La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est URSS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est URSS. Afficher tous les articles

jeudi 12 février 2026

Quant à ton monument... Le peuple, pour qui tu l'as créé, jugera.

 

Elsa Triolet, Le Monument, 1957, édité par Gallimard/Folio.

Ce roman en forme de fable se déroule dans un pays qui n'est pas nommé, qui ressemble beaucoup à la Tchécoslovaquie, mais qui pourrait être un voisin, un pays qui a connu une monarchie, la guerre contre Hitler et un régime communiste. Le héros se nomme Lewka, il est sculpteur. Il étudie d'abord à Paris, s'essaie au cubisme, puis revient à la figure humaine telle que pratiquée dans les années 20. Après la guerre, il devient ministre des beaux-arts dans son pays, mais a du mal à se faire accepter et on lui commande un monument en l'honneur de Staline – monument inauguré peu avant 1953.

Une révolution, cela vous fiche tout en l'air. Tout le monde croit que, tout de suite derrière,il va venir le bonheur, la prospérité, la justice... et il vient des tickets de pain, des obligations, et une nouvelle justice dans laquelle tout le monde se perd – les juges, les accusés et l'opinion du peuple... En attendant, on arrête des gens. Inimaginable, le nombre de salauds inattendus.

Triolet affirme être partie d'une anecdote qu'on lui a racontée, ainsi que d'un événement qu'elle a vécu de près (une querelle faisant intervenir Picasso, Aragon, le PC français et le Grand frère URSS). Son propos, qu'elle détache de ces contingences, porte plus généralement sur l'art, l'art et la politique, l'art et le régime communiste.

J'ai bien aimé la lecture de ce court roman, à l'écriture enlevée, tout d'abord parce que Lewka est un personnage attachant, sans être totalement sympathique. C'est aussi parce que nous plongeons à pieds joints dans les dilemmes de l''artiste. L'oeuvre art doit-elle plaire au peuple ? Et dans ce cas comment faire ? L'oeuvre d'art doit-elle exprimer l'espoir apporté par le communisme, malgré les lézardes de plus en plus grosses ? L'oeuvre d'art doit-elle répondre aux exigences artistiques de l'artiste ? Lewka est félicité par ses collègues d'avoir abandonné le cubisme, qui est un truc de bourgeois, et de revenir à la figuration, alors même que pour lui, l'enjeu ne se pose pas en ces termes. Pour Lewka, l'horizon est celui de l'art, pas du communisme.

Ce qui est déchirant pour moi, c'est que mon imagination à moi ne corresponde pas à celle du peuple. Je me suis efforcé de le contenter quand même, j'ai peiné, j'ai souffert mille morts, pour en arriver là, à cette monstruosité, à ce blockhaus. Le peuple n'en veut pas, il le vomit. Moi, je me suis déshonoré. C'est une expérience trop voyante, camarade...

Au final, on ne saura pas vraiment à quoi ressemble le fameux monument à Staline, sinon qu'il est monstrueux.

Dans sa préface, Triolet note qu'à la date d'août 1965 Le Monument n'a été traduit ni dans les « démocraties populaires », excepté la Hongrie, ni en URSS (je recopie cette précision notamment pour Passage à l'Est).

D'Elsa Triolet, j'ai aussi lu le très bon  Le Premier accroc coûte deux cents francs recueil sur la Seconde guerre mondiale.


Paris, place Clémenceau, statue de de Gaulle


jeudi 28 septembre 2023

Nous ignorons le Caucase, les Tian Shan et le Pamir.

 


Cédric Gras, Alpinistes de Staline, 2020, éditions Stock.

 

Evgueni et Vitali Abalakov sont deux célèbres alpinistes soviétiques. Gras nous raconte leur histoire, qui couvre celle de la conquête des plus grands sommets russes (Caucase et Asie centrale) et celle de l’URSS.

Toute la carrière des deux hommes, notamment celle de Vitali, est cadrée par cette dimension soviétique. Il s’agit d’abord pour le nouvel État de reconnaître son territoire, d’affirmer son emprise sur ses confins, d’atteindre les sommets, mais aussi de prospecter. L’alpinisme suscite une forte rivalité avec l’Allemagne, l’Autriche, la Grande-Bretagne. En pleine Guerre froide, du fait de l’existence des blocs, l’Himalaya restera longtemps fermé aux soviétiques. A contrario, les images européennes de l’alpinisme font l’impasse sur l’Asie centrale, républiques en -stan absentes de notre imaginaire. Tous ces enjeux sont très bien racontés par Gras.


Aussi l’expédition que mènent les frères Abalakov en 1936 fait-elle figure de lumineuse exception. Elle est une échappée spectaculaire entre copains, une grimpe totalement gratuite à l’ère de l’alpinisme utile, une grimpe totalement gratuite à l’ère de l’alpinisme utile, un sursis avant la Terreur. Je la vois comme un dernier souffle de liberté dans les vents noirs du stalinisme. Plus que l’élévation des masses, l’altitude était la raison d’être des frères Abalakov.


Il y a aussi l’histoire politique. L’alpinisme est d’abord ressenti comme un loisir bourgeois, inutile et individualiste, avant de trouver sa place au sein de la propagande. Toutefois, ces hommes qui ont risqué leur vie sur les plus hauts sommets – Vitali est amputé très tôt au pied droit et à une main – ont surtout été décimés par les purges staliniennes. La description de ce processus, de tortures et d’accusations, de meurtres et de déportations, est des plus glaçantes.

On croise Ella Maillart dans ces montagnes.

Un livre très intéressant. Les frères Abalakov sont sans doute soulagés de retrouver régulièrement l’air vif et libre des montagnes, même si le froid tue, lui aussi aveuglément.

