La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 8 juillet 2024

Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

 


John Steinbeck, Les Raisins de la colère, parution originale 1939, traduit de l’américain par Marcel Duhamel et Maurice-Edgar Coindreau.

 

Au début une tempête de poussière ravage les champs de maïs dans l’Oklahoma et toute la récolte est perdue. Ensuite, nous rencontrons Tom Joad.


Grand-mère prétendait que l’esprit du Seigneur vous dégoulinait de partout.


Le roman raconte l’histoire de la famille Joad, paysans de l’Oklahoma, partie sur un grand camion cueillir les fruits en Californie, où paraît-il il y a du travail et bien payé. Le désenchantement sera à la hauteur de l’espoir : en Californie les terres appartiennent à des sociétés et des banques qui mettent en concurrence les ouvriers agricoles, obligés de se déplacer de bidonville en bidonville, à la merci d’un système qu’ils ne comprennent pas. Pourtant, après le déluge, la famille se maintiendra et tiendra bon.


Le vent augmenta, glissa sous les pierres, emporta des brins de paille et des feuilles mortes et même de petites mottes de terre, marquant son passage à travers les champs. À travers l’air et le ciel obscurcis le soleil apparaissait tout rouge et il y avait dans l’air une mordante âcreté. Une nuit, le vent accéléra sa course à travers la campagne, creusa sournoisement autour des petites racines de maïs et le maïs résista au vent avec ses feuilles affaiblies jusqu’au moment où, libérées par le vent coulis, les racines lâchèrent prise. Alors chaque pied s’affaissa de côté, épuisé, pointant dans la direction du vent.


J’ai beaucoup aimé la lecture de ce gros roman (imprimé en caractères tout petits), dont la construction est très originale, avec une alternance de courts chapitres de portée générale, voire allégorique, qui expliquent au lecteur la situation et donnent la voix de l’auteur, et de chapitres plus longs, consacrés à la famille Joad et à sa lutte concrète pour tenir et avancer. L’ensemble permet de représenter la misère du monde paysan, accaparé par des entreprises pour qui la terre est un produit comme un autre et pour qui le but est de gagner de l’argent et non de nourrir une famille. L’incompréhension entre ces familles paysannes et cet univers anonyme et glacé est totale.


Mais qu’est-ce qu’il peut bien foutre avec un million d’arpents ? À quoi ça peut bien servir, un million d’arpents ?


Parmi la famille Joad, le personnage marquant est celui de la mère, Man. Toujours, elle s’efforce de tenir auprès d’elle toute la famille, d’impulser les actions et les décisions de chacun, de soutenir et de réconforter, d’insuffler sens des réalités et espoir. À cet égard, le roman montre comment les difficultés peuvent conduire les femmes à prendre plus d’initiatives.

Le ton est également marqué par une forte imprégnation religieuse, que ce soit avec un personnage de pasteur, avec les paroles d’espérance et de libération, ou avec des passages de nature plus allégorique. J’ai repensé à la trilogie de Mary Robinson qui me semble bien retranscrire cet état d’esprit.

Antoni Campañà, Traction de sang, 1933

D’accord, s’écriaient les métayers, mais c’est notre terre. C’est nous qui l’avons mesurée, qui l’avons défrichée. Nous y sommes nés, nous nous y sommes fait tuer, nous y sommes morts. Quand même elle ne serait plus bonne à rien, elle est toujours à nous. C’est ça qui fait qu’elle est à nous… d’y être nés, d’y avoir travaillé, d’y être enterrés. C’est ça qui donne le droit de propriété, non pas un papier avec des chiffres dessus.


Steinbeck s’appuie sur le témoignage de plusieurs personnes de la Farm Security Administration et sur ses propres notes, mais également sur le texte de Sanora Babb, Whose Names are unknown, qui n’est malheureusement pas traduit.

Cette histoire prend évidemment place dans les événements d’après la crise de 29, mais aussi d’après les grandes catastrophes écologiques et économiques de 1927.

Je retiens comme une évidence la scène terrible des enfants affamés autour du feu des Joad.

 

Les Joad et les Wilson fuyaient à travers La Queue de la Poêle, la contrée grise, vallonnée, ridée et gercée par les inondations antérieures. Ils fuyaient l’Oklahoma à travers le Texas. Les tortues terrestres rampaient dans la poussière et le soleil fouillait la terre et vers le soir, la chaleur quittait le ciel et la terre envoyait elle-même ses ondes de chaleur.

