La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 25 juin 2026

La vague impression générale que Montréal était constituée de banques et d’églises.

 

Rupert Brooke, Lettres d’Amérique, textes parus en 1913-1914 dans la Westminster Gazette et en volume en 1916 avec une préface d’Henry James, traduit de l’anglais par Jean Pavans, édité en France par Payot Rivages en 1998.


1913, un jeune poète anglais, beau, cultivé et prometteur, découvre les États-Unis et le Canada et en rend compte par lettres.

Voilà un livre que j’ai pris plaisir à lire, le soir, à titre de détente. Ce n’est pas un grand texte, mais cela m’intéresse toujours de voir un endroit que je connais un peu (le Canada) via des yeux étrangers et lointains. C’est que le voyage de Brooke est original, puisqu’après New York et Boston, il se rend en train à Montréal. De là, croisière sur le Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, puis voyage via les grands lacs jusqu’à Winnipeg (c’est au milieu du pays), puis train à travers les grandes plaines.

Cependant, c’est en se promenant dans les rues de Québec, ces artères médiévales, étroites, tortueuses, escarpées et revêches, qu’on prend pleinement conscience de son charme. Elle mérite presque d’être taxée de pittoresque – qualité abominable ! Mais même le pittoresque devient séduisant dans ce pays. On se sent vraiment en terre étrangère, car les gens ont une langue à eux, des mouvements vifs, décidés, cinématographiques, et une gaieté inexplicable, qui frappe le visiteur. On se croirait presque à Sienne ou dans un vieux bourg allemand, sauf que Québec a des tramways et des silos à grains pour montrer à quel point elle est vivante.

Le recueil me laisse un peu sur ma faim dans la mesure où il n’y a pas la côte ouest (Vancouver ? San Francisco ?) alors même que l’auteur a dû s’y embarquer pour les îles des mers du Sud, comme l’on disait alors, puisque un chapitre porte sur Samoa.

Ensuite ? C’est la déclaration de guerre, et un texte très émouvant où Brooke affirme avec force qu’il n’a rien contre l’Allemagne et les Allemands, mais qu’il aime son pays. Il s’engage pour le défendre et il meurt en 1915. John Lewis-Stemple pense certainement à lui quand il parle des jeunes hommes tués au front pour défendre un bout de prairie, leur patrie.

On trouve dans le recueil les écueils attendus des auteurs du temps : rêverie romantique sur un pays soi-disant vide et inhabité, rêverie romantique sur l’Indien en voie de disparition, rien sur les noirs aux USA, les bienfaits de la colonisation des Samoa, les propos sur l’immigration non contrôlée.

Mais je note : la belle description de Manhattan, l’humour – par exemple pour décrire la liberté d’attitude permise par le port de la ceinture américaine versus les bretelles anglaises, l’enthousiasme (incompréhensible à mes yeux) pour la ville d’Ottawa sous prétexte qu’il s’y trouve un Parlement (!), l’excursion à Niagara, la belle description des rivières et des lacs et des paysages en général, l’évocation d’un pays en train de se construire avec des villes nouvelles et des institutions toutes neuves.

Le lac Louise est un tout autre univers. Imaginez un petit lac circulaire de un ou deux kilomètres de diamètre, situé à deux mille mètres d’altitude, entre de grandes falaises de roches brunes, couvertes d’un manteau de pins dense et sombre. À une extrémité, les eaux sont nourries par les fontes laiteuses d’un vaste glacier qui s’élève au milieu des champs de neige d’un des sommets les plus hauts et les plus admirables des Rocheuses, montant la garde sur l’ensemble.

R. Whale (att.), Le Train du Canada Southern Railway à Niagara ,1870, Ottawa


Brooke fait partie des poètes cités par Dan Simmons dans Le Grand amant.



jeudi 11 juillet 2024

Alors je vais rester ici…de même !

 

Louis Hemon, Maria Chapdelaine (récit du Canada français), 1913.

