La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 1 septembre 2026

Le balancier va et vient en ronronnant, découpe en douceur de fines tranches de temps dans le jambon de l’éternité.

 

Terry Pratchett, Le Faucheur, traduit de l’anglais par Patrick Couton, parution originale 1991.


Les entités qui régissent le monde ont décidé que La Mort devait prendre sa retraite, parce qu’il* est devenue une personnalité, au lieu de rester un simple opérateur technique, ce qui est totalement regrettable et contraire à sa fonction. Voici La Mort devenu donc mortel, comme tout le monde, mais conservant sa forme de grand squelette et sa curiosité. Il découvre le temps qui passe, le sommeil et les rêves.
Or, donc, La Mort trouve un emploi d’ouvrier à la ferme. C’est la saison des moissons, il faut faucher et rassembler la récolte ; il sait faire.

Il se demandait s’il avait déjà éprouvé des sensations de vent de rayons de soleil par le passé. Oui, il les avait éprouvées, sûrement. Mais jamais de cette façon-là ; la sensation du vent qui vous poussait, la sensation du soleil qui vous donnait chaud. La sensation du temps qui passait.
Qui vous emportait.

Toutefois, du fait de cette absence de mort et en attente du remplaçant, le mage Pounze qui devait mourir devient un zombie. En plus le monde connaît un afflux de fluide vital qui ne sait par où s’épancher et qui finit par prendre la forme la plus décatie de la vie, à savoir… les caddies et un immense centre commercial. Un parasite en plastique et en métal, un prédateur, un monstre froid contre lequel se liguent des mages, notre zombie, un vampire, une louve-garrou et quelques autres créatures. Si vous n’avez jamais eu peur d’une armée de caddies...
Évidemment tout finira bien.

Madame Cake pouvait lire l’avenir dans un bol de porridge. Avoir une révélation dans une poêlée de bacon frit. Elle avait passé son existence à mettre son nez dans le monde des esprits, sauf que l’expression « mettre son nez » ne s’appliquait guère au cas d’Evadne Cake. Elle n’était pas du genre à mettre son nez dans le monde des esprits. Plutôt à mettre les pieds dans le plat et à demander à voir le patron.

Si ce livre est aussi réussi, c’est d’abord parce qu’il a pour personnage principal La Mort, qui observe les humains sans les juger, qui sait que le bien et le mal n’existent pas, mais qui sait aussi que tout bon faucheur doit s’intéresser à sa moisson. On fauche, mais on regarde chaque tige de blé.
Et puis les mages sont réussis, avec leur chef dont les gros mots s’incarnent dans un essaim de petites créatures volantes, et leur doyen qui lance des « yo ! » guerriers. Et puis il y a un zombie qui aimerait bien mourir pour de bon.
Il y a aussi Cyril, un coq dyslexique, et un tas de compost qui est assez vivant pour dévorer son jardinier, et l’adorable Mort aux Rats qui fait couiiii.

* Par convention, La Mort est un personnage masculin s’exprimant en petites capitales d’imprimerie.

Des tables sur tréteaux croulaient sous des plats qu’on associe traditionnellement aux banquets : pâtés en croûte à l’air de fortifications militaires vernissées, jarres d’oignons démoniaques au vinaigre, pommes de terre en robe des champs baignant dans des océans cholestéroliques de beurre fondu.

T. Pratchett et Stephen Briggs, Carte du Disque Monde, 1995 BNF

Des volumes des Annales du Disque-Monde, je vous en ai parlé de certains d’entre eux, mais pas de tous, en fonction de mes préférences. Jusqu’ici ceux que je mets en avant sont La Huitième couleur (c’est le premier, on y découvre tout l’univers du Disque, avec son inénarrable touriste) les Trois sœurcières (au programme : château hanté, sorcières et théâtre shakespearien) et Au guet ! (si vous voulez tout savoir sur le métabolisme du dragon). Aujourd’hui, un nouveau titre à conseiller à ceux qui veulent découvrir sans tout lire : Le Faucheur.

Je lis Pratchett rituellement dans le TGV du retour de vacances. C’est une lecture bonne apaisante et distrayante, pleine d’affection pour les êtres humains et les êtres vivants en général, elle permet de ne pas voir passer les heures.

Détail de la carte




jeudi 30 juillet 2026

Mr. Snopes ratait probablement la majeure partie de ce qu’on lui disait par derrière, mais il ne perdait jamais rien de ce qu’on ne lui disait pas en face.

 

William Faulkner, La Ville, parution originale 1957, traduction de l’américain par Jules Bréant, révisée par Marc Amfreville, Antoine Cazé et Aurélie Guvillain ; édité en France par Folio/Gallimard.


À l’ouverture du roman, je lis ce premier paragraphe :
Je n’étais pas encore né, c’est donc le Cousin Gowan qui était là, assez grand pour voir et se souvenir et me raconter par la suite lorsque je fus en âge de comprendre. Ou plutôt, c’était le Cousin Gowan plus l’Oncle Gavin ou mieux peut-être l’Oncle Gavin plus le Cousin Gowan. Lui – le Cousin Gowan – avait treize ans. Son grand-père était le frère de Grand-Père, alors, à l’époque où le récit des événements nous parvint, et on ne savait ni l’un ni l’autre quel était notre degré de parenté.
 et je fais wahou, ça va dépoter. Voilà un auteur qui ne nous dit pas tout.

