La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 19 mars 2026

Le train se lança avec sa cargaison d'histoires sur son parcours qui n'était pas infini.

 

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt, parution originale 2008, roman traduit du japonais par Sophie Refle, édité en France par Babel/Actes Sud.

Il y a peu, Aifelle faisait remarquer chez Ingannmic qu'en matière de « littérature japonaise on ne voit plus que ce genre de livres mis en avant, c'est un peu triste. Il faut fouiller un peu pour trouver les autres. » Je partage ce constat, mais je dois dire qu'en l'occurrence j'ai passé un excellent moment de lecture. Comme quoi, certains petits romans sont plus réussis que d'autres – hé, c'est un métier aussi !

Donc, nous sommes sur une petite ligne de train, entre Osaka et Kobe, les arrêts y sont fréquents. Des hommes et des femmes montent et descendent avec leurs préoccupations et leurs histoires et quelquefois ils se parlent. Ou alors ils se contentent de se regarder et le récit change de personnage principal à chaque tronçon du train. Une fois dans le sens aller, une fois dans le sens retour (le roman pourrait continuer indéfiniment).

Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle venait de lui chiper le livre qu'il convoitait (autrement dit, elle n'avait prêté aucune attention à Masachi). Il l'avait suivie quelques minutes, assez pour comprendre qu'elle n'avait aucune intention de le reposer.

Premier tronçon, un garçon qui se rend à la bibliothèque le sac chargé de livres se fait aborder par une fille qu'il trouve mignonne certes, mais surtout qui emprunte les mêmes livres que lui ! Ensuite, une femme qui revient du mariage de son ex engage la conversation avec une vieille dame et sa petite-fille. Etc. Au retour, six mois plus tard, un couple se sera défait parce que le gars est violent, un autre se sera constitué, une jeune femme aura déménagé, la vieille dame aura un teckel (et toujours sa petite-fille), etc.

Évidemment, ce qui me paraît très réussi, c'est le rythme. Une succession de chapitres courts, avec une tranche de vie à chaque fois. À la fin, on aura fait connaissance avec plein de gens, mais sans forcément en savoir beaucoup sur eux et on aimerait en savoir plus. C'est malin et habile ! Et puis, c'est un monde rassurant et apaisant, un petit train où chacun parvient à trouver sa place. Un monde où la place respective des hommes et des femmes est subtilement repositionné.


Loin d'être silencieux, ce quartier était animé à la mesure de sa taille. Les hirondelles y voyaient un bon endroit où élever leur progéniture.
La vieille dame n'avait pas menti : c'était une bonne gare, et un quartier agréable.

Je note qu'Arikawa est également l'autrice des Mémoires d'un chat qui a eu un succès colossal et de romans sur l'armée japonaise (elle se moque d'ailleurs de ce goût pour l’armée dans le roman).

Ce roman n’a peut-être pas une ambition immense, mais il est à lire en grignotant dans le train, bien sûr.

Les gens qui prennent le train seuls se composent en général une mine indifférente.

Un dessin de Gébé de 1959 (désolée, je n'ai pas de photo de train japonais)


mardi 13 janvier 2026

Pourquoi s'intéresser à des terres et des êtres vivant à des milliers de kilomètres de chez soi ?

 

Serge Gruzinski, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l'orée des Temps modernes, 2008, aux éditions du Seuil.


Un livre d'histoire ou un essai, où l'auteur étudie deux textes : une chronique sur le Nouveau Monde rédigée à Istanbul en 1580 et un Répertoire des temps écrit à Mexico en 1606, où il est longuement question des Turcs.
On décentre le regard. Pour l'un des auteurs, le centre du monde est à Istanbul et pour l'autre il est à Mexico.

Le souci d'introduire de la cohérence et d'insuffler du sens dans une représentation du monde bouleversée par les découvertes ibériques. Ce qui vaut autant pour une chrétienté laine ébranlée dans ses fondements intellectuels et ses repères religieux que pour un Empire ottoman déconcerté par les avancées planétaires des Espagnols et des Portugais.

Les Ottomans parcourent le monde, du détroit de Gibraltar à l'Indonésie, et voilà qu'ils voient arriver les chrétiens par l'Est ! Si aucun d'entre eux (ou presque) n'a encore mis les pieds dans ce qui n'est pas encore l'Amérique, ils se tiennent bien informés, notamment grâce aux publications imprimées à Venise. L'auteur exprime d'ailleurs son inquiétude : Grenade est tombée, paradis à jamais perdu, et les musulmans ne participent pas à cet agrandissement du monde. Mais pour eux, l'enjeu est d'abord celui du contrôle de l'océan Indien, au moment où les Portugais arrivent par le Sud et les Espagnols par l'Est. C'est que 1492 signe tout à la fois le voyage de Christophe Colomb et l'expulsion des Juifs d'Espagne, dont beaucoup se réfugient dans l'empire Ottoman. Encore quelques années et ce seront les morisques qui seront expulsés. Les temps ne sont guère engageants.

Comme Istanbul, Mexico est une ville en plein essor. Elle est entre Atlantique et Pacifique, mais en contact direct avec l'Asie et avec la Chine. Le Nouveau monde sent qu'il peut jouer un rôle propre, et pas seulement en adjuvant de l'Espagne. Elle se veut aussi très chrétienne et prêche donc la croisade contre les Turcs (qui sont mis en scène dans de grands spectacles) – ce sont d'ailleurs évidemment les Espagnols qui ont introduit les notions de turc et d'infidèle au Mexique. Cela n'empêche pas certains érudits de Mexico de concevoir une pensée éloignée du nombril européen.


Histoire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb et Fernand Cortez, manuscrit du 17e siècle d'après un original turc de 1580, BNF.


Autant le dire, je n'ai pas lu tout le livre. Le sujet m'intéresse, mais le décorticage de chaque texte m'a lassée. Il est pourtant tout à fait justifié : qu'est-ce que les Turcs savent du Mexique ? Quelles sont leurs sources d'information ? Et leurs préoccupations ? Et vice-versa ? Et quel sujet n'intéresse ni les uns ni les autres ? De plus, ce livre d'histoire penche un peu trop vers l'essai pour mon goût, ce n'est pas tout à fait mon format fétiche.
N'empêche que je vais continuer à explorer ce sujet.

