La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 16 juin 2022

Je regardais autour de moi comme si j’allais découvrir sur les murs un moyen de tuer le temps.

 Guy de Maupassant, Mademoiselle Fifi, 1882.

 

Un recueil de nouvelles de Maupassant – cela faisait longtemps !

Celui-ci est marqué par deux nouvelles se déroulant pendant l’occupation prussienne. Maupassant y met en scène la résistance, active et passive, des gens simples face à l’occupant. Une prostituée, un curé (avec un détail sur la résistance par les cloches qui intéressera ceux qui ont lu Alain Corbin), deux commerçants qui vont à la pêche.

Il y a aussi : une nouvelle très gênante qui se passe en Algérie et met en œuvre tous les clichés sexistes et racistes, un homme qui délire sur le plaisir que l’équitation procure aux femmes, un abominable viol et la réprobation qui pèse sur la femme, une désopilante histoire de relique.

De l’ironie et de l’affection, du libertinage et le plaisir des sens, Maupassant quoi.

 

Detaille, Armistice du 28 janvier 1871.

C’était, du reste, la seule résistance que les envahisseurs eussent rencontrée aux environs : celle du clocher. Le curé ne s’était nullement refusé à recevoir et à nourrir des soldats prussiens ; il avait même plusieurs fois accepté de boire une bouteille de bière ou de bordeaux avec le commandant ennemi, qui l’employait souvent comme intermédiaire bienveillant ; mais il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche ; il se serait plutôt laissé fusiller. C’était sa manière à lui de protester contre l’invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la seule, disait-il, qui convint au prêtre, homme de douceur et non de sang, vantait la fermeté, l’héroïsme de l’abbé Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public, le proclamer, par le mutisme obstiné de son église.

 



 

mardi 11 janvier 2022

La Révolution française marchait alors comme une fièvre putride et elle allait entrer dans la période aiguë du délire.

  

Jules Barbey d’Aurevilly, Une histoire sans nom, 1882.

 

L’histoire commence juste avant la Révolution (si honnie de l’auteur), dans une petite ville des Cévennes, quand un capucin arrive pour prêcher le Carême. Il est hébergé par Madame de Ferjol et sa fille Lasthénie. L’histoire se concentre ensuite sur ces deux-là, à partir du moment où Lasthénie tombe malade. Le roman se concentre surtout sur la relation mère-fille et sur le manque de confiance entre les deux. La mère est veuve, en grand chagrin de son mari, très attachée à l’honneur et pieuse. La fille aurait besoin de tendresse. Le roman s’achève dans un château du Cotentin, mais je ne vous en dirai pas plus.


Parti !...

Comme la fumée de ma cuisine, interrompit Agathe, et sans faire plus de bruit ! » Et c’était vrai. Il était réellement parti. Mais ce que les dames ne savaient pas, ce que la vieille Agathe ignorait, c’est que telle était la coutume des capucins, de s’en aller ainsi des maisons qui leur avaient été hospitalières. Ils s’en allaient comme la Mort et Jésus Christ viennent. Ils viennent – disent les Livres Saints – comme des voleurs… Eux, ils s’en allaient comme des voleurs.


Pas évident d’ailleurs de parler de ce roman sans dire de quoi il retourne. Le mot fatidique est cité en passant vers la fin, à propos d’autres femmes – au lecteur de comprendre qu’il s’applique peut-être à la jeune fille avant d’en avoir la tardive confirmation.

Parlons donc du ton de Barbey. Encore une fois, quel talent ! Cet auteur, aux convictions royalistes, catholiques et étroitement antirévolutionnaires, n’assène pas son propos, mais utilise ses certitudes comme une matière romanesque à part entière. De plus, il s’en sert d’une manière particulièrement retorse – on ne peut pas dire qu’il sert ses convictions. Sa fine connaissance des pratiques catholiques nourrit le récit d’une religion très effrayante. Nous ne sommes paradoxalement pas éloignés d’un roman anticatholique. Dans une langue un peu étouffante et alambiquée, il campe un huis-clos psychologique où les sentiments sont déviés par des convictions et par la morale. La relation entre la mère et la fille se désarticule progressivement, sans qu’un mot sans prononcé et le sens file entre les mains du lecteur.