Nikritine, Le Tribunal du peuple 1934, Moscou Galerie nationale Tretiakov
 

La constitution garantit des congés aux travailleurs et des sections prolétariennes de randonnée ont éclos dans les usines. Il s’agit de s’approprier l’immense territoire de l’Union dans l’« amour de la patrie socialiste ». L’altitude n’est plus un domaine réservé à l’aristocratie comme sous le tsar, elle appartient désormais au peuple !

 

Du pic des 26 Commissaires de Bakou à celui des Trente Ans de la république d’Ouzbékistan en passant par le pic Ordjonikidze, toute cette toponymie n’est rien de moins qu’un récit national inscrit dans le paysage.

La litanie des sommets est pathétique et comique à la fois, même si, effectivement, il s'agit bien d'une géographie politique : le pic Staline, le pic des Chroniques cinématographiques, le pic du Trentenaire de l’URSS, le pic de l’Impératrice devenu pic Engels, pic du Soldat de l’Armée rouge, etc. Cette toponymie fait furieusement penser aux ironiques slogans communistes créés par Volodine.

 

J'ai comme une envie de relire Montagnes de verre de Buzzati.



mardi 26 septembre 2023

Il devait nourrir ces enfants, se traîner à terre, se traîner dans la boue, mais trouver le moyen.

 


Gouzel Iakhina, Convoi pour Samarcande, traduit du russe par Maud Mabillard, parution originale en 2021, rentrée littéraire d’automne 2023.

 

Dans les années 1920, la famine ravage la Russie soviétique autour de la Volga, au point où de grands convois ferroviaires sont organisés pour évacuer les enfants à Samarcande. Le roman raconte l’aventure d’un de ces convois menés par Deïev, un soldat de l’Armée rouge, qui doit se démener pour trouver de l’eau, du combustible, à manger et amener à bon port, de l’autre côté du continent, 500 enfants, alors que le pays s’écroule de toutes parts entre le choléra, la guerre, la faim, le froid.


Depuis quelque temps, sur toute l’immensité de leur terre, la mort était omniprésente, au point qu’elle semblait devenue la maîtresse du pays, supplantant le pouvoir soviétique. La mort prenait des formes diverses : épidémies, famines, hivers féroces, pauvreté féroce, criminalité féroce.


Un roman historique, comme une tragédie et un conte de fées.

Une tragédie puisqu’au fil des pages ce sont des centaines d’enfants et d’adultes affamés et malades qui sont évoqués. Une famine entretenue par le pouvoir qui réquisitionne les récoltes et les animaux, contraint les paysans à accepter les kolkhozes, transporte des milliers de tonnes de céréales dans des trains spéciaux, bien gardés. Ceux qui acceptent d’aider Deïev sont aussi ceux qui accaparent et tuent, ceux qui évacuent les enfants sont aussi ceux qui tiennent le pays d’une main de fer. Ce portrait du pays est terrible – ainsi le centre destiné à recevoir le convoi de 500 enfants possède-t-il seulement 350 places, ainsi étant estimé le taux normal de « perte » sur un aussi long trajet.

Un conte de fées puisque Iakhina parvient, encore une fois, à donner à ce récit d’une grande fuite une atmosphère presque rassurante, comme si le convoi était spécialement protégé. Et pourtant les enfants sont nombreux à mourir… mais Deïev, et l’infirmier, et les nurses, et tout le monde, se débat pourtant et sauve, réussit des miracles improbables. Les pommiers et les poules jaillissent de la neige, les soldats prêtent leurs bottes, une berceuse charme tout le monde.


La bonté, autour de nous, est autre : tordue et sale comme nos bottes maculées de fumier. Et elle est le fait de mains sales de ceux qui ont tué et volé. Selon toi, grand-père, ils sont tous mauvais. Mais moi je dis qu’ils sont bons. Parce qu’ils rêvent de cette bonté sans mélange qu’on ne voit nulle part.


Les adultes sont détruits par tout ce qu’ils ont vécu, guerre, guerre civile, massacres. Les familles sont détruites, disloquées, dispersées sur des milliers de kilomètres, tout le monde semble orphelin. Quelle surprise d’apprendre que ce Deïev, qui semble avoir tout vécu, a seulement une vingtaine d’années ! Face à eux, les enfants. Grand hommage leur est rendu, à eux, à tous leurs surnoms improbables, surnoms qui concentrent l’humour et la fantaisie du roman, ces héros hauts comme trois pommes, qui en savent plus sur la vie que tous les adultes réunis, qui mangent et meurent sans bruit.

Il y a le récit d’une grande baignade ensoleillée dans la mer d’Aral.

Goncharova, Le Bois 1913 Thyssen Bornemisza

Le meilleur ersatz de pain était fait de mil, d’avoine et de son. On pouvait aussi le faire avec des tourteaux de toutes sortes. Il était nettement moins réussi avec des mousses et des herbes : ortie, arroche, racine de pissenlit, roseau, jonc, nénuphar. Les ersatz à base d’oseille, d’acacia, de copeaux de tilleul et de paille étaient considérés comme nocifs – même les cochons répugnaient à manger de la faine de paille. On écrasait aussi des glands et du bois mou – tilleul, bouleau, pin –, mais tout le monde ne réussissait pas à manger du pain de bois.

 

Kharitocha Le Phtisique, Ioussia Trachome, Liocha Trois Typhus : qui voudrait s’appeler comme ça ? Eux en étaient heureux. Ils se présentaient eux-mêmes : « je suis Venia Grippe », « Sonia Scorbut », « Grichka Tétanos ». Et plus le nom était dégoûtant, plus le gamin y tenait. Chancre, Gocha Gonorrhée, Ossia Syphilis, Tolia Herpès : au début, Deïev était choqué par ces noms. Puis il s’habitua.

Et puis Aramis des Pouvelles, Oreste Les Mains Lestes, Croupion, Egor Argilovore et tous les autres.

 

D'Iakhina, j'ai également lu :

 

J’ai préféré Zouleikha, car l’atmosphère y est plus enchantée. L’espace de quelques années, il y est possible de construire une vie loin du monde et de sa dureté.

