Geneviève Coulomb, parution originale 1999.

En 1898, les services secrets britanniques constituent un groupe de choc dirigé par Melle Murray, une dame très victorienne qui connaît le Mal de près, et composé d’Allan Quatermain, du capitaine Nemo, de l’Homme invisible, du docteur Jekyll et d’Edward Hyde. L’objectif est de lutter contre un dangereux criminel chinois qui souhaite détruire Londres. Dans ce premier album, on découvre toute la richesse de l’univers de La Ligue et on croise des stars de la culture britannique (les frères Holmes, un gros monsieur Bond…). Ce plaisir de la découverte est très réjouissant et, j’ose le mot, jubilatoire. Les dessins campent un univers très steampunk (mention spéciale au sous-marin de Nemo et au combat entre machine aérienne et dragons chinois).

Comme tout bon comics, le récit principal est accompagné d’affiches, de publicités et de jeux. Il y a aussi un récit en prose tendance orientaliste très mauvais consacré à une aventure de Quatermain (je ne l’ai pas lu).

Il y a eu un premier billet enthousiaste.

 

Volume 2, traduction par Geneviève Coulomb, parution originale 2002.

Quelques mois plus tard, le groupe Murray est à nouveau réuni, cette fois pour lutter contre une invasion d’extraterrestres. Toute coïncidence avec l’univers de H. G. Wells ne sera pas fortuite. L’album fait toute sa place à Edward Hyde, créature répugnante, brutale et noble, qui danse une polka endiablée avec les envahisseurs et qui donne son nom à un célèbre parc londonien. Là encore, les dessins sont spectaculaires. Cet album est également très réussi !

En plus des illustrations, l’album comporte un long récit qui n’autre qu’un document des services secrets anglais. Toute la planète y est examinée à la recherche des lieux où apparaissent les fous, les fées, les royaumes surnaturels, les monstres… Est convoquée une multitude de références littéraires, populaires, légendaires extrêmement variées et inattendues. Même si je l’ai parcouru dans les grandes lignes, j’ai quand même compris que la Ligue avait connu de précédentes incarnations à l’époque de Gulliver et du magicien Prospero par exemple. Il est également question des aventures survenues au couple Murray / Quatermain dans les premières années du XXe siècle (et qui ne sont pas illustrées dans les albums) et d’une mare en Ouganda qui donne l’immortalité. Et puis un certain Orlando fait son apparition.

Il y a eu un premier billet enthousiaste.


Le Dossier noir, traduction de l’anglais par Makma et M. Auverdin, parution originale 2007.

À Londres, en 1958, dans une ambiance très « Troisième homme », Mina Murray et Alain Quatermain Junior, toujours jeunes, qui ne travaillent plus pour les services secrets anglais et semblent à leur compte, dérobent un mystérieux dossier noir. Le lecteur attentif se rendra compte que nous sommes quelques années après la dictature d’un certain Big Brother. Nos héros doivent affronter notamment un certain Jimmy Bond, espion amateur de vodka martini et dragueur lourdingue… La page Wikipedia m’apprend que Moore et O’Neill ont dû s’accommoder de la réglementation sur le copyright pour les héros les plus récents, ce qui explique ce léger changement de prénom.

Mais s’intercale dans le récit le contenu de ce dossier noir ! Un dossier top secret qui retrace tous les avatars de la Ligue depuis sa constitution par Elizabeth I, dite Gloriana, la reine des fées. Saviez-vous que don Quichotte en avait fait partie ? Et Gulliver ? Sont insérés dans ce dossier toutes sortes de documents : cartes postales, récit libertin du XVIIIe siècle, pièce perdue de Shakespeare, rapport des services secret, un récit mêlant l’inimitable Jeeves et un certain Cool Lulu… tout cela est très inventif.

L’album s’achève tout simplement avec des pages en 3D ! (lunettes fournies)

J’ai bien aimé bien la variété du graphisme. On sent que nos deux auteurs se sont bien amusés. Où l’on découvre qu’Orlando est bien immortel et de sexe changeant, comme Woolf l’a inventé, mais qu’il/elle est enfant de Tiresias et que c’est un.e terrible vantard.e. Et le duc Prospero a bizarrement le visage d’Allan Moore.

C’est un album très sensuel et plein de malice.

 

Volume 3 : Century, traduit de l’anglais par Anne Capuron, publication originale 2009-2012.

L’album est plus sombre. L’action se déroule respectivement en 1910, 1969 et 2009 et cette fois les morceaux épars de la Ligue doivent empêcher la venue de l’Antéchrist et de l’Apocalypse.