 

C’est la fin de l’hiver (en avril donc) (…) dans le nord du Canada français, là où la forêt règne encore, là où on défriche les parcelles des concessions. Maria sort de l’adolescence. Elle vit avec ses parents, ses frères et sœurs, dans un endroit reculé, loin des villages et des hameaux. L’existence y est dure. Il faut défricher la terre, la cultiver, la moissonner, s’occuper des moutons et des poules, faire le pain, on n’y voit personne, toujours le même voisin, les nouvelles y sont rares… Cette année-là Maria découvre la promesse de l’amour, le chagrin, la résignation, l’espoir malgré tout.


Personne n’avait dit un mot pour le hâter ou l’interrompre ; on l’écoutait comme on écoute quelqu’un qui conte une histoire, quand le dénouement approche, visible mais inconnu, pareil à un homme qui vient en se cachant la figure.


C’est un roman assez lent, au déroulement sans réelle surprise, mais relativement court (120 pages). Il permet la description fine et documenté de ce mode de vie des paysans de la forêt, avec leurs habitudes et leurs travaux. Malgré l’indéniable parti pris de l’auteur, il n’y a aucune figure négative et l’on rencontre donc un jeune homme qui a préféré vendre sa terre pour mener une vie plus errante, entre chantiers forestiers et saisons de chasse, parce qu’il ne saurait pas se satisfaire de la répétition de la vie paysanne, tandis qu’un autre jeune homme a préféré partir travailler en usine aux États-Unis où il profite de la vie moderne. Parmi même les paysans, on trouve ceux qui aiment s’installer là où il n’y a personne pour défricher tandis que d’autres apprécient la vie de village. Voilà un talent de représenter un petit monde.


La mère Chapdelaine se tut, et soupira. Elle pensait toujours avec regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, comme à une sorte de paradis perdu.

(…) Faire de la terre – c’est la forte expression du pays, qui exprime tout ce qui git de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel Chapdelaine en parlait avec une flamme d’enthousiasme et d’entêtement dans les yeux.


Mais la vraie création de Hemon est la langue. J’ai lu le roman sans m’être renseignée sur son contexte d’écriture. J’y ai entendu le français de mes amis québécois, leurs tournures et leurs intonations, un peu forcées, un peu tirées vers une note archaïque. De fait, Hemon invente et recrée une langue québécoise paysanne, à partir de sa connaissance de la langue paysanne parlée dans l’Ouest de la France avant le XIXe siècle, telle qu’il s’imagine qu’elle a pu voyager et survivre, morceau de normand installé par-delà les mers. C’est plein de charme.

Je note que le cheval s’appelle Charles-Eugène. Il y a une charmante cueillette des bleuets.

 

Sandham, Le Retour de la chasse, 1877 Ottawa


« C’est une grande perte – fit-il enfin – Tu étais bien gréé de femme, Samuel ; personne ne peut rien dire à l’encontre. Tu étais bien gréé de femme, certain ! »

Après cela il se tut de nouveau, chercha sans les trouver des paroles de consolation, et finit par parler d’autre chose.

« Le temps est doux à soir : il va mouiller bientôt. Tout le monde dit que le printemps viendra de bonne heure. »

 

À travers les heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret pathétique aux merveilles lointaines qu’elle ne connaîtrait jamais, et aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de vivre : à la flamme chaude qui n’avait caressé son cœur que pour s’éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d’où les garçons téméraires ne reviennent pas.


 

Le saviez-vous ? Hemon est un auteur français. Il a écrit le roman au Québec, mais la première parution se fait en France. 

Je me demande si le roman ne pourrait pas être inscrit dans le programme d’Ingannmic sur les mondes du travail, pour les paysans, car on y trouve tous les noms d’outils et descriptions de gestes de ce métier.

 


 

vendredi 15 mars 2019

Tu ne sais pas ce que je peux détester les hommes.

Louis Aragon, Les beaux quartiers, 1936.

Tout commence à Sérianne, une petite ville des Alpilles où de riches fabricants de chocolat emploie une pauvre main d’œuvre, locale ou italienne. Il y a le maire, le percepteur, les adultères des uns et des autres, la moralité de certains, le bordel où tout le monde se retrouve, la grande affaire des élections en ces temps de IIIRépublique. C’est la bourgeoisie de province, riche et racornie, qui se partage le territoire et le pouvoir local. 