Mais je vous conseille quand même vivement celui-ci !


 

mardi 30 mai 2023

Je ne suis pas capable de vivre ici.


Svetlana Alexievitch, Les Cercueils de zinc, parution originale 1989, traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, édité en France par Actes Sud.

 

Le livre commence par le témoignage d’une mère de soldat soviétique. Il est revenu d’Afghanistan, il n’était plus celui d’avant. Et il a tué quelqu’un avec le hachoir de la cuisine.

C’est une alternance de témoignages, ceux des mères de soldats, ceux des veuves de soldats et ceux des soldats et du personnel médical et administratif. La guerre de l’URSS en Afghanistan. Une guerre dont on ne sait pas grand-chose et on a l’impression que dans les années 1980 en Russie on n’en savait pas grand-chose non plus.


La mort, c’est quelque chose de terrible, mais il y a pire. Ne dites pas en ma présence que nous sommes des victimes et que ça a été une erreur. Ne prononcez pas ces mots devant moi, je vous l’interdis.


Ce n’est pas facile à lire. Comme tous les livres d’Alexievitch, me direz-vous. Peut-être plus que d’autres. Parce que cette guerre-là est si proche et que l’on devine que l’on pourra écrire presque le même livre à propos de la guerre en Ukraine. Parce qu’il y a des témoignages très bruts de soldats. C’est à peine soutenable. Ils racontent ce qu’ils ont subi, ce qu’ils ont fait, le manque de matériel, le mensonge des hauts gradés et du personnel politique, ils ne veulent pas être considérés comme des héros ni comme des victimes ni comme des monstres ni comme des criminels. Ils ne veulent pas que l’on oublie cette guerre. Ils demandent à tout le monde – et en premier à Alexievitch : « Et vous ? Vous étiez où ? Qu’avez-vous fait pour empêcher cela ? »


Ils mouraient pour trois roubles par mois : nos soldats touchaient huit bons par mois chacun. Trois roubles… Ils mangeaient de la viande véreuse, du poisson pas frais… Nous avions tous le scorbut, j’ai perdu toutes mes incisives.


Ici encore la force du travail de l’autrice vient de la juxtaposition de témoignages longs, complexes et contradictoires. J’en veux pour preuve ces mères qui n’ont plus rien qu’un fils mort, ou un fils devenu étranger, et qui demandent des comptes, se sentent coupables, accusent, s’affirment, se taisent, ne veulent pas se taire. Ici la simplicité n’a pas droit de cité.

À la fin du volume sont rassemblés des textes relatifs à un procès tenu à Minsk contre la publication d’Alexievitch en pleine tradition soviétique. Ces divers textes font ressortir la difficulté de ce travail documentaire : recueillir des témoignages, les retranscrire, mais aussi les choisir, les sélectionner, les couper, ou les laisser dans leur intégralité. Il y a là un travail éditorial et une construction.


Qu’est-ce que c’est que vivre avec la guerre, se souvenir ? Cela veut dire qu’on n’est jamais seul. On est toujours deux, soi et la guerre. On n’a pas beaucoup de choix : oublier et se taire ou devenir fou et crier. Mais ça, personne n’en a besoin.

Blais, Demi-homme demi-main, 1985 Antibes Musée Picasso

Il y a la mémoire des récits de la Grande guerre patriotique qui forgent l’imaginaire des soldats. C’est leur modèle, ce qu’ils auraient voulu être. Mais il est finalement question des pillages de soldats, qui ramènent aussi bien des manteaux que des magnétoscopes ou des slips de bain.

La comparaison revient souvent avec les soldats américains au Viêt-Nam, eux aussi pris dans une guerre d’occupation contre un peuple sous-équipé, eux aussi pris dans la drogue et dans les actes monstrueux, eux aussi dans cet impossible retour. Mais eux avec des prothèses légères et fonctionnelles, des films et des livres qui parlent d’eux, sans avoir été engloutis dans la même chape d’oubli. C’est que cette guerre survient à la fin de l’URSS, quand tout commence à se défaire. C’est la fin du soviétisme.

Il n’est pas vraiment question de l’Afghanistan, sinon de ses magnifiques montagnes et de ses paysages. On en a beaucoup entendu parler depuis.

 

Plus tard nous avons appris que des cercueils arrivaient dans la ville, mais que les enterrements avaient lieu en secret, la nuit, et que les pierres tombales portaient la mention « décédé » et non « mort à la guerre ». Personne ne se demandait pourquoi des gars de dix-neuf aux s’étaient mis soudain à mourir, si c’était la vodka, la grippe, ou une indigestion d’oranges. Leurs familles les pleuraient, mais les autres vivaient tranquillement, tant que ça ne les touchait pas.

 

Là-bas, j’ai senti ce qu’est la vie. J’y ai passé les meilleures années de mon existence, je peux vous le dire. Ici notre vie est terne, mesquine : boulot-maison, maison-boulot… Là-bas, nous avons tout éprouvé, tout connu. Nous avons connu la véritable amitié entre hommes. Nous avons tâté de l’exotisme : le brouillard matinal qui monte dans les défilés comme un rideau. Certains endroits ressemblent à des paysages lunaires, ils ont quelque chose de fantastique, de cosmique. Ces montagnes éternelles semblent désertes, on a l’impression qu’il n’y a pas d’homme sur cette terre, seulement des rochers. Mais ces rochers vous tirent dessus. On sent la nature hostile, elle vous repousse, elle aussi. Nous avons vécu entre la vie et la mort en tenant dans nos mains la vie et la mort des autres. Quoi de plus fort que ce sentiment ?

 


Le billet de Et si on bouquinait un peu. Une LC était prévue, je ne sais pas si elle se fera. Quelqu'un a-t-il des nouvelles de Passage à l'Est ?