Je n’ai pas vraiment apprécié celui-ci, car il est vraiment sombre. Le début du siècle est marqué par un homme qui tue les prostituées (et qui reprend la complainte de Mackie). Je retrouve dans l’évocation des quartiers populaires le souvenir des gravures de Hogarth comme dans le 1er volume. C’est le XXe siècle des guerres mondiales, mais les femmes y sont particulièrement malmenées par les hommes.  Les utopies des années 70 ont échoué et le Londres contemporain est sinistre et en proie à la misère. Le personnage de Norton m’a fait penser au Jérusalem de Moore qui mêle les époques d’un même lieu.

Il y a quand même de sacrées trouvailles, qui renouvellent agréablement mes vieilles références. D’abord le réinvestissement du personnage d’Orlando me semble une réussite. L’utilisation des grands concerts psychédéliques des années 70 dans un univers surnaturel également (et on a quelques noms en tête). Il y a une satire très réussie de l’univers de Harry Potter, j’ai vraiment aimé. Et puis après on ne verra plus Mary Poppins de la même façon.

La partie BD est suivie d’un récit en prose qui nous en apprend beaucoup sur la façon dont la Lune est peuplée.

 

Bilan. Je m’arrête là, je ne lirai pas les autres albums de la série. Je ne suis pas forcément à l’aise dans la culture comics, d’autant que sans Wikipedia pas mal de références (en gros, celles postérieures aux années 50) me passeraient au-dessus de la tête (#VieilleDame). Mais je suis ravie de ma découverte. Les deux premiers albums me semblent indispensables à toute bonne culture littéraire – j’ai déjà eu le temps de les relire. Cette inventivité, cet humour, ce retournement des personnages sont totalement bienvenus d'autant que le graphisme est très inventif (il y a des exemples dans les deux premiers billets). À lire !

P. S. Ces albums participent au mois Sous les pavés les pages d'Ingannmic et d'Athalie car ils nous font visiter la ville de Londres d'une façon originale.



jeudi 15 juillet 2021

Vous préféreriez vous arracher les yeux plutôt que d’assister à si infâme trahison !

 Alan Moore et Kevin O’Neill, La Ligue des gentlemen extraordinaires, volume 2, parution originale 2002, traduit de l’anglais par Alessandro Benedetti, édité en France par Panini Comics.

 

Tout commence sur une planète avec des extraterrestres qui se font la guerre. Si vous avez lu un peu de SF, vous reconnaîtrez quelques créatures. Ce n’est pas mon cas et j’ai donc trouvé ça exotique, entre imaginaire oriental et extraterrestre et guerre des étoiles.

Ensuite, des créatures attaquent la Terre – pardon le centre de la Terre, c’est-à-dire Londres (on est en 1898). La ligue reprend du service : Melle Mina Murray, le capitaine Nemo, Allan Quatermain, l’Homme invisible, Mister Hyde. Il s’agit à nouveau de sauver le monde. Si vous vous souvenez d’H. G. Wells, vous avez une idée de comment cela finira. Entretemps, vous aurez croisé le docteur Moreau (et son neveu) et quelques créatures étranges. Il y a notamment un cocher fantastique, qui m’a bien plu.


Ce volume est beaucoup plus sombre que le premier. En contrepartie, il explore davantage la psychologie victorienne, son rapport perturbé au désir, au sexe, à la violence. Le personnage de Hyde (qui a totalement englouti Jekyll) est très bien exploité dans cette veine. Il y a quand même un humour noir tout à fait sinistre et réjouissant !

Les dessins des créatures de l’espace sont très réussis et effrayants. On est dans le feuilleton d’aventures !

Et vous connaîtrez enfin l’origine d’un célèbre parc londonien.




Mon billet enthousiaste sur le premier volume. Évidemment je compte lire la suite.

(vous noterez que le meilleur de l'Angleterre est sur ce blog !)


 

jeudi 12 janvier 2017

Les livres t’attendront en silence, humblement, sur l’étagère.

Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, parution originale 2002.

Cette histoire n’est pas un roman. Amos Oz raconte. Il commence par le sous-sol où il a grandit avec ses parents à Jérusalem et de proche en proche remonte l’histoire de son père et de sa mère, de chacun des grands-parents et arrière-grands-parents, avec les tantes et oncles de chacun. Avec eux, il parcourt l’Europe, la Pologne, Odessa, la Lituanie, en s’aidant d’ouvrages historiques ou de témoignages. Peu avant la moitié du livre est enfin mentionné son sujet véritable : le suicide de sa mère alors qu’il n’avait que 12 ans. Mais Oz raconte son enfance dans un quartier populaire de Jérusalem, avant la naissance de l’État d’Israël, avec les récits de lutte épique, de guerre, de pauvreté, de siège, d’affrontements politiques passionnés. Ce livre est constitué des 800 pages qui précèdent le récit exact de ce suicide.

