La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 15 février 2024

Tous considéraient le Bouc comme le sauveur de la patrie.

 


Mario Vargas Llosa, La Fête au Bouc, parution originale 2000, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, édité en France par Gallimard.

 

Urania revient à Saint-Domingue, après 40 ans de silence et d’absence. Son père, ancien pilier du régime de Trujillo, est désormais invalide et Urania plonge dans ses souvenirs d’enfance, pendant l’âge d’or de la dictature, des souvenirs qui la plongent dans la fureur.

Deuxième fil, la dernière journée de Trujillo sur terre. Une journée ordinaire de dictateur, avec les souvenirs des bonnes années, quand il faisait massacrer des milliers de Haïtiens avec le soutien des États-Unis. Désormais il est âgé et le puissant allié commence à le lâcher.

Troisième fil, quatre hommes attendent dans une voiture pour tuer le tyran. Chacun repense à son parcours, de soutien du régime à fervent opposant, ressassant les humiliations et les violences. Ils n’ont pas vraiment d’espoir.


Urania se met à rire. Pas tant pour ce que dit sa cousine que par sa façon de le dire : cette saveur truculente, en parlant avec la bouche, les yeux, les mains et tout le corps à la fois, avec cette joie et piquant du parler dominicain.

Arntz, Douze maisons du temps : la prison, 1927 gravure sur bois 


Ces points de vue alternent avec habileté, ainsi que les retours dans le passé, et nous plongent jusqu’au cou dans les abîmes de la dictature. Le roman fait intervenir une multitude de personnages et montre bien les mécanismes de la terreur, de la soumission et de la complicité. C’est toute la société du pays qui est trujilliste par la force des choses. Un mécanisme d’emprise à grande échelle, minutieusement décrit.

C’est si excellemment rendu que j’ai peu à peu ressenti un dégoût palpable pour ce livre, comme si l’emprise s’étendait au lecteur même. Vargas Llosa établit un parallèle, lourd et pas original, mais d’une expressivité puissante, entre le sexe et le pouvoir, et plus exactement entre le machisme, la culture du viol et de l’appropriation du corps des femmes, et l’exercice du pouvoir et la domination physique et mentale sur les esprits. J’ai passé pas mal de pages. Le roman ne se clôt pas avec la mort de Trujillo, mais se poursuit jusqu’à la fin du régime. Le récit des tortures subies par les conspirateurs est détaillé jusqu’à l’écœurement. Le récit d’un viol m’a semblé complaisant. On se réjouit de revenir à l’air libre.

 

Il ne se rappelait pas comment cela avait commencé, ses premiers doutes, ses conjectures, ses désaccords, qui l’avaient conduit à se demander si vraiment tout allait si bien, ou si, derrière cette façade d’un pays qui, sous la conduite sévère mais inspirée d’un chef d’État hors du commun, progressait à marches forcées, il n’y avait pas un macabre théâtre de gens détruits, maltraités et trompés, l’intronisation par la propagande et la violence d’un gigantesque mensonge. D’inlassables gouttelettes qui, à force de tomber et tomber, avaient sapé son trujillisme.

 

Petit lien vers le billet d'Ingannmic qui a davantage apprécié que moi.

C'était une relecture. C’est un roman très fort, mais je ne pense pas avoir envie de le rerelire.

De l'auteur, j'ai également lu La Tante Julia et le scribouillard, un roman léger et très réussi.

Troisième et dernière participation au mois latino-américain d'Ingannmic.



samedi 27 mai 2023

La traite, l’esclavage et les ports normands

 

La traite, l’esclavage et les ports normands


Une exposition vient d’ouvrir en Normandie, au Havre, à Rouen et à Honfleur. Elle aborde le sujet de la responsabilité des ports normands dans la traite négrière et permet de vulgariser les travaux de divers historiens.

À gauche, une esquisse de Théodore Géricault(1822, Rouen BA). À droite, Tête d'un jeune maure par Hyacinthe Rigaud (1715, Saint-Lô, Musée d'art et d'histoire). L'exposition fait la part belle à Géricault, peintre né à Rouen, qui a représenté plusieurs noirs en acteurs de l'histoire, notamment dans son célèbre Radeau de la Méduse. Sur le petit tableau, le jeune homme bien vêtu, joli turban, joli bijou, porte un collier d'esclave. C'est un beau portrait, expressif et individualisé.

