La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Biélorussie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Biélorussie. Afficher tous les articles

mardi 30 mai 2023

Je ne suis pas capable de vivre ici.


Svetlana Alexievitch, Les Cercueils de zinc, parution originale 1989, traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, édité en France par Actes Sud.

 

Le livre commence par le témoignage d’une mère de soldat soviétique. Il est revenu d’Afghanistan, il n’était plus celui d’avant. Et il a tué quelqu’un avec le hachoir de la cuisine.

C’est une alternance de témoignages, ceux des mères de soldats, ceux des veuves de soldats et ceux des soldats et du personnel médical et administratif. La guerre de l’URSS en Afghanistan. Une guerre dont on ne sait pas grand-chose et on a l’impression que dans les années 1980 en Russie on n’en savait pas grand-chose non plus.


La mort, c’est quelque chose de terrible, mais il y a pire. Ne dites pas en ma présence que nous sommes des victimes et que ça a été une erreur. Ne prononcez pas ces mots devant moi, je vous l’interdis.


Ce n’est pas facile à lire. Comme tous les livres d’Alexievitch, me direz-vous. Peut-être plus que d’autres. Parce que cette guerre-là est si proche et que l’on devine que l’on pourra écrire presque le même livre à propos de la guerre en Ukraine. Parce qu’il y a des témoignages très bruts de soldats. C’est à peine soutenable. Ils racontent ce qu’ils ont subi, ce qu’ils ont fait, le manque de matériel, le mensonge des hauts gradés et du personnel politique, ils ne veulent pas être considérés comme des héros ni comme des victimes ni comme des monstres ni comme des criminels. Ils ne veulent pas que l’on oublie cette guerre. Ils demandent à tout le monde – et en premier à Alexievitch : « Et vous ? Vous étiez où ? Qu’avez-vous fait pour empêcher cela ? »


Ils mouraient pour trois roubles par mois : nos soldats touchaient huit bons par mois chacun. Trois roubles… Ils mangeaient de la viande véreuse, du poisson pas frais… Nous avions tous le scorbut, j’ai perdu toutes mes incisives.


Ici encore la force du travail de l’autrice vient de la juxtaposition de témoignages longs, complexes et contradictoires. J’en veux pour preuve ces mères qui n’ont plus rien qu’un fils mort, ou un fils devenu étranger, et qui demandent des comptes, se sentent coupables, accusent, s’affirment, se taisent, ne veulent pas se taire. Ici la simplicité n’a pas droit de cité.

À la fin du volume sont rassemblés des textes relatifs à un procès tenu à Minsk contre la publication d’Alexievitch en pleine tradition soviétique. Ces divers textes font ressortir la difficulté de ce travail documentaire : recueillir des témoignages, les retranscrire, mais aussi les choisir, les sélectionner, les couper, ou les laisser dans leur intégralité. Il y a là un travail éditorial et une construction.


Qu’est-ce que c’est que vivre avec la guerre, se souvenir ? Cela veut dire qu’on n’est jamais seul. On est toujours deux, soi et la guerre. On n’a pas beaucoup de choix : oublier et se taire ou devenir fou et crier. Mais ça, personne n’en a besoin.

Blais, Demi-homme demi-main, 1985 Antibes Musée Picasso

Il y a la mémoire des récits de la Grande guerre patriotique qui forgent l’imaginaire des soldats. C’est leur modèle, ce qu’ils auraient voulu être. Mais il est finalement question des pillages de soldats, qui ramènent aussi bien des manteaux que des magnétoscopes ou des slips de bain.

La comparaison revient souvent avec les soldats américains au Viêt-Nam, eux aussi pris dans une guerre d’occupation contre un peuple sous-équipé, eux aussi pris dans la drogue et dans les actes monstrueux, eux aussi dans cet impossible retour. Mais eux avec des prothèses légères et fonctionnelles, des films et des livres qui parlent d’eux, sans avoir été engloutis dans la même chape d’oubli. C’est que cette guerre survient à la fin de l’URSS, quand tout commence à se défaire. C’est la fin du soviétisme.