 

Rester là à se tourner les pouces et à crever de faim, c’est pas une solution. Je ne sais pas quoi faire. Un type qu’a un attelage de chevaux, il ne rouspète pas quand il est forcé de les nourrir à rien faire. Mais quand c’est des hommes qui travaillent pour lui, il se fout pas mal de ce qui leur arrive après.  Les chevaux sont plus cotés que les hommes. Je ne comprends pas.

 

Lecture commune dans le cadre de l’année thématique sur le travail organisée par Ingannmic.

Les billets de Keisha, d'Ingannmic, de Je Lis Je blogue, de Livrescapades.

Et maintenant je compte bien relire Des souris et des hommes et attaquer les autres titres de l’auteur.


 

jeudi 13 février 2020

Partir pour partir, entre nous, c’est parler pour ne rien dire.

Louis Aragon, Les Voyageurs de l’impériale, 1939.

Tout commence en 1889, à l’Exposition universelle, on vient de construire un énorme machin moche en ferraille et Pierre et Paulette Mercadier se promènent, avec leur fils. Le roman raconte la vie de Pierre Mercadier, un professeur d’histoire fasciné par John Law, un type égoïste et médiocre, qui va tout planter là pour partir au soleil.
(c’est plus compliqué que ça)
Alors, disons-le, 700 pages avec Mercadier, mais pourquoi ? Rien que le temps d’un café, il n’a aucun intérêt. Et pourtant… J’ai lu ce roman lentement, mais sans le lâcher, le reprenant avec plaisir, m’intéressant aux autres personnages, admirant au fond le talent d’Aragon à camper des petits mondes et toute une époque. Pendant deux semaines, j’ai refermé le roman en me disant : « Il est fort, cet Aragon. »
Donc, reprenons.

Elle pense déjà à autre chose, elle se presse contre lui, elle murmure : « Fais-moi mal. – Je veux bien, – dit-il – mais où ça ? »

Il y a Pascal, le fils, d’abord petit garçon qui explore la forêt et découvre bientôt qu’il plaît aux femmes. Pascal, peut-être aussi égoïste que son père, mais qui, lui, fera son devoir et tiendra son rôle pour sa famille, la société et son pays. Il y a tous ces enfants au début qui jouent et qui ne jouent pas et qui se heurtent aux adultes. Il y a deux chiens, Ganymède et Ferragus. Il y a Ingres et les impressionnistes et Gauguin. Il y a surtout la vieille Dora, ancienne prostituée, tenancière de bordel, avec son rêve de petite maison et de jardin – c’est un magnifique personnage pathétique. Le plus beau personnage du roman ?

Et puis il se dit qu’il était injuste. Mme Tavernier n’était pas Emmanuel Kant. Le coq-à-l’âne avec elle valait bien une autre forme de la conversation. Il remarqua qu’elle était émue. Après tout, c’est quelqu’un comme moi. Vieille bête, est-ce que tu te crois d’une espèce supérieure ? Regarde-toi dans la glace, cette gueule infâme que le temps t’a faite.

Avec ce roman nous allons de 1889 à 1914. C’est la Belle époque pour les petits bourgeois, les demi-riches. Les femmes ne sont pas grand-chose dans ce monde-là (surtout les très jeunes), mais elles essaient de tirer leur épingle du jeu. On effleure la fameuse grève des taxis de 1911 et les tractations des très riches. Il y a surtout l’Affaire Dreyfus. Elle est là, à l’arrière-plan de la vie des personnages, pendant des années, avec son climat pourri et sa bêtise collective, parfaitement rendue.
C’est un roman d’entre deux guerres, celle de 1870 et celle de 1914. Une période d’insouciance, où les individus ont le temps de grandir et de vieillir sans se préoccuper des événements du monde (parce qu’il y a plein de guerres, mais qu’elles se tiennent loin, dans l’empire colonial), surtout pas de politique comme dit Pierre MercadierIls veulent traverser la vie comme des touristes, comme des voyageurs de l’impériale, et surtout ne pas se sentir concernés. Mais à la fin du roman, c’est le début de la Première guerre mondiale et Pascal s’engage sans hésiter. La fin d’un monde. Or, Aragon a écrit durant l’année 1939, quand les raisons de l’engagement de Pascal se furent écroulées tragiquement, comme une ultime dérision.
Mercadier n’est pas sans rappeler les jeunes gens du XIXe siècle, nés après la Révolution et Napoléon, qui s’ennuient à mourir et n’arrivent pas à se recaser en bourgeois et à apprécier la paix. Il a le sentiment de la parfaite inutilité de sa vie (et n’a pas tort). Je vois que mes trois autres billets sur les romans d’Aragon citent Stendhal. Tout se tient : Mercadier (ou Aragon) a dû beaucoup le lire ! Mais il y a aussi les spectres de Baudelaire et de Rimbaud que l’on agite comme des marionnettes (muettes depuis longtemps). Mercadier, c’est le romanesque déçu. Sa vie n’est décidément pas un roman et il refuse la grandeur de l’engagement (politique, syndical, intellectuel…). Il ne verra rien passer. L’ensemble est très sombre et mélancolique.
Le tout avec la petite ironie d’Aragon, avec un « je » qui s’immisce ici ou là de temps en temps, avec le regard plein de tendresse accordé à tous les enfants du début à la fin du roman. Les femmes seront sacrifiées et les hommes regretteront la vie qu’ils n’ont pas eue.