Istanbul-Mexico : il n'est pas indifférent non plus que l'on ait affaire à deux jeunes cités qui se sont greffées sur des capitales prestigieuses. La Mexico espagnole s'est développée sur la capitale aztèque à partir de 1521 et l'Istanbul ottomane a supplanté Byzance en 1453. Pourtant, vues depuis l'Europe occidentale, ces deux métropoles apparaissent d'ordinaire comme des « périphéries exotiques », l'une issue de la colonisation espagnole implantée sur un empire déchu et l'autre en avant-poste d'un Orient fascinant et envahissant.


Jeudi, le blog sera pleinement à Istanbul, mais ce billet constitue une sorte d'introduction au sujet. Il participe donc aux Escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, ce mois-ci, de faire étape sur les rives du Bosphore.




jeudi 18 décembre 2025

J'ai ôté ma couronne, j'ai revêtu une forme terrestre et, sans dissimuler les traits de mon visage, je suis descendue parmi eux...

 

László Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre, parution originale 2008, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en France par Cambourakis.



Le premier chapitre s'ouvre, de nos jours, sur l'évocation d'une rivière, la Kamo, située à Kyoto, et d'un grand oiseau blanc, immobile, à l'affût du moindre poisson, et avec une réflexion sur la beauté de l'immobilité, qui échappe à tous ceux qui longent la rive.
Le deuxième chapitre s'ouvre sur une grille de mots croisés en italien 😳 , mais le récit se poursuit. On est à la Renaissance, dans l'atelier de Filippino Lippi à qui on passe commande de coffres de mariage représentant l'histoire d'Esther – mais non, on est à la cour du roi de Perse auprès d'une reine dont la beauté ne sera pas suffisante pour lui sauver la vie.

Autour de lui tout est en mouvement, le message d'Héraclite a semble-t-il réussi, une seule et unique fois et malgré d'effroyables obstacles, à traverser l'univers et, à la faveur de quelque profond courant, arriver jusqu'ici, puisque l'eau bouge, coule, ruisselle, afflue, se déverse (…).
C'est le début de la première histoire.

Ce sont 17 histoires, numérotées de 1 à 2584, qui n'entretiennent pas de rapport entre elles, sinon dans l'esprit de la lectrice, et de l'auteur, des histoires de beauté et d'oeuvre d'art, de création, restauration et de conservation des œuvres d'art, qu'il s'agisse de peinture, de sculpture, de musique ou de théâtre nô.

Sont-elles vraies, ces histoires ? Ce petit tableau de la Scuola di San Rocco existe-t-il ? Et ces panneaux peints par Lippi ? Il suffirait d'un clic pour savoir si cette institution chargée de la restauration d'une statue de Bouddha existe ou non, mais cela ne nous dirait rien des personnages du roman – nous serions bien avancés. Pour les historiens de l'art qui sont cités, je n'ai pas besoin de vérifier : ils existent et j'ai même mangé à la cantine avec l'un d'eux ! Peu importe au fond. Krasznahorkai s'amuse à raconter une visite à l'Alhambra qu'il a peut-être effectuée ou que nous pourrions faire à sa place ou à évoquer le fonctionnement d'un atelier d'artistes de la Renaissance à Pérouse comme s'il y était. Il joue avec les dignes experts de l'art et les ballotte, se moque un peu également des marmonnements rituels de prêtres répétant un énième rituel auquel personne ne comprend rien.

… la statue du Bouddha Amida du Zengen-ji, dont le regard balaye avec une force indescriptible, telle une bourrasque de vent, tout le personnel du Bijutsu-in, y compris Seiichi Fujimori, qui pour la première fois de sa vie incline la tête devant une statue, baisse les yeux, incapable, l'espace d'un instant, de soutenir l'immense, l'imposante sérénité, aussi inquiétante qu'énigmatique, de ce regard, un regard comme il n'en avait – et pourtant un chef d'atelier, ici, dans le Bijutsu-in, voit beaucoup de choses – jamais croisé de semblable.

Buste du Bouddha Amida et  Bouddha Amida assis, XIe (bois, laque, feuille d'or), Guimet


Tout se joue dans un regard, celui que pose une peinture sur un homme, ou dans un geste, qui redonne sa puissance à un objet inanimé. Regard du Bouddha, du Christ, de trois anges, regard qu'un gardien de musée pose sur la Vénus de Milo, absence de regard, silence et vide intérieur.

Y a-t-il quand même des histoires ? Mais oui, plusieurs, et même plusieurs par chapitre, certaines avec des pans de mystère qui resteront entier. Pourquoi cet homme est-il persuadé d'être suivi dans les rues de Venise ? Et pourquoi est-il dit qu'il ne ressortira jamais du bâtiment ? Et pourquoi l'histoire de l'homme qui s'achète un couteau s'appelle-t-elle « naissance d'un assassin » ? L'auteur ne nous dit pas tout et il tient avec habileté notre attention, l'emmenant où il le souhaite avec malice.


… la Vénus de Milo venait d'un monde céleste qui n'existait plus, un monde que le temps avait réduit en miettes, réduit en poussière, réduit à rient, et qui avait déserté à jamais les hautes sphères, car la grandeur avait disparu du monde des hommes, et il ne restait qu'elle, il ne restait de ce monde supérieur que cette Vénus, totalement abandonnée à elle-même...

Et ce Seiobo ? Cette Seiobo plutôt. Elle apparaît pile au milieu du roman. Cette divinité descend sur terre, s'incarnant provisoirement dans le corps d'un acteur du théâtre nô – il est beaucoup question du Japon. Elle est la paix qui vient sur terre.
En somme, le roman serait-il un hymne à la beauté et à l'art qui apaisent toutes les douleurs et toutes les angoisses ? Oui. Sauf qu'à la fin, des créatures non précisées (encore que la lectrice puisse s'en faire une idée) hurlent dans la nuit sous terre pour garder des tombeaux face à la mort qui engloutit tout.