Il n’est pas vraiment question de l’Afghanistan, sinon de ses magnifiques montagnes et de ses paysages. On en a beaucoup entendu parler depuis.

 

Plus tard nous avons appris que des cercueils arrivaient dans la ville, mais que les enterrements avaient lieu en secret, la nuit, et que les pierres tombales portaient la mention « décédé » et non « mort à la guerre ». Personne ne se demandait pourquoi des gars de dix-neuf aux s’étaient mis soudain à mourir, si c’était la vodka, la grippe, ou une indigestion d’oranges. Leurs familles les pleuraient, mais les autres vivaient tranquillement, tant que ça ne les touchait pas.

 

Là-bas, j’ai senti ce qu’est la vie. J’y ai passé les meilleures années de mon existence, je peux vous le dire. Ici notre vie est terne, mesquine : boulot-maison, maison-boulot… Là-bas, nous avons tout éprouvé, tout connu. Nous avons connu la véritable amitié entre hommes. Nous avons tâté de l’exotisme : le brouillard matinal qui monte dans les défilés comme un rideau. Certains endroits ressemblent à des paysages lunaires, ils ont quelque chose de fantastique, de cosmique. Ces montagnes éternelles semblent désertes, on a l’impression qu’il n’y a pas d’homme sur cette terre, seulement des rochers. Mais ces rochers vous tirent dessus. On sent la nature hostile, elle vous repousse, elle aussi. Nous avons vécu entre la vie et la mort en tenant dans nos mains la vie et la mort des autres. Quoi de plus fort que ce sentiment ?

 


Le billet de Et si on bouquinait un peu. Une LC était prévue, je ne sais pas si elle se fera. Quelqu'un a-t-il des nouvelles de Passage à l'Est ?


C'est une autrice. Alexievitch sur le blog :

 

 

mardi 21 mars 2023

Tu viens d’un peuple qui mange.


Boris Fishman, Le Festin sauvage. De la Minsk soviétique au Brooklyn d’aujourd’hui, le récit et les recettes de cuisine d’une famille juive athée, parution originale 2019, traduit de l’anglais par Stéphane Roques, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Ce n’est pas un livre de cuisine. Et ce n’est pas évident de dire ce que c’est. L’auteur raconte sa vie et celle de sa famille (à partir des grands-parents), sa relation compliquée à sa famille, son mal-être de soviético-biélorusso-américain-juif-athée. Le tout scandé par des recettes de cuisine.


Je ne comprends pas comment l’eau se transforme en bortsch.


La famille s’ancre à Minsk (aujourd’hui en Biélorussie). Il y a d’abord la vie en URSS, avec les vacances en Crimée et le complexe de Moscou vis-à-vis de Kiev, où tout semble mieux, les trafics en tout genre pour manger et progresser dans la société. Il y a ensuite le départ définitif, en train, où l’on joue sur le fait d’être juif pour être aidé par les associations américaines, mais pas trop, pour ne pas être obligé d’aller en Israël. Il y a le début de la vie américaine (on est à la fin des années 80), où l’auteur, enfant, seul à bien parler anglais, doit servir d’intermédiaire entre sa famille et le monde, une responsabilité trop grande pour lui. Et puis les années 2000-2015, quand il retourne régulièrement dans l’appartement du grand-père à Brooklyn pour les repas de famille. Ils lui posent des questions (« toujours célibataire ?), ils l’insupportent, ils ont peur de tout, ils pensent que tout s’obtient par la force our l’entourloupe, mais c’est sa famille. Et quand il mange la cuisine de là-bas, il oublie tout.


Ses repas étaient le sublime alibi qui permettait aux vieilles rancœurs bien ancrées de faire momentanément place à autre chose.