C'est une autrice. Alexievitch sur le blog :

 

 

mardi 28 mars 2023

Le commissaire à la Santé est devant le téléphone, il est plongé dans le désarroi. Il compose un numéro.


Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste, écrit en 1989, traduit du russe par Sophie Benech, édité en 2021 par Gallimard.

 

À Moscou, à la fin des années 30 (et après les grandes purges), le virus de la peste s’échappe d’un laboratoire à cause d’un hasard et de procédures de sécurité pas très au point. Le virus se répand d’un individu à l’autre, jusqu’à ce que les Services de sécurité se saisissent du problème. Pour eux, aucun problème pour tracer les gens et les isoler sans aucune explication.


- On est venu te chercher ! répond Ida, horrifiée.

- Qui cela ?

La question reste en suspens, elle contient déjà la réponse.


J’ai eu un petit moment d’ennui au début, avec le récit de la lente propagation du virus, parce que c’est assez prévisible, mais mon intérêt a été relancé dès l’arrivée du NKVD. Nous plongeons alors dans le monde soviétique et son efficacité absurde. Le récit se découpe en scénettes, passant d’un personnage à un autre. C’est peut-être à cause de l’époque, mais j’ai pensé au Maître et Marguerite. C’est peut-être aussi parce que nous sommes dans un monde où personne n’est étonné que des hommes armés déboulent dans un immeuble en pleine nuit pour emmener quelqu’un quelque part sans aucune explication. Les gens y sont même prêts et s’attendent à une série d’accusations, exécution ou déportation – ils sont profondément soulagés d’apprendre qu’il s’agit seulement de la peste. D’ailleurs le personnel du NKVD semble lui aussi trouver ces opérations plus simples que d’habitude. Cela n’empêche pas les incompréhensions tragiques.

Lebedev, Le Fantôme rouge du communisme se déplace à travers l'Europe, 1920
 Moscou galerie nationale Tretiakov

- Il faut les brûler au fer rouge. Sinon, la révolution va périr !

Alexeï Ivanovitch écoute attentivement en grattant les restes de pommes de terre dans la poêle avec sa fourchette.

- Tu as raison, bien sûr, je ne dis pas le contraire, fait-il mollement remarquer.


Il s’agit d’un scénario, plus que d’un roman, et je l’imagine bien en pièce de théâtre. Il y a énormément de personnages dans ces 130 pages et il serait alors possible de les identifier plus facilement, d’autant que plusieurs portraits, très brefs, sont tracés de façon très vivante.

Si l’anecdote est authentique, bien sûr, encore une fois cela n’empêche pas de rapprocher la peste médicale de l’autre peste, la plus terrible. Le climat de terreur glaçante est parfaitement rendu.

 

- Alors ? Vous y comprenez quelque chose ?

Eléna Egorova, une femme raisonnable, secoue la tête et dit avec confiance :

- Je n’essaie même pas.

 

 Nous vivons quand même à une époque où un texte traitant à la fois de la peste et du NKVD soit si criant d’actualité. Quel monde.

 

Merci Babelio et Gallimard pour la lecture.

C'est une romancière. Même si j'ai lu Les Pauvres parents, je regrette de ne pas connaître davantage l’œuvre d’Oulitskaïa.

L'avis de Doudoumatous.

Cette incursion russe se fait à la faveur du mois consacré à la lecture des textes de l'Europe de l'Est, sur la houlette de Patrice et d'Eva.




 


 

mardi 21 mars 2023

Tu viens d’un peuple qui mange.


Boris Fishman, Le Festin sauvage. De la Minsk soviétique au Brooklyn d’aujourd’hui, le récit et les recettes de cuisine d’une famille juive athée, parution originale 2019, traduit de l’anglais par Stéphane Roques, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Ce n’est pas un livre de cuisine. Et ce n’est pas évident de dire ce que c’est. L’auteur raconte sa vie et celle de sa famille (à partir des grands-parents), sa relation compliquée à sa famille, son mal-être de soviético-biélorusso-américain-juif-athée. Le tout scandé par des recettes de cuisine.


Je ne comprends pas comment l’eau se transforme en bortsch.


La famille s’ancre à Minsk (aujourd’hui en Biélorussie). Il y a d’abord la vie en URSS, avec les vacances en Crimée et le complexe de Moscou vis-à-vis de Kiev, où tout semble mieux, les trafics en tout genre pour manger et progresser dans la société. Il y a ensuite le départ définitif, en train, où l’on joue sur le fait d’être juif pour être aidé par les associations américaines, mais pas trop, pour ne pas être obligé d’aller en Israël. Il y a le début de la vie américaine (on est à la fin des années 80), où l’auteur, enfant, seul à bien parler anglais, doit servir d’intermédiaire entre sa famille et le monde, une responsabilité trop grande pour lui. Et puis les années 2000-2015, quand il retourne régulièrement dans l’appartement du grand-père à Brooklyn pour les repas de famille. Ils lui posent des questions (« toujours célibataire ?), ils l’insupportent, ils ont peur de tout, ils pensent que tout s’obtient par la force our l’entourloupe, mais c’est sa famille. Et quand il mange la cuisine de là-bas, il oublie tout.


Ses repas étaient le sublime alibi qui permettait aux vieilles rancœurs bien ancrées de faire momentanément place à autre chose.


C’est compliqué, parce que le narrateur a de sérieux problèmes d’identité et de rapport à soi et que l’on passe son temps à se dire : « Mais oh la laaaaa ». Je trouve passionnant d’avoir ainsi accès aux troubles émotionnels d’un individu passé par ce parcours de l’exil. Encore une fois, on a affaire à un soviétique pour le mode de vie et les réflexes, qui s’inscrit dans la grande ère culturelle russe, qui mange une cuisine marquée aux influences très mêlées (une cuisine normale donc), qui réfléchit à ce qui le distingue des Américains et des Européens. À vrai dire, je ne retiens pas tant les recettes de cuisine, qui ne sont pas si nombreuses, que le rapport à la nourriture (ah les fameux sandwichs dans l’avion !) et aux repas familiaux. Sur la table apparaissent alors des plats, des bols, des sauces, des pains. C’est bien différent des repas auxquels je suis habituée. Je pratique ce style seulement en été quand tout le monde s’installe dehors et que j’apporte sur la table tous les plats en même temps, y compris ceux cuisinés par les invités.