Il y a aussi une petite touche de surnaturel normand.

 

G. Démarest, Le Voyage in extremis, XIXe, Rouen BA

Lasthénie résorba ses pleurs ; et les deux aiguilles reprirent leur mouvement dans le silence, qui recommença.

Scène bien courte, mais menaçante ! Elles venaient de se pencher sur le bord de cet abîme qui les séparait – le manque de confiance – et elles ne s’en dirent pas davantage ce jour-là… Cruel silence qui revenait toujours !

Il s’immobilisait entre elles, ce silence. Or qu’y a-t-il de plus triste et même de plus sinistre qu’une vie intime dans laquelle on ne se parle plus ?

 

Barbey d'Aurevilly sur le blog :

Les Diaboliques
Un prêtre marié

 

 ADDENDUM ACTUALITÉ : J'ai rangé mes romans !!! 


jeudi 27 février 2020

Non, aucun être humain dans la confidence !

Charlotte Riddell (ou J. H.), Une terrible vengeance et trois autres récits fantastiques, traduit de l’anglais par Jacques Finné, édité en France par José Corti.

Quatre récits fantastiques victoriens… la promesse était alléchante. Et alors ?
Ce n’est pas si mal.
La porte ouverte (1882). Un garçon de bureau décidé à gagner de l’argent et à épater sa fiancée cherche à percer le mystère d’une maison dont l’une des portes ne se ferme jamais. Il se retrouve à enquêter sur un crime non élucidé. Ce récit n’est clairement pas très bon, même s’il a le mérite d’être plein d’humour et d’autodérision quant à son jeune héros.
Walnut-Tree House (1882). C’est un peu mieux. Ici, le héros revient d’Australie et n’est plus un blanc-bec. Il emménage dans une grande demeure hantée par un enfant au regard triste. Le propriétaire se décide alors à se renseigner sur ce garçon. Toute la résolution du drame n’est pas mal du tout, même si la péripétie finale laisse franchement à désirer. J’ai apprécié le fait que l’homme et l’enfant fantôme se côtoient pendant des jours, sans peur ni terreur.
Nut Bush Farm (1882). C’est encore un peu mieux ! Le héros est décidé à cultiver une terre dans la verdoyante campagne anglaise. Le ton du recueil est en général très bucolique : il me semble que c’est le propre de la littérature victorienne, qui a vu la révolution industrielle dévaster les campagnes et entasser les ouvriers dans des faubourgs misérables, de louer les bienfaits, en voie de disparition, de la vie au grand air. Ici la ferme est hantée par le fantôme de l’ancien fermier, qui est censé avoir abandonné femme et enfants pour s’enfuir avec une gamine. Là encore, le héros se mue en enquêteur. Le ton est ici plus terrifié que dans les récits précédents et le narrateur sera durablement marqué par ces apparitions. Il y a aussi des portraits hauts en couleur, comme celui de la propriétaire ou d’une vieille dame.
Une terrible vengeance (1889). Assez réussie également. Nous avons tout d’abord 2 amis buvant un verre au bord de la Tamise (ambiance Jerome K. Jerome) et un couple mal assorti qui passe. Le lendemain, une femme a disparu tandis que les empreintes de petits pieds mouillés se mettent à suivre partout l’un des deux amis. Cette fois, c’est son domestique qui se pose des questions. Mais nous n’aurons pas toutes les réponses, réduits à reconstituer les faits à partir des indices trouvés par cet homme. C’est assez habile.
W. B. Scott, La petite porteuse d'eau, 1863 Ottawa.
C’est l’alliance entre le récit policier (ou du moins d’enquête) avec le récit surnaturel. Ici, les fantômes ont une raison bien humaine et rationnelle. De ce fait, il vaut mieux avoir peur des êtres humains qui peuvent être assassins et tenter de réconforter les morts par quelques actes de bonté. L’écriture et l’univers sont assez convenus, mais c’est une très agréable lecture. Le ton est souvent ironique sur le comportement des uns et des autres et c’est bienvenu.

