La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 21 février 2026

Un weekend à Ostende

 

Je me suis rendue à Ostende à Pâques 2024, pour visiter une exposition sur James Ensor, rencontrer une amie et voir la mer (oui bah, c'est pas la même mer qu'à la maison).

Il faisait un froid glacial, mais objectifs remplis. Il y avait du soleil, de la pluie et des phoques.

La ville d'Ostende a pris son essor au 19e siècle en tant que station balnéaire. Les Anglais et les autres y séjournent – le début de l'âge d'or des plages.

Aujourd'hui c'est moins glorieux. Il faut dire que la ville a souffert autant des destructions des deux guerres mondiales que des promoteurs immobiliers. Depuis l'ouverture du tunnel sous la Manche, les Britanniques n'y font plus escale. C'est un peu vide (du moins à Pâques), mais j'y ai quand même passé un week-end très agréable. Et on peut manger des gaufres et des frites.

L'attraction principale à Ostende, c'est : l'immense plage de la mer du Nord. Mer et ciel aux couleurs changeantes en fonction des heures et de la météo. Au coucher du soleil, on voit miraculeusement plein de gens sortir dans les rues et se précipiter dehors.

Il reste quelques jolies et discrètes petites maisons, mais tout le front de mer a été détruit et reconstruit en style béton. Il faut donc arpenter les rues pour repérer les traces d'architecture un peu intéressantes.



Les façades sont serrées, on devine que les parcelles sont étroites, mais on case un bow-window, de la brique vernissée, de la couleur, une petite grille de ferronnerie...


Ces balcons arrondis en brique qui font des vagues sur les façades, c'est la discrète présence de l'École d'Amsterdam.


D'immenses fenêtres (certes, d'un seul côté et les rues ne sont pas très larges), pour faire entrer la lumière largement.

Retournons sur le front de mer...

Habitants privés de frites.

(oui, c'est flamandophone)

Voilà !!!! L'heure de la sieste au soleil. Très heureuse d'avoir eu la chance de voir ces phoques à l'état sauvage, prenant un roupillon sur le sable.

Que faire à Ostende ?

Visiter le Mu.ZEE. En plus d'Ensor, dont la visite de la maison est dispensable, il y a aussi le peintre Constant Permeke, à qui un musée est consacré (mais je ne l'ai pas vu). Je n'ai pas non plus visité le petit musée historique ni le fort Napoléon. En revanche j'ai déjeuné à l'ancienne poste Art Déco. Le bâtiment est impressionnant et la soupe était bonne.

On peut prendre le train et aller passer la journée à Gand ou à Bruges, ce qui permet d'être à contre-courant du flux touristique majoritaire (qui vient de Bruxelles).

Vous pouvez aussi chanter Comme à Ostende avec Jean-Roger Caussimon.


C'est aussi la ville natale d'Arno.

Volker Weidermann, Ostende 1936, parution originale 2014, traduit de l'allemand par Frédéric Joly, paru en France aux éditions Piranha.

Que se passe-t-il durant l'été 1936 à Ostende ? Stefan Zweig est là, en villégiature, sur le point de s'embarquer pour le Brésil. Joseph Roth aussi, entre Paris et Amsterdam, à cours d'argent. Et d'autres écrivains. L'ambiance n'est pas très gaie. L'Autriche cède peu à peu devant Hitler, la Guerre d'Espagne commence alors que personne ne viendra sauver la République et le monde entier fait sa carpette devant les JO de Berlin.

Sur une bonne idée, Weidermann écrit un livre tout plat. Livre de journaliste, me dit-on, comme si c'était une excuse, sauf que cela se présente comme un roman... Je me contente donc de l'envie de (re)lire tout un tas de titres : les romans et les nouvelles de Stefan Zweig, les romans et les nouvelles de Joseph Roth, mais aussi Irmgard Keun, une romancière allemande qui a vu ses livres interdits par le régime nazi et qui a porté plainte contre le ministère de la Propagande en réclament des dommages et intérêts ( ! elle a perdu mais ça, c'est du panache et du courage !), peut-être Hermann Kesten, Klaus Mann bien sûr... je découvre cette notion de littérature allemande de l'émigration.

La semaine prochaine, on traverse la Manche.


jeudi 27 juin 2024

Le petit Lapin est arrivé. Il y avait un peu de vent. Et une ombre peut-être.

 


Mélanie Rutten, La Source des jours, éditions MeMo, 2014.

 

Une grande ombre comme une ourse dort dans sa caverne. Elle aime danser, elle danse dans l’eau, le vent, les herbes… Elle trouve un livre bavard. En parallèle, un cerf fait un gâteau pour une louve qui ne vient pas. Il est seul et triste. Pourquoi ne l’aime-t-on pas ?



