La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 26 mai 2026

Tous les enfants grandissent, sauf un.

 

James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en France par P.O.L. en 2026.

À Londres, Mr et Mrs Darling sont un jeune couple, à la fois normal et excentrique, avec trois enfants. Ils n’ont pas de nurse, mais une chienne pour les garder. Une nuit, la fenêtre de la chambre s’ouvre… Vous croyez connaître la suite, mais en fait, peut-être pas.

Mrs Darling entendit pour la première fois parler de lui en rangeant l’esprit. Toute bonne mère se doit, le soir venu et une fois ses enfants endormis, de fourrager dans leurs esprits pour y remettre de l’ordre avant le lendemain matin, et de remballer tout ce qui a pu s’éparpiller dans la journée.

John, Michael et Wendy s’envolent et partent avec Peter Pan pour l’île du Grand-Jamais. Jamais quoi ? L’île où on ne parvient jamais ? D’où l’on ne revient jamais ? L’île qui disparaît à jamais ?

Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent viennent jour après jour échouer leurs canots pour l’éternité. Nous aussi, nous y sommes allés. Nous pouvons toujours entendre le son du ressac, mais y aborder, plus jamais.

Là-bas des garçons passent leur temps à jouer, dorment dans une cabane sous la terre et luttent contre les pirates. Il y a des baignades dans le lagon et des Peaux-Rouges conformes à tous les clichés que l’on se fait d’eux. Île de fantaisie ? À voir. Le capitaine Hook est réellement sombre et terrifiant, avec ses cheveux noirs et ses yeux myosotis, mélancolique et distingué. Et les enfants aspirent à avoir une maman quelque part. Mais Wendy se rend compte que là-bas on oublie tous ses souvenirs de la vie passée. John et Michael vont-ils tout oublier ? Et si l’on ne pouvait jamais revenir ?

Et qui est Peter Pan ? Un être insouciant et joyeux, un tyran égoïste et vantard, un petit garçon qui prétend avoir tout oublié de sa vraie mère, mais dont on ne saura jamais l’histoire, quelqu’un qui veut empêcher à tout pris les autres de repartir, mais qui est trop fier pour l’admettre, un enfant enfermé dans la solitude et l’oubli, mais qui ne s’en rend pas compte, une existence tragique peut-être… mais il a sept ans et il est éternel.

Non seulement il n’avait pas de mère, mais il n’avait pas le moindre désir d’en avoir une. Il trouvait qu’on surestimait les mères. Wendy comprit aussitôt qu’elle se trouvait face à une tragédie.

Comme vous le voyez, le texte est plus complexe et sombre, et surtout plus ambivalent, que les images d’un certain dessin animé. Les affrontements avec les pirates sont réels et on tue et on meurt. On peut avoir le coeur brisé ou briser le coeur de quelqu’un d’autre. Peter Pan oubliera Wendy – enfin pas vraiment, mais il ne s’en rendra pas compte ; elle pleurera.

Ce que l’on retrouve à l’identique en revanche, c’est Wendy en super maman, reprisant les chaussettes et lavant le linge, raccommodant et cousant sans relâche. Il s’agit certes d’une vision très conservatrice du rôle des filles, mais Barrie traite le thème avec beaucoup d’ironie. C’est tout à la fois avec un certain sens de l’observation, malice et tendresse, qu’il montre que le grand jeu des enfants est de jouer à l’existence normale des adultes – sauf Peter qui s’y ennuie à mourir et qui ne veut pas entendre parler des mères. Aucun jeu ne vaut le bonheur d’avoir une maman qui vous borde et raccommode vos chaussettes. Il me semble que Barrie (vivant seul) traite avec un humour très anglais la vie domestique et conjugale. Les enfants s’échappent du cadre, y reviennent, mais leur existence reste empreinte de la nostalgie des rêves. Voilà pourquoi leurs jeux sont si sérieux et si vrais.

Quel tapage joyeux que cette danse où ils se tamponnaient sur le lit et partout dans la pièce ! C’était plus une bataille de polochons qu’une danse et, quand ils eurent fini, les polochons en redemandaient encore, comme des compagnons qui savent qu’ils ne se reverront peut-être jamais.