Ce premier paragraphe pose d’ailleurs en évidence le point central : qui raconte l’histoire ? Qui raconte l’histoire de Flem Snopes et celle de son ascension à Jefferson ? Et qu’est-ce qui nous est vraiment raconté ? D’emblée, nous sommes invités à nous méfier de ce récit, rapporté par ouï-dire.
Donc on reprend Flem Snopes au moment où il quitte le Domaine du Français et s’installe en ville avec femme et enfant, et avec sa palanquée de cousins. L’idée est de le suivre au gré de son ascension sociale, non pas irrésistible, mais opiniâtre, acharnée, en quête de richesse, mais surtout de respectabilité.

Parce que nous tous dans notre contrée, même après un demi-siècle, avons encore une vision sentimentale des héros de notre chevaleresque débâcle, de notre défaite irrévocable, irréparable, et ces héros étaient vraiment nos héros, car c’étaient nos pères et nos grands-pères, nos oncles et nos grands-oncles au temps où le colonel Sartoris avait recruté ses combattants ici même dans notre comté et ceux qui le jouxtaient.

Mais après une première anecdote incompréhensible de vol de cuivre dans une usine hydraulique, le récit revient en arrière et on en apprend davantage sur ce qu’il s’est réellement passé au Domaine du Français. On se rend compte que lors de la lecture du Hameau on ne possédait pas alors tous les éléments nécessaires à la compréhension. Les nouveaux éléments ne révolutionnent pas notre vision, mais la complètent, et suggèrent surtout que la narration du roman s’opère de biais et de façon partielle.
(Page 120 j’ai fini par comprendre que chaque chapitre était précédé du nom de son narrateur.)

Autrement dit, vous avez été envoyés. Envoyés par une maudite bande de satanées vieilles bonnes femmes des deux sexes, ou plutôt d’aucun. 

Dans La Ville, nous voyons Flem Snopes mettre la main sur la banque de la ville, tandis que ses cousins prennent (avec plus ou moins de succès) un hôtel ou un restaurant. Toutefois, l’accent se déplace d’abord sur son épouse, Eula, la femme par excellence, qui ne nous est pas précisément décrite, mais dont la vue paralyse tous les mâles, notamment l’un des narrateurs, mais aussi le maire flamboyant de la ville. Mais il y a également la génération suivante, celle des fils aux prénoms improbables, et surtout de la fille. Et dans la stratégie de Snopes, les femmes sont bien évidemment tout à la fois des pions et des éléments imprévisibles, qu’il s’agit donc de maîtriser de gré ou de force. C’est vrai pour lui, mais aussi pour ses adversaires – et l’attirance malsaine d’un homme adulte pour une fille de 16 ans prend soudain l’allure d’une manipulation contre son père. Il y a aussi le goût des hommes pour les automobiles bruyantes dont ils se servent pour manifester leur autorité sur telle ou telle femme.

Au fur et à mesure apparaissent des personnages secondaires, ou des personnages qui sont de moins en moins secondaires – j’apprécie beaucoup la façon dont Faulkner mène son roman, le nourrissant par des biais inattendus, lançant des pistes qui s’égarent et disparaissent, ou qui réapparaissent. C’est une ville, il y a un shérif, un agent de police, une maîtresse d’école, des associations de dame, un lycée, des gamins qui se battent. Tous ces gens mettent de la vie dans la ville et le roman, créant des intrigues parallèles, qui viennent percuter la trajectoire de Flem Snopes ou celle des narrateurs à des moments inattendus.

Alors comme ça rien ne s’était produit et maintenant c’était déjà trop tard, avec le soleil qui déclinait et pourtant le poirier dans le jardin sur le côté avait déjà fleuri et puis perdu ses fleurs depuis un mois et maintenant l’oiseau moqueur s’était installé dans l’églantier rose, et il recommençait déjà à chanter là où il avait chanté toute la nuit durant la semaine entière jusqu’à ce qu’on se demande pourquoi diable il ne s’en allait pas ailleurs pour laisser les gens dormir.


Et l’on retrouve Ratliff, qui semble tout savoir, ou qui en donne l’impression, qui apparaît derrière la porte à chaque moment important, qui concentre l’attention sur tel ou tel point. N’est-ce pas lui qui mène la narration ? 
Par exemple, les actions de Flem Snopes sont décrites le plus souvent a posteriori, quand les autres personnages ont réussi à les décortiquer et à les analyser. Mais un chapitre particulièrement brillant adopte le point de vue de l’oncle Gavin, lui-même essayant de restituer avec finesse et compréhension le raisonnement et la stratégie de Snopes – c’est habile !

Après toutes ces années d’efforts pour se créer et maintenir la situation unique qu’il s’était faite à Jefferson, Ratliff ne pouvait se permettre de courir le risque de se promener dans les rues sans avoir toute prête la réponse adaptée à toutes les situation et à chacune en particulier qui ne le regardaient en rien.

Par ailleurs, ce roman se construit en parallèle à un autre, Sartoris (un des très bons), renforçant ainsi cette impression ou cette illusion d’avoir affaire à un monde complet et cohérent. Aucun des personnages n’est isolé ; Faulkner bâtit un univers subtil, complexe et entrecroisé.