C’est drôle, cette ville, après la province, tout y fait fête, jusqu’aux plus sordides boutiques de coiffeur ou les pharmacies. Dans le boucan des chevaux, avec les grincements des roues sur les pierres, le panorama des maisons tatouées de commerce déroulait pour Pierre sa kermesse. Les cafés éclairés regorgeaient déjà de monde. De l’impériale, tout avait l’air d’une sorte de chamarrure, tout faisait décor impressionniste, on était en plein Monet.
 
Zorn, Un toast à la société, 1892 Nationalmuseum Stockholm.
Arrivée là, je dresse le panorama du Cycle du Réel. Tout d’abord, Les Cloches de Bâle, un court roman bizarrement structuré se déroulant presque entièrement en 1911, dans le climat d’agitation socialiste et anarchiste, avec une belle héroïne, s’achevant plein d’espoir pour l’humanité et les femmes en 1912 – alors que l’auteur et les lecteurs savent très bien à quoi s’attendre. Puis Les Beaux quartiers, racontant le double apprentissage de deux frères, l’un par les femmes et la magouille, l’autre ouvrier et s’engageant dans le mouvement syndicaliste – le roman s’achève en 1913 quand les deux hommes sont le point de se lancer dans la vie. Ils sont tous deux pleins d’espoir. Ensuite, ces Voyageurs qui couvre une longue période, avec ce héros adulte et désenchanté, égoïste et refusant de voir plus loin que sa petite vie, et où cette fois la guerre vient explicitement tout détruire. Enfin, Aurélien, le quatrième du cycle, qui raconte un amour échoué et la vie parisienne des années 20, dont le héros est ravagé par la guerre où il a combattu si longtemps, et qui s’achève si malheureusement en 1940. Un cycle qui tourne autour des guerres, mais qui n’en parle pas, qui les approche au plus près et les contourne prudemment, comme si elles constituaient l’inconscient de ces quatre romans, le nœud des forces qui agitent les petits personnages. Un cycle qui oppose les ambitions des jeunes gens et la réalité de leur vie. 

Le bruit diluvien de la pluie sur les vitres, la couleur de soufre du temps, le vide prodigieux des ruelles… Cela durerait des années ou même des semaines ? C’était faire tenir exactement à cela, que, dans le demi-sommeil d’une des dernières nuits de sa vie ancienne, l’avait mené la songerie… Maintenant il comprenait pourquoi il avait pris à la gare de Lyon son billet pour l’Italie… Et Venise lui était une grande aventure négative, comme le non-sentir, le non-voir…

Un homme à qui toute sa vie remontait à la gorge, et dont les escarpins vernis étaient un peu trop étroits pour marcher longtemps comme ça dans les ténèbres. Un homme grinçant et sombre, plein de ronces et de moqueries amères, avec des phrases qui partaient pour n’aboutir nulle part, des lambeaux de pensée qui se déchiraient encore à des souvenirs, des sanglots dans la tête, et des rages dans les poings, un homme pitoyable comme la tempête…
Mais la nuit était très douce, décidément.

Le roman est d’abord paru en 1941 en anglais aux États-Unis, puis en français en 1942, mais avec des modifications (notamment à propos de l’Affaire Dreyfus), puis revu par l’auteur en 1949 et 1965.

Le billet de Lili sur Les VoyageursElle met davantage en avant le héros : « Ce roman est d'une noirceur implacable et refuser la politique, comme le clame haut et fort Mercadier, c'est en faire encore un peu quand même, en contraste et en ombres chinoises. Ici, il est question d'une tentative de s'évincer de la société. Pierre Mercadier a tenté de sauter de l'impériale – sauf que c'est impossible. L'entreprise de Mercadier, peut-être par trop d'égoïsme, de froideur, de cynisme et de mépris de tout, est vouée à l'échec. » Et de conclure : « un roman multifacettes de fifou ». C’est dit !