Il aimait particulièrement passer devant un bar aux baies vitrées ouvertes, où les clients se rassemblaient autour de petites tables et ne faisaient apparemment rien d’autre que discuter. Personne ne se retrouvait pour simplement discuter, dans un café soviétique. Le fait de sortir était en soi si inhabituel qu’on n’aurait pu envisager quelque chose d’aussi serein et prosaïque.


Cuisiner, c’est faire quelque chose là où il n’y avait rien. Ce quelque chose nous permet de rester en vie – on peut manger du chou cru, mais pas de la patate crue, en effet. C’est littéralement l’opposé de l’état de vide où vous plonge une dépression.

Jacob Jordaens et son atelier, Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, 1640 Ottawa , détail

Je regrette quand même l’écriture sans relief.

Et les recettes ? Quand même. Si je retire les plats à base de foie ou de langue, ou ceux qui nécessitent un chou entier, ou le poulet farci de crêpes (!), je retiens quelques recettes. Fishman prend soin d’indiquer quel ingrédient américain peut remplacer un ingrédient typiquement russe. À nous d’adapter. Je relève la polenta aux champignons et myrtilles, qui apparaît aussi dans mon livre de recettes italiennes (en Italie, la polenta c’est le nord), mais qui est présenté ici comme un plat de bergers, venant des Carpates. Suffirait-il de remplacer le parmesan par le paprika ? Il y a aussi les latkes (galettes de pomme de terre) qui figurent dans mon livre dit de cuisine perse.

Je retiens la recette des sardines à la tomate, que je ferai cet été. Et aussi celle des poivrons grillés. (Est-ce que cela n'accompagnerait pas très bien les aubergines d'amour de L'Amour au temps du choléra ?)

 

 J’ai été fascinée par les listes des plats.


Non merci, j’ai apporté mon propre repas. J’avais apporté des morceaux de merlan légèrement frit. Des escalopes de poulet cuites dans des œuf battus. Des tomates que je croquais comme des pommes. Du chou-fleur frit. De l’ail confit. Des poivrons marinés, même s’ils risquaient de couler. Des tranches de saumon fumé. Du salami. Si je me faisais de bons vieux sandwichs, j’y mettais des brochettes épicées là où d’autres les remplissaient de dinde. Les fruits à peau fine s’abîment vite, mais quoi de mieux comme collation que des pêches et des prunes ? (Il fallait une collation, au cas où.)

 

Bouillon de poule saupoudré d’aneth avec des kneidels (boules de pain azyme, faites à partir du pain azyme cuit et livré par des coursiers secrets, de nuit) ; un poulet farce de macaronis et de gésiers frits ; la peau du cou de plusieurs poulets cousue et fourrée d’oignon caramélisé, de farine et d’aneth, pour faire une espèce de saucisse appelé helzel. En prime, il y avait du chou farci déconstruit, ou « paresseux » - tout ce qui d’ordinaire, aurait dû mijoter dans une feuille de chou était écrasé et présenté en forme de galettes –, et enfin un roulet de poulet : du poulet désossé sous une couche d’ail sauté, de carotte caramélisée et d’œufs durs, puis roulé et cousu pour la cuisson avec du fil et une aiguille.

 

Une lecture qui accompagne évidemment le mois de mars où les blogs lisent la littérature des pays de l’Est de l’Europe, sous la houlette de Patrice et d’Eva.

Merci Estelle pour la lecture.




jeudi 2 février 2023

De tous les peuples de l’URSS, pourquoi n’y en a-t-il aucun qui soit plus détesté que les Juifs ?

 Hersh Smolar, Le Ghetto de Minsk. Les partisans juifs contre les nazis, parution américaine en 1989, traduit de l’anglais par Johan-Frédéric Hel Guedj, édité en France par Payot en 2022.

 

Hersh Smolar, en acteur et auteur de l’histoire, raconte comment les juifs de Biélorussie et d’une partie des terres soviétiques ont été rassemblées par les nazis dans un ghetto, à Minsk, comment ils ont été progressivement tués, mais aussi comment plusieurs milliers d’entre eux ont réussi, non seulement à survivre, mais aussi à rejoindre les partisans de la forêt et à combattre l’ennemi, armes à la main, et comment l’URSS a décidé d’oublier la spécificité du crime commis contre les juifs et l’apport des combattants juifs.


Le jeune Sima Schwartz a installé dans son appartement un atelier où quelques femmes tricotaient des mitaines permettant à un combattant de tirer au fusil par temps froid sans avoir à retirer un gant. Rachel Koublin et Celia Botvinik sont allées de maison en maison procéder à une collecte de sous-vêtements d’hiver. Dans la chambre d’Ida Aller, d’autres femmes cousaient ces vêtements de contrebande dans les capelines de camouflage, indispensables en hiver. Une petite troupe d’enfants jouait devant la maison ; en réalité, ils montaient la garde.


Un livre d’histoire extrêmement intéressant à plus d’un titre. Smolar était au début de la guerre un juif et militant communiste, aguerri à l’action clandestine en faveur de l’URSS, mais sans illusion sur les dangers du régime. Enfermé dans le ghetto, il n’a de cesse d’informer les juifs sur la réalité du génocide entrepris par les nazis et sur l’absence de soutien (au moins au début) de la part de Moscou. Ensuite, il entreprend de coordonner les actions pour faire sortir les juifs du ghetto et leur permettre de rejoindre les rangs des partisans. À la fin de la guerre, il fait lui-même partie de ces combattants saboteurs, artisans de la victoire contre le nazisme.