G. Münter, Vue depuis un attelage de chevaux sur la route, Texas 1900


J’ai tout à la fois la sensation que l’auteur sait exactement où il veut nous emmener, qu’il s’enlise lui-même et qu’il prend plaisir à nous égarer. Le récit fait des sauts de cabri. Comment expliquer sinon qu’après ce chapitre consacré à l’avenir d’une fille de bonne famille, le chapitre suivant s’ouvre sur une histoire de mulets particulièrement embrouillée ?

C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Hampton tellement ils vous fixaient durement ; c’était aussi impossible de dépasser le barrage de ses yeux que de dépasser un cheval sur un sentier juste assez large pour le passage d’une bête et trop étroit pour laisser la place à un cheval et à un homme en même temps. C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Snopes parce que jamais ils ne vous regardaient vraiment, tout comme une mare d’eau stagnante ne vous regarde pas.

… ses yeux, non pas de ce bleu violent et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanule, couleur du temps de toutes les filles séduites et de la bonne fortune des garçons, et trop tard pour le chagrin, trop tard.

Bref, j’ai adoré cette lecture. Je suis bien décidée à lire le troisième volume de la trilogie à l’automne. En attendant, c'était une lecture commune avec Ingannmic - elle raconte drôlement mieux que moi, allez lire son billet. Keisha quant à elle a lu un fragment antérieur de la Snopes Familiy, Barn Burning une nouvelle parue en 1939 et parlant de cette histoire de grange brûlée et elle a lu en VO, elle est très forte !

Et si vous hésitez à vous lancer, voyez ce petit catalogue de titres :

Le Bruit et la fureur (1929) : le récit d'une famille, mais d'abord leurs cris et leurs plaintes, leurs larmes et leurs regrets
Sartoris (1929) : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur. L'histoire de la famille Sartoris
Sanctuaire (1931) : un roman assez facile à lire, mais sombre et éprouvant
Tandis que j'agonise (1930) : le plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août (1932) : le Sud des années 30, marqué par son lourd héritage, un roman dense et sombre, mais très réussi
Descends, Moïse (1942) : la longue histoire d'une famille noire et blanche du Mississippi

La trilogie des Snopes : Le Hameau (1940) où Flem Snopes apparaît et s'empare d'un grand domaine et de la fille de la maison


mardi 28 juillet 2026

La dernière chose dont j’avais besoin en ce moment c’était de me mettre à rêver de Babylone.

 

Richard Brautigan, Un privé à Babylone, édition originale 1977, traduit de l’américain par Marc Chénetier, édité en France par Christian Bourgois.

Brautigan, c’est une lecture d’été.

Le narrateur est détective privé raté à San Francisco et le récit de ses avent… de son existence suffit à ridiculiser les hommes forts à la Sam Spade des romans noirs.
Notre héros n’a plus de bureau, ne paie plus son loyer, n’a pas réussi à coucher avec sa secrétaire, n’a plus de balles dans son revolver, doit téléphoner à sa mère, mais ça y est, un client l’a contacté, les affaires (re)prennent ! Ou pas.
Petite particularité : l’activité préférée de ce privé est de rêver à Babylone. Rêve où il est champion de sport, super détective, accompagné de la plus charmante des secrétaires et où ce brave Nabu (-chodonosor, et oui) lui tape dans la main. Bref, voilà qui n’aide pas à sa concentration.

« Quoi ? » dis-je, parce que c’était sans aucun doute un « quoi » qu’il fallait à ce moment-là et qu’à part un « quoi » rien n’aurait pu convenir à la situation.
Crécy, Pacific street, encre aquarelle, 2013 coll. privée


Une fois passé le charme de ce début tout en pastiche, il y a eu un petit moment poussif, parce que c’est bon, on a compris le truc… ça traîne... Et puis débarque le client, pardon la cliente, et là, les choses s’emballent, parce qu’il s’agit de voler un cadavre à la morgue, et puis des malfrats, et puis la police, et puis, etc.

Bref, une lecture très plaisante pour quand il fait trop chaud.

Si je me laisse avoir par tout ça, je commence à penser à Babylone et alors ça ne fait qu’empirer parce que je préfère penser à Babylone qu’à n’importe quoi d’autre et quand je commence à penser à Babylone je ne peux faire que penser à Babylone et puis ma vie entière part à vau-l’eau.

Où je découvre à cette occasion que Brautigan a aussi publié un pastiche de roman gothique, de roman western, etc.


Richard Brautigan sur le blog :

La Pêche à la truite en Amérique : un roman plein d'humour "sautillant"
Sucre de pastèque : encore un roman plein de charme que je qualifie de surréaliste
La Vengeance de la pelouse : des nouvelles au ton poétique et décalé


jeudi 23 juillet 2026

Mère est merveilleuse, mais que va-t-on faire d’elle ?

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, parution originale 1931, traduit de l’anglais par Micha Venaille, édité en France par Autrement/Le Livre de Poche.


Au début du roman, Lord Slane (ancien Vice-roi des Indes) vient de mourir et ses enfants sont réunis dans le salon et parlent de la future vie de leur mère. Sans la consulter, puisque de toute façon elle n’a jamais émis son avis.
Justement. Lady Slane, 88 ans, décide qu’elle se passera de voir ses enfants, même si deux d’entre eux lui sont plus sympathiques, et qu’elle ira vivre, avec sa bonne, dans une petite maison de Hampstead.