C’est compliqué, parce que le narrateur a de sérieux problèmes d’identité et de rapport à soi et que l’on passe son temps à se dire : « Mais oh la laaaaa ». Je trouve passionnant d’avoir ainsi accès aux troubles émotionnels d’un individu passé par ce parcours de l’exil. Encore une fois, on a affaire à un soviétique pour le mode de vie et les réflexes, qui s’inscrit dans la grande ère culturelle russe, qui mange une cuisine marquée aux influences très mêlées (une cuisine normale donc), qui réfléchit à ce qui le distingue des Américains et des Européens. À vrai dire, je ne retiens pas tant les recettes de cuisine, qui ne sont pas si nombreuses, que le rapport à la nourriture (ah les fameux sandwichs dans l’avion !) et aux repas familiaux. Sur la table apparaissent alors des plats, des bols, des sauces, des pains. C’est bien différent des repas auxquels je suis habituée. Je pratique ce style seulement en été quand tout le monde s’installe dehors et que j’apporte sur la table tous les plats en même temps, y compris ceux cuisinés par les invités.


Il aimait particulièrement passer devant un bar aux baies vitrées ouvertes, où les clients se rassemblaient autour de petites tables et ne faisaient apparemment rien d’autre que discuter. Personne ne se retrouvait pour simplement discuter, dans un café soviétique. Le fait de sortir était en soi si inhabituel qu’on n’aurait pu envisager quelque chose d’aussi serein et prosaïque.


Cuisiner, c’est faire quelque chose là où il n’y avait rien. Ce quelque chose nous permet de rester en vie – on peut manger du chou cru, mais pas de la patate crue, en effet. C’est littéralement l’opposé de l’état de vide où vous plonge une dépression.

Jacob Jordaens et son atelier, Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, 1640 Ottawa , détail

Je regrette quand même l’écriture sans relief.

Et les recettes ? Quand même. Si je retire les plats à base de foie ou de langue, ou ceux qui nécessitent un chou entier, ou le poulet farci de crêpes (!), je retiens quelques recettes. Fishman prend soin d’indiquer quel ingrédient américain peut remplacer un ingrédient typiquement russe. À nous d’adapter. Je relève la polenta aux champignons et myrtilles, qui apparaît aussi dans mon livre de recettes italiennes (en Italie, la polenta c’est le nord), mais qui est présenté ici comme un plat de bergers, venant des Carpates. Suffirait-il de remplacer le parmesan par le paprika ? Il y a aussi les latkes (galettes de pomme de terre) qui figurent dans mon livre dit de cuisine perse.

Je retiens la recette des sardines à la tomate, que je ferai cet été. Et aussi celle des poivrons grillés. (Est-ce que cela n'accompagnerait pas très bien les aubergines d'amour de L'Amour au temps du choléra ?)

 

 J’ai été fascinée par les listes des plats.


Non merci, j’ai apporté mon propre repas. J’avais apporté des morceaux de merlan légèrement frit. Des escalopes de poulet cuites dans des œuf battus. Des tomates que je croquais comme des pommes. Du chou-fleur frit. De l’ail confit. Des poivrons marinés, même s’ils risquaient de couler. Des tranches de saumon fumé. Du salami. Si je me faisais de bons vieux sandwichs, j’y mettais des brochettes épicées là où d’autres les remplissaient de dinde. Les fruits à peau fine s’abîment vite, mais quoi de mieux comme collation que des pêches et des prunes ? (Il fallait une collation, au cas où.)

 

Bouillon de poule saupoudré d’aneth avec des kneidels (boules de pain azyme, faites à partir du pain azyme cuit et livré par des coursiers secrets, de nuit) ; un poulet farce de macaronis et de gésiers frits ; la peau du cou de plusieurs poulets cousue et fourrée d’oignon caramélisé, de farine et d’aneth, pour faire une espèce de saucisse appelé helzel. En prime, il y avait du chou farci déconstruit, ou « paresseux » - tout ce qui d’ordinaire, aurait dû mijoter dans une feuille de chou était écrasé et présenté en forme de galettes –, et enfin un roulet de poulet : du poulet désossé sous une couche d’ail sauté, de carotte caramélisée et d’œufs durs, puis roulé et cousu pour la cuisson avec du fil et une aiguille.