Son propos vise à raconter l’existence de ce ghetto, moins connu que celui de Varsovie, mais aussi et surtout, comme le souligne le sous-titre (et que l’éditeur français a choisi de ne pas reproduire sur la couverture ? Pourquoi ? ça fait trop livre de guerre ?), d’indiquer précisément comment les juifs ont pris part à la lutte. Ils n’ont pas seulement été délivrés. Ils ne sont pas laissés faire comme des moutons. Ils se sont échappés (ou ont tenté de le faire), ont saboté aussi bien du matériel que les voies de chemin de fer, ont volé des armes, ont tué, ont fait exploser. Et pourtant l’antisémitisme était également présent chez les partisans et chez les dirigeants venus de Moscou.


Bunke Hammer, 12 ans, avait mémorisé les sentiers conduisant à la forêt avec une telle précision que chaque fourré sur son chemin lui semblait avoir été placé là à son intention particulière. Ce garçon a été capable de mener plus de 100 Juifs jusque dans la forêt sans tomber une seule fois dans un piège des nazis.


Il y a énormément de noms de personnes, que je n’ai pas vraiment retenus. Il me semble que Smolar a à cœur de transmettre la trace de tous ceux, grands ou petits, qui ont contribué à ces événements, que ce soit d’héroïques combattants, de simples messagers, de soutiens fidèles, connus quelquefois simplement par leur prénom (tout comme il importe de laisser la trace de tous ceux qui ont collaboré avec les nazis ou qui ont tenté d’étouffer la culture juive).

De même, il y a l’énumération précise des actions de sabotage, qui montre l’importance de la contribution des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards, à la défaite allemande.

Il y a aussi de nombreux noms d’organisations et de comités (juif, antifasciste, de résistance, etc.) qui se forment et se reforment et se regroupent, entre lesquels on se perd un peu. Ce n’est pas très grave.

Cet aspect factuel ne doit pas vous rebuter, car il constitue en réalité une véritable thèse dans un contexte où l’apport des combattants juifs est minimisé ou nié ou noyé dans la masse. Il s’agit justement de l’affirmer. 


La plupart de nos guides en forêt étaient des enfants qui, dans le ghetto, avaient cessé d’être des enfants. Ils avaient appris à éviter de croiser l’ennemi, et mieux que bien des adultes. Ils comprenaient très bien ce qui attendait les Juifs, là où on les avait enfermés. Ils ont rapidement maîtrisé les règles de base de l’action clandestine. Ils souriaient très rarement.

Monument aux morts de Port-de-Bouc (13).

Ce livre nous permet, à nous autres Français, de percevoir un autre volet de l’Holocauste, celui qui a été effectué par des fusillades, sur des populations soviétiques, en terre soviétique. Smolar tente de présenter certaines particularités de ce contexte. Il y a les dégâts de la soviétisation en Biélorussie (exécutions, déportations, avec pour cible les élites du pays, mais aussi les juifs). Le fait que la presse soviétique n’avait jamais mentionné ni la Nuit de cristal ni le fascisme rendait peu crédible la menace d’anéantissement des juifs. D’un autre côté, de nombreux communistes possédaient une expérience de la clandestinité, ce qui a constitué un atout pour mener la lutte.

Le récit est très factuel et précis. L’émotion reste contenue. Elle est décrite, plus qu’exprimée. Les notes personnelles sont rares. Le résultat est vraiment très impressionnant.

 

Les pleurs qu’ils avaient réprimés ont éclaté en une longue plainte gémissante que l’on entendait monter dans toutes les rues. Nombre de ces travailleurs n’ont plus retrouvé personne de leur famille encore en vie. Les logements étaient vides. Des hommes pleuraient et sanglotaient sans retenue. D’autres maudissaient avec une rage impuissante. La destruction, les mares de sang sur le sol, la désolation et le malheur, tout cela jetait un linceul de désespoir sur tous et sur chacun. Personne n’avait de paroles de réconfort à offrir, nulle part.

 

Une lecture qui n’est pas sans faire écho à celle des Partisans d’Aharon Appelfed.

 

Une première version de l’ouvrage est parue en yiddish en 1946 à Moscou. Une deuxième version en russe est parue en 1947, toujours à Moscou. Après-guerre, Smolar vit en Pologne, jusqu’à la fin de sa vie qu’il passe en Israël.  Une version anglaise remaniée, s’appuyant sur des documents d’archives, paraît en 1989 aux États-Unis.

 

Les blogs consacrent une semaine à l’Holocauste, d'après une initiative de Et si on bouquinait un peu et de Passage à l'Est.




 

jeudi 1 décembre 2022

C’était cela aussi, notre vie de femmes à la guerre…


Svetlana Alexievitch, La Guerre n’a pas un visage de femme, traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne, parution originale 1985.

 

Nous connaissons la Grande guerre patriotique, le rouleau compresseur de l’Armée rouge, les 20 millions de morts soviétiques, mais Alexievitch décide d’interroger des femmes sur leur guerre, portée par cette conviction que la guerre des femmes est différente de celle des hommes, plus incarnée, plus sensible, moins gonflée de phrases. Elle livre ici la transcription des dizaines de témoignages qu’elle a recueillis, introduits par quelques commentaires personnels.


Savoir « comment ça s’est passé » n’est pas si important, n’est pas si primordial ; ce qui est palpitant, c’est ce que l’individu a vécu… ce qu’il a vu et compris…


C’est un livre fort et bouleversant, qui ne se lit pas exactement comme un roman. Certains passages m’ont obligée à faire des pauses – c’est la guerre, c’est atroce. C’est aussi un livre extrêmement passionnant.