J’insiste sur cet instant parce que ce fut la dernière fois que j’admirai la Beauté dans le clair de lune. Aujourd’hui, je ne puis plus supporter la lumière argentée que dispense la reine de nos nuits – cette lueur, appelez-la monstrueuse, agaçante, fantastique, si vous voulez, mais désirable, non. Dans ma chambre, à présent, autant que possible, je tire les rideaux, je ferme les volets – et pourtant, les nuits de pleine lune, je ne trouve pas le sommeil : l’horreur des ténèbres n’est rien en comparaison de la terreur que m’inspire la lueur argentée.

Au bout de quelques temps, son entourage se sentit mal à l’aise : les marques humides n’apparaissaient plus par périodes, seulement, mais sans trêve, où que se trouvât Mr Murray, seul ou pas. S’il entrait dans une cathédrale, elles l’accompagnaient ; s’il marchait, solitaire, dans les bois ou le long d’un lac, s’il franchissait la mer, elles le suivaient, terribles, fidèles.

Une autrice prolifique que je ne connaissais pas.





lundi 11 mars 2013

Museau pointu, épaules larges, train de derrière plus large encore : pas de queue.


Jules Vallès, L’Ours, 1882, paru dans un recueil Les Animaux chez eux illustré par Auguste Lançon et disponible sur le site internet de la Médiathèque de Lisieux.

J’ai lu par hasard ce petit texte de Vallès qui est une sorte de concentré du savoir disponible sur l’ours. Une petite présentation qui plonge dans la préhistoire de l’homme et de l’ours, où l’animal apparaît notre semblable. Suit une belle et longue évocation de l’ours polaire et c’est assez émouvant de lire ces lignes au moment où cet animal est en train de disparaître. Puis Vallès rassemble les meilleurs récits sur l’ours : celui du Roman de Renart et plusieurs extraits d’Alexandre Dumas (lequel prétend avoir mangé du steack d’ours). C’est cours et agréable, ça m’a donné envie de lire Dumas et m’a rappelé mes lectures passionnées des aventures de Goupil.

L’homme se glisse dans la peau encore chaude de la bête comme il est s’est glissé dans la caverne. L’Ours est donc pour notre race, à son origine, à la fois un frère de lait, un père nourricier et un pélican blanc, tout noir qu’on nous l’ait montré.

Lecture qui participe du challenge Totem de Lili.



vendredi 7 décembre 2012

Ce projet avait un côté aventureux qui me plaisait.

Robert Louis Stevenson, L'Île au trésor, traduit de l'anglais par André Bay, 1e parution en feuilleton 1882, Le Livre de Poche.

Autant ma première lecture m'avait semblé longue (je crois que je m'étais embrouillée dans les noms des pirates) autant cette relecture récente m'a séduite et m'a semblé rapide et enlevée....
L'histoire est connue : un vieux pirate meurt dans des circonstances tragiques dans l'auberge tenue par les parents de Jim, le héros. Il laisse une carte, celle de l'Île au Trésor (île qui ne recevra jamais d'autre nom dans le livre). A partir de là, commence l'aventure : affréter un navire, s'embarquer au loin, rencontrer le terrible Long John Silver, affronter les pirates, découvrir une nature exotique et inconnue... tous les ingrédients sont parfaitement réunis. On trouve dans le roman de Stevenson tous les éléments d'un bon roman de pirates propre à faire rêver - mais n'est-ce pas Stevenson qui a créé lui-même l'archétype de ce genre de roman ?

Couverture de 1911. Image Wikipedia
 Je l'ai relu très vite, en quelques jours. Pas de digressions, de longues descriptions des lieux ou de portraits psychologiques. Les personnages sont campés rapidement mais efficacement : le médecin, le capitaine, la mère, Silver et sa constante cordialité sanguinaire. Les mots appliqués au bateau ou aux armes sont techniques et précis mais n'entravent pas la lecture, ils donnent quelque goût de la réalité à un monde du rêve ou du cauchemar.

Et moi-même, j'allais partir sur la mer, sur la mer dans une goélette, avec un maître d'équipage qui jouerait du sifflet et des marins à catogans qui chanteraient ; sur la mer vers une île inconnue à la recherche de trésors enfouis !

Challenge victorien