Peut-être comptaient-ils vaguement trouver dans la Terre d’Israël ressuscitée quelque chose de moins judéo-petit-bourgeois et de plus moderne et européen ; de moins frustre et matériel et de plus spirituel ; de moins fébrile et verbueux et de plus pondéré, serein et réservé.

C’est un livre à la fois très intéressant et émouvant.
On découvre la population arrivée d’Europe à Jérusalem, ayant fui les persécutions et cherchant une terre neuve, s’entassant dans des faubourgs mal équipés. Le père de l’auteur parle 10 ou 12 langues, les polyglottes sont d’ailleurs nombreux, mais l’enjeu est de se débarrasser du vieil yiddish, perçu comme la langue larmoyante du shtetl, au profit de l’hébreu, la langue de la modernité et de la force. Mais l’hébreu est encore une langue incertaine, sortant de la Bible et en cours d’adaptation. Certains personnages ont ainsi créé les mots de la réalité du XXe siècle, d’autres parlent comme les prophètes, enfin l’un d’eux ignore l’hébreu argotique ce qui donne lieu à une scène de quiproquo très drôle.

Avec son accent d’Europe centrale, il n’était pas à l’aise dans la langue hébraïque, tel un amoureux ravi que sa bien-aimée soit enfin consentante, et décidé à se surpasser pour lui prouver qu’elle ne s’est pas trompée.

Il est question de la guerre, du couvre-feu, de la famine, du siège et du bombardement de Jérusalem, des stockes de morue parce que le nouvel état désargenté a pu acheter le stock de la pêche norvégienne. Il n’y a pas encore de Palestiniens, mais seulement des Arabes. Les grandes puissances sont au loin, semblant prendre des décisions à une table, sans savoir rien de la réalité des simples gens, ni héros, ni soldats. Sandrine a été gênée par les références historiques et politiques qu’elle ne saisissait ; j’avoue que ça ne me gêne pas de pas comprendre. Le narrateur est un petit garçon, il ne comprend pas grand-chose non plus et ne parvient pas à s’abstraire des visages des gens qu’il a rencontrés.
D. Rubinger, Contrôle à Jérusalem par des soldats britanniques, 1947, Berlin, BKP, image RMN.
Au milieu de la multitude de portraits que comporte le livre, se détachent son père, linguiste bavard, et sa mère, mélancolique et sans doute dépressive. Il n’y a pas de portrait réel de leur couple pourtant, comme si Oz était retenu par la pudeur de parler de l’intimité de ses parents.
Ce n’est pas un récit linéraire, car le narrateur voyage dans ses souvenirs et effectue des allers et retours entre ce qu’il a compris adulte, ce qu’il vivait enfant et ce que les uns ou les autres ont pu lui raconter. C’est un voyage de mémoire plus que d’histoire et les professeurs de géographie décrivent la Judée et la Galilée comme des paysages bibliques. Oz raconte un monde disparu, des jardins, des maisons, des modes de vie.
Ce livre contient des dizaines de titres de romans, de poésies, de chansons, car la lecture et l’écriture sont le centre de la vie de cet enfant.

Laquelle colline était notre voisine de palier – massive, renfermée et taciturne, une colline chenue, mélancolique, engluée dans ses habitudes de vieille fille, emmurée dans son silence, somnolente, hivernale, ne déplaçant pas les meubles et ne recevant jamais de visites, ni bruyante ni gênante mais, par les deux cloisons mitoyennes, s’immisçaient jusqu’à nous, telle une odeur de moisi opiniâtre, le froid, l’obscurité, le mutisme et l’humidité de cette morne voisine.


Lire le monde pour Israël.

lundi 23 mai 2016

Des judas, je pouvais voir la surface de la mer en ébullition.

Albert Sánchez Piñol, La Peau froide, traduit du catalan par Marianne Millon, 2002.

Un roman qui fait très peur.

Le narrateur arrive comme climatologue sur une île minuscule de l’océan Antarctique. Il doit y passer un an, en compagnie du gardien de phare. Mais dès la première nuit, il est assailli par des monstres marins. À partir de ce moment, tout s’organise en vue de la survie.

En réalité, tout s’avère beaucoup plus compliqué. D’abord, on n’arrive pas sur cette île complètement par hasard. Et puis l’autre homme, le gardien de phare, n’est pas vraiment un allié. Enfin et surtout, les monstres sont à la fois proches des êtres humains et très différents, ils terrifient et pourtant sont aussi des êtres sensibles. Notre narrateur va passer par toutes les gammes d’émotions possibles.
A. Masson, La chute des corps, 1960, collection privée, M&M
Ce roman m’a fait assez peur pour que j’évite de le lire juste avant de dormir. Et pourtant je l’ai lu très rapidement, pour savoir comment aller avancer le récit (en réalité, on se doute franchement du dénouement) et pour ne plus sentir cet univers si oppressant me coller à la peau. Il faut dire que la menace a la force de l’évidence : pas de gémissement furtifs ou de bruits bizarres, mais l’assaut direct de dizaines ou de centaines de créatures aux mains palmées chaque nuit ou presque. À l’homme de succomber ou de devenir fou ou de faire face, même si les trois positions sont compatibles. On a aussi la sensation que le narrateur, malgré toute sa raison et ses résolutions, est pris dans un engrenage infernal, au-delà de l’humanité, dont le lecteur sait qu’il ne parviendra pas à sortir.
Une très belle écriture propre aux grands romans d’aventures ou aux méditation intérieures, aux récits de voyage, mise au service d’un huis clos oppressant.