Alexievitch rencontre des vieilles dames qui avaient 16, 18, maximum 20 ans au moment de la guerre. Toutes racontent leur enthousiasme et leur désir de se battre pour défendre la mère patrie, leur terre brutalement envahie par les Allemands, le communisme contre le fascisme (la parole de Staline est alors reine). Elles se sont formées, ont convaincu les hommes de les envoyer au front, ont souvent dû ruser pour y parvenir, ces crevettes de 45 kilos perdues dans les uniformes des hommes. C’est assez étonnant à lire, cette énergie forcenée pour participer aux combats.


Où allions-nous ? Nous n’en savions rien. En fin de compte, ce que nous allions devenir ne nous importait pas tant que ça. Pourvu qu’on nous envoie au front. Tout le monde combattait, nous aussi. On est descendues à Chtchelkovo. Une école de tir réservée aux femmes se trouvait à proximité. Telle était notre affectation. Nous allions devenir des tireurs d’élite. Tout le monde était content. Ça, c’était du vrai. On allait tirer au fusil.

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

La richesse du livre vient des témoignages : infirmières ou médecins, brancardières, cantinières, car la guerre se fait aussi avec celles qui lavent le linge des soldats, pilotes d’avion, tireuses d’élite, soldates de la cavalerie ou de l’infanterie, car ces femmes ont tué, ont trimballé les armes, ont fait des prisonniers, comme les hommes. Il y a aussi des partisanes, celles qui ont été dans les réseaux de résistance. Elles sont soviétiques – et non pas russes – c’est qu’elles viennent de tout l’empire de l’URSS.

Elles racontent leurs exploits, la façon dont elles ont résisté au froid et à la mort, mais aussi les moments les plus simples de cette vie : l’absence d’uniforme à leur taille, l’absence de linge pour les règles, les cheveux rasés, les règles qui s’arrêtent pendant toute la durée de la guerre, l’envie de chanter. Elles racontent aussi le difficile retour à la vie civile quand tout le monde les a considérées comme des filles à soldats. La plupart ont caché leurs médailles.


Lorsqu’on coupe un bras ou une jambe, il n’y a pas de sang… On voit de la chair blanche, bien propre, le sang ne vient qu’ensuite. Aujourd’hui encore, je ne peux pas découper un poulet, si sa chair est trop blanche et nette. Un atroce goût de sel me vient dans la bouche…


J’ai marqué de nombreux passages absolument déchirants.

En tant que lectrice avec du recul, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions. La plupart sont conscientes de la dureté des ordres reçus (les soldats qui avaient été prisonniers ont été suspectés de trahison) et de la misère du matériel mis à leur disposition, mais cette époque semble nappée d’un voile d’horreur et d’énergie de vivre. C’était leur jeunesse, c’était une façon de vivre nouvelle, en dehors des codes habituels, en dehors des règles admises pour les femmes. Quelques-unes parlent d’amour, une seule mentionne les viols que subissaient ces soldates, un homme parle des exactions commises par l’Armée rouge. Il y a des contradictions et des oublis. Nous sommes dans la mémoire et la zone trouble du souvenir.

Je retiens le dégoût généralisé pour le tissu rouge.

 

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

J’étais servant d’une mitrailleuse. J’en ai tant tué… J’étais habitée par une telle haine… J’en suffoquais… Après la guerre, j’ai longtemps eu peur d’avoir des enfants. J’en ai eu quand je me suis sentie un peu apaisée. Au bout de sept ans…

Épargnez-moi… ne citez pas mon nom. Je ne veux pas que quelqu’un sache… Que mes enfants sachent… Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien pardonné. Je ne pardonnerai jamais…

 

Nous ne portions même pas nos décorations. Les hommes les portaient, les femmes non. Les hommes étaient des vainqueurs, des héros, des fiancés possibles, c’était leur guerre, mais nous, on nous regardait avec de tout autres yeux. Je vais vous dire : on nous avait confisqué la victoire. On nous l’avait échangée, discrètement, contre un bonheur féminin ordinaire.

  

Une autrice.

Alexievitch sur le blog :

La Supplication
La Fin de l'homme rouge : c'est le livre qui m'a le plus intéressée. Il est d'une grande richesse.


Passage à l'Est a lu La Fin de l'homme rouge tandis que Patrice a lu Les Cercueils de zinc.


Merci Ysabel pour la lecture !

 

 

jeudi 10 mars 2022

Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

 Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, traduit du tchèque par Milena Braud, édition samizdat 1971, édition légale 1982.

 

Le narrateur est un jeune garçon de restaurant qui raconte les diverses étapes de son apprentissage dans différents établissements de Tchécoslovaquie dans les années 1920. L’ensemble est raconté d’un ton cocasse et alerte. Il est question de clients excentriques et de filles chaleureuses. Un épisode particulièrement burlesque est celui du repas entre le président de la République et l’empereur d’Éthiopie. Le ton devient plus grave – du moins pour le lecteur – quand le héros tombe amoureux d’une Allemande, engagée dans la Wehrmacht, et franchement acquise aux idées nazies. Le jeune continue d’être insouciant, mais de moins en moins, ou plus exactement son insouciance prend progressivement la forme d’un détachement vis-à-vis du monde qui l’entoure. Argent, anciennes amours, pouvoir, ambition… le voici qui choisit progressivement une vie à part dans le pays devenu communiste. Il s’isole de plus en plus, vivant au fond de la forêt avec un petit cheval, une chèvre et une chatte.


Dans le profond silence on entendait seulement le vent fendre doucement les airs, un vent parfumé qu’on aurait pu lécher comme un cornet de glace, comme une chantilly impalpable, on en aurait presque mangé à la petite cuillère de cet air à la saveur lactée.


Le ton léger fait donc place à une mélancolie de plus en plus grande. Cette fantaisie et cette tristesse, alliées dans le récit, me semblent être le propre de la voix de l’auteur, son ton caractéristique. Ici rien ne semble sérieux, pas plus un repas au restaurant que la guerre ou une dictature ou un camp de travail, mais rien n’est vraiment innocent non plus. Ce décalage constant avec ce que le lecteur sait de la réalité du pays produit un sentiment d’étrangeté à la lecture, notamment au début, pour saisir la particularité de ce ton.