Quant à moi, ce n'est pas mon préféré du Cycle. Indétrônable Aurélien ! Et puis Les Cloches aussi. Mais je vais continuer à lire ce petit auteur.

lundi 13 février 2017

Ils ont grand faim de phoque.

Paul-Émile Victor, Banquise, 1939.

Un témoignage exceptionnel sur la vie au Groenland.

L’auteur raconte son hiver 1936-37 en compagnie d’une famille Esquimaux* vivant sur la côte Est du Groenland (la partie la plus froide et la moins habitée de cette île immense). Complètement immergé, il parle esquimau couramment et raconte : la faim, les courses en traîneau pour chasser ou aller chercher de la nourriture, les discussions et les négociations pour obtenir un chien, la maladie, les mythes, les jeux, la vie du quotidien d’une population dont le mode de vie est déjà en train de disparaître. Victor va vêtu de plusieurs pulls, de plusieurs pantalons, de gants en peau de phoque – on est avant l’ère du plastique et des tissus synthétiques. Les Esquimaux mesurent la faim en phoques disponibles, car il y a tellement de façons d’avoir faim – et cette particularité du langage en dit long sur la dureté de leurs conditions de vie.

Une rumeur comme un balancement. Une rumeur à peine perceptible qui vient de si loin, de si profond qu’elle fait mal sous les ongles, mal dans les tempes, mal dans tous les pores de la peau. Une rumeur qui est là-dessous, sous moi, sous le traîneau, sous la glace. Une longue plainte sourde, grave, désespérée : la mer.

Petit point : Banquise est la suite de Boréal (que je n’ai pas lu). Les deux volumes possèdent apparemment la même introduction et ça ne pose pas vraiment de problème, mais les premières pages sont du coup un peu déstabilisantes, car on plonge in medias res, en l’occurrence dans la maison familiale.
Car on découvre tout. La maison où vivent 25 personnes et les chiens, la façon de se nourrir et la faim, la faim, la faim dont souffrent les Esquimaux et Victor avec eux, le scorbut dont il est atteint, la façon d’atteler les chiens de traineau, l’art d’empiler les vêtements, la chasse au narval et à l’ours et bien sûr au phoque, voyager sur la banquise et sentir la mer bousculer la glace, passer à travers, etc. C’est un univers fascinant, un monde complet, impossible à résumer ici, qui nous reste à jamais complètement étranger : comment comprendre ces gens qui sont complètement adaptés à un environnement a priori aussi hostile ? Victor s’y sent merveilleusement bien, loin du monde et de son bruit, loin de la quête permanente d’argent, car pendant ce temps, l’Europe sombre lentement dans la folie.

Le Groenland où il aborde est déjà parcouru depuis un certain temps par les Danois qui ont apporté des vivres, des fusils et le christianisme. On est aussi à l’époque où on mesure les crânes à tout va (le mesurage des Esquimaux, c’est quand même particulier). Victor rend un hommage vibrant à Jean-Baptiste Charcot et souligne que ses expéditions sont presque entièrement issues de financements privés.

Cela fait du bien de lire ce livre, de s’éloigner au moins un peu de la France contemporaine, et de s’aérer l’esprit.

* Je sais, aujourd’hui on dit « Inuit », mais pas dans ces années-là.

Mes chiens arrivent à la hauteur de ceux de Kristian. Celui-ci, sans lâcher la banquise des yeux, fait claquer son fouet à gauche de son équipage pendant que j’en autant à la droite du mien pour éviter une mêlée générale. J’entends les petits cris aigus que Kristian utilise pour encourager ses chiens. Au coin de mes yeux, les larmes coulent sous l’effet du vent et du froid.
Quelle vie !






vendredi 23 décembre 2016

Car la poésie ne fait rien arriver : elle survit.

W. H. Auden, « À la mémoire de W. B. Yeats. Mort en janvier 1939 », 1939, dans Poésies choisies, traduit de l’anglais par Jean Lambert.

Il disparut en plein cœur de l’hiver :
Les ruisseaux étaient gelés, les aérodromes presque vides
Et la neige défigurait les statues municipales ;
Le mercure tomba dans la bouche du jour mourant.
Les instruments dont nous disposons conviennent
Que le jour de sa mort fut un jour sombre et froid.

Loin de sa maladie
Les loups couraient toujours au milieu des sapins,
La rivière rustique dédaignait les quais élégants,
Les langues affligées
Cachèrent la mort du poète à ses poèmes.