Mais ce drame récent leur avait fourni le prétexte d’une nouvelle phrase : « Mère est merveilleuse. » C’était exactement ce qu’on attendait d’eux.

La voici libre de vivre sa vie à son rythme et selon son coeur, se plongeant dans ses souvenirs, sa jeunesse, ses fiançailles, ses rêves…
N’allez pas croire pas à une « vieille fournelle » ou à des révélations fracassantes sur le tard. Non. C’est seulement qu’on a bien le droit de déposer les conventions sociales et les sentiments indispensables et de se contenter d’une petite marche à pied.

Un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir, car il manie de façon équilibrée l’ironie un peu vache et la tendresse, la nostalgie et l’apaisement.
Il m’a semblé aussi que Lady Slane faisait écho à une autre héroïne aimant à se plonger dans ses souvenirs, mais moins âgée et n’ayant pas encore abdiqué toute participation au monde, j’ai nommé Clarissa Dalloway.

Mais elle avait également connu des moments d’existence pure.

Elle réfléchit sur le destin des jeunes femmes, qui ne peuvent pas parcourir le monde à l’égal des jeunes hommes, qui ne peuvent pas se consacrer à la peinture (ou autre passion), qui sont vouées uniquement au mariage. Elle réfléchit sur ce que l’on peut transmettre à ses (arrières)(petits)enfants : pas toujours grand-chose, mais quelquefois plus que ce que l’on ne pense. Le roman est autant un hymne à vieillesse qu’à la jeunesse, en réalité à la vie et au temps qui passe si vite, aux moments éphémères dont on se souvient toujours et à ceux que l’on oublie, mais qui peuvent revenir si le hasard le veut bien.

Elle se demandait parfois quelle alors la vie de ces jeunes hommes, les imaginant en train de s’amuser, de rire, allant ici et là, en toute liberté, pressant le pas pour rentrer à la maison au petit matin, ou bien hélant un fiacre pour s’en aller à Richmond. Ils parlaient à des étrangers, ils entraient dans les boutiques, ils fréquentaient les théâtres. Ils allaient au club, dans plusieurs clubs même. Sorties de l’ombre, d’étranges femmes les accostaient, qu’ils possédaient pour une nuit, dans une étreinte sans avenir. Ils étaient désinvoltes avec grâce, libres avec élégance. Et quand ils revenaient à la maison, ils n’avaient de compte à rendre à personne.

D’ailleurs ses rêveries n’étaient-elles pas encore vivantes, même si le temps les avait enfouies au plus profond d’elle-même, même si elles étaient atténuées, moins vivaces qu’autrefois, même si ses perceptions étaient devenues plus floues, comme embuées ? Elle vivait désormais dans un monde de sensations, où la raison pure n’avait plus guère sa place.


Sickert, Easter magasin à Londres, 1928 National museum Northern Ireland



mardi 21 juillet 2026

Et qu’est-ce que cela fait, qu’elle soit méthodiste ? Ce n’est qu’une fleur de souci dans la soupe.

 

George Eliot, Adam Bede, parution originale 1859, traduction de l’anglais par François d’Albert-Durade, revue par Dominique Jean, édité en France par Archipoche.


Au début du roman, dans un petit village d’Angleterre, en 1799, nous faisons connaissance avec Adam Bede, jeune menuisier, costaud, bon et honnête, et aux idées bien arrêtées. Mais aussi avec son frère, beaucoup plus doux. Le soir, par curiosité, tout le monde se rend aux prés communaux écouter Dinah, jeune prédicatrice méthodiste, qui prêche le soir après sa journée.
C’est le premier personnage de prédicatrice que je croise dans un roman !
Ce début va donner le ton, l’ambiance, quelque chose où la culture de l’Ancien et du Nouveau Testament est très présente. J’ai même pensé vaguement à ces romans américains de Harlem, mais plus encore à ceux de Marilynne Robinson.

Bien sûr, avant de lire George Eliot, je n’avais pas mesuré à quel point les querelles religieuses avaient pu être féroces en Angleterre au 19e siècle, entre église établie et méthodistes. J’avoue que cela me passe un peu par-dessus la tête, mais quelle découverte intéressante ! Le sujet est au coeur de ses premières parutions, mais beaucoup moins des suivantes.

C’était un de ces après-midi où le destin cache son horrible visage froid derrière un voile de brume lumineuse, nous enveloppe de ses chaudes ailes veloutées et nous enivre du parfum de violette que répand son souffle. (…) Ses regards se dirigeaient malgré lui sur une courbe éloignée du chemin où devait nécessairement apparaître d’ici peu une silhouette légère.

Bref, nous partons donc pour un roman de 770 pages, avec pour personnage principal cet Adam Bede, ses amours heureuses et malheureuses, son établissement en tant qu’homme, c’est-à-dire en tant que mari, père et travailleur sage et reconnu par ses concitoyens. Toutefois, au coeur du livre, il y a une autre histoire, celle de la jolie Hetty, de ses amours à elle et de son destin tragique. Oui tragique, car malgré le propos majoritairement conservateur, l’envers des romans sentimentaux austéniens, ce sont bien ces jeunes femmes sacrifiées avec une violence qu’on a peine à imaginer.

