La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 1 décembre 2020

Quel dommage que ce ne soit pas un péché !

Stendhal, Chroniques italiennes.

J’avais envie de lire/relire Stendhal. Calvino (Pourquoi lire les classiques) en est grandement responsable. J’ai choisi la série de textes courts, parus de façon isolée et regroupés sous le titre Chroniques italiennes, volume paru en 1855. Ces récits sont tirés de manuscrits italiens anciens que Stendhal fait traduire en 1833 et dont il tire des histoires (en les arrangeant).

 

L’Abbesse de Castro, 1839.

Une longue nouvelle italienne, surfant sur le mythe romantique des bandits, courageux et intrépides. La belle n’est pas exempte de reproche, mais on trouve un enlèvement dans un couvent et un tunnel pour faire libérer une prisonnière et de nombreuses intrigues papales et ecclésiastiques.

 

Ce soir-là, lorsque Jules fut aux genoux d’Hélène, il était presque tout à fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurité ; elle paraissait pour la première fois devant cet homme qu’elle aimait tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n’avait jamais parlé.

 

La Duchesse de Palliano, 1838.

Un amour tragique, dans un pays où l’adultère d’une femme est puni par le meurtre et où la torture est appliquée généreusement.

 

Je remarque qu’en Angleterre, et surtout en France, on parle souvent de la passion italienne, de la passion effrénée que l’on trouvait en Italie aux seizième et dix-septième siècles. De nos jours, cette belle passion est morte, tout à fait morte, dans les classes qui ont été atteintes par l’imitation des mœurs françaises et des façons d’agir à la mode à Paris ou à Londres.

 

Les Cenci, 1837.

Une histoire pleine de détails de mauvais goût plus ou moins sous-entendus. Un homme puissant « aux amours infâmes », viols, incestes, parricides et mort vertueuse d’une belle jeune femme, dans une société où un homme détient tous les pouvoirs sur les membres de sa famille.

 

N’est-ce rien que de braver le ciel, et de croire qu’au moment même le ciel peut vous réduire en cendre ? De là l’extrême volupté, dit-on, d’avoir une maîtresse religieuse remplie de piété, sachant fort bien qu’elle fait le mal, et demandant pardon à Dieu avec passion, comme elle pêche avec passion.

  

San Francisco a Ripa, écrit en 1831, publié en 1853.

Une histoire galante où l’homme est gravement puni de sa légèreté – il y a quand même quelques femmes puissantes.

 

Suora Scolastica, 1842, récit inachevé et que j’ai abandonné très vite.

 

V. Carpaccio, Jeune chevalier dans un paysage, 1505, Thyssen Bornemisza

Trop de faveur tue, récit inachevé (ce qui me semble encore mieux).

Une histoire de femmes au couvent et d’amants, de fière passion orgueilleuse et de charme certain. Cette nouvelle est pleine d’amour et de cadavres tués à l’épée et de secrets, sous la menace des empoisonneuses et de l’Inquisition – les mœurs de l’époque sont violentes, pour tout le monde. Il y est peint le portrait de ces jeunes filles enfermées très tôt au couvent pour laisser la fortune à leurs frères et pour éviter de devoir les doter pour les marier, jeunes filles à qui on autorise bien des choses, pourvu que cela ne se sache pas, et à qui on impose les mœurs monastiques.

Une des histoires les plus réussies de la série. Il y a des espions, des intrigues, des sonnets satiriques contre le cardinal. Stendhal manie tout à la fois la légèreté, la galanterie et le tragique, car ces jeunes filles peuvent être tuées si leur vie véritable est découverte.

Il y a aussi une évocation pudique des « amitiés intimes parmi les religieuses » dont un comte apprend l’existence avec stupeur.

 

Vanina Vanini, 1829.

Une passion qui se déroule au XIXe siècle, à l’époque des luttes de l’Italie pour sa liberté. Un jeune homme s’y trouve pris entre l’amour pour une belle aristocrate et le combat pour la patrie. 

 

Un soir, après avoir passé la journée à le détester et à se bien promettre d’être avec lui encore plus froide et plus sévère qu’à l’ordinaire, elle lui dit qu’elle l’aimait. Bientôt elle n’eut plus rien à lui refuser.

Si sa folie fut grande, il faut avouer que Vanina fut parfaitement heureuse. Missirilli ne songea plus à ce qu’il croyait devoir à sa dignité d’homme ; il aima comme on aime pour la première fois à dix-neuf ans et en Italie.

 

Vittoria Accoramboni, 1837.

La première moitié de la nouvelle est très réussie, mais la suite se résout dans une énumération des étapes d’un procès, arrestations, jugements, exécutions, vengeances, etc. Sans doute parce que le récit reste très proche de la chronique d’origine.


Vous l’avez compris, il s’agit d’une série d’histoires courtes prises dans des manuscrits anciens où Stendhal chante les louanges d’une époque révolue, celle des passions profondes et sincères, cruelles et totales, à l’opposé de son petit siècle mesquin. Il s’y montre complaisant avec la violence et le sexisme de ces sociétés anciennes, tout en étant à la fois fasciné et craintif.

Ces contes sont pour la plupart servis par le style rapide et aisé de Stendhal. Ils se dévorent comme des petits pains !

 

jeudi 12 septembre 2019

Pourquoi pas, madame ?

Honoré de Balzac, deux nouvelles pour aujourd'hui.

Un épisode sous la Terreur, 1842.

Le Balzac empli d’idées religieuses, monarchistes et même vaguement mystiques nous raconte un fait divers. Pendant la Terreur, d’anciennes religieuses, arrachées à leur couvent au nom de la liberté, cachent un prêtre. Une nuit, un homme mystérieux et vaguement terrifiant leur demande de célébrer une messe pour le repos du roi qui vient d’être tué.
Il s’agit d’un beau récit, court et bien mené. Les personnages sont évoqués en quelques traits efficaces. L’atmosphère de l’époque est bien rendue, avec sa neige, son froid, ses cachettes, ses héros torturés. On est en plein mysticisme avec relique et célébration. La chute de la nouvelle, si elle n’est pas totalement une surprise, est très bien amenée.

Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l’intérêt d’un roman ; aussi, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte fut-elle placée par elles sur la table, et les trois figures inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent-elles une indescriptible curiosité.
 
Fantin-Latour, Chrysanthèmes, Madrid Thyssen Bornemisza.
Étude de femme, 1830.

Une nouvelle très bien ficelée. 
La marquise de Listomère reçoit une brûlante lettre d’amour écrite par le jeune Rastignac. Il y a là quelque méprise... et beaucoup d’humour de la part de Balzac qui met en scène son héros avec verve et talent.

Oh ! Avoir les pieds sur la barre polie qui réunit les deux griffons d’un garde-cendre, et penser à ses amours quand on se lève et qu’on est en robe de chambre, est chose si délicieuse, que je regrette infiniment de n’avoir ni maîtresse ni chenets ni robe de chambre. Quand j’aurai tout cela, je ne raconterai pas mes observations, j’en profiterai.



vendredi 9 mars 2018

Je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir y rester en peinture.

Honoré de Balzac, La Rabouilleuse ou Un ménage de garçon, 1842.

Un petit roman très (trop ?) riche.
Au cours d’une première partie, nous suivons Agathe, née à Issoudun, spoliée de son héritage par son père et son frère, partie vivre à Paris, épouse d’un honnête fonctionnaire de Napoléon. Agathe Bridau a deux fils : le beau Philippe, soldat de l’empereur et dépourvu de cœur, et l’honnête Joseph, qui a choisi la vie d’artiste. Après quelques années à manger de la vache enragée, la famille parisienne revient à Issoudun pour tenter de récupérer l’héritage. Las ! Le frère d’Agathe est sous la coupe de La Rabouilleuse, Flore, une magnifique jeune femme qui, elle aussi aimerait bien récupérer l’argent.

On ne dîne pas aussi luxueusement en province qu’à Paris, mais on y dîne mieux ; les plats y sont médités, étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carêmes en jupon, génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du hochement de tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement réussie.

Le sujet de ce roman n’est pas très bien défini (et vu l’hésitation entre les titres et le contenu de la dédicace, Balzac lui-même n’était pas très fixé) et l’intérêt du récit passe d’un personnage à un autre. La scène d’exposition est un peu complexe et je n’ai pas compris qui était l’enfant naturel de qui. Toutefois ce grand nombre de personnages constitue aussi une richesse. Nous avons d’abord une évocation réussie de la difficile reconversion des soldats de Napoléon, certains d’entre eux nourrissant un climat de violence et de complot pendant des années. Il y a ensuite le récit de l’enfance de Joseph Bridau, le peintre génial de La Comédie humaine, l’artiste romantique qui reste incompris du public et qui apparaît comme un martyr au milieu de la foule. Il faut dire que pour ces bourgeois de province, peintre ou brigand, la différence est mince : l’artiste est une bête féroce. Il y a également la belle Rabouilleuse qui met la main sur un bonhomme comme sur une écrevisse. Et aussi une évocation des bureaux de loterie. Et ce que j’ai préféré : l’intrigue d’Issoudun et les manœuvres entre militaires et vieil avare pour récupérer le magot. Ce passage est construit avec un vrai sens du suspense tout à fait réussi !

La vocation est plus forte que tous les obstacles par lesquels on s’oppose à ses effets ! La vocation, le mot veut dire l’appel, eh ! c’est l’élection par Dieu !
Bazille, Étude de nu, 1864, Montpellier, Musée Fabre
(on comprend que la prude Agathe se soit effrayée qu'un de ses fils devienne peintre).

Enfin, le roman prend place dans l’économie de La Comédie humaine, car nous croisons Pierre Grassou, mais aussi Un début dans la vie et Les Employés et même la maison Nucingen. De plus, il s’agit du cœur même de l’œuvre de Balzac : raconter les crimes impunis qui surviennent le plus légalement du monde au sein des familles. Philippe Bridau est un bel assassin.
Il est fait allusion à un sous-marin qui pourrait délivrer Napoléon de Sainte-Hélène comme dans le roman de Danrit.

La vocation est plus forte que tous les obstacles par lesquels on s’oppose à ses effets ! La vocation, le mot veut dire l’appel, eh ! c’est l’élection par Dieu !

La mère, frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la percale de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l’effet d’une puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un bougeoir à la main qui l’éclairait en plein et montra ses yeux fixés d’horreur. Sans qu’elle le sût, ses cheveux s’étaient éparpillés par un mouvement de ses mains sur son front ; et cette circonstance la rendait si belle d’horreur, que Joseph resta cloué par l’apparition de ce remords, par la vision de cette statue de l’Épouvante et du Désespoir.



jeudi 7 septembre 2017

Ah ! Voilà, chassez le naturel, il revient au jabot, répliqua Mistigris.

Honoré de Balzac, Un début dans la vie, 1842.

Les premiers mots de ce petit roman sont surprenants : « les chemins de fer ». Balzac aurait-il changé d'époque ? Non, mais il commence par nous parler de l'ère déjà lointaine des voitures à cheval. Entre Paris et L'Île-Adam le service est assuré par un certain Pierrotin. Une bonne partie du roman est constitué par le récit d'un de ces voyages où plusieurs personnes choisissent l'incognito ou essaient de mystifier leurs compagnons. C'est très plaisant pour le lecteur et le jeu des rebondissements est tout à fait réussi. Ce tableau de la société contemporaine est cruel, satirique et assez drôle à lire. Mais il s'agit d'un de nous raconter en réalité les débuts dans la vie d'Oscar, l'un de ces voyageurs. Ces quelques heures seront décisives pour lui et le reste de son existence restera marqué par ce voyage. À la fin du roman, tout le monde remonte dans la voiture pour L'Île-Adam et on fait le bilan des années écoulées.

Quelque fous que fussent ces jeunes gens, le grave homme d'État leur enviait leurs défauts, il aimait leur jactance, il admirait la vivacité de leurs plaisanteries.

Au-delà du début qui ressemble vraiment à une situation de théâtre, le propos de Balzac est visiblement de réaliser une comédie de mœurs sur la jeunesse. Il peint cruellement les conséquences des erreurs des jeunes gens qui aspirent à une existence originale, aventureuse, poétique. Tous les aspirants Rastignac n'ont décidément pas le talent nécessaire pour gravir les échelons de l'échelle sociale.

Ce roman très ironique nous donne un tableau des trucs et coutumes des voyages en voiture à cheval (une pensée pour Boule-de-Suif) et de cette sociabilité provisoire particulière. Et nous croisons le peintre Joseph Bridau jeune et l'argot des ateliers.

La fin est prodigieuse :
Oscar est un homme ordinaire, doux, sans prétention, modeste et se tenant toujours, comme son gouvernement, dans un juste milieu. Il n'excite ni l'envie ni le dédain. C'est enfin le bourgeois moderne.
La jeunesse romantique a pris cher !
 
Illustration par O. Cortazzo, 1897, Wikimage.
Honoré de Balzac, Le Curé de Tours, 1832.

Cette nouvelle raconte une minuscule histoire de rivalité entre Birotteau, le curé de Tours (et frère de César Birotteau) plutôt bonhomme, et l'un de ses collègues. Le prétexte est tout petit : la jouissance d'un appartement, mais il s'agit là de ces crimes invisibles et légaux qui trahissent les passions secrètes des hommes et des femmes du temps. Le tout est narré avec beaucoup d'ironie et de grandiloquence, Balzac mettant l'accent sur les petits traits de personnalité de l'ensemble des personnages.
Bémol : Balzac trouve quand même le moyen de dégommer les célibataires (nécessairement égoïstes) et particulièrement les vieilles filles. Irrécupérable !

Pauvre homme ! il accomplissait précisément les vœux secrets de sa terrible ennemie, dont les projets ne pouvaient être déjoués que par une patience de moine ; mais, ne devinant rien, ne sachant point ses propres affaires, il devait succomber comme un agneau, sous le premier coup du boucher.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.