Barrie (1860-1937) a d’abord composé une pièce de théâtre en 1904, puis son roman Peter and Wendy en 1911. C’est ce dernier texte qu’Azoulai a traduit (évidemment, il faut lire la préface après hein !). En postface elle explique ses choix de traduction des noms propres. La page Wikipedia recense un nombre incalculable d’adaptations (films muets et parlants, dessins animés, pantomimes, pièce de théâtre, comédie musicale…) – tous les droits étant au bénéfice d’un hôpital pour enfants.

Véronique Esterni, Tous les silences ne font pas le même bruit, 2022
Car il y a des fées et des sirènes dans l'île du Grand-Jamais.



Je ne compte pas regarder le texte anglais, mais je note que la traduction fait bien entendre de nombreux jeux de mots (souvenirs de L’Île au trésor et d’autres marins notables pour le capitaine Hook) et les jeux sur les rythmes et les sonorités. Cette dimension ludique de la langue n’est pas sans rappeler Alice au pays des merveilles, que j’aimerais bien relire en changeant de traduction (non, je ne m’offrirai pas celle de la Pléiade).

Ils arrivaient maintenant au-dessus de l’île redoutable et volaient si bas qu’un arbre leur grattait parfois les pieds. À l’oeil nu, on ne voyait rien d’horrible, mais ils progressaient lentement, laborieusement, exactement comme s’ils se frayaient un chemin à travers des forces hostiles. Ils restaient parfois suspendus en attendant que Peter frappât l’air de ses poings.

- Pan, qui donc est-tu ? lança-t-il d’une voix cassée.

- Je suis la jeunesse, je suis la joie, hasarda Peter. Je suis un petit oiseau tout juste sorti de l’oeuf.
Il disait évidemment n’importe quoi, mais c’était bien la preuve pour ce malheureux Hook que Peter ne savait pas le moins du monde qui il était, ce qui était le comble de la distinction.


Notez que l’île du Grand-Jamais pourrait être votre île des escapades européennes pour le 15 juin.

Et il en sera ainsi tant que les enfants seront gais, innocents et cruels.

Jeudi, un autre livre pour enfants.


jeudi 10 septembre 2020

Il avait conscience d’avoir parlé à point et pas une minute trop tôt.

Jack London, La Petite dame de la grande maison, parution originale 1916, traduit de l’américain par Louis Postif.

Quelques mots d’un roman que je n’ai pas du tout apprécié.
Le roman nous dresse le portrait de Dick Forrest, le patron d’une grande ferme aux États-Unis, un homme d’affaires décidé. Puis nous rencontrons Paula, son épouse, et plusieurs de leurs amis, dont Evans Graham.
Un roman très sexiste (ah les femmes et la fécondité, les mâââles, la jument et l’étalon) et raciste (mon dieu, les domestiques chinois). C’est d’autant plus regrettable que les 50 dernières pages sont consacrées aux affres des sentiments de Paula et de Dick. Les pages où la parole est donnée à Paula sont pleines d’une grande sensibilité. Malheureusement, elles sont peu nombreuses et le sachant Dick reprend vite le contrôle de la narration. Une certaine incertitude règne dans les dernières pages. Il est dommage que London ait choisi de ne pas laisser le lecteur dans le doute. Dick impose son point de vue au lecteur alors qu’il aurait été tellement plus intéressant de nous laisser dans l’incertitude ou de nous livrer des versions différentes. C’est le retour à la norme.
Je me demande si London ne dresse pas également le tableau de la maison-ferme de ses rêves, un lieu idéal où il recevrait éternellement en toute liberté ses amis rencontrés dans le monde entier. Bon, c’est un fantasme de la mécanisation et de la mainmise de l’homme sur la nature.
Quant à Paula, c'est le portrait idéalisé de Charmian, la compagne de toutes les aventures de London, collaboratrice dans l'écriture, passionnée d'élevage de chevaux, écrivaine, femme d'affaires... Oui, il lui sert là un bel hommage, même si trop limité.
Sans moi, je crois.
Le billet de Claudia Lucia.

Tandis qu’elle appuyait sa nuque à la vaste encolure, ses cheveux d’un brun doré, défaits et trempés, semblaient entortillés dans la noire crinière. Mais son visage surtout frappa Graham : une physionomie de jeune garçon en même temps qu’une figure de femme, à la fois sérieuse et animée, exprimant un plaisir mêlé de crainte, blanche et moderne, néanmoins parfaitement païenne.