Mais comme dans tous les romans d’Eliot, c’est tout un monde qui nous est dépeint. Du frère d’Adam au jeune et beau gentilhomme, au pasteur qui est un brave homme même s’il est un peu léger en théologie, un couple de fermier et leurs enfants, d’innombrables chiens, des propriétaires et leurs tenanciers… Le roman raconte extrêmement bien la vie des campagnes anglaises, ses relations sociales, sa hiérarchie, ses saisons avec le chant des moissonneurs… Les ouvriers des fermes y restent à l’arrière-plan, car ce sont les fermiers qui comptent et le ton est empreint de nostalgie : encore un roman de ce qu’on appelle la Révolution industrielle qui chante les charmes disparus de l’honnête vie rurale. Ah, Eliot n’est pas une romancière des villes.


Cela fut dit à voix plus basse que d’habitude, tandis que son mari parlait à Adam, car Mrs Poyser se conformait très strictement aux règles des convenances, et pensait qu’une jeune fille ne devait point être grondée trop vivement devant un homme respectable qui lui faisait la cour. Ce n’aurait point été franc jeu ; chaque femme est jeune à son tour, et a ses chances de mariage qu’il est un point d’honneur chez les autres femmes de ne pas contrarier.

C’est son premier grand roman et cela se sent. Soit qu’elle ne fasse pas confiance à sa plume, soit qu’elle ne fasse pas confiance au lecteur, elle dissèque beaucoup trop les sentiments et les émotions. J’avoue avoir passé un bon paquet de pages. Cela manque un peu de rythme, tout cela, et ne laisse pas suffisamment de liberté à l’esprit du lecteur.
Il n’empêche qu’il y a des tas de merveilles d’écriture, impossible de les relever toutes. C’est quand même brillant !

Constable, La Charrette de foin, 1821 NG Londres


Avec une seule goutte d’encre pour miroir, le sorcier égyptien entreprend de révéler au passant de hasard des visions d’un passé reculé. C’est ce que j’entreprends de faire pour vous, lecteur.

C’est le début et il faut dire que les allusions à l’Égypte ancienne sont innombrables dans le roman. Au-delà des thèmes vétérotestamentaires attendus (Moïse et Joseph et autres), je me demande si elle n’a pas fait un pari avec Lewes.

Peut-être se retournera-t-il dans un instant et, en attendant, nous pouvons regarder cette imposante vieille dame, sa mère, une belle brune âgée, dont la riche carnation est rehaussée par cette enveloppe compliquée de batiste blanche et de dentelles qui encadre sa tête et son cou.

Mais quel portrait !

Elle savait bien aussi que Mr Craig, le jardinier du domaine, était fou d’amour pour elle. Il lui avait fait dernièrement des aveux auxquels on ne pouvait se méprendre, qui avait pris la forme de succulentes fraises et de petits pois emphatiques.

Et quelle ironie ! Moi aussi, je veux qu’on me fasse la cour à coup de petits pois emphatiques.

Adam Bede ayant eu l’honneur d’être inscrit au programme du Capes et de l’agrég, sa fiche Wikipedia française est extraordinairement complète.

Avec ça, j’ai assez envie de relire Daniel Deronda – va falloir beaucoup prendre le train pour ça.

Une participation au défi des Deux George de la Littérature de Miriam et Claudia LuciaL’avis de Miriam sur ce roman et celui de Claudia Lucia.


George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : Le Roman d'amour de Mr Gilfil ; Les Tribulations du révérend Amos Barton ; La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.



jeudi 25 juin 2026

La vague impression générale que Montréal était constituée de banques et d’églises.

 

Rupert Brooke, Lettres d’Amérique, textes parus en 1913-1914 dans la Westminster Gazette et en volume en 1916 avec une préface d’Henry James, traduit de l’anglais par Jean Pavans, édité en France par Payot Rivages en 1998.


1913, un jeune poète anglais, beau, cultivé et prometteur, découvre les États-Unis et le Canada et en rend compte par lettres.

Voilà un livre que j’ai pris plaisir à lire, le soir, à titre de détente. Ce n’est pas un grand texte, mais cela m’intéresse toujours de voir un endroit que je connais un peu (le Canada) via des yeux étrangers et lointains. C’est que le voyage de Brooke est original, puisqu’après New York et Boston, il se rend en train à Montréal. De là, croisière sur le Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, puis voyage via les grands lacs jusqu’à Winnipeg (c’est au milieu du pays), puis train à travers les grandes plaines.

Cependant, c’est en se promenant dans les rues de Québec, ces artères médiévales, étroites, tortueuses, escarpées et revêches, qu’on prend pleinement conscience de son charme. Elle mérite presque d’être taxée de pittoresque – qualité abominable ! Mais même le pittoresque devient séduisant dans ce pays. On se sent vraiment en terre étrangère, car les gens ont une langue à eux, des mouvements vifs, décidés, cinématographiques, et une gaieté inexplicable, qui frappe le visiteur. On se croirait presque à Sienne ou dans un vieux bourg allemand, sauf que Québec a des tramways et des silos à grains pour montrer à quel point elle est vivante.

Le recueil me laisse un peu sur ma faim dans la mesure où il n’y a pas la côte ouest (Vancouver ? San Francisco ?) alors même que l’auteur a dû s’y embarquer pour les îles des mers du Sud, comme l’on disait alors, puisque un chapitre porte sur Samoa.