On croise un mannequin gonflable pour tailler des costumes sur mesure, un bébé qui enfonce des clous dans un plancher, Steinbeck, une dictature d’opérette. Le ton est volontiers à la fois burlesque et poétique.

Le tout est raconté en de longues phrases, entre lesquelles se succèdent bien souvent des points de suspension. Tout semble s’enchaîner rapidement (280 pages pour couvrir une vie entière) et couler de source, sans événement majeur qui arrêterait le fil de la narration. Ainsi coulent la mélancolie et le lent désenchantement du monde.

Groz, Scène de rue, 1925 Thyssen Bornemisza

Une formule revient en permanence, jusqu’à la fin : « l’inconcevable était devenu réalité ». Nous sommes bien dans un roman, qui frôle le surréalisme.


Je marchais au rythme du petit cheval qui dodelinait de la tête, il sortait peut-être d’un puits de mine car il avait ce beau regard des hommes ou des bêtes travaillant constamment en sous-sol, dans les mines ou les chaufferies, et qui, une fois remontés à la surface, écarquillent les yeux pour admirer le ciel, puisque pour ces yeux-là n’importe quel ciel est admirable.

 

Une édition samizdat ? Il s'agit, je cite Wikipedia, d'un système clandestin de circulation d'écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l'Est, manuscrits ou dactylographiés. 


Mon billet sur Une trop bruyante solitude.


Troisième participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs, organisé par Et si on bouquinait.




 

lundi 7 mars 2022

Elle sentira que la douleur qui a inondé le monde n’est pas partie, mais qu’elle lui a accordé un peu de répit.

 Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux, parution originale 2015, traduit du russe par Maud Mabillard.

 

Le roman s’ouvre un matin d’hiver, dans un village tatar. Zouleikha a 15 ans, elle est mariée à une brute et elle trime dure. Dans cette existence étriquée, tout est bien tracé. Mais on est en 1930 et il y a les réquisitions du pouvoir soviétique. En quelques heures, son mari est tué et la voici déportée, dans un convoi de paysans, emmené dans un train, un wagon à bestiaux, au fond de nulle part, sous la conduite du commandant Ignatov.


La forêt est matinale et silencieuse, et la neige a un crissement particulièrement appétissant sous les bottes de Mourtaza, comme celui du chou frais sous la hachette de Zouleikha, quand elle prépare le chou mariné.


Le roman raconte ce voyage long de plusieurs mois et l’établissement de la petite colonie de déportés au bord d’une rivière, auprès de la forêt, dans le froid et la faim, les moustiques et les privations, mais toujours sous l’œil de Moscou. Étonnamment, c’est là que Zouleikha parvient à s’ouvrir à la vie, survivant envers et contre tout, élevant un fils, se découvrant capable de force et de courage, se faisant une place.

C'est un très beau parcours.

Il y a tout d’abord la description du convoi de déportés, où la vie du gardien est à peine meilleure que celle des prisonniers. Lui aussi après tout est envoyé à l’écart du monde et ne comprend pas grand-chose à la mécanique du pouvoir soviétique. Ici nous sommes loin du modèle du vigoureux colon défricheur de terre. Le groupe de déportés est composé d’un fou, d’un peintre, d’un bagnard, d’intellectuels égarés, d’un manchot… Ils survivront, accrochés à la vie, recréant un chez eux et des amitiés, en s’entraidant tous chaque jour. Comme souvent, la froideur de la dictature se mêle de scènes cocasses et absurdes (notamment quand les peintures des rues de Paris deviennent celles des rues de Leningrad, un grand moment de rigolade). Et puis, il y a l’URSS comme une grosse limace rouge.

Brueghel Pieter II, Le Massacre des innocents, Musées royaux de Bruxelles, détail
Au milieu de tout cela, des personnages sauvent leur âme, fidèles à eux-mêmes, surmontant leurs souffrances. C’est le cas de Zouleikha, qui est arrachée au carcan de la maison du mari et qui prend ses distances avec ses croyances. Le roman constitue un beau portrait de femme. C’est aussi un beau roman d’amour, sans naïveté, car ce monde est dur.

Comme dans Les Enfants de la Volga, on retrouve le thème de l’émerveillement devant l’enfant nouveau-né. Il y a aussi celui du simple d’esprit qui se révèle très bien adapté au monde fou du stalinisme et du refuge au fond des bois où l’on peut espérer un temps être oublié du monde extérieur. En revanche, ici, les passages oniriques sont plus courts et moins libres. Nous ne sommes plus dans le conte, à peine dans une fable.

Mais à la fin, tous les espoirs sont permis.

 

Parfois, elle avait l’impression qu’elle était déjà morte. Ces gens, autour d’elle, épuisés, hâves, qui passaient leurs jours à chuchoter entre eux ou à pleurer silencieusement, que pouvaient-ils être d’autre que des morts ? Ce lieu, répugnant, étroit, aux murs de pierre gluants d’humidité, situés sous la terre, sans le moindre rayon de soleil y pénètre, qu’était-il, sinon un tombeau ? Mais lorsque Zouleikha s’approchait des latrines improvisées dans un coin de la cellule, qui consistaient en un grand seau de fer-blanc sonore, et qu’elle sentait ses joues brûler de honte, elle comprenait soudain qu’elle était encore en vie. Les morts ne connaissent pas la honte.


Sur ce roman, l'avis de Et si on bouquinait.

 

Mon billet sur Les Enfants de la Volga. Je crois bien avoir préféré Zouleikha.

 

C’est une lecture commune avec Ingannmic et Aifelle. La Russie fait partie des pays acceptés dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est sur les blogs (ça, c’est un beau sujet pour l’agrég d’histoire-géo ou pour une émission de France Culture), mois organisé par Et si on bouquinait.

 

Une autrice.