Je vous compare tous deux, je pèse, je vous mesure. Je me souviens de Dick et de toutes nos années passées ensemble. Je consulte mon cœur pour vous. Et je ne sais pas... je ne sais pas. Vous êtes un homme admirable. Mais Dick est encore plus grand que vous. Vous contenez plus d’argile, vous... je ne sais comment vous décrire... vous êtes plus humain.
 
Sargent, Le Ruisseau noir, 1908 Tate
À la suite de La Chasse au Snark, j’ai lu La Croisière du Snark (1911) de Jack London (il y a une logique) mais j’ai été déçue. Il se concentre sur les aspects pittoresques de son voyage, alors qu’il y aurait tant d’autres choses à dire. Je n’ai pas retrouvé le contenu de l’exposition vue il y a quelques années et qui m’avait vraiment intéressée. Et puis, c’est d’un racisme insupportable. C’est dommage, car les passages sur le surf, sur la pêche au caillou, sur Tahiti, sur certains paysages montrent qu’il avait tout pour écrire un récit de voyage à la hauteur de celui de Stevenson. Cela se trouve peut-être dans un autre titre ? Je vais continuer à explorer.

Jack London sur le blog :

jeudi 15 mars 2018

Elle resta silencieuse un moment, vacillant devant lui comme un branche morte.

Edith Wharton, Ethan Frome, traduit de l’américain par Julie Wolkenstein, parution originale 1911.

Un roman de neige.
Un jeune ingénieur se trouve obligé de passer l’hiver dans un fond de bled du Massachusetts. La neige recouvre tout. Il remarque bientôt un homme, Ethan Frome, claudiquant et le visage figé suite à une « collision ». Il apprend son histoire. 20 ans plus tôt, Ethan était un jeune homme cultivé et plein d’espoir, très pauvre, mais marié à une cousine desséchée. Il est tombé amoureux d’une jeune et jolie Mattie…

Tout ce misérable et long passé de désillusions, les échecs, les privations et les vains efforts de sa jeunesse, tout remontait avec aigreur dans son esprit et semblait s’incarner devant lui, dans cette femme qui, à chaque virage, lui avait barré la route. Elle lui avait tout pris ; et à présent elle s’apprêtait à lui prendre la seule chose qu’elle lui ait jamais donnée en échange.

Je ne vous en dirai pas plus, car ce roman est très bien construit, avec ces allers et retours dans le passé. Une histoire d’amour contrariée, un roman noir, un roman sur la neige et la beauté de l’hiver, un univers où les femmes, surtout pauvres et célibataires, n’ont pas de place. La réussite de ce court texte provient de l’alternance entre les descriptions de la campagne et des paysages et les passages de récit. Ethan vit dans un monde de misère affective, bloqué dans la ferme de ses parents par la pauvreté.
G. Bellows, Hudson River matin enneigé, 1910, Brooklyn museum.

J’ai lu ce très court roman peu de temps après Au temps de l’innocence (1920) qui me laisse une impression plus mitigée. Dans Au temps de l’innocence, le héros est également un homme partagé entre deux femmes. Wharton tâche de camper le milieu de la haute société new yorkaise, confite dans ses préjugés et son hypocrisie, surtout vis-à-vis du rôle des femmes, mais les personnages n’y sont pas assez incarnés à mon goût. J’ai eu du mal à croire en eux. De même, l’ironie de l’auteur semble surtout de bon ton. J’ai nettement préféré Ethan Frome qui me paraît mieux construit, centré autour de deux ou trois personnages et d’une intensité émotionnelle plus forte.

Mais, au crépuscule, de nouveaux nuages s’amoncelèrent, accélérant la venue de la nuit, et la neige se mit à tomber, drue et ininterrompue, d’un ciel sans vent, enveloppant tout l’univers d’une mollesse diffuse, et c’était encore beaucoup plus perturbant que les rafales et les tourbillons du matin. On aurait dit qu’elle contribuait à densifier l’obscurité, qu’elle était l’essence même de cette nuit d’hiver qui déposait sur nous ses couches successives.



vendredi 5 mai 2017

Admirez le pouvoir insigne et la noblesse de la ligne.

Apollinaire, Le bestiaire, 1911.

L’écrevisse

Incertitude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s’en vont les écrevisses,
À reculons, à reculons.


Le hibou

Mon pauvre cœur est un hibou
Qu’on cloue, qu’on décloue, qu’on recloue.
De sang, d’ardeur, il est à bout.
Tous ceux qui m’aiment, je les loue.