Ensuite ? C’est la déclaration de guerre, et un texte très émouvant où Brooke affirme avec force qu’il n’a rien contre l’Allemagne et les Allemands, mais qu’il aime son pays. Il s’engage pour le défendre et il meurt en 1915. John Lewis-Stemple pense certainement à lui quand il parle des jeunes hommes tués au front pour défendre un bout de prairie, leur patrie.

On trouve dans le recueil les écueils attendus des auteurs du temps : rêverie romantique sur un pays soi-disant vide et inhabité, rêverie romantique sur l’Indien en voie de disparition, rien sur les noirs aux USA, les bienfaits de la colonisation des Samoa, les propos sur l’immigration non contrôlée.

Mais je note : la belle description de Manhattan, l’humour – par exemple pour décrire la liberté d’attitude permise par le port de la ceinture américaine versus les bretelles anglaises, l’enthousiasme (incompréhensible à mes yeux) pour la ville d’Ottawa sous prétexte qu’il s’y trouve un Parlement (!), l’excursion à Niagara, la belle description des rivières et des lacs et des paysages en général, l’évocation d’un pays en train de se construire avec des villes nouvelles et des institutions toutes neuves.

Le lac Louise est un tout autre univers. Imaginez un petit lac circulaire de un ou deux kilomètres de diamètre, situé à deux mille mètres d’altitude, entre de grandes falaises de roches brunes, couvertes d’un manteau de pins dense et sombre. À une extrémité, les eaux sont nourries par les fontes laiteuses d’un vaste glacier qui s’élève au milieu des champs de neige d’un des sommets les plus hauts et les plus admirables des Rocheuses, montant la garde sur l’ensemble.

R. Whale (att.), Le Train du Canada Southern Railway à Niagara ,1870, Ottawa


Brooke fait partie des poètes cités par Dan Simmons dans Le Grand amant.



mardi 26 mai 2026

Tous les enfants grandissent, sauf un.

 

James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en France par P.O.L. en 2026.

À Londres, Mr et Mrs Darling sont un jeune couple, à la fois normal et excentrique, avec trois enfants. Ils n’ont pas de nurse, mais une chienne pour les garder. Une nuit, la fenêtre de la chambre s’ouvre… Vous croyez connaître la suite, mais en fait, peut-être pas.

Mrs Darling entendit pour la première fois parler de lui en rangeant l’esprit. Toute bonne mère se doit, le soir venu et une fois ses enfants endormis, de fourrager dans leurs esprits pour y remettre de l’ordre avant le lendemain matin, et de remballer tout ce qui a pu s’éparpiller dans la journée.

John, Michael et Wendy s’envolent et partent avec Peter Pan pour l’île du Grand-Jamais. Jamais quoi ? L’île où on ne parvient jamais ? D’où l’on ne revient jamais ? L’île qui disparaît à jamais ?

Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent viennent jour après jour échouer leurs canots pour l’éternité. Nous aussi, nous y sommes allés. Nous pouvons toujours entendre le son du ressac, mais y aborder, plus jamais.

Là-bas des garçons passent leur temps à jouer, dorment dans une cabane sous la terre et luttent contre les pirates. Il y a des baignades dans le lagon et des Peaux-Rouges conformes à tous les clichés que l’on se fait d’eux. Île de fantaisie ? À voir. Le capitaine Hook est réellement sombre et terrifiant, avec ses cheveux noirs et ses yeux myosotis, mélancolique et distingué. Et les enfants aspirent à avoir une maman quelque part. Mais Wendy se rend compte que là-bas on oublie tous ses souvenirs de la vie passée. John et Michael vont-ils tout oublier ? Et si l’on ne pouvait jamais revenir ?

Et qui est Peter Pan ? Un être insouciant et joyeux, un tyran égoïste et vantard, un petit garçon qui prétend avoir tout oublié de sa vraie mère, mais dont on ne saura jamais l’histoire, quelqu’un qui veut empêcher à tout pris les autres de repartir, mais qui est trop fier pour l’admettre, un enfant enfermé dans la solitude et l’oubli, mais qui ne s’en rend pas compte, une existence tragique peut-être… mais il a sept ans et il est éternel.

Non seulement il n’avait pas de mère, mais il n’avait pas le moindre désir d’en avoir une. Il trouvait qu’on surestimait les mères. Wendy comprit aussitôt qu’elle se trouvait face à une tragédie.

Comme vous le voyez, le texte est plus complexe et sombre, et surtout plus ambivalent, que les images d’un certain dessin animé. Les affrontements avec les pirates sont réels et on tue et on meurt. On peut avoir le coeur brisé ou briser le coeur de quelqu’un d’autre. Peter Pan oubliera Wendy – enfin pas vraiment, mais il ne s’en rendra pas compte ; elle pleurera.

Ce que l’on retrouve à l’identique en revanche, c’est Wendy en super maman, reprisant les chaussettes et lavant le linge, raccommodant et cousant sans relâche. Il s’agit certes d’une vision très conservatrice du rôle des filles, mais Barrie traite le thème avec beaucoup d’ironie. C’est tout à la fois avec un certain sens de l’observation, malice et tendresse, qu’il montre que le grand jeu des enfants est de jouer à l’existence normale des adultes – sauf Peter qui s’y ennuie à mourir et qui ne veut pas entendre parler des mères. Aucun jeu ne vaut le bonheur d’avoir une maman qui vous borde et raccommode vos chaussettes. Il me semble que Barrie (vivant seul) traite avec un humour très anglais la vie domestique et conjugale. Les enfants s’échappent du cadre, y reviennent, mais leur existence reste empreinte de la nostalgie des rêves. Voilà pourquoi leurs jeux sont si sérieux et si vrais.