Ils hurlent dans le noir, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités, voilés de cataracte, ils hurlent, mais de ce hurlement, de cette obscurité, de ces bouches et de ces yeux on ne peut pas parler, on ne peut que tâtonner avec nos mots, comme un mendiant tendant la main...
C'est le début du dernier chapitre.

Pour moi, le roman possède un aspect ludique dans la mesure où on peut être tenté de tout vérifier – l'auteur a-t-il tout inventé ou s'agit-il de minces distorsions de la réalité ? (évidemment, ce n'est pas du tout mon école) Je suppose qu'une impressionnante documentation a été nécessaire pour élaborer (et traduire) un tel roman (technique de sculpture sur bois, de restauration, de peinture à la tempera, rite shinto, rite bouddhique, etc.).
La langue a beaucoup d'humour, de malice, de tendresse aussi. Je retiens notamment cet homme qui déteste La Pedrera, cette boursoufflure répugnante (c'est assez drôle).

Les longues phrases interminables de l'auteur suivent-elles le cheminement d'une pensée ou d'une idée ? Oui, certes, mais pourquoi donc l'un des chapitres possède-t-il des phrases de longueur tout à fait normale ? Est-ce à cause de ce qu'il y a sous terre ?

Settignano, Madonne à l'enfant, 1455, marbre, Palais royal Turin

… il ne bouge pas, il garde au millimètre près la même posture, pas une de ses plumes ne frémit, il se tient en avant, la pointe aiguisée de son bec fixée au-dessus du clapotis de l'eau, personne ne le regarde, personne ne le voit, ni aujourd'hui, ni sans doute jamais, la beauté indicible de sa posture reste secrète, la splendeur exceptionnelle de cette majestueuse immobilité échappe aux regards, et c'est ainsi, en secret, de façon imperceptible, qu'il se tient au milieu de la Kamo, dans cette concentration, cette immobilité, cette tension d'un blanc immaculé, et quelque chose se perd avant même de pouvoir apparaître, une évidence, qui n'aura aucun témoin : c'est lui qui donne un sens à tout ce qui l'entoure, un sens à ce monde en perpétuel mouvement frénétique, à la chaleur sèche, aux vibrations, aux tourbillons de sons (…).

Enfin, je note le thème omniprésent de la copie : copie la plus parfaite possible, impossible à discerner de l'original, qui possède un fragment de la puissance de l'original, mais qui ne l'est pas, qui donne une idée de la perfection absolue et qui est la seule façon pour un œil humain d'approcher cette perfection. La Vénus de Milo est une variation d'un modèle de Praxitèle. Les temples japonais sont détruits et reconstruits tous les 20 ans. Les sculptures en terre sont multiples. Et ce roman que nous venons de lire ?

J'ai beaucoup aimé. C'est une lecture très prenante, où l'on avance aisément, qui possède une réelle puissance. Ces 400 pages se lisent le temps d'un aller-retour en train Marseille-Londres si vous êtes bien concentré – et sinon vous finirez le livre dans votre lit sous la couette.


László Krasznahorkai sur le blog :

Guerre et guerre : la guerre qui marche sur les traces de quatre hommes, peut-être quatre anges
Le Baron Wenckheim est de retour : un excellent roman comme une symphonie
Petits travaux pour un palais : Une étrange déambulation new-yorkaise

J'avais lancé cette idée de lecture commune autour de Krasznahorkai. Keisha a lu Tango de Satan. Ingannmic a lu Le Baron Wenckheim est de retour. Cléanthe a lu Petits travaux pour un palais. Bref : nous avons tous choisi un titre différent et nous avons tout aimé ! 



jeudi 1 mai 2025

Des souvenirs qui n'aboutissent pas.

 


Lutz Bassmann, Haïkus de prison, 2008, éditions Verdier.


Des haïkus ou plutôt des poèmes de trois vers, qui racontent l'enfermement dans une cellule, puis un long voyage dans un train de marchandises et enfin le camp, le déboisement d'une forêt de bouleaux et les cabanes glaciales.
Rien n'est expliqué. On ne sait pas qui sont les prisonniers ni la raison de leur présence ni le régime politique en cause. C'est l'enfermement.
C'est extrêmement brillant. Noir, très noir, caustique, avec la distance de l'humour et de la poésie, pour évoquer le monde de la terreur. Mais voilà, les mots ne s'arrêtent jamais de dire les choses.
Il y a des figures stéréotypées qui se croisent – je crois que cela pourrait être un texte de théâtre.

L'infirmerie n'est pas très sûre
plus d'un vieux
n'en est pas revenu

Le Mandchou s'est cousu la bouche
il voudrait qu'on le transfère
chez les politiques

L'organisation s'est constituée
seuls les chefs savent
combien nous sommes

La louche tremble dans ma main
l'anthropophage me regarde
je suis de service de soupe

La feuille d'appel s'est envolée
le soldat rougit il bredouille
des noms imaginaires

La feuille d'appel s'est envolée
trente détenus virevoltent
entre voie ferrée et nuages

La nuit est sans lune
mais elle est avec cliquetis 
et odeurs de crasse

Chacun espère être employé selon ses compétences
même l'avorteur
s'imagine déjà à pied d'oeuvre

Pour instaurer la discipline
le commandant
tue quelqu'un au hasard dans le fossé

Giacometti, Portrait d'Annette, 1954, Orsay.
Quand les traits des personnes aimées s'effacent et se stabilisent.


Lutz Bassmann, Les Aigles puent, 2010, aux éditions Verdier.

La catastrophe a déjà eu lieu.

La ville a été bombardée la veille, d’une bombe qui mêle les explosifs, les gaz, les poisons et peut-être des radiations (même si le mot « nucléaire » n’est jamais prononcé). Tout – tout – est transformé en une sorte de goudron noir et en vapeurs délétères qui s’infiltrent dans la peau et les poumons.
Le personnage principal, Gordon Koum, arrive le lendemain. Il cherche sa famille, en vain. Il est ventriloque et, à l’aide d’une poupée trouvée dans les décombres et un rouge-gorge qui échoue là, il va raconter des histoires. Les histoires de celles et ceux qui ont vécu là, ont espéré et ont aimé, et n’ont pas existé en vain. Des histoires pour distraire les morts dans leur interminable errance.
Les histoires de Koum racontent un monde de luttes clandestines, de gens attachés à leur famille, de sous-hommes, d’hommes-oiseaux, de bombardements, de dévastations, d’hommes et de femmes qui échappent et qui survivent.
Un roman qui tente, une nouvelle fois, de faire la part belle aux mots et aux histoires, qui redonnent un sens à la vie là où il n’y en a plus, qui disent que l’humour, la tendresse et la rage existeront toujours, mais quand même au ton singulièrement triste, si je compare avec d’autres titres de l’auteur.

Ne remue pas. Ta bouche est une trappe. Ne l’ouvre pas. N’ouvre rien. N’ouvre aucune porte, pensa-t-il.
Quelle que soit ta prison, n’ouvre aucune porte. Reste pétrifié, ne communique avec rien. N’ouvre les portes et ta bouche sous aucun prétexte.

Des scènes isolées et des images pour distraire les morts. Pour distraire les morts que j’ai aimés. Pour distraire mes proches, mes camarades et mes amis. Ceux d’ici. Ici incarcérés dans les ruines, ou répandus autour de nous sous forme de goudron. Pour leur dire que je les aime encore et que je continuerai à les aimer, même si je n’ai plus de voix, même si mon organisme se défait, même si mon organisme rejoint le goudron indifférencié qui maintenant nappe la ville et même le monde.

Lutz Bassmann, Avec les moines-soldats, 2008, chez Verdier.

Des hommes sont envoyés en mission, en mission dans le temps, par une Organisation qui semble ne presque plus exister, pour tuer on-ne-sait-pas-bien-qui ou pour exorciser des lieux, mais les termes sont vagues et se diluent dans les rêves, dans un monde où il ne reste plus grand-chose de la civilisation. Les États ont disparu, tout se délite doucement. Des êtres étranges, à la limite de la mort, à la limite de l'humanité, circulent dans les rêves et se terrent dans les maisons. Les moines-soldats savent à peine ce qu'ils doivent exorciser.

C'était une relecture, mais j'ai eu du mal à lire le volume. Trop triste et dépourvu d'espoir.


Lutz Bassmann est un des alias utilisé par Antoine Volodine. On pourrait se dire « peu importe le nom, il s'agit de la même plume » (et c'est ce que je pensais d'ailleurs), mais en réalité ces deux derniers livres m'ont paru plus sombres que le reste de l'oeuvre, sans la nuance d'humour et d'énergie de vivre qui animent les textes signés du nom de Volodine ou de Draeger. Je suis intriguée.

Vous aurez compris que je conserve le livre des Haïkus de prison, qui me paraît le plus réussi.

Il me semble que les deux romans s'inscrivent dans la science-fiction, catégorie post-apocalyptique, même si l'auteur n'est quasiment jamais qualifié ainsi. C'est pourquoi je propose ce billet au défi SF de Sandrine (c'est seulement le deuxième pour le moment !).


mardi 17 septembre 2024

Nous sommes nous-mêmes la guerre, et le pèlerinage, et ce Saint-Sépulcre, vide depuis déjà plus de mille ans.

 

 

Tiit Aleksejev, Le Pèlerinage, publication originale 2008, traduit de l’estonien par Jean Pascal Ollivry, édité en France par les éditions Intervalles.

 

Fin du XIe siècle, première croisade. Le narrateur, un certain Dieter, âgé et vivant dans un monastère du Sud de la France, raconte comment, enfant, puis jeune homme, il a appris à manier l’épée et, dans les troupes du seigneur de Toulouse, s’est retrouvé dans cette immense armée, dans ce peuple, qui s’est mis en route, à pied jusqu’à Jérusalem. Le roman raconte cette longue et interminable pérégrination, ce presque chemin de croix, jalonné de morts, de souffrances subies et infligées, de combats terrifiants, de rencontres avec un autre monde.


Je m’appelle Dieter. J’ai été quelqu’un d’autre, naguère, mais cet autre ne veut plus rien dire. Le pays de mes origines a changé, et tous ceux qui se souvenaient de moi sont morts. Qu’est-ce qu’un pays, après tout, et un peuple ? Une goutte d’eau dans un seau d’eau, rien de plus. J’ai essayé, pourtant. Essayé de retrouver le rivage natal. Dans les manuscrits, les cartes, les récits de voyages. Il n’existe nulle part. Mais je me rappelle son ciel chargé de nuages, la brume au-dessus de ses prairies, la trace laissée par le serpent à tête ronde qui rampait au milieu des foins. Et je sais que je n’ai pas rêvé.

C’est le début.


C’est un roman d’apprentissage.

Quel destin est-il promis au narrateur ? Il a des rêves et des visions. Je me demande s’ils font de lui un être exceptionnel ou s’ils sont communs à cette époque de récits surnaturels, où des statues de dieux morts parsèment le chemin du désert, où la faim ou l’alcool brouillent la vision, où l’on prêche la fin du monde et les miracles, ou si c’est un peu des deux.


Le discours d’Urbain avait éveillé en moi un désir extraordinaire. Les fondations en étaient sombres et profondément ancrées en moi, mais au-dessus s’élevaient des voûtes blanches, des tours dorées et des toits flamboyant dans le soleil couchant.


Pour autant que je sois capable d’en juger, il me semble que le roman traduit très bien quel pouvait être l’état d’esprit d’un jeune homme curieux et courageux, embarqué dans la plus grande épopée de son temps, découvrant la lâcheté et la violence irraisonnée, mais se découvrant lui-même, rencontrant des Juifs, des Grecs, des Normands de Sicile, etc. Ce qui importe, est-ce réellement Jérusalem ? Ou plutôt le long chemin pour y parvenir, avec la longue succession de peines, d’espoirs et d’amitiés jalonnant les pas des hommes et des chevaux ? C’est un collectif dont chacun se sent part.


Nous marchions à la rencontre des païens, sur une route dont des païens avaient posé les pierres, et il nous semblait qu’aucune armée au monde ne serait capable de nous arrêter. Car nous étions choisis par Lui, d’une extrémité du firmament à l’autre, et nous n’avions que faire d’apparitions, d’auréoles ou de fanfares angéliques.


Je confesse pourtant être très légèrement restée en dehors, je ne sais pas exactement pourquoi. Quelque chose dans le ton ou dans le style, qui ne doit pas être très important, car j’ai lu le roman jusqu’au bout, attachée au personnage, et appréciant le résultat.

Je note l’extraordinaire église Sainte-Sophie de Justinien qui éblouit notre petit soldat, tout comme les anciens thermes romains. Et puis le récit des batailles est très réussi.

Coffret reliquaire des Saints Tibère et Benoit, avec un chevalier, vers 1400, Palais Madame, Turin 
 

Je donnai des éperons, et le cheval s’élança en avant. Il filait loin de toute cette horreur, loin jusqu’au bout, jusqu’à la ligne où commençait la voûte de cristal, où l’extrémité du monde se rue dans les profondeurs et où il fallait coûte que coûte un passage, dans le fracas du cristal brisé.

 

Cette connaissance passait au-dessus de moi comme des morts sortis de terre, comme une charge qu’on ne peut plus repousser et qu’on affronte le dos droit, l’épée brandie au-dessus de la tête, et on bascule dans les ténèbres sans avoir lâché son épée. Car on peut perdre, et l’on perd bel et bien, mais les choses qui tranchent et celles qui éclairent, il faut les garder jusqu’au bout.

 

Le but était la chose elle-même : les lanières de cuir marquant les épaules, des deux côtés, comme un signe de croix, la feuille d’acier et la courbe de l’arbalète, le vent du désert, le sang bourdonnant aux oreilles, la soif, encore la soif, et l’excitation, de plus en plus intense : maintenant ? maintenant ? maintenant ? La peur que le sentiment d’être vivant ne puisse jamais être plus fort.

  

En refermant le livre, j’ai la sensation d’un texte se suffisant à lui-même. Dans les dernières lignes, le soleil se lève sur Jérusalem qui apparaît au loin, là-bas, à l’horizon, et l’on sait que Dieter y parviendra et qu’importe qu’on ne comprenne pas toutes les allusions à des événements futurs non advenus.

Le billet de Passage à l’Est souligne que le volume se clôt bien avant l’arrivée à Jérusalem, avec de nombreuses questions ouvertes, et m’apprend qu’en réalité il s’agit du premier volume d’une trilogie (mais les deux autres volumes ne sont pas traduits). 

Le billet de Lili Galipette parle d'« un roman historique au souffle épique » (mais elle trouve la fin abrupte).


Participation à la quinzaine balte organisée par Sacha.

 

Dans le cadre de ces deux semaines sur la littérature des pays baltes, ayant précédemment apprécié Le Fou du tzar de Jaan Kross, j’avais commencé à lire Le Départ du professeur Martens. Las. Abondance de noms propres et d’allusions à des faits historiques, à des épisodes diplomatiques, avec des allers-retours peu clairs dans le temps. Abandon après 70 pages. 

La lecture d'Aleksejev constituera donc mon unique participation à la quinzaine balte.



 

jeudi 25 juillet 2024

Brise, tu me manques.

 


Hisae Iwaoka, La Forêt magique de Hoshigahara, parution originale en revue à partir de 2008, traduit du japonais par Blanche Delaborde, édité en France par Rue de Sèvres à partir de 2024.

Lettrage par Anne Demars.

 

J’ai vu un manga avec une forêt magique, j’ai dit OK.

Donc dans la ville d’Hoshigahara un vieux mur d’enceinte entoure une forêt (déjà c’est bizarre) où personne ne se rend, par crainte des esprits. Pourtant se tient là une vieille maison où vivent… deux esprits des portes, un jeune homme nommé Sôichi, une petite fille ( ?) nommée Mu et d’autres créatures, comme un coq et l’esprit de l’encyclopédie.


J’ai aimé dans ce volume la richesse d’une histoire qui prend le temps de se déployer. En effet, les deux premiers chapitres laissent penser que l’on aura affaire à une série d’histoires plus ou moins autonomes, mais en réalité pas du tout, ce début étant destiné à alpaguer le lecteur. Je réalise ensuite que je lis une seule longue histoire continue, avec de nombreux personnages dont on ne comprend pas immédiatement qui ils sont parce que tout ne nous est pas présenté d’un bloc, mais que cela se raconte, remonte dans les souvenirs, à des origines lointaines et légendaires, puis dans un temps humain. J’aime qu’une histoire se déploie en prenant son temps, et de façon non linéaire. Je suis incitée à me poser des questions et à relire et à noter alors des bizarreries. Tout n’est pas donné.


J’aime bien aussi la façon dont se croisent les préoccupations concrètes contemporaines (un directeur d’usine, un petit garçon cherchant à se faire des amis) et des choses plus mystérieuses, comme les esprits, le vent…

J’aime bien enfin la douceur des personnages, de ce Sôichi qui est plein de prévenance envers ceux qui l’entourent, de Mu plus vive et émotive, de Jo le coq plein de caractère… Un monde de douceur, ce qui n’empêche pas les chagrins et les déchirements et le sentiment de perte.

Le seul bémol : maintenant il faut que j’attende la suite, puisque l’histoire complète compte cinq volumes ! 



 

Deux mois plus tard… j’ai aussi lu le tome 2 ! On y retrouve cette alternance entre histoire isolée, qui permet de poser des pions et de faire entrer de nouveaux personnages, et la longue histoire principale. On remonte dans le passé puisque l’on apprend comment Mu, cette petite fille très vive, est apparue – et c’est une histoire très amusante. 

La nouveauté principale est que la forêt prend ici des teintes menaçantes. Nous ne sommes pas dans le bucolique et les gentilles petites fleurs. Ici, les plantes peuvent être en colère et attaquer Sôichi, tout comme l’esprit d’un caillou et l’esprit de la mousse peuvent s’entraider pour sauver une tortue.

Il y a une petite graine qui refuse d’être enterrée toute seule sous la terre parce qu’il y fait tout noir et qu’elle a peur.

J’aime bien le fait que des personnages apparaissent dans le dessin bien avant qu’ils aient un rôle dans la narration. Au lecteur attentif de s’interroger et d’être patient.



Le tome 3 à l'automne.


mardi 5 mai 2020

Personne ne se rappellera Jésus, Marie et Joseph, comme personne ne se souviendra de moi, ni de toi.

Eduardo Mendoza, Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, parution originale 2008, traduit de l’espagnol par François Maspero (lu en espagnol : El Asombroso Viaje de Pomponio Flato).

Le narrateur, Pomponius Flatus, est un philosophe romain, voyageant pour augmenter son savoir, mais aussi pour tester toutes les sources guérisseuses. Le hasard l’amène à Nazareth. Un enfant, Jésus, le charge d’élucider un crime dont son père, Joseph, un charpentier, est accusé injustement – il risque d’être crucifié.
C’est un petit roman tout à fait plaisant, même s'il est sans grande prétention littéraire. Nous avons une intrigue policière avec un mort en chambre close et un tribun romain peu intéressé par la question. Il y a une foule de personnages : Jésus et sa famille, un mendiant, une prostituée, des soldats romains, des bandits juifs… Et bien sûr, le tout avec moult clins d’œil qui nous rappellent une autre histoire : les ragots qui disent que Jésus n’est pas vraiment le fils de son père, le mendiant Lazare qui n’a rien d’un saint, une scène de quasi-sacrifice dans le cimetière, un cadavre qui disparaît, un gars fan de voitures nommé Judas (ou Judas Ben-Hur), etc. Tout cela est très amusant ! Coupler l’histoire sainte à une enquête policière produit des effets tout à fait cocasses. Et puis l’incompréhension totale des Romains devant les histoires des Juifs est assez bien rendue (mais pourquoi tous ces gens cherchent-ils le Messie ?).

Quand un soldat arrive dans un village la première chose qu’il demande est où se trouvent les putes. On m’a parlé de celle-ci, mais ses émoluments étaient trop élevés pour la paie réduite d’un légionnaire. Et comme je n’avais pas autre chose de disponible, j’ai opté pour me masturber en lisant La Guerre des Gaules.

C’est cocasse, mais pas irrespectueux, car Pomponius, tout affligé de flatulences qu’il soit, est un philosophe, assez curieux de connaître les mythes des uns et des autres et sceptique à l’égard des différents dieux. D’ailleurs, il rêve aussi de corbeau et de renard et de fromage. Le roman est inséré dans un pseudo voyage philosophique, à la rencontre des divers peuples du monde – Nazareth est une étape comme une autre. L’usage de formules rappelant l’épopée (l’Aurore aux doigts de rose, Zara aux belles chevilles) souligne les manières élégantes, un peu ampoulées du narrateur (il est un peu enflé à tous les sens du terme).
Lazare ressuscitant, par le Maître de l'Ascension de Berlin, 1525 Berlin Gemaldegalerie

L’humour s’exerce aussi bien à l’encontre des Romains, des Juifs, des futurs héros du christianisme et des adeptes de quelques bizarres cultes sanglants. Il y a une magnifique parodie de la scène de l’Ecce homo (une pensée pour La Vie de Brian n’est pas totalement exclue).
Tous les personnages ont l’air d’avoir quelque chose à cacher. L’astuce est que ce quelque chose n’a rien à voir avec le crime comme le croit le narrateur, mais avec la suite de l’histoire chrétienne, comme le sait pertinemment le lecteur. Pomponius finira-t-il par identifier le vrai mystère de ce roman ? L’humour et l’intérêt du récit reposent en grande partie sur ce décalage. La narration est effectuée par quelqu’un qui ne voit pas ce qui se passe sous ses yeux et qui interprète mal les signes exposés. C’est plutôt réjouissant.

Dis Rabbouni, pourquoi Lazare a-t-il dit que les derniers seront les premiers ?
-Parce que c’est un imbécile.

Je l’ai lu en espagnol ! Le dictionnaire sur les genoux, à raison de quelques pages par soir. Malgré cette lenteur, j’ai bien accroché au récit. Je n'ai pas eu l'impression que le style était très travaillé. J’ajoute qu’en espagnol certains noms propres sont signifiants, comme Flato qui désigne le ballonnement et Pulcro (nom du tribun chargé de condamner Joseph) qui renvoie à la propreté (lavez-vous les mains bordel !).

L’avis de Sandrine.

Pour la version canonique de l’histoire, je vous renvoie à mes billets du week-end qui raconte la Passion du Christ, en peintures.

Bon pour le mois de mai espagnol de Sharon.

L'année dernière, pour le mois espagnol, j'étais... en Espagne. La découverte de Gérone, puis un nouveau séjour à Madrid. La visite gratuite du Prado tous les soirs. Et le retour en train, ravie. Un autre monde vu d'aujourd'hui.


jeudi 10 octobre 2019

L’inventaire du possible.

Timothy Brook, Le Chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation, traduit de l’anglais par Odile Demange, parution originale 2008.

Ce livre d’histoire est paru il y a quelques années. Il me tentait pour son sujet, mais j’avoue avoir reculé pour m’y plonger à cause de sa forme. Je ne m’étais pas trompée !
Donc, d’abord ce qui m’agace. Brook parle de la mondialisation à partir de quelques tableaux de Vermeer, qui sont autant de portes d’entrée sur son sujet. Pourquoi Vermeer ? Parce qu’il est connu du grand public qui lit ce genre de livres ou parce qu’il est particulièrement pertinent ? Le peintre n’est ici qu’un prétexte. C’est normal, nous ne sommes pas dans un livre d’histoire de l’art, mais j’ai le sentiment qu’il sert un peu d’appeau à lecteurs. Je suis plus embêtée par l’absence d’introduction ou de programme (oui, ça fait un peu universitaire à l’ancienne mode). Brook divise son propos en 8 parties, mais nous ne savons pas s’il traite intégralement du sujet (sans doute pas), ou seulement d’une partie, il ne nous précise pas ses limites : qu’a-t-il privilégié ? qu’a-t-il exclu ? pourquoi choisir ces aspects-là et pas d’autres ? quels sont ses partis pris méthodologiques ? Cette organisation est un peu arbitraire.

Se rendre en Chine est le fil onirique qui parcourt toute l’histoire de la lutte de l’Europe du début des Temps modernes pour échapper à l’isolement et s’ouvrir sur le vaste monde. Ce fil commence à la fin du XIVe siècle, au moment où un marchant vénitien revint de ses voyages en Chine et régala tous ceux qui lui prêtaient l’oreille de descriptions des pays étrangers et des richesses fabuleuses que recelait l’Asie.

Et maintenant les louanges. C’est un livre extrêmement intéressant. Brook est spécialiste de la Chine et il nous raconte la mondialisation du XVIIe siècle avec ses longs voyages entre l’Europe et l’Asie, au large de l’Asie et entre l’Amérique et l’Asie. L’or voyage, ainsi que les soieries, les porcelaines, les êtres humains, les idées… Nous avons peine à imaginer tous ces vastes mouvements. Il donne de nombreux exemples d’interactions entre des acteurs très éloignés géographiquement et culturellement, mais qui ont dû apprendre à se parler ou se comprendre, directement ou avec un truchement, dans leur intérêt mutuel.
La pauvreté de la langue et de la forme permet donc de disposer d’un bon livre de vulgarisation. Si vous aimez l’histoire sans apprécier les ouvrages universitaires, il vous plaira certainement sans aucune réserve. Ce livre aère incontestablement l’esprit en nous faisant comprendre à quel point la mondialisation est ancienne et intimement liée à notre vie quotidienne.
Je retiens notamment : un Français vêtu d’une robe de soie chinoise, brodée de fleurs et d’oiseaux, pour rencontrer un chef Algonquin, quelque part au milieu du Canada ; la capacité des potiers chinois à s’adapter aux goûts de leurs clients (Chinois, Perses ou Européens), avec la création d’un bol à soupe spécifique pour ces derniers ; la création de la céramique de Delft ; l’extension irrépressible du tabac ; les naufrages, les tempêtes, les pirates, les conflits divers ; un marin hollandais installé en Corée et qui n’a nulle intention de revenir au pays.
Les navires rassemblaient des Portugais (du Portugal ou de Macao ou d’ailleurs), des Espagnols (de vieille ou de nouvelle Espagne), des Noirs venus d’Afrique ou des colonies américaines, des Indiens d’Inde et des Indiens d’Amérique, des créoles, des Maures, des Japonais…
Tout cela appuyé sur des sources et des études très solides.

Ils durent se faire à l’idée que le monde était une surface continue sur laquelle il n’existe nul lieu qui ne puisse être atteint, nul endroit qui ne soit suggéré par tous les autres, nul événement appartenant à un monde différent de celui qu’ils devaient désormais partager. Il leur fallut également trouver place dans une réalité marquée par une agitation constante, où les hommes étaient perpétuellement en mouvement et où les objets pouvaient parcourir la moitié du globe afin qu’un acheteur se procure ici ce qu’un fabricant avait réalisé là-bas.

Japon, Vase 19e siècle, cartographie, col. privée.


mardi 5 mars 2019

Pourquoi un tel évitement s’apparentait-il chez lui à de l’élégance ?

Marilynne Robinson, Chez nous, traduit de l’américain par Simon Baril, parution originale 2008, édité en France par Actes Sud.

Après Lila et Gilead, il n’a pas fallu longtemps pour que je me jette sur ce Chez nous, magnifique et bouleversant roman.
Nous sommes dans la vieille maison Boughton, la maison du révérend devenu vieux et qui se meurt doucement. Le récit est raconté du point de vue de Glory, la plus jeune des filles, celle qui ne s’est jamais mariée et qui a enfoui en elle un certain nombre d’échecs et de déception. Mais Jack va revenir, Jack le fils disparu depuis vingt ans, celui qui a causé tant de souci et de chagrin. Il a écrit, il a dit qu’il allait revenir, il est déjà là, avec sa valise et ses vêtements soigneusement entretenus, sa maigreur et sa détresse.
Jack et Glory cohabiteront dans cette maison durant des semaines, se relayant autour d’un père fatigué, qui a besoin d’être aidé pour tous les actes de sa vie. Jack qui ne racontera pas ses malheurs, sinon par bribes, qui sait qu’on ne lui fera pas confiance, craignant l’intimité, Glory heureuse de retrouver ce frère cabossé, qu’elle souhaiterait pouvoir aider. Il suffirait peut-être de quelques mots, mais lesquels ?

Puis il ajouta : « Je n’avais aucun droit de revenir. C’est un terrible souci pour lui, que je sois là. Même dans son sommeil, il s’inquiète.
- Il rêvait de toi avant que tu ne lui écrives, avant qu’il ne sache que tu revenais. Tu as toujours été dans ses pensées, toutes ces années. Ce n’est pas le fait que tu sois là qui l’inquiète.
- Alors c’est… quoi ? Mon existence, je suppose. Mon infortunée, mon ignominieuse existence.

Un roman sur une famille. Nous ne rencontrerons que trois de ses membres, en apercevrons quelques autres. Ils se côtoient, s’aiment, respectent les secrets et les soucis des autres, tout en souhaitant apporter un réconfort, peut-être un pardon, tout un sachant qu’un mot peut irrémédiablement blesser. Le vieil homme regrette ses facultés perdues et le rythme de sa déchéance s’impose à ses enfants, entre le sommeil, le repas, les toilettes. Souhaite-t-il réellement comprendre ce qui est arrivé à Glory et surtout à Jack ? Il préfèrera tout pardonner. Nous sommes chez les presbytériens et le sens du devoir et de la morale s’impose, comme un don de Dieu. Jack, cet homme blessé, qui n’est plus l’adolescent faiseur de bêtises, qui a vu ce que l’Amérique pouvait faire de mal, cet écorché vif qui ne parvient à se confier à personne. Glory qui se sent contrainte d’abandonner ses propres rêves ou qui décide de se donner une mission, une mission qui s’incarnera dans cette maison, pour qu’il reste un « chez nous » à Jack et à tous les autres.

Les frères de Glory entraient à la file, trois d’entre eux, et son père attendait encore un moment, surveillant la porte d’entrée, lançant des regards vers le balcon. Puis il penchait la tête sur le côté, dans un mouvement de regret et de pardon mêlés. De temps à autre, rarement, il hochait la tête avec un sourire, et alors ils savaient Jack était là, et que le sermon porterait sur la joie et la bonté de Dieu, quel que fût le texte lu en chaire.

Zadkine, Sainte famille, musée Zadkine.
Ce roman m’a bouleversée. On y sent les personnages en proie à leurs affres personnelles, à la fois soutenus par cette histoire familiale, mais s’affrontant aussi à ces souvenirs d’enfance, cette existence d’enfants de pasteurs, à cette bonté inépuisable, à cette incompréhension mutuelle. Le temps file inexorablement et la mémoire du révérend Boughton sombre doucement. Que restera-t-il de la famille ? Que deviendront Jack et Glory ? J’ai fini en larmes. La note d’espoir est ici bien mince, une esquisse, alors que Gilead m’avait donné le sentiment que tout était encore possible. Car oui, Gilead et Chez nous  racontent d’une certaine façon les mêmes événements. Toutefois, ici Ames est un ami et voisin, présent à l’arrière-plan, qui suscite quelquefois l’incompréhension ou la méfiance alors que Gilead raconte, notamment, les efforts du vieil homme pour amener Jack à se confier et à accepter une aide.
Il y a aussi le poids de l’actualité américaine et la présence constante et imprécise, à la télévision, des émeutes en lien avec la lutte pour les droits civiques des noirs américains. Cette actualité dramatique se situe en contraste fort avec le climat d’apaisement de cette maison engloutie par les fleurs où l’on mange les légumes du potager et où les souvenirs d’enfance s’empilent de l’étable jusqu’au grenier. Cette présence inquiétante constitue une petite note qui menace sans cesse d’enfler et de tout déborder, qu’il convient de circonscrire pour ne pas tout perdre.
À lire absolument ! Et aussi Gilead et Lila, par lequel j’ai commencé, même s’il a été écrit en dernier.

Et il y avait aussi ce silence exaltant dont elle n’avait jamais éprouvé nul besoin de parler. Son père avait toujours dit : Dieu n’a pas besoin de notre culte. Nous faisons nos dévotions pour élargir notre sens du sacré, afin de sentir et connaître la présence du Seigneur, qui est avec nous toujours. Il avait dit : C’est d’amour dont il s’agit, d’un amour plus élevé, et du plaisir que procure une présence aimante.

J’ai dans l’idée que je ne te verrai plus jamais. Dans cette vie. Je te dirais bien de prendre soin de toi, mais j’ai peur que, ça non plus, tu ne le fasses pas. Enfin, n’hésite jamais…

Une autrice.

Le billet de Keisha et celui de Dominique sur la trilogie.

jeudi 15 juin 2017

Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, publication originale 2013, en France en 2014.

Un autre point de vue sur l’histoire.
Il s’agirait donc ici de parler de l’Arabe tué par Meursault. C’est du moins ce qui est dit. Ce roman est un long monologue, tenu par un vieil homme dans un bar, le petit frère de l’Arabe dont il nous donnera le nom. Daoud s’engouffre dans la littérature, la prenant comme point de départ d’une réalité. Nous saurons qui était Moussa et son petit frère, la vie de ce dernier dans l’Algérie de l’Indépendance. Ou pas.
Car en réalité le narrateur (qui n’est pas sans évoquer celui de La Chute) parle de lui, de sa mère et lui, de son impossible deuil, de la façon de vivre avec ce cadavre qui n’existe pas – car rien, rien, ne le relit formellement à ce mystérieux « Arabe » qui apparaît dans le roman de Camus. Il est question de l’Algérie colonisé, du départ en catastrophe des colons, de la prise de pouvoir des vainqueurs, de la pauvreté, de la décrépitude du pays et de la force des mots. Car le narrateur souhaite s’approprier les mots de l’écrivain, de Camus, les mots des Français, les mots des colons, les mots du pouvoir algérien aussi. Les mots sont son seul espace de liberté dans un pays où boire du vin et ne pas prier sont désormais mal vu.

Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons et en faire une maison à moi, une langue à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant.

Je ne suis pas forcément à l’aise avec les logorrhées de ce type. Le narrateur m'est apparu difficile à cerner, ainsi que ses émotions. Sa contre-enquête comporte finalement peu de faits et beaucoup de ressassement. Le lecteur n'est pas très à l'aise.
 Mais j'ai apprécié la façon dont Daoud se saisit de la langue française de la décolonisation, qu’il qualifie de « créole », et à laquelle il donne un rythme particulier. Cette langue pleine de rage semble pouvoir se lire à voix haute.
Finalement la réalité de l’Arabe est toujours incertaine après la lecture de ce roman.

La nuit vient de faire tourner la tête du ciel vers l’infini. C’est le dos de Dieu que tu regardes quand il n’y a plus de soleil pour t’aveugler. Silence.

Je me demande si Daoud a vu L’Étranger de Visconti. On dirait bien que non.

A. Tüllmann, Immeuble d'habitation dans la banlieue d'Alger, 1970, Berlin BPK, RMN.

Kamel Daoud, La Préface du nègre, recueil (complètement factice) de nouvelles parues en 2008, en 2010 et 2011.

Des nouvelles qui parlent de l’Algérie contemporaine et de la difficulté d’y grandir et de s’y faire sa place. Le monde y semble fossilisé par les vétérans de la guerre d’Indépendance et la seule voie offerte est celle de la religion. Pas de place à la jeunesse, au corps, à l’espoir, à l’énergie, aux projets personnels ou aux femmes. Il mêle le sarcasme et l’amertume. C’est qu’en Algérie il semble impossible de parler d’autre chose que d’une guerre finie depuis bien longtemps.

Dans une belle langue très poétique, peut-être un peu trop abstraite pour moi, Daoud s’adresse autant aux Algériens qu’aux Occidentaux, et même à tous les habitants des anciennes colonies. Une longue nouvelle rode autour des romans d’aventures, lointains héritiers de la geste coloniale, dans leur quête d’exotisme, de terres vierges et de sauvages à découvrir.
  
Je courus comme un nègre, puis comme un Arabe, puis comme n’importe qui de ma race pour fuir sa race, puis comme un animal inconnu qui a longtemps disparu et que la volonté de gagner a fait réapparaître, puis comme…