Un album comme une petite tranche de vie, parce que l’on ne saura pas tout de ce qu’il advient de l’ourse une fois qu’elle a fait connaissance du bison, parce que l’on ne saura pas si le petit chat a retrouvé son ballon, etc. Et la louve ? Finira-t-elle pas penser au cerf ? Et le petit lapin ?

Tous prennent place dans les aquarelles colorées de Rutten, très lumineuses et quelquefois sombres comme l’eau d’un lac souterrain, et puis ensoleillées et pleines de fleurs. C’est la vie qui continue, sérieuse et poétique à la fois.

Un magnifique album dans lequel vous êtes invités à plonger.

 

J’ai également lu :

La Forêt entre les deux
Les Sauvages

 

 



jeudi 21 avril 2022

Camouflé au milieu des autres champignons, il chasse tranquillement.

 Xavier Collette, Le petit précis de Champidragonologie, 2021.

 

Vous êtes une enfant (comme moi) ? Vous aimez vous promener dans la forêt et vous émerveiller devant les merveilles de la nature ? Vous ne comprenez rien aux champignons (ces machins dont on nous a fait étudier la reproduction au collège – mais pourquoi ?), mais ils sont jolis sur les photos et ils « font forêt » ? Voilà, vous êtes bons pour découvrir le portrait de tous ces champignons, animaux plus ou moins voraces, très proches de ceux que nous connaissons.

Par exemple, le bolet. Avec ses 75 kilos et ses grandes dents. Oui. Et son air bonasse. Ou la morille qui ressemble furieusement à un raptor.

Il ne s’agit pas réellement d’un livre, mais d’un ensemble de fiches cartonnées montrant les portraits de ces champidragons avec 1 ou 2 phrases descriptives. Je trouve ça inventif et amusant ! Et puis ça renouvelle le regard sur ce que l’on ne regarde plus.

 


 

J’avoue tout : j’ai participé au financement participatif de l’objet, séduite par les dessins. Maintenant j’ai un beau poster que j’ai accroché dans l’escalier. Pour le moment, le livre est en rupture de stock, mais l'auteur nous promet une réimpression. Restez à l'affut !

 

jeudi 7 avril 2022

Finalement, la vibration des cordes a enchanté le marais.

 Arnaud Descheemacker, L’Oreille de la forêt, 2022, édité par Un chat la nuit.

 

De grands dessins aquarellés. La forêt est envahie par des instruments de musique. Le petit texte fait attendre quelque chose… mais rien et on referme. Alors, on reprend l’album, en regardant les dessins et en lisant les textes à voix haute.

La forêt se présente coupée, comme si nous l’observions à travers un terrarium. Nous voyons le biotope complet des différents animaux, depuis le feuillage jusqu’aux petits tunnels où tout le monde se croise. Un instrument de musique repose dans une tanière ou dans l’herbe, étrange, incongru, poétique. En face deux lignes de textes cachent une homophonie approximative (ou pas), une allusion à l’instrument. Un concert de clarinettes et de souriceaux, de violons et de chouettes, de lapins et de triangles se préparerait-il ?

Tout cela est doux et poétique. C’est bien joli.

L'auteur a un porte-folio à parcourir.







 

jeudi 18 juin 2020

Cette nuit, c’était toujours.

Mélanie Rutten, Les Sauvages, 2015, éditions Memo

Deux silhouettes noires s’échappent à la nuit tombée pour rejoindre les bois et une clairière enchantée. La lumière apparaît, ainsi que des compagnons de jeux un peu surprenants. Les sauvages, ce sont les enfants ou ce sont les créatures des bois ? On joue, on s’aime, on se dispute, on se réconcilie. On aimerait bien que le jeu de la clairière dure toute la vie et pas seulement une nuit en rêve.
Ce qui fait le charme de cet album, ce sont paradoxalement les premières pages, avec les silhouettes d’un noir d’encre. Elles sont étranges et étonnantes, en contraste avec ce que l’on attend. Bien sûr, au bout de quelques pages, la couleur si particulière de Rutten finit par arriver, mais quand même, on s’interroge à propos de ces enfants qui viennent d’une maison si sombre et qui ont besoin de jouer dans les bois. 
Une couleur apaisante, un véritable personnage qui habite les contes, les jours et les nuits. D’éclatants lavis d’aquarelle.

Une autrice.
J’avoue avoir préféré La Forêt entre les deux dont le récit est moins linéaire et plus fragile, puisqu’il s’agit d’un enfant perturbé par le divorce de ses parents, à qui la forêt et la magie des couleurs apporteront toutes leurs forces.

mercredi 6 février 2019

L’amour est la seule véritable aventure, miss Wildford.

Zidrou et Edith, Emma G. Wildford, Soleil Productions, 2017.