Ce qui fait l'intérêt de l'exposition est son ancrage dans la culture et la société locales, en l’occurrence normandes. La distinction est bien faite entre le commerce de traite (équiper des bateaux en Normandie, naviguer jusqu’aux côtes de l’ouest de l’Afrique, acheter des esclaves à des intermédiaires locaux en échange de marchandises précises, traverser l’Atlantique, vendre les esclaves souvent à crédit, prendre des marchandises, revenir au port d’attache, vendre les marchandises et partager les gains et les lettres de change) qui est un commerce long, coûteux et incertain, nécessitant une solide assise financière et l’association d’armateurs, de banquiers et de marins expérimentés et le commerce en droiture qui consiste à vendre et acheter des marchandises entre les îles, souvent Saint-Domingue, et la métropole, qui est accessible à un nombre plus élevé d'armateurs et qui repose entièrement sur l’exploitation des esclaves.

Journal de bord de la Rosalie (Le Havre BM), navire construit à Honfleur, appartenant à un armateur du Havre, et effectuant le commerce de la traite. Le voyage de 1789 est marqué par une tentative de révolte de la part des esclaves déportés (ils sont tous marqués au fer). C'est qu'à bord la mortalité est extrêmement élevée, puisqu'un taux de "perte" de la cargaison (et donc de mort des esclaves) de 15 % est considéré comme normal et acceptable.
Les esclaves préférent souvent se laisser mourir de faim durant la traversée. Ils sont donc nourris de force (pas par humanité, pour ne pas perdre la "marchandise") au moyen d'un ouvre-bouche de cette sorte (conservé au Musée Le Secq des Tournelles).

Plusieurs archives évoquent l'histoire de Tati, né en Angola, fils de marchand d'esclaves, devenu esclave, racheté et affranchi par un Havrais, qui le fait baptiser au Havre, et qui finit sa vie courtier de traite en Angola.

La presse permet de suivre les voyages des différents navires.
À droite, un registre des marchandises chargées au départ en vue de l'achat des esclaves. Ils seront échangés contre des fusils notamment. Le capitaine n'oublie pas de noter les dépenses pour le produit qui servira à les purger et celles relatives aux instruments de musique pour les réjouir sic.

Des familles normandes comptent très tôt des personnes implantées outre-Atlantique ou en Afrique. Un comptoir est fondé dans l'actuel Liberia par des Dieppois dès le XIVe siècle. Le Havre est le quatrième port de traite après Nantes, Bordeaux et La Rochelle, mais l’équipement des bateaux implique toute la région. Les grands financiers se trouvent à Rouen. Les filatures qui tissent les grandes pièces de coton, les pacotilles distribuées en échange des esclaves, sont installées le long de la Seine (je signale d’ailleurs que les perles de Murano constituent un autre produit prisé pour ces ventes et que l’essor de cette jolie production au XVIIIe siècle reflète celui de la traite). 
Comme à Bordeaux, on peut suivre la venue des personnes noires, esclaves, affranchies ou libres, et leur présence en Normandie. Ici, c'est Jacqueline Médée, esclave de Guadeloupe, venue avec sa propriétaire au Havre, laissant par là-même ses enfants sur l'île, finissant sa vie, semble-t-il affranchie, en France (son laissez-passer de 1794, Le Havre BM).

Les expositions montrent bien le rôle clé joué par certains produits, à la fois dans l’esclavage et dans la culture française et européenne du XVIIIe siècle. Le café, le thé et le cacao qui sont consommés dans les très chics salons mondains, à la Cour et dans les premiers « cafés » où l’on débat des idées philosophiques à la mode. Le coton qui remplace avantageusement les anciens tissus de laine, de lin et de chanvre et qui explique le succès fulgurant des indiennes auprès d’une large partie de la population. L’indigo qui teint aussi bien les vêtements chics que les blouses des paysans. Sans oublier le sucre, le rhum, le tabac.
E. Binet, Portrait de paysan du pays de Caux (19e Château de Martainville). Cette typique tunique de coton teinte par l'indigo s'appelle la blaude.

À gauche, cafetière dite égoïste (sûrement parce qu'elle permet de confectionner une seule tasse) en argent (1768, musées du Havre). À droite, un percolateur inventé par un pharmacien dieppois en 1762 (musée Le Secq des Tournelles).

Bien peu de ces produits étaient réellