La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 30 avril 2026

Rien que cette froide, incurable, presque paisible, inexorabilité.

 

William Faulkner, Le Hameau, rédigé de 1931 à 1939, publication originale 1940, traduit de l’anglais par René Hilleret, édité en France par Gallimard/Folio.


Au début du roman, nous faisons connaissance avec la famille Varner, installée sur un domaine près de Jefferson, occupé avant la guerre civile par un Français oublié. Le fils aîné embauche un métayer pour prendre une ferme, métayer dont on apprend qu’il est soupçonné d’avoir incendié une grange – à moins que ce ne soit son fils – un fils, Flem Snopes, qui se fait embaucher comme commis au magasin. Le roman raconte l’ascension sociale et financière de ce Flem Snopes.
(Vous inquiétez pas si la 4e de couv semble raconter le roman parce qu’en fait elle ne l’a manifestement pas lu.)

Il était là, assis dans le chariot, à l’aise et détendu, avec ses yeux malicieux et intelligents dans sa face brune, douce, rasée de près et propre, avec sa chemise délavée parfaitement propre, sa voix agréable, traînante, racontant des histoires, tandis que Varner, la figure bouffie et empourprée, le regardait avec des yeux flamboyants.

Ce roman est un peu déroutant, manquant de construction, les scènes se suivant sans forcément une réelle articulation, et même, disons-le, un peu décevant pour du Faulkner. Et pourtant je ne l’ai pas lâché. Wikipedia m’apprend que l’auteur l’a rédigé en reprenant des textes parus en nouvelles indépendantes, ce qui explique mon impression. C’est d’ailleurs après coup que l’idée lui vient de rédiger une trilogie, le roman étant au départ autonome.

Un des points forts est constitué par le point de vue de biais. Il est rare que l’histoire nous soit racontée du point de vue des personnages principaux, le fils Varner ou Flem Snopes, au point où le personnage principal semble en réalité Ratliff, un vendeur itinérant de machines à coudre et arrangeur de toutes sortes d’embrouilles, qui s’absente et revient, et raconte les événements à d’autres – ou pas. Rien d’étonnant à ce que l’on ne comprenne pas tout. Ratliff raconte des histoires interminables dans lesquelles on s’embrouille, surtout ces histoires d’argent et de prêts dont on ne sait qui signe quoi, sans parler du fait que les cousins Snopes semblent se multiplier (j’ai franchement un doute sur la qualité de relecture de Gallimard, j’ai l’impression de n’avoir pas été la seule à mélanger tous les Snopes). Ce sont des histoires tortueuses et enveloppantes, qui n’expliquent rien et qui embrouillent, qui racontent toute une société. Ce point de vue bancal traduit aussi toute la maîtrise de la narration par Faulkner.

Girouette 19e siècle, Musée américain de Bath 


Je note l’intérêt presque irrépressible pour les chevaux, avec des scènes de vente et de maquignons, et des poulains sauvages. Je note aussi la violence, contre les femmes qui ne sont rien, contre les animaux à peine plus importants. Il y a au milieu du roman la lumineuse échappée d’une vache et d’un simple d’esprit.

L’air vif et très chaud, qui semblait rempli par la lente et pénible plainte des chariots chargés, sentait le coton brut, des brins de coton s’attachaient aux herbes du bord de la route raidies de poussière et s’incrustaient sous les sabots et les roues, dans la poussière foulée par les pieds.

Il remarque alors le retour de ce qu’il a découvert pour la première fois trois jours auparavant : que l’aurore, la lumière, ne vient pas du ciel sur la terre mais est produite par la terre elle-même, comme si elle soupirait.

Parce qu’un roman moyen de Faulkner, ça reste un roman de Faulkner, je suis prête à lire la suite de la trilogie. Aujourd'hui, c'est une lecture commune avec Ingannmic : son billet est super ! Et il s'ouvre par une incroyable citation.

Faulkner sur le blog :

Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.





jeudi 24 avril 2025

Chacune des personnes traquées qui lui font face a le même droit d’être sauvée.

 

Uwe Wittstock, Marseille 1940. Quand la littérature s’évade, parution originale 2024, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, édité en France par Grasset en 2025.

Marseille, 1940 (et c’est reparti, ai-je envie de dire).
Devant l’avancée ressentie comme inexorable de l’armée allemande et la stabilisation de la ligne de démarcation, fuit une masse de gens, toujours plus au sud. Rapidement, Marseille apparaît comme le nœud crucial, seul grand port international encore accessible (et d’où pourtant plus aucun bateau ne part), première ville de France pour le nombre de consulats. Lieu d’espoir et de piège, d’attente et de larmes. C’est aussi le moment des innombrables camps d’internement (près de Marseille, c’est celui des Milles) où sont enfermés, sans distinction, tous les Allemands vivant en France, ainsi que pas mal d’autres gens.

Les occupants allemands ont formé une commission qui inspecte peu à peu tous les camps français. Elle doit veiller en premier lieu à ce que les partisans d’Hitler éventuellement encore internés soient relâchés. Mais la commission comprend aussi des pisteurs de la Gestapo qui cherchent les adversaires d’Hitler. Quelques dizaines d’hommes sont tombés dans leurs filets dès les premiers jours. Toute personne figurant sur une liste de nazis doit donc avoir disparu des camps avant l’arrivée de la commission.

Alors que les États-Unis ne veulent pas se mêler de ces affaires européennes, ni entrer en guerre contre l’Allemagne, ni surtout recueillir des communistes, le Centre de secours américain envoie Varian Fry avec mission de sauver les intellectuels remarquables dont la liste a été mûrement élaborée (mais plusieurs sont inconnus aujourd’hui). Fry est-il un héros ? Dépressif, colérique, intellectuel à lunettes, il se rend immédiatement compte que la masse des gens à sauver est considérable. Au-delà des visas (de sortie, de transit, d’entrée), en l’absence de bateaux, il faut organiser les évacuations via l’Espagne, via tous les subterfuges imaginables.

Au fil de ces entretiens de hasard, on apprend très rapidement où se situent les lieux de refuge et l’on trouve parfois les traces d’amis ou de parents perdus. Par ailleurs, ces gens en errance accrochent aux murs des bâtiments publics, hôtels de ville, préfectures ou commissariats de police, de brefs avis de recherche dans l’espoir de retrouver leurs proches.

Ici, c’est l’ouvrage d’un journaliste, qui reprend toute la bibliographie disponible et la synthétise avec clarté et pédagogie. Le livre se lit très bien, écriture plate et efficace, paragraphes courts, à la chronologie bien claire. J’insiste sur ce point parce que la situation en France et à Marseille est alors tellement confuse que ne pas la comprendre constitue, je crois, la seule réaction saine. J’apprécie également le fait que Wittstock s’efforce de retracer le parcours ou le portrait de plusieurs personnes évoquées (qu’elles travaillent ou non avec Fry, ou qu’elles fassent partie des réfugiés) avec une certaine distance critique, en soulignant les silences de tel témoignage et en en utilisant d’autres pour compléter et essayer de donner un panorama complet.
Ce fut une activité clandestine : il n’existe donc pas de liste des personnes sauvées, ni de leur nombre, ni des personnes qui ont permis leur fuite (souvent une chaîne de fonctionnaires qui tamponnent des documents sans trop regarder ni vrais ni faux, de policiers qui haussent les épaules, de personnes elles-mêmes réfugiées qui en aident d’autres sur le chemin…). Ce qui explique que l’on manque d’information sur les personnes non célèbres ou sur l’action qui continue à Marseille une fois Fry expulsé.
J'apprécie la lente mise en place du récit depuis le début de la drôle de guerre jusqu'à l'armistice, avec la fuite, l'exil, les premiers massacres. Nous avons le suivi d'une multitude de destins individuels, l'ensemble ne formant pas forcément un collectif, mais dressant néanmoins un tableau complet de tous ces drames qui jalonnent ces semaines et ces mois.
J'ai lu les récits de deux acteurs des faits, mais évidemment les témoins ne savent pas tout ou peuvent se tromper. De ce fait, je trouve ce livre tout à fait complémentaire des autres textes, en reprenant l'ensemble du matériau disponible. Je vous le conseille donc également !
Quand l'iconographie présente Marseille comme une terre d'accueil depuis 2600 ans mais que cela ne se passe pas toujours ainsi (mosaïque de la Bonne mère).

On croise donc : Anna Seghers, indéfectible stalinienne fuyant le nazisme avec ses enfants, la famille Mann, Hannah Arendt et son mari, Vochoč le consul tchécoslovaque qui délivre des visas à tout va même si son pays n’existe plus, un biographe d’Hitler, Walter Benjamin qui ne rencontre jamais Fry, l’épatante Mary Gold, quelques malfrats, Anna Mahler avec les partitions de Gustav, André Breton qui fait la police du surréalisme, Marc Chagall, Peggy Guggenheim, Max Ernst, un bateau surchargé qui finit par partir pour la Martinique, etc.

Le bilan de Fry est appréciable. Au bout de seulement trois semaines à Marseille, il a créé avec le Centre de secours un havre pour les réfugiés, engagé des collaborateurs fiables, trouvé un chemin utilisable pour s’enfuir et déjà mis en sécurité les premiers auteurs et artistes qui figurent sur ses listes. Son Underground Railroad Marseille-Lisbonne accélère.
(l’utilisation de cette expression, qui se réfère à l’histoire des noirs américains, est particulièrement parlante !)

Avec son équipe, ce sont à ce jour environ deux cents personnes auxquelles ils ont fait passer la frontière. Il a en outre assumé la mission délicate de faire revenir des soldats britanniques éparpillés auprès de leurs unités en Angleterre. Le travail pour le Centre est la chose la plus importante qu’il ait jamais entreprise, et elle le restera sans doute, a-t-il écrit à Eileen. Il donne un sens à sa vie. Il ne peut bien sûr pas s’étonner du fait que la police française tente constamment d’entraver son travail. Il s’y attendait. Mais il n’avait pas prévu les intrigues du State Department et du consulat.

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Il me reste encore deux livres sur le sujet dans la bibliothèque !


mardi 22 avril 2025

J'avais l'impression de tenir le destin d'un être humain entre mes mains.

 
Mary Jane Gold, Marseille année 40parution originale 1980, traduit de l'américain par Alice Seelow, édité en France par Phébus (2001).

Vous avez peut-être entendu parler de Varian Fry, mais sans doute pas de Mary Jane Gold. Et pourtant. Cette jeune et riche héritière américaine raconte dans ce livre enjoué quelle fut sa vie à Marseille, au début de la seconde guerre mondiale.

J'achetai un journal et me mis à en lire tout haut quelques extraits.
- Écoutez ceci : « Nous, Philippe Pétain, maréchal de France, ordonnons... » - vous savez, cette vieille chèvre a plus de pouvoir que Louis XIV. Et il est encore plus à droite.
(Avouez qu'elle est indéniablement très sympathique.)

Avant cela, il y a sa formation en Italie, dans les bals et les musées, la vie des jeunes filles délurées, mais quand même puritaines, et puis son installation à Paris et l'arrivée de son caniche Dagobert.
Et puis le début de la guerre, la fuite sur les routes avec ses amis et l'arrivée à Marseille. Dès lors la vie de Gold est marquée par deux pôles distincts : sa liaison avec Raymond, dit Killer, miliaire, déserteur de la Légion, petite frappe, escroc, et l'aide qu'elle apporte au Centre américain de secours, en finançant l'existence et le départ de plusieurs centaines de réfugiés et en effectuant certaines missions. Elle est jeune et élégante, on la croit inconséquente, mais cette année marquera sa vie à jamais.
On croise dans le livre les récits de la fuite des réfugiés, leur terreur, les emprisonnements arbitraires, le travail avec les membres du Centre de secours, la rencontre avec les surréalistes à la Villa Air-Bel, mais aussi les marches dans Marseille, les visites au prisonnier au fort Saint-Nicolas, le mistral et les policiers. Il y a des scènes d'anthologie : l'écoute de Radio Londres dans la chambre d'hôtel, la destruction des papiers dans les toilettes du commissariat, les descentes à la pâtisserie, les réfugiés qui se planquent dans les bordels.
Ce récit est bien plus vivant et facile à lire que celui de Fry, qui cherchait à justifier son action auprès de ses contemporains et notamment du Département d'État. Ici le ton est enlevé et plein de vie. Il est aussi plein d'humanité, parce que la riche Américaine s'interroge sur ce qu'elle doit faire et sur ses motivations personnelles. Je trouve que toutes les questions qu'elle se pose sont très intéressantes et sa position un peu distante vis-à-vis des événements rend son point de vue tout à fait riche.
Une lecture que je vous conseille.

À noter que son Killer a eu une incroyable carrière militaire au service de la France Libre (et comme mercenaire dans les guerres coloniales d'après 1945).

Les ex-voto à la Bonne mère. L'espoir et la reconnaissance.



Je le vois encore, debout, le corps très droit, les épaules rejetés en arrière ; le mistral lui soufflait dans le visage. Il avait une petite trentaine d'années, le visage carré, et portait des lunettes à monture d'écaille. Je lâchai d'une façon ambiguë que j'avais entendu dire qu'il y avait de quoi faire ; je me félicitais de savoir quelqu'un dans cette ville capable de faire face à ce travail.
Il s'agit de la première rencontre avec Fry – ce n'est pas le même spirit et pourtant ils seront alliés et amis.

Je ne pus jamais choisir entre les deux. J'aurais pu me dévouer complètement à Killer et ouvlier le Centre américain de secours. Mais cela aurait été une autre histoire, et non la mienne. Ou bien j'aurais pu laisser tomber Killer, mon deux-fois déserteur, avec sa folie, son panache, son absence de principes et ses fragilités attachantes. Cela, aussi, aurait été une autre histoire. Ou encore j'aurais pu rentrer chez moi. Au lieu de cela, je me suis toujours trouvée coupée en deux.

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Et jeudi nous poursuivons sur ce sujet.


jeudi 8 décembre 2022

La mort était venue le prendre comme il l’avait mérité, en plein travail.


 Joseph Czapski, Proust contre la déchéance. Conférences au camp de Griazowietz, 1940.

Conférences prononcées en 1940-1941. Des notes en français et en polonais. Texte dactylographié en français en 1943-1944. Traduction polonaise parue en 1948 dans une revue.

 

Relecture d’un grand petit texte.

En 1940, des officiers polonais sont prisonniers dans des camps soviétiques. Pour s’occuper et conserver une dignité intellectuelle, chacun prononce des conférences à tour de rôle. Czapski choisit Proust.

Ce n’est pas un texte pédagogique. Pas ici de résumé ou de présentation de La Recherche ou de Proust. Mais une longue réflexion à la fois sur l’œuvre, à la fois sur l’auteur. Czapski met en avant tout ce qui l’a frappé dans sa lecture : le travail de désagrégation du temps, la peinture sociale, le snobisme, la description de la jalousie. Il ne s’agit pas d’être exhaustif, à peine de donner envie de lire.


Les phrases immenses de Proust, avec ces « à-côtés » infinis, les associations diverses, lointaines et inattendues, la manière étrange de traiter les thèmes enchevêtrés et comme non hiérarchisés. J’arrivais à peine à pressentir la valeur de ce style, son extrême précision et richesse.


Czapski s’attarde longuement sur la spécificité de la situation d’écriture de Proust, auteur cloîtré dans sa chambre de liège, fuyant le bruit et les gens, faisant des apparitions en pleine nuit au Ritz pour observer la société et s’en imprégner, pour mieux la retranscrire ensuite, effectuant un travail d’une sensibilité extraordinaire de notation mentale. Proust est alors un homme malade, mais à l’esprit en pleine ébullition. Nul doute que Czapski ne soit fasciné par cette clôture volontaire, lui qui se trouve dans une prison autrement plus dure, et par cette puissance de l’esprit sur le corps, lui qui participe justement à cet effort des soldats pour conserver leur dignité. Et puis Proust parle d’un monde que l’on devine disparu, ou du moins si éloigné de la réalité qu’il semble se situer sur la planète Mars, un monde comme une échappatoire à la prison.

On ne peut qu’être impressionné par la qualité de ce travail : Czapski a lu La Recherche en français, puis en polonais, plusieurs années avant la guerre, mais ses souvenirs sont intacts et le texte est écrit en français. Je suis aussi impressionnée par la finesse de ses références sur le milieu culturel dans lequel évoluait Proust. Est-ce parce qu’il en est éloigné seulement de 20 ans ? Il maîtrise tout cela si bien !

C’est aussi un hommage à la littérature, qui ne nous sauve pas, certes, mais sans qui nous serions certainement perdus.

 

La joie de pouvoir participer à un effort intellectuel qui nous donnait une preuve que nous sommes encore capables de penser et de réagir à des choses de l’esprit n’ayant rien de commun avec notre réalité d’alors, nous colorait en rose ces heures passées dans la grande salle à manger de l’ex-couvent, cette étrange école buissonnière où nous revivions un monde qui nous semblait alors perdu pour nous pour toujours.

  

Dans la bibliographie de Czapski, je relève deux titres qui m’intéresseraient : Souvenirs de Starobielsk et Terre inhumaine.

 

C'est une relecture. Mon premier billet est ici. L’avis de Keisha.

Copie des notes de Czapski. Je relève en gros au centre "pas ennuyeux".
 


Thierry Laget, Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire, 2019, Gallimard.

 

Ce petit livre retrace tous les événements ayant conduit à la remise du prix Goncourt à Proust en 1919 pour À l'ombre des Jeunes Filles en fleurs, ainsi que la répercussion de cette consécration. Rappelons que le grand favori est alors Dorgelès pour Les Croix de bois. Laget nous plonge dans toute la vie littéraire du temps (journaux, revues, académies et prix divers – le Femina existe déjà sous un autre nom, écrivains et plumitifs, etc.), sachant que l’on a oublié le nom de la plupart de ces gens. C’est plutôt intéressant quand on aime les embrochades littéraires. C’est toute une époque qui est ressuscitée ainsi.

 

Dans cette querelle, l’âge réel, supposé ou exagéré du romancier des Jeunes Filles ne compte pas : « jeunesse », à cette époque, cela signifie « combattant » ; « âgé » est un synonyme d’« embusqué ». Et, par métonymie, on passe de l’âge supposé de l’auteur à celui du monde qu’il dépeint. « Ces livres énormes ont pour sujet un fort joli monde, écrit Pierre Valmont dans La Dépêche de Brest, non pas celui qui a été conduit au dépôt, mais celui qui a conduit la France au désastre de 1870. On comprend l’enthousiasme de M. Léon Daudet. »

 

Merci Estelle pour la lecture (mais non, je n’ai pas mis 3 ans pour lire ton cadeau, hum).

"Prix Goncourt. 4 voix sur 10."
(nous savons compter)



lundi 24 juillet 2017

C’est un bout de frontière morte.

Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, traduit de l’italien par Michel Arnaud, parution originale 1940.

Un classique (lui aussi affligé du syndrome Dc Jekill et Mr Hyde – on sait bien ce qu’il en est de ces Tartares).
Le lieutenant Drogo, jeune et fringant officier, vient prendre son poste au fort de Bastiani, perdu au fond des montages, dont la tâche est de surveiller un désert. L’histoire se déroule à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, dans un pays inconnu. Nous savons seulement que le désert commence au Nord et que les ennemis arriveront de par là. S’ils arrivent.

Regardez Giovanni Drogo et son cheval : comme ils sont petits au flanc des montages qui se font toujours plus hautes et plus sauvages. Il continue de monter, pour arriver au fort dans la journée, mais, plus lestes que lui, du fond de la gorge où gronde le torrent, montent les ombres. À un certain moment, elles se trouvent juste à la hauteur de Drogo, sur le versant opposé, elles semblent ralentir leur course, comme pour ne point le décourager, puis elles se faufilent et montent encore, escaladant les talus et les rochers, et le cavalier est laissé en arrière.

A. Magnasco, Moines dans un paysage, 1667-1749, détail, Madrid Musée L. Galdiano.
Au début, Drogo se dit qu’il ne va pas moisir dans cet endroit en dehors du temps, que ce n’est que l’affaire de quelques mois. Et puis finalement… Il a encore la vie devant lui, six mois ici ce n’est pas grand-chose. Le temps file, les jours passent… Il a passé presque une vie entière au fort.
C’est un très beau livre. D’abord le décor est somptueux. Les descriptions de la lumière, de la neige, de la pluie, du soleil dans la montagne et sur les murs du fort sont très belles et rappellent que Buzzati a aimé la montagne (vous avez lu Montagnes de verre ?). C’est aussi un roman sur l’envoûtement que produit un lieu sur un homme. Drogo est saisi par les habitudes, le quotidien rassurant, répété de jour en jour, qui l’enveloppe confortablement et qui meuble les heures. Il est saisi par le vide, par l’espoir et par l’attente. Il ne se passe rien – mais un jour peut-être… ou peut-être le lendemain. C’est aussi un roman sur le temps qui passe et sur la vie des êtres humains. Une existence dépourvue de sens qui est invisible aux yeux mêmes des principaux intéressés. Et pourtant, tout cela n’est pas triste. Drogo n’est pas plus médiocre que les autres et la lumière est toujours là, pour tous.
J’ai corné plein de pages – j’ai beaucoup aimé cette lecture.

La trompette sonnait en bas dans la cour, avec un son pur de voix humaine et métallique. Les notes palpitèrent encore avec un élan guerrier. Quand elles se turent, elles laissaient derrière elles un charme inexprimable, qui parvint jusqu’au bureau du médecin. Le silence devint tel qu’on put entendre un pas allongé faire crisser la neige gelée. Trois notes d’une extrême beauté déchirèrent le ciel.

L’avis de VirginyDestination PAL – la liste complète des lectures d’été




mardi 3 janvier 2017

Il fixait sur moi ses yeux noirs, et je me demandais à quoi ils ressembleraient le jour où il serait amoureux.

Francis Scott Fitzgerald, Le dernier Nabab, traduit de l’américain par Suzanne Mayoux, 1940, laissé inachevé par la mort de l’auteur.

Une excellente lecture.

La narratrice, Cecilia, est fille d’un producteur d’Hollywood. « Je n’ai jamais paru à l’écran, mais j’ai été élevée dans le cinéma. » Elle raconte une histoire, que l’on devine peu à peu, celle de Monroe Stahr, lui aussi producteur, mais d’une autre trempe. Elle reconstitue sa passion pour une femme, ressemblant étrangement à son épouse disparue, mais fait également le récit des folles journées d’un homme régnant sur la grande industrie d’Hollywood, chérissant les acteurs, houspillant les scénaristes, jouant des rivalités et des jalousies, prenant des décisions sur les histoires, sur les rushes, sur les plans…

Les yeux de Stahr et ceux de Kathleen se croisèrent, se lièrent. Pendant un instant, ils firent l’amour comme personne n’ose plus jamais le faire ensuite. Leur regard fut plus lent qu’une étreinte, plus pressant qu’un appel.

Ce roman m’a beaucoup plu. Il y a d’abord la belle évocation d’Hollywood, loin des paillettes, du côté des bosseurs et des décisions douloureuses, des tractations, des petites passions du quotidien, tout cela côtoyant la mer, la plage, les soirées, les robes de bal, les décapotables. Monroe apparaît comme un personnage insaisissable, enfoui dans le travail, indifférent à tout, se réveillant subitement à la vue de cette femme immédiatement mystérieuse. Il nous est décrit de l’extérieur et conserve son impénétrabilité. J’apprécie aussi de rencontrer des héros de Fitzgerald qui bossent et qui ne se contentent pas de picoler, Tendre est la nuit m’avait agacée sur ce plan et en paraît encore plus affaibli. Le roman est ici en plein soleil.
Photo extraite de La Marie sur le port de Michel Carné, 1949, Médiathèque de Charenton-le-Pont, image RMN.
Est-ce à cause de son inachèvement ? Plusieurs pistes s’ouvrent au lecteur qui se demande où veut nous emmener l’auteur. J’ai apprécié cette errance qui rend ces quelques 200 pages très riches. On se demande ainsi quel est le rôle de Cecilia. Pourquoi s’intéresse-t-elle à Monroe ? Pourquoi raconte-t-elle certains événements qui semblent sans rapport avec lui ? Est-elle un simple témoin ou va-t-elle intervenir ? Le dossier du livre nous indique quel était le projet de Fitzgerald et on peut supposer que certaines pistes se seraient refermées. Mais tel quel, dans son flou, j’ai vraiment apprécié ce roman et je me demande même si j’aurais aimé sa version définitive.

C’était pour moi la première indication qu’il fût scénariste. Certes, j’aimais bien les écrivains – on peut leur poser n’importe quelle question, on obtient presque toujours une réponse – mais cette révélation le diminuait un peu à mes yeux. Les écrivains ne sont pas tout à fait des personnes. Ou alors, s’ils ont du talent, ils sont tout un tas de gens à la fois qui s’efforcent désespérément d’être une seule personne.


Du coup j’ai relu Gatsby dans la foulée !