Au début du XXsiècle, dans une grande demeure à Londres, une jeune femme, Emma, poétesse, attend de recevoir des nouvelles de son fiancé, parti en Laponie. Son expédition a disparu depuis plus d’un an. Elle décide de partir à sa recherche.
Un album qui a obtenu un certain succès et qui possède en effet beaucoup de charme. Emma est une jeune femme moderne. Elle boit, chante, séduit, est indépendante, compose des poèmes pleins de sensualité. Les autres personnages semblent bien pâles à côté d’elle, même si les dialogues possèdent pas mal d’humour. J’ai apprécié la palette colorée : les tons mordorés de la maison et du jardin en Angleterre, les souvenirs bleutés, les paysages de Laponie, la grisaille de la Baltique… Et les poèmes m’ont aussi bien plu. Bref, cette BD, pleine de romanesque et de désuétude, est d’une lecture très agréable. Le ton est à l’égal d’Emma : plein d’énergie et d’espérance, ouvert à l’avenir et à l’aventure. Cela fait du bien.

L’avis de Lili.





mercredi 13 juin 2018

C’est l’histoire d’une toute petite fille qui se noie dans ses larmes.

Mélanie Rutten, La Forêt entre les deux, 2015, éditions MeMo.

J’avais repéré Rutten chez Delphine et quand j’ai trouvé cet album, je ne me suis pas vraiment posé de question, hop !
L’histoire est pourtant très particulière : les parents de la petite fille viennent de se séparer et dorénavant elle habitera deux maisons. La petite fille est en colère, a l’impression de ne plus être aimée et décide de devenir un soldat.
Un soldat qui vit dans la forêt bleue, où il imagine plein d’aventures.
Un soldat qui vit dans la forêt rouge, où il casse tout, mais pas avec le Lapin, parce que c’est son ami. Il rencontre le Chat, le Canari et d’autres animaux.
La forêt noire, où le Livre raconte des histoires autour du feu, notamment l’histoire de la Feuille et du Caillou. Et le Canari a un secret.
La forêt jaune, où tout le monde cherche le trésor.
La forêt grise, où il pleut sur tout.
Une forêt de toutes les couleurs.

Cet album traite de façon détournée de la détresse des enfants, de leur solitude, de leur peur d’être abandonnés et de ne plus être aimés, de leur colère face aux attitudes des parents, sans raconter pour autant simplement une belle histoire. Le propos est plus complexe, moins linéaire et ne s’appréhende pas avec évidence. C’est pourquoi l’album peut être lu et relu (trois fois déjà pour ma part). Les dessins sont magnifiques. Un petit trait noir bien net et de grands aplats colorés à l’aquarelle. Cette puissance de la couleur permet aux émotions de la petite fille et du lecteur de s’exprimer largement, d’investir la page et toute la nature. Ces couleurs très intenses et lumineuses ont une portée bien sûr esthétique (l’album est si beau !), mais sont également très expressives. Il s’en dégage une immense poésie et beaucoup de richesse, d’autant que le texte adresse de nombreux clins d’œil au dessin et invite à examiner inlassablement tous les détails. 
Un album plein de douceur et d’intensité.








vendredi 16 février 2018

J’aime bien les publicités pour les programmes immobiliers.

Bernard Quiriny, L’Affaire Mayerling, édition Rivages, 2018.

Vous connaissez l’histoire de l’hôtel bâti sur un cimetière indien et qui est hanté ? Vous connaissez. Et bien ici, nous avons affaire à une résidence de standing, un bel immeuble dont on fait la promotion sur papier glacé et qui s’avère… maléfique.
En voilà une lecture plaisante ! Tout commence par une conversation entre le narrateur et un certain Braque à propos de la documentation des agences immobilières : ces dessins présentant des familles dans leur nouvelle résidence de prestige, le vocabulaire ronflant, les photos toujours les mêmes… Tout ceci en alternance avec l’histoire d’un terrain se trouvant à Rouvières, sur lequel sera bâti l’immeuble Mayerling, où emménageront des gens bien ordinaires alléchés par les promesses de bonheur, calme et sérénité. Et toute l’histoire va se détraquer petit à petit : l’eau remonte des canalisations, une anguille apparaît dans la baignoire, un garçon devient agressif, le garage se couvre d’une matière gluante, un couple se déchire, la dame pieuse aguiche les jeunes gens, etc. La cohabitation dans un même immeuble est-elle trop difficile ? Le bruit, les odeurs, les habitudes, les voitures, le courrier… Le béton s’attaquerait-il aux humains ? Et où mène donc la porte inutile du sous-sol ?
Photo prise sur le site de Eiffage immobilier qui n'a pas dû lire le roman.