 

Une lecture qui accompagne évidemment le mois de mars où les blogs lisent la littérature des pays de l’Est de l’Europe, sous la houlette de Patrice et d’Eva.

Merci Estelle pour la lecture.




jeudi 2 février 2023

De tous les peuples de l’URSS, pourquoi n’y en a-t-il aucun qui soit plus détesté que les Juifs ?

 Hersh Smolar, Le Ghetto de Minsk. Les partisans juifs contre les nazis, parution américaine en 1989, traduit de l’anglais par Johan-Frédéric Hel Guedj, édité en France par Payot en 2022.

 

Hersh Smolar, en acteur et auteur de l’histoire, raconte comment les juifs de Biélorussie et d’une partie des terres soviétiques ont été rassemblées par les nazis dans un ghetto, à Minsk, comment ils ont été progressivement tués, mais aussi comment plusieurs milliers d’entre eux ont réussi, non seulement à survivre, mais aussi à rejoindre les partisans de la forêt et à combattre l’ennemi, armes à la main, et comment l’URSS a décidé d’oublier la spécificité du crime commis contre les juifs et l’apport des combattants juifs.


Le jeune Sima Schwartz a installé dans son appartement un atelier où quelques femmes tricotaient des mitaines permettant à un combattant de tirer au fusil par temps froid sans avoir à retirer un gant. Rachel Koublin et Celia Botvinik sont allées de maison en maison procéder à une collecte de sous-vêtements d’hiver. Dans la chambre d’Ida Aller, d’autres femmes cousaient ces vêtements de contrebande dans les capelines de camouflage, indispensables en hiver. Une petite troupe d’enfants jouait devant la maison ; en réalité, ils montaient la garde.


Un livre d’histoire extrêmement intéressant à plus d’un titre. Smolar était au début de la guerre un juif et militant communiste, aguerri à l’action clandestine en faveur de l’URSS, mais sans illusion sur les dangers du régime. Enfermé dans le ghetto, il n’a de cesse d’informer les juifs sur la réalité du génocide entrepris par les nazis et sur l’absence de soutien (au moins au début) de la part de Moscou. Ensuite, il entreprend de coordonner les actions pour faire sortir les juifs du ghetto et leur permettre de rejoindre les rangs des partisans. À la fin de la guerre, il fait lui-même partie de ces combattants saboteurs, artisans de la victoire contre le nazisme.

Son propos vise à raconter l’existence de ce ghetto, moins connu que celui de Varsovie, mais aussi et surtout, comme le souligne le sous-titre (et que l’éditeur français a choisi de ne pas reproduire sur la couverture ? Pourquoi ? ça fait trop livre de guerre ?), d’indiquer précisément comment les juifs ont pris part à la lutte. Ils n’ont pas seulement été délivrés. Ils ne sont pas laissés faire comme des moutons. Ils se sont échappés (ou ont tenté de le faire), ont saboté aussi bien du matériel que les voies de chemin de fer, ont volé des armes, ont tué, ont fait exploser. Et pourtant l’antisémitisme était également présent chez les partisans et chez les dirigeants venus de Moscou.


Bunke Hammer, 12 ans, avait mémorisé les sentiers conduisant à la forêt avec une telle précision que chaque fourré sur son chemin lui semblait avoir été placé là à son intention particulière. Ce garçon a été capable de mener plus de 100 Juifs jusque dans la forêt sans tomber une seule fois dans un piège des nazis.


Il y a énormément de noms de personnes, que je n’ai pas vraiment retenus. Il me semble que Smolar a à cœur de transmettre la trace de tous ceux, grands ou petits, qui ont contribué à ces événements, que ce soit d’héroïques combattants, de simples messagers, de soutiens fidèles, connus quelquefois simplement par leur prénom (tout comme il importe de laisser la trace de tous ceux qui ont collaboré avec les nazis ou qui ont tenté d’étouffer la culture juive).

De même, il y a l’énumération précise des actions de sabotage, qui montre l’importance de la contribution des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards, à la défaite allemande.

