La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 9 juin 2016

N’est-ce pas étonnant de survivre grâce à ce qui n’existe plus ?

Corée des villes, Corée des champs, anthologie de nouvelles parues originellement entre 1999 et 2008, traduites du coréen par Kim Jeong-yeon et Suzanne Salinas et éditées chez Decrescenzo.

Un recueil pour découvrir un petit bout de la Corée. Ces nouvelles mettent en scène un entre-deux : comment se côtoient la Corée de Séoul et de la grande ville et celle des campagnes, mais surtout comment se côtoient les différentes générations.

Une tante âgée vient rendre visite à son neveu et réalise un dernier voyage avant de mourir, elle raconte aussi certains épisodes de sa jeunesse. Un fils vient rendre visite à son père vieillissant et découvre comment ses parents sont devenus ces personnes acariâtres. Une femme au foyer étudie sa nouvelle voisine tout en s’interrogeant sur sa santé mentale. Un homme rend visite à un ami à la campagne (une campagne vraiment très bizarre). Un homme raconte son enfance dans une boulangerie-pâtisserie – comme le quartier a changé en peu de temps ! Le dernier récit met en scène une jeune femme qui travaille comme guide dans une grotte artificielle (pour faire découvrir la spéléologie aux enfants c’est quand même plus pratique qu’une vraie grotte) et qui vit dans un logement minuscule.
Vue de Séoul en 1930. Wikipedia.
Comme souvent dans les romans asiatiques, je fais l’expérience d’un univers proche et lointain à la fois. Les soucis des paysans sont les mêmes partout, l’individualisme et l’anonymat des villes également, mais toutes les références nous sont étrangères. Les narrateurs s’interrogent dans ces récits sur ce qui les relie encore, ou non, à leurs parents, ou à leurs grands-parents, ou même à leur jeunesse. Un monde très clivé où la Corée ancienne semble une carte postale aussi bien à nous, lecteurs occidentaux, qu’aux habitants des villes.

Puis elle se mit à chanter. Avec le bruit des vagues, on ne l’entendait guère. En tendant l’oreille, je reconnus La colline de la rivière où chantent les oiseaux. Sa voix frayait un chemin, fine et verte comme de la ciboulette, mince comme du piment rouge râpé, avant de disparaître dans le vent sans laisser de trace.

Decrescenzo est un éditeur spécialisé dans la littérature coréenne, basé à Fuveau, découvert au Salon du Livre, jamais vu sur les étals des libraires marseillais – comme quoi, les foires du livres, ça a du bon.

Lire le monde pour la Corée. Des femmes écrivains (Jong Jia, Ha Songnan, Kim Mi-wol).



mardi 18 juin 2013

Les malheurs n’arrivent pas en forme de remboursement mensuel. Ils arrivent toujours en somme brute.


 Kim Un-Su, Le Placard, traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou, 2006, édité en France par Ginkgo en 2013.

Un livre bien étrange, qui laisse un goût angoissant dans la bouche.
Le narrateur est un jeune homme de Séoul, tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui a un emploi dans un institut de recherches où personne ne fait rien. Mais lui est recruté par le docteur Kwon pour s’occuper des dossiers du Placard n° 13. Il s’agit de témoignages de « symptomatiques », c’est-à-dire de gens qui ont des symptômes bizarres, anormaux. Un homme a un arbre qui pousse sur sa main. Une femme saute dans le temps. Un homme ne mange pas. Un autre voudrait se transformer en chat. Le narrateur rapporte leurs témoignages, sans jugement.
Par ailleurs, il se passe de drôles de choses à son travail.
Le livre me laisse une drôle d’impression, due sans doute à sa maîtrise. L’auteur représente une société où chaque individu est isolé et ne peut communiquer avec les autres. Finalement, que l’on ait ou non une anomalie, il reste le Placard pour raconter sa vie. Le climat angoissant est contrebalancé par un style assez humoristique, mettant en avant le côté loufoque et absurde de la tâche du narrateur. C’est donc très réussi, il faut dire que la plupart des personnages sont attachants avec leurs bizarreries les plus diverses.

La pleine lune est assez copieuse mais elle a moins de goût. Si on veut vraiment découvrir le goût de la lune, rien ne vaut le croissant. Il n’y a pas grand-chose à manger, mais quand vous croquez dedans, vous pouvez savourer son véritable goût.
-       Quand vous mangez du clair au lune, vous y ajoutez du sel ou du poivre ?
-       C’est une super idée ! Je vais essayer cette nuit.


B. Lavier, Mademoiselle Gauducheau, 1981
Paris, Centre Georges Pompidou, image RMN.
Mon bémol concerne le fil narratif, qui me semble un peu faible. Bien sûr, on frôle le catalogue ou le défilé de personnages. Le prétexte narratif final me paraît d’autant plus artificiel. Mais il s’agit d’une lecture aisée, les anecdotes absurdes alternent avec les réflexions. Cela tient aussi à la capacité du narrateur, pourtant ordinaire, à s’adapter à ses interlocuteurs et à être touché par leurs difficultés, à se désoler de ne pouvoir les aider. L’apparente froideur de l’écriture n’est pas dépourvu d’ironie, ou d’intonations critique sociale, et préfère les petites gens perdus à ceux qui affiche leur domination.
Un roman sur la solitude de l’individu dans le monde contemporain.

À la cantine
L’homme doit dénoncer l’absurdité du monde et lutter contre, certes, mais quand on est un mâle, n’est-ce pas plus digne de lutter pour quelque chose de plus… valorisant ? Ça fait pas hypernoble de se révolter à cause des légumes servis à la cantine, c’est carrément mesquin, à la limite. Délicat d’en faire La Grande Cause. Donc, pour lutter contre quelque chose de valable, autant laisser passer courageusement ce genre de futilités et manger leurs plats les yeux fermés.

Merci aux éditions Ginkgo pour cette lecture. Je vous signale qu’il existe un concours d’écriture au Centre culturel coréen autour de ce livre.