Le roman alterne le récit et les conversations. Il se présente comme une enquête, un recueil de témoignages pour reconstituer une histoire étrange et un peu taboue. Le narrateur et Braque consultent la presse et rencontrent des acteurs de cette aventure. C’est l’occasion d’enchaîner les portraits du promoteur immobilier, de l’agent immobilier, des ingénieurs, des ouvriers et des habitants. Le roman prend également l’allure d’une fable et d’une satire. Tout en reprenant la trame d’un roman de maison hantée, en adressant des clins d’œil à différents auteurs, dont Perec, Calvino ou Ballard, il se moque de ces immeubles identiques construits un peu partout dans nos villes pour loger tout le monde et des humains qui s’entassent dans ces boîtes sans pouvoir se supporter. C’est extrêmement bien vu sur notre petit monde contemporain. Un roman tout à la fois fantastique et sociologique.

C’est une lecture très plaisante et distrayante. On peut dire que l’on ne regardera plus son appartement du même œil après ça ?

Nous passons aussi devant deux chantiers, et contemplons longuement les bulldozers à l’œuvre. Des ouvriers coulent du béton : bave épaisse et grise qui avale tout, engloutissant les armatures en acier. Des tuyaux sont déroulés partout, en plastique, en caoutchouc, jaunes, rouges, bleus, verts, oranges. Ces couleurs ont sûrement une signification ésotérique.
Maizières soupire.
- Anarchiques et animés, dit-il, les chantiers de construction sont au fond assez beaux. Plus beaux, en tous cas, que les immeubles qui en résultent. Il vaudrait donc mieux, pour l’intérêt des villes et pour notre santé mentale, qu’aucun chantier n’aboutisse jamais.


Merci à Babelio et à Rivages pour cette lecture. Quiriny a accordé un entretien à France Culture.


vendredi 14 août 2015

N'est pas toujours heureux celui qui entend le mieux !

Anonyme, Voyage à Visbecq, 1794, éditions Anacharsis.

Curieux texte que ce récit de voyage fantastique, voire surréaliste.
Le narrateur commence par s'interroger sur le temps et le déroulement du calendrier, achète de l'opium pour accélérer le cours des choses et... Suit le récit d'un rêve ou d'un voyage avec des éléphants orange, une prison, des mages et des épreuves initiatiques. En une centaine de pages on passe d'un univers à l'autre, au gré de l'imagination du mystérieux auteur. Le lecteur doit être attentif pour ne pas se perdre. D'autant que s'intercale un beau récit chevaleresque ancré dans le territoire de ce qui deviendra la Belgique.

Mais ce qui attira surtout mes regards, ce fut l'arbre sous lequel j'étais assis:le tronc et les branches étaient d'argent et les feuilles ressemblaient à du satin violet; il portait des fruits de la grosseur d'un œuf ; il y en avait de toutes les couleurs ; de bleus, de jaunes, de rouges.

La riche préface rappelle le contexte littéraire. Le XVIIIe siècle abonde en romans explorant le centre de la terre ou voyageant dans des univers parallèles (c'est le siècle de Robinson et de Gulliver), à l'allure de contes orientaux (façon 1001 nuits ou Flûte enchantée). On est ici dans cette belle lignée, avec une plume légère et ironique, sans respect pour la dignité philosophique. Car il ne s'agit pas de disserter sur la diversité du monde, mais de manger, de passer du temps avec des amis agréables – et de chanter la Belgique dans des vers précieux. Le roman mêle ainsi le monde de la chevalerie (avec la très ancienne chasse au sanglier), l’ancrage dans le territoire flamand, les personnages à la vague allure de mages égyptiens, le goût pour les initiations mystiques (le siècle a aussi inventé les francs-maçons) et l’invention de mondes fantastiques.
Boucher, Étude d'arbre, Hambourg, Kunsthalle, photocopie !
Le roman chante le pouvoir de l'imagination, des souvenirs d'enfance, de la musique et de l'odorat. En bon disciple de Rousseau, l’autour loue les charmes ineffables de la nature, des paysages et de la vie à la campagne. Il se moque de ces riches urbains qui s'émerveillent devant les violettes et le mode de vie des paysans.
Ce roman malgré sa brièveté ne se lit pas forcément facilement, car la langue est celle du XVIIIe siècle : rapide, volontiers elliptique, avec le charme d'une conversation élégante. Cette lecture possède néanmoins un charme certain. C'est toujours un plaisir de voir le XVIIIe siècle manier si bien l'invention surréaliste.

Il était quatre heures du matin. C'était au mois de mai. Mon guide marchait à côté de moi : mon guide ne voyait rien.
Il me plaignait de ce que la rosée qui couvrait l'herbe des prairies mouillait mes souliers et mes bas... Les pleurs de l'aurore, les diamants dont la nature se pare dans ses jours de fête !

L'avis du doge Loredan.