En l’observant, je n’ai pu éviter un frissonnement : les yeux sont des miroirs d’un bleu prodigieux, plus ronds qu’ovales. Un brillant d’ambre, un liquide oculaire avec une densité de mercure. Je me suis vu dedans, en train de la regarder, c’est-à-dire me regardant. J’ai failli abandonner. Quand on se voit reflété dans les yeux du monstre, on ressent des vertiges ridicules mais puissants, que quelqu’un qui ait partagé cette expérience ose m’accuser.


mercredi 6 novembre 2013

Je n’avais encore jamais eu affaire à un chat qui parle, mais, comme le disait mon père, les bonnes manières, ça ne mange pas de pain.


Jasper Fforde, Délivrez-moi !, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, paru en 2002 (le titre anglais Lost in a Good Book est un autre jeu de mots intelligent).

Je viens de dévorer joyeusement le deuxième volume des aventures de Thursday Next, agent spécial d’une Angleterre de 1985 où rien n’est comme chez nous.

Mon père, sa passion était de tuer et d’empailler. À sa mort, il a tenu à être empaillé à son tour. C’est lui, là-bas.

Sauf que je ne compte pas dire grand-chose de l’intrigue… L’héroïne se contente de lutter un peu contre tout le monde, d’empêcher la terre de disparaître dans un immense coulis de fraise, d’essayer de délivrer son mari et d’apprendre à entrer dans les livres simplement en les lisant. Parmi les intrigues secondaires : une migration de mammouths, un énième Cardenio de Shakespeare qui réapparaît, une excursion dans Le Corbeau de Poe, etc. Beaucoup d’humour, de références littéraires et de délire. On ne regarde plus ses romans avec le même œil ni les personnages de mots avec la même confiance.
J’ai eu plaisir à retrouver un monde découvert avec joie il y a un an. J’ai été un peu noyée sous la profusion du texte tout en étant émerveillée par ce jaillissement. J’aime bien cette série car elle donne une prime aux gros lecteurs : plus on connaît la littérature, plus on s’éclate. À relire dans 20 ans !

-       Mais c’est ridicule ! cria Hopkins alors même qu’on le traînait hors de la salle.
-       Non, répondit le Magistrat, c’est Kafka.


jeudi 17 octobre 2013

Une tristesse presque portative qui ne durait pas plus de cinq minutes.


Roberto Bolaño, Un petit roman lumpen, paru au Chili en 2002, traduit par Robert Amutio, édité chez Christian Bourgois.

Un petit roman au titre intrigant. Une virée internet m’apprend que lumpen en allemand signifie loque, chiffon…

Les parents de la narratrice et de son frère (des jeunes gens) meurent au début du livre. Nous savons tout de suite que ça ne se passe pas très bien, la jeune femme parle de « délinquance ». En réalité, ce n’est pas tant cela qu’un vide qui s’installe peu à peu dans sa vie et de son frère et qui défait les habitudes et les repères. L’abandon du lycée, le besoin d’argent, l’importance de la télé, la sexualité, la narratrice perd sa volonté et part un peu à vau l’eau. C’est plus une déliquescence.
Le frère et ses amis ont idée d’un « coup » pour rafler de l’argent mais c’est là où la narratrice commence à changer.
Cette vie désaccordée s’inscrit dans une ville (Rome) qui semble vide comme une sous-préfecture un dimanche après-midi, simplement traversée à deux reprises par des jeunes en voiture, hurlant, vitres ouvertes, « fascisme ou barbarie ».

Image Wiki

C’est donc un tout petit livre, à la narration réglée comme du papier à musique ce qui m’a paradoxalement déçue puisque je m’attendais à quelque chose ayant la folie des Détectives sauvages.
Une petite tranche de vie qui s’émiette et se remiette.

C’était comme si, en sortant du travail, je pénétrais brusquement dans un tunnel de vent qui me faisait pleurer sans raison. Un tunnel qui au début agissait de manière naturelle, provoquant mes pleurs sans plus, mais qui, au cours des derniers jours, loin de créer une habitude en moi, suscitait une énorme tristesse, une tristesse à laquelle je ne pouvais faire face qu’en pleurant.