Il y a aussi de nombreux noms d’organisations et de comités (juif, antifasciste, de résistance, etc.) qui se forment et se reforment et se regroupent, entre lesquels on se perd un peu. Ce n’est pas très grave.

Cet aspect factuel ne doit pas vous rebuter, car il constitue en réalité une véritable thèse dans un contexte où l’apport des combattants juifs est minimisé ou nié ou noyé dans la masse. Il s’agit justement de l’affirmer. 


La plupart de nos guides en forêt étaient des enfants qui, dans le ghetto, avaient cessé d’être des enfants. Ils avaient appris à éviter de croiser l’ennemi, et mieux que bien des adultes. Ils comprenaient très bien ce qui attendait les Juifs, là où on les avait enfermés. Ils ont rapidement maîtrisé les règles de base de l’action clandestine. Ils souriaient très rarement.

Monument aux morts de Port-de-Bouc (13).

Ce livre nous permet, à nous autres Français, de percevoir un autre volet de l’Holocauste, celui qui a été effectué par des fusillades, sur des populations soviétiques, en terre soviétique. Smolar tente de présenter certaines particularités de ce contexte. Il y a les dégâts de la soviétisation en Biélorussie (exécutions, déportations, avec pour cible les élites du pays, mais aussi les juifs). Le fait que la presse soviétique n’avait jamais mentionné ni la Nuit de cristal ni le fascisme rendait peu crédible la menace d’anéantissement des juifs. D’un autre côté, de nombreux communistes possédaient une expérience de la clandestinité, ce qui a constitué un atout pour mener la lutte.

Le récit est très factuel et précis. L’émotion reste contenue. Elle est décrite, plus qu’exprimée. Les notes personnelles sont rares. Le résultat est vraiment très impressionnant.

 

Les pleurs qu’ils avaient réprimés ont éclaté en une longue plainte gémissante que l’on entendait monter dans toutes les rues. Nombre de ces travailleurs n’ont plus retrouvé personne de leur famille encore en vie. Les logements étaient vides. Des hommes pleuraient et sanglotaient sans retenue. D’autres maudissaient avec une rage impuissante. La destruction, les mares de sang sur le sol, la désolation et le malheur, tout cela jetait un linceul de désespoir sur tous et sur chacun. Personne n’avait de paroles de réconfort à offrir, nulle part.

 

Une lecture qui n’est pas sans faire écho à celle des Partisans d’Aharon Appelfed.

 

Une première version de l’ouvrage est parue en yiddish en 1946 à Moscou. Une deuxième version en russe est parue en 1947, toujours à Moscou. Après-guerre, Smolar vit en Pologne, jusqu’à la fin de sa vie qu’il passe en Israël.  Une version anglaise remaniée, s’appuyant sur des documents d’archives, paraît en 1989 aux États-Unis.

 

Les blogs consacrent une semaine à l’Holocauste, d'après une initiative de Et si on bouquinait un peu et de Passage à l'Est.




 

jeudi 1 décembre 2022

C’était cela aussi, notre vie de femmes à la guerre…


Svetlana Alexievitch, La Guerre n’a pas un visage de femme, traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne, parution originale 1985.

 

Nous connaissons la Grande guerre patriotique, le rouleau compresseur de l’Armée rouge, les 20 millions de morts soviétiques, mais Alexievitch décide d’interroger des femmes sur leur guerre, portée par cette conviction que la guerre des femmes est différente de celle des hommes, plus incarnée, plus sensible, moins gonflée de phrases. Elle livre ici la transcription des dizaines de témoignages qu’elle a recueillis, introduits par quelques commentaires personnels.


Savoir « comment ça s’est passé » n’est pas si important, n’est pas si primordial ; ce qui est palpitant, c’est ce que l’individu a vécu… ce qu’il a vu et compris…


C’est un livre fort et bouleversant, qui ne se lit pas exactement comme un roman. Certains passages m’ont obligée à faire des pauses – c’est la guerre, c’est atroce. C’est aussi un livre extrêmement passionnant.