Mais pour lui, ce fut le dernier après-midi où il était lui-même,
Un après-midi d’infirmières et de rumeurs ;
Les provinces de son corps se révoltaient,
Les places de son esprit étaient vides,
Le silence envahit les faubourgs,
Le courant de ses sensations fut coupé ; il devint ses admirateurs.





mercredi 21 décembre 2016

Il lui faut chercher son bonheur dans une autre sorte de bois.

W. H. Auden, Musée des beaux-Arts1939, dans Poésies choisies, traduit de l’anglais par Jean Lambert.

Sur la souffrance, ils ne se trompaient jamais,
Les Vieux Maîtres : comme ils comprenaient bien
Sa place dans la vie humaine, et qu’elle se produit
Pendant que quelqu’un d’autre est en train de manger ou d’ouvrir une fenêtre ou de passer avec indifférence ;
Et, tandis que les vieux attendent pieusement, passionnément,
La naissance miraculeuse, qu’il faut toujours qu’il se trouve
Des enfants qui ne souhaitaient pas spécialement qu’elle arrive, en train de patiner
Sur un étang au bord de la forêt.

Ils n’oubliaient jamais
Que même l’horrible martyre doit suivre son cours
N’importe comment, dans un coin, quelque lieu en désordre où les chiens continuent à mener leur vie de chiens, et le cheval du tortionnaire
Frotte son innocent derrière contre un arbre.

Dans l’Icare de Bruegel, par exemple : comme tout se détourne
De la catastrophe sans se presser ; le laboureur a pu entendre
Le floc dans l’eau, le cri de désespoir,
Mais pour lui ce n’était pas un échec important ; le soleil brillait
Comme il devait sur la blancheur des jambes disparaissant dans l’eau verte,
Et le coûteux, le délicat navire qui avait dû voir
Quelque chose de stupéfiant, un garçon précipité du ciel,
Avait quelque part où aller et poursuivait tranquillement sa course.

Icare, tableau attribué à Brueghel l'Ancien, conservé aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, où Icare n'est plus qu'une paire de jambes disparaissant dans l'indifférence générale. Wikipedia.

vendredi 20 février 2015

Vous avez un cœur affamé qui ne sera jamais comblé.

Irène Némirovsky, Le Maître des âmes, 1939.

Je reste sur une étrange impression quant à ce roman.
Dans les années 1920, le héros, Dario, est venu de loin, de la Crimée, pour être médecin en France et devenir riche. Au début du roman, il se trouve à Nice avec sa femme et son fils, pauvre parmi les pauvres, conscient qu’un médecin doit être riche simplement pour pouvoir se constituer une clientèle. Le roman raconte son ascension sans scrupule, devenu médecin charlatan des femmes riches et prêt à des compromis malhonnêtes.

Dario est un personnage flirtant avec la mythologie. Juif errant, l’Oriental, le métèque, mais aussi Rastignac ou Dorian Grey, il fuit les dettes et la pauvreté en courant, cynique et malheureux. Cet imaginaire est très riche et nourrit le roman en profondeur, même si j’ai trouvé quelques redondances dans le traitement de cette thématique. Il faut aussi reconnaître que sa fréquentation est loin d’être agréable (d’où mon sentiment de malaise). J’ai trouvé que son ascension demeurait un peu mystérieuse, car si l’on sait que sa médecine plagie les thèses de la psychanalyse, on ne sait pas trop quelle est la clé de son emprise sur ses riches clients. De ce fait, le roman m’a paru quelquefois un peu abstrait. Mais le climat médical de l'époque m'a paru éclairé par ce documentaire sur Voronoff : charlatanisme, aventurier, espoir de vaincre la mort, antisémitisme, goût pour les expériences étranges, rôle de la mode.
V. Bernard, Au soleil, Musée des Beaux arts de Marseille 
Difficile de ne pas penser à La Promesse de l’aube et à la mère de Romain Gary, que l’on trouve étrangement cité presque à l’envers. Le roman de Némirovsky campe cet univers des petits émigrés d’Europe de l’Est qui hantent la Côte d’Azur, sans ni la même langue ni la même dimension épique, mais l’on voit à quoi souhaite échapper la mère de Gary.

C’est cela mon malheur. Cela vient de loin, de l’enfance. Croire de tout son cœur que la vie est peuplée de monstres. Et que croire d’autre ? quand on n’a vu que misère, que violence, que rapines et cruautés ? Plus tard, la vie n’arrivera pas à vous détromper. Elle fera de son mieux, souvent. Elle vous comblera des biens de ce monde : richesse, honneurs et même affections véritables. Vous la verrez, jusqu’au dernier jour, avec vos yeux d’enfant : une mêlée horrible.