Comme on s’étonnait qu’il fût parvenu à la mettre enceinte, il disait que c’est tout simple quand on n’est pas feignant, il n’y a qu’à bien viser. Il n’avait pas son pareil pour abattre les cailles avec des pierres. (Cette citation gracieuse a également été relevée par Lili !)

L’attention se concentre progressivement sur les fils du maire : Edmond et Armand Barbentane. L’aîné, le beau gosse, destiné par son père à la médecine pour reprendre le cabinet et la clientèle politique. Le cadet, destiné par sa mère à la prêtrise. Mais tous ces beaux projets peuvent se heurter aux désirs enfouis des jeunes gens. Tout se détraque tout à coup et l’action bascule à Paris !
À Paris, Edmond étudie la médecine. Il se verrait bien grand ponte parisien, mais les études sont longues et peu gratifiantes, surtout quand il croise le chemin de Carlotta, une magnifique italienne… il va lui falloir de l’argent. Armand, quant à lui, abandonne peu à peu différents idéaux et erre dans la misère un long moment avant de trouver une autre voie, aux côtés du peuple.
C’est un roman balzacien en diable, où l’on truande en famille, où il y a des magouilles financières et des héritages à préserver, des fils désireux de tracer leur chemin. Mais Edmond n’est pas exactement Rastignac – il préfère lire Bel-Ami. Toute une partie du roman plonge au cœur des repas de famille, des secrets d’alcôves, des ambitions rentrées, des espoirs déçus.

Si elle lui mentait, pourtant, comme il a su, lui, mentir ? Il se rassure très vite, avec des arguments de violoniste. Mais d’où lui vient cette folie nouvelle ? Il regarde sans fin Carlotta dormir. Carlotta dormir. Carlotta. Dormir.

Mais en fait, il ne s’agit pas du tout de cela ! Ou pas seulement. Ou comme un détail d’un drame plus vaste qui se joue à l’échelle de la France et de l’Europe. C’est que le roman commence en 1911-1912, quand Les Cloches de Bâle s’interrompent sur un mouvement plein d’espoir pour les travailleurs et les femmes. Voici donc que l’action reprend, alors que les patrons d’usine se réorganisent après les grandes grèves, quelques années après les manifestations des viticulteurs dans le Languedoc et les émeutes anti-Italiens et surtout alors que les débats font rage autour de la Loi des trois ans. Les débats politiques sont loin de constituer uniquement un arrière-plan pour le roman, ils envahissent progressivement les pensées et les intérêts des personnages. Le pays se prépare-t-il à la guerre ? Les intérêts médiocres et à court terme du personnel politique, provincial et parisien, et des industriels et d’un certain nombre d’autres, semblent confluer vers un discours de plus en plus martial. Pourtant Armand ira écouter Jean Jaurès, à qui il est magnifiquement rendu hommage. Le roman se clôt en juillet 1913, dans un climat de presque joyeuse kermesse (et de sombre crapulerie). Certains passages m’ont rappelé les romans de Stendhal avec ces imbroglios de gouvernement et de parlementaires, auxquels je ne comprends rien, mais qui retransmettent une certaine atmosphère.
Picasso, Ma Jolie, 1911, Moma.

Le début (4 lignes qui m'ont immédiatement séduite)
Dans une petite ville française, une rivière se meurt de chaud au-dessus d’un boulevard, où, vers le soir, des hommes jouent aux boules, et le cochonnet valse aux coups habiles d’un conscrit portant à sa casquette le diplôme illustré, plié en triangle, que vendaient à la porte de la mairie des forains bruns et autoritaires.