Alexievitch rencontre des vieilles dames qui avaient 16, 18, maximum 20 ans au moment de la guerre. Toutes racontent leur enthousiasme et leur désir de se battre pour défendre la mère patrie, leur terre brutalement envahie par les Allemands, le communisme contre le fascisme (la parole de Staline est alors reine). Elles se sont formées, ont convaincu les hommes de les envoyer au front, ont souvent dû ruser pour y parvenir, ces crevettes de 45 kilos perdues dans les uniformes des hommes. C’est assez étonnant à lire, cette énergie forcenée pour participer aux combats.


Où allions-nous ? Nous n’en savions rien. En fin de compte, ce que nous allions devenir ne nous importait pas tant que ça. Pourvu qu’on nous envoie au front. Tout le monde combattait, nous aussi. On est descendues à Chtchelkovo. Une école de tir réservée aux femmes se trouvait à proximité. Telle était notre affectation. Nous allions devenir des tireurs d’élite. Tout le monde était content. Ça, c’était du vrai. On allait tirer au fusil.

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

La richesse du livre vient des témoignages : infirmières ou médecins, brancardières, cantinières, car la guerre se fait aussi avec celles qui lavent le linge des soldats, pilotes d’avion, tireuses d’élite, soldates de la cavalerie ou de l’infanterie, car ces femmes ont tué, ont trimballé les armes, ont fait des prisonniers, comme les hommes. Il y a aussi des partisanes, celles qui ont été dans les réseaux de résistance. Elles sont soviétiques – et non pas russes – c’est qu’elles viennent de tout l’empire de l’URSS.

Elles racontent leurs exploits, la façon dont elles ont résisté au froid et à la mort, mais aussi les moments les plus simples de cette vie : l’absence d’uniforme à leur taille, l’absence de linge pour les règles, les cheveux rasés, les règles qui s’arrêtent pendant toute la durée de la guerre, l’envie de chanter. Elles racontent aussi le difficile retour à la vie civile quand tout le monde les a considérées comme des filles à soldats. La plupart ont caché leurs médailles.


Lorsqu’on coupe un bras ou une jambe, il n’y a pas de sang… On voit de la chair blanche, bien propre, le sang ne vient qu’ensuite. Aujourd’hui encore, je ne peux pas découper un poulet, si sa chair est trop blanche et nette. Un atroce goût de sel me vient dans la bouche…


J’ai marqué de nombreux passages absolument déchirants.

En tant que lectrice avec du recul, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions. La plupart sont conscientes de la dureté des ordres reçus (les soldats qui avaient été prisonniers ont été suspectés de trahison) et de la misère du matériel mis à leur disposition, mais cette époque semble nappée d’un voile d’horreur et d’énergie de vivre. C’était leur jeunesse, c’était une façon de vivre nouvelle, en dehors des codes habituels, en dehors des règles admises pour les femmes. Quelques-unes parlent d’amour, une seule mentionne les viols que subissaient ces soldates, un homme parle des exactions commises par l’Armée rouge. Il y a des contradictions et des oublis. Nous sommes dans la mémoire et la zone trouble du souvenir.

Je retiens le dégoût généralisé pour le tissu rouge.

 

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

J’étais servant d’une mitrailleuse. J’en ai tant tué… J’étais habitée par une telle haine… J’en suffoquais… Après la guerre, j’ai longtemps eu peur d’avoir des enfants. J’en ai eu quand je me suis sentie un peu apaisée. Au bout de sept ans…

Épargnez-moi… ne citez pas mon nom. Je ne veux pas que quelqu’un sache… Que mes enfants sachent… Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien pardonné. Je ne pardonnerai jamais…

 

Nous ne portions même pas nos décorations. Les hommes les portaient, les femmes non. Les hommes étaient des vainqueurs, des héros, des fiancés possibles, c’était leur guerre, mais nous, on nous regardait avec de tout autres yeux. Je vais vous dire : on nous avait confisqué la victoire. On nous l’avait échangée, discrètement, contre un bonheur féminin ordinaire.