Quel tapage joyeux que cette danse où ils se tamponnaient sur le lit et partout dans la pièce ! C’était plus une bataille de polochons qu’une danse et, quand ils eurent fini, les polochons en redemandaient encore, comme des compagnons qui savent qu’ils ne se reverront peut-être jamais.

Barrie (1860-1937) a d’abord composé une pièce de théâtre en 1904, puis son roman Peter and Wendy en 1911. C’est ce dernier texte qu’Azoulai a traduit (évidemment, il faut lire la préface après hein !). En postface elle explique ses choix de traduction des noms propres. La page Wikipedia recense un nombre incalculable d’adaptations (films muets et parlants, dessins animés, pantomimes, pièce de théâtre, comédie musicale…) – tous les droits étant au bénéfice d’un hôpital pour enfants.

Véronique Esterni, Tous les silences ne font pas le même bruit, 2022
Car il y a des fées et des sirènes dans l'île du Grand-Jamais.



Je ne compte pas regarder le texte anglais, mais je note que la traduction fait bien entendre de nombreux jeux de mots (souvenirs de L’Île au trésor et d’autres marins notables pour le capitaine Hook) et les jeux sur les rythmes et les sonorités. Cette dimension ludique de la langue n’est pas sans rappeler Alice au pays des merveilles, que j’aimerais bien relire en changeant de traduction (non, je ne m’offrirai pas celle de la Pléiade).

Ils arrivaient maintenant au-dessus de l’île redoutable et volaient si bas qu’un arbre leur grattait parfois les pieds. À l’oeil nu, on ne voyait rien d’horrible, mais ils progressaient lentement, laborieusement, exactement comme s’ils se frayaient un chemin à travers des forces hostiles. Ils restaient parfois suspendus en attendant que Peter frappât l’air de ses poings.

- Pan, qui donc est-tu ? lança-t-il d’une voix cassée.

- Je suis la jeunesse, je suis la joie, hasarda Peter. Je suis un petit oiseau tout juste sorti de l’oeuf.
Il disait évidemment n’importe quoi, mais c’était bien la preuve pour ce malheureux Hook que Peter ne savait pas le moins du monde qui il était, ce qui était le comble de la distinction.


Notez que l’île du Grand-Jamais pourrait être votre île des escapades européennes pour le 15 juin.

Et il en sera ainsi tant que les enfants seront gais, innocents et cruels.

Jeudi, un autre livre pour enfants.


mardi 19 mai 2026

80 % parmi les Britanniques adultes comptés au dernier recensement ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages.

 

George Eliot, Le Roman d’amour de Mr Gilfil, publié en revue en 1856 et en livre en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Tout commence à la mort du pasteur Gilfil, unanimement pleuré par ses paroissiens. Le portrait que l’on nous dresse de l’homme, bon coeur, aux sermons médiocres, capable d’ironie, est plutôt plaisant. Mais le roman vise à nous raconter une histoire d’amour, celle de feue madame Gilfil, dans les années 1788-89, quand le pasteur était un jeune homme. Bon et c’est très ennuyeux, et je suis directement passée à la fin (désolée, George).

Il s’agit du deuxième texte des Scènes de la vie du clergé et le moins bon, sans doute parce qu’on ne trouve pas cette peinture de la vie de village et des relations sociales qui fait tout le point fort des romans d’Eliot. Comme j’ai bon coeur, je retiens quand même l’importance donnée à la description d’un petit manoir où se déroule l’action (en 1788 donc) : manifestement un édifice qui a tout sacrifié à la mode du gothique ! Je ne doute pas qu’Eliot ait lu l’intégralité de la littérature gothique anglaise, mais ici, le seul être maléfique est un jeune homme sans intérêt aucun. N’empêche que nous sommes visiblement dans un de ces manoirs installés dans une ancienne abbaye, comme l’Angleterre en connaît tant. Et je suppose que cela donne une coloration particulière aux larmes de l’héroïne.

Pour ceux qui n’ont connu que le vieux pasteur aux cheveux gris faisant trotter sa vieille jument brune, il serait peut-être difficile de croire qu’il ait jamais été le Maynard Gilfil au cœur plein de passion et de tendresse, qui poussait sa noire Kitty au grand galop sur la route de Callam ; ni que le vieux monsieur à la parole caustique, aux goûts champêtres et au costume négligé ait connu les plus profonds secrets d’un amour fervent, ait lutté pendant des jours et des nuits d’angoisse et tremblé de son bonheur inexprimable.

E. Hebborn, dans le style de Th. Rowlandson, Homme endormi dans un fauteuil, 1971 Courtauld


George Eliot, Les Tribulations du révérend Amos Barton, écrit en 1856, publication en revue en 1857, publication en volume en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Ce très court roman retrace l’existence du révérend Amos Barton au sein d’une petite paroisse. Famille nombreuse, faibles revenus, manque de tact, erreur de perception, le nouveau pasteur ne parvient pas à s’attirer les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne sont pas exempts de petits égoïsmes minables et de ragots. Le centre de la narration se déplace vers son épouse Milly, femme angélique, mais de santé fragile, qui se tue à la tâche.