L’ensemble est excellent ! Un très long roman qui se déploie lentement. Les beaux quartiers parisiens arrivent tardivement, après ce long début dans le Sud, qui a permis de camper les portraits des élites locales, personnages tout à la fois complexes et sans intérêt. Les hypocrisies de tous les jours en somme. Aragon raconte la lutte sociale intense, quotidienne, violente, souterraine qui anime la société, les petits fonctionnaires, les commerçants, les ouvriers, les très pauvres, les notables. Il y a l’évocation de la pauvreté, des filles placées comme domestiques et violées par leur patron le plus naturellement du monde. Armand et Edmond sont lentement mis en valeur et nous les quittons au seuil de leur vie et sur le point de s’engager chacun dans leur voie – tout est-il déjà joué ? Aragon raconte une jeunesse, une initiation, un apprentissage, nous ne saurons rien de la suite (sauf si nous continuons à avancer dans Le Cycle du réel). En effet, quelques personnages récurrents apparaissent sans en avoir l’air dans les autres romans. Il s’agit de raconter notamment la fortune d’Edmond Barbentane, un de ceux qui tirent les ficelles d’Aurélien.
Et les femmes ? Les Cloches de Bâle et Aurélien mettent en avant des héroïnes féminines tout à fait originales. Ici ce n’est pas le cas. Je retiens simplement la figure de Carlotta, lointaine descendante de Nana, mais soucieuse d’échapper à son destin, qui essaie de concilier sa liberté, son besoin d’aimer et son besoin d’argent et qui a aussi besoin de se venger de ce qu’elle a subi. C’est que nous sommes dans une société où les femmes ne sont bonnes qu’à trouver un mari ou un protecteur pas trop violent.
Enfin, la langue d’Aragon ! Cette langue souple alterne d’amples mouvements descriptifs et des formules familières, voire franchement vulgaires. La rapidité des dialogues, très vifs, qu’il faut suivre, complète des portraits croqués avec justesse et ironie pour croquer les portraits. Le tout sans lourdeur.

L’accent méridional de son père le mettait hors de lui plus encore que cette impuissante inquisition. Depuis qu’il était à Paris, Edmond avait appris à parler du bout des dents et en serrant les lèvres, comme toutes les personnes du Midi qui ont de l’éducation.

Ici sommeillent de grandes ambitions, de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce. Ces fenêtres plongent dans des rêveries très pures, des méditations utopiques où plane la bonté. Que d’images idylliques dans ces têtes privilégiées, dans les petits salons de panne rose où les livres décorent la vie, devant les coiffeuses éclairées de flacons, de brosses et de petits objets de métal, sur les prie-Dieu des chambres, dans les grands lits pleins de rumeurs parmi la fraîcheur des oreillers ! Dans ces parages de l’aisance, on voudrait tant que tout fût pour le mieux dans le meilleur des mondes. On rêve d’oublier, on rêve d’aimer, on rêve de vivre, on rêve de dispensaires, et d’œuvres où sourit l’ange de la charité. L’existence est un opéra dans la manière ancienne, avec ses ouvertures, ses ensembles, ses grands airs, et l’ivresse des violons. Les beaux quartiers !

Aragon sur le blog :

Le billet de Lili sur ce roman, elle-même ayant déjà rejoint Les Voyageurs de l’impériale. Elle met notamment l’accent sur la liberté et la fantaisie d’Aragon.
Plus qu’un volume à lire !
Le billet de Lili sur Les Voyageurs de l'impériale. Ellettres a lu Les Cloches de Bâle.


mercredi 3 mai 2017

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes

Apollinaire, Alcools, 1913, À la santé III.

Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène

Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
Avec les clefs qu’il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine



lundi 1 mai 2017

À la fin tu es las de ce monde ancien

Apollinaire, Alcools, 1913, extrait des Fiançailles.

J’ai eu le courage de regarder en arrière
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les églises italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En même temps et en toute saison
D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
Où d’ardents bouquets rouaient
Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie
Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
Dans le jardin de ma mémoire

À la fin les mensonges ne font plus peur
C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée
Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
Qui offrent tendrement deux couronnes d’épines
Les rues sont mouillées de la pluie de naguère
Des anges diligents travaillent pour moi à la maison
La lune et la tristesse disparaîtront pendant
Toute la sainte journée
Toute la sainte journée j’ai marché en chantant
Une dame penchée à sa fenêtre m’a regardé longtemps
M’éloigner en chantant