  

Une autrice.

Alexievitch sur le blog :

La Supplication
La Fin de l'homme rouge : c'est le livre qui m'a le plus intéressée. Il est d'une grande richesse.


Passage à l'Est a lu La Fin de l'homme rouge tandis que Patrice a lu Les Cercueils de zinc.


Merci Ysabel pour la lecture !

 

 

lundi 11 juillet 2016

Plus d’une fois, j’ai eu l’impression de noter le futur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publication originale 1997.

10 ans après Tchernobyl.

Le livre commence par trois pages de chiffres – les seuls qui sont avérés. Un Biélorusse sur cinq vit dans une région contaminée, dont 700 000 enfants. Et ensuite commencent les témoignages. Le premier est le plus dur à lire, il semble que l’on ne pourra pas poursuivre jusqu’au bout. C’est celui de la femme d’un de ces pompiers envoyés pour éteindre l’incendie ce jour-là. Le récit de sa mort est terrible. Cet homme, devenu un objet radioactif, peut contaminer tous ceux qui l’approchent, sa femme en premier et ensuite, même mort, il continue à être dangereux.

Il avait fallu également couper l’uniforme, car il était impossible de le lui enfiler, il n’avait plus de corps solide… Il n’était plus qu’une énorme plaie… Les deux derniers jours, à l’hôpital… Je lui ai soulevé le bras et l’os a bougé, car la chair s’en était détachée…

Alexievitch a recueilli les récits de liquidateurs intervenus immédiatement après, ou de leurs proches, de voisins qui ont été déplacés, de ceux qui vivent clandestinement dans la zone interdite, de militaires ou de scientifiques, de membres ou non du parti. Car c’est tout un pays qui a été touché, les adultes, les enfants, les vaches, les chats, le lait, l’air, l’eau, tout est empoisonné. On a la sensation de dirigeants totalement dépassés par la situation – puisque pour une fois Moscou ne sait pas quoi faire. Impossible en effet de séparer Tchernobyl de la fin du régime soviétique et du modèle de société qui a depuis disparu. C’est tout un système qui se défait, avec l’impossibilité de prendre des responsabilités ou de désigner des coupables, l’armée omniprésente, le mensonge dans la presse.
Cody Choi, Autoportrait, collection privée.
J’ai été frappée aussi par l’omniprésence de la guerre. La plupart des témoignages commencent par parler des combats de la Seconde Guerre mondiale et de la victoire. Les plus jeunes font allusion à l’Afghanistan, mais l’idée est que l’URSS était sur-préparée à une attaque ennemie, mais absolument pas à un danger technique sans ennemi. Cette culture de la guerre explique l’obéissance et le sacrifice de tous ces héros de la nation, qui en sont morts.
La société rejette ceux qui ont été irradiés par crainte de la contamination. Les habitants de Tchernobyl notent que les hannetons ont disparu. Un scientifique souligne que la nourriture n’est plus de la nourriture, mais un déchet radioactif, tout comme la terre, qu’il faut enterrer.
Un texte salutaire, mais bouleversant, à la limite du supportable, vous l’aurez compris.

Nous sommes retournés chez nous. J’ai enlevé tous les vêtements que je portais et les ai jetés dans le vide-ordures. Mais j’ai donné mon calot à mon fils. Il me l’a tellement demandé. Il le portait continuellement. Deux ans plus tard, on a établi qu’il souffrait d’une tumeur au cerveau… Vous pouvez deviner la suite vous-même. Je ne veux plus en parler.

Quel contraste avec le vide de la jeunesse de Slavoutytch dont j’ai parlé récemment ici ! C’est ma deuxième lecture d’Alexievitch, car j’ai déjà loué ici La Fin de l’homme rouge. Me voici prête à lire la BD d’Emmanuel Lepage qui est adaptée de la Supplication.
L’avis de Joëlle.