Cette petite histoire fait partie des Scènes de la vie du clergé, mais en dépit de nombreuses réussites d’écriture, elle manque d’intérêt. Il ne s’y passe pas grand-chose. Il n’empêche que tout cela est extrêmement bien écrit, les portraits sont vivement tracés, la langue est pleine d’humour, mais fait aussi preuve d’attachement envers les faiblesses humaines. Ce récit montre une réelle capacité d’observation et d’empathie envers les êtres humains.

Lecteur ! Avez-vous jamais goûté une tasse de thé semblable à celle que miss Gibbs présente en ce moment à Mr. Pilgrim ? Connaissez-vous l’agréable force, la douceur excitante d’un thé suffisamment mélangé de véritable crème de ferme ? Non. Très probablement vous êtes un de ces lecteurs tristement élevés à la ville, qui ne connaissez la crème que comme un liquide clair et blanchâtre, vendu par petites portions de la valeur d’un penny au fond d’une courette sombre.

Le débit oratoire du révérend Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but.

Le hasard des choses a fait que j’ai lu en premier la dernière et la meilleure histoire des Scènes de la vie du clergé, j'ai nommé La Repentance de Janet. C’est une chance, car cela m’a encouragé à continuer. Mon pronostic : elle ira loin cette petite romancière, elle possède un talent certain pour décrire la société anglaise !

C'est donc une nouvelle participation au défi des deux George de Claudia Lucia et Miriam (même si je ne lis qu'une des deux). Il me reste Adam Bede.



George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.


jeudi 30 avril 2026

Rien que cette froide, incurable, presque paisible, inexorabilité.

 

William Faulkner, Le Hameau, rédigé de 1931 à 1939, publication originale 1940, traduit de l’anglais par René Hilleret, édité en France par Gallimard/Folio.


Au début du roman, nous faisons connaissance avec la famille Varner, installée sur un domaine près de Jefferson, occupé avant la guerre civile par un Français oublié. Le fils aîné embauche un métayer pour prendre une ferme, métayer dont on apprend qu’il est soupçonné d’avoir incendié une grange – à moins que ce ne soit son fils – un fils, Flem Snopes, qui se fait embaucher comme commis au magasin. Le roman raconte l’ascension sociale et financière de ce Flem Snopes.
(Vous inquiétez pas si la 4e de couv semble raconter le roman parce qu’en fait elle ne l’a manifestement pas lu.)

Il était là, assis dans le chariot, à l’aise et détendu, avec ses yeux malicieux et intelligents dans sa face brune, douce, rasée de près et propre, avec sa chemise délavée parfaitement propre, sa voix agréable, traînante, racontant des histoires, tandis que Varner, la figure bouffie et empourprée, le regardait avec des yeux flamboyants.

Ce roman est un peu déroutant, manquant de construction, les scènes se suivant sans forcément une réelle articulation, et même, disons-le, un peu décevant pour du Faulkner. Et pourtant je ne l’ai pas lâché. Wikipedia m’apprend que l’auteur l’a rédigé en reprenant des textes parus en nouvelles indépendantes, ce qui explique mon impression. C’est d’ailleurs après coup que l’idée lui vient de rédiger une trilogie, le roman étant au départ autonome.

Un des points forts est constitué par le point de vue de biais. Il est rare que l’histoire nous soit racontée du point de vue des personnages principaux, le fils Varner ou Flem Snopes, au point où le personnage principal semble en réalité Ratliff, un vendeur itinérant de machines à coudre et arrangeur de toutes sortes d’embrouilles, qui s’absente et revient, et raconte les événements à d’autres – ou pas. Rien d’étonnant à ce que l’on ne comprenne pas tout. Ratliff raconte des histoires interminables dans lesquelles on s’embrouille, surtout ces histoires d’argent et de prêts dont on ne sait qui signe quoi, sans parler du fait que les cousins Snopes semblent se multiplier (j’ai franchement un doute sur la qualité de relecture de Gallimard, j’ai l’impression de n’avoir pas été la seule à mélanger tous les Snopes). Ce sont des histoires tortueuses et enveloppantes, qui n’expliquent rien et qui embrouillent, qui racontent toute une société. Ce point de vue bancal traduit aussi toute la maîtrise de la narration par Faulkner.

Girouette 19e siècle, Musée américain de Bath 


Je note l’intérêt presque irrépressible pour les chevaux, avec des scènes de vente et de maquignons, et des poulains sauvages. Je note aussi la violence, contre les femmes qui ne sont rien, contre les animaux à peine plus importants. Il y a au milieu du roman la lumineuse échappée d’une vache et d’un simple d’esprit.

L’air vif et très chaud, qui semblait rempli par la lente et pénible plainte des chariots chargés, sentait le coton brut, des brins de coton s’attachaient aux herbes du bord de la route raidies de poussière et s’incrustaient sous les sabots et les roues, dans la poussière foulée par les pieds.

Il remarque alors le retour de ce qu’il a découvert pour la première fois trois jours auparavant : que l’aurore, la lumière, ne vient pas du ciel sur la terre mais est produite par la terre elle-même, comme si elle soupirait.

Parce qu’un roman moyen de Faulkner, ça reste un roman de Faulkner, je suis prête à lire la suite de la trilogie. Aujourd'hui, c'est une lecture commune avec Ingannmic : son billet est super ! Et il s'ouvre par une incroyable citation.

Faulkner sur le blog :

Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.