Destination PAL – la liste de lecture.





jeudi 21 août 2014

La vérité des hommes est un clou auquel tout le monde accroche son chapeau…

Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, traduit du russe par Sophie Benech, publication originale 2013.

Le livre indispensable sur la Russie, tout simplement !
Svetlana Alexievitch a recueilli des témoignages de Russes (ou de ressortissants de la CEI) de diverses générations et milieux sociaux. Elle ne leur a pas demandé de parler de leur vision de la Russie, mais de raconter leur vie, leur enfance, leurs amours. La Russie est là. À moins que ce ne soit l’URSS.

Ça fait rien si je vous parle de moi, si je vous raconte ma vie ? On a tous eu la même vie. Seulement, faudrait pas qu’on m’arrête à cause de cette conversation. Y a encore un pouvoir soviétique, ou c’est complètement fini ?

500 pages de témoignages, on peut s’y immerger complètement ou les lire doucement, car ce n’est pas facile. Ceux qui sont nés dans les années 20, qui ont libéré l’Europe, connu les camps et n’ont plus rien en commun avec leurs petits-enfants. Ceux qui sont nés dans les années 60 et ont tant attendu la perestroïka, qui ont suivi, tout excités les débats à la radio, sont allés contre les tanks avec Elstine en 1991 et qui ont tout perdu. Ceux qui sont nés plus tard et ont vécu le capitalisme comme une période folle, échangeant des téléviseurs contre des sous-vêtements, contre des épilateurs pour parvenir à récupérer un peu de nourriture. Ceux qui regrettent le communisme, ceux qui voulaient un socialisme plus humain, ceux qui hésitent, les plus nombreux. Tous, des soviétiques.
 
Sur la route à Saint-Pétersbourg. M&M
On en apprend sur la période soviétique bien sûr et le mode de vie quotidien de l’époque. On en apprend surtout beaucoup sur la façon dont a chuté l’URSS et sur la façon dont l’ont vécu les gens normaux sans exaltation fracassante sur la liberté : les magasins vides, plus de travail, plus d’argent, la mafia, les guerres civiles dans les anciens satellites, l’espoir et la déception, les magasins vides, puis l'irruption de gadgets en plastique de toutes les couleurs.
 Le ton se fait plus grave quand il est question des jeunes hommes d’aujourd’hui, de ceux qui sont revenus d’Afghanistan et de Tchétchénie et qui sont presque fous. La vodka, la vodka, la vodka et ses ravages, encore.

C’est toute une civilisation qui a été flanquée à la poubelle…

Le récit de ces événements permet de comprendre la réticence des Russes devant les révolutions obtenues à coup de manifestations populaires dans les pays arabes ou en Ukraine, le rapport compliqué au pouvoir et à l’empire, à Poutine, aux hommes forts, au peuple.
Le livre n’exprime pas aucun jugement en laissant la parole libre. On n’entend presque pas la voix de l’auteur, celle qui compte est celle des anciens de l’URSS.
Il n’est pas question non plus de nostalgie pour un régime disparu, personne ne nie les horreurs des camps, au contraire. Mais certains les justifient, car le pays avait alors un destin et comptait dans le monde. Les Russes ont le sentiment d’avoir été bradés.

L’homo sovieticus est une espèce en voie de disparition, incomprise des autres êtres humains. Mais entre soviétiques, on se comprend.
 
La grandeur soviétique. M&M
Le mot le plus fréquent dans le livre est peut-être « saucisson ». Le monde entier tourne autour du prix du saucisson, produit préféré de bien des Russes. Et il est question des conversations dans les cuisines, le lieu où l’on se rassemble pour discuter et échanger, le lieu où se mêle vie intime et réflexion politique.

Je suis un pauvre ringard de Soviet, hein ? Mes parents sont des ringards, et mes grands-parents aussi. Mon grand-père ringard est mort devant Moscou en 1941… Et ma grand-mère ringarde était chez les partisans. Mais il faut bien que messieurs les libéraux méritent leur pâtée ! Ils voudraient que l’on considère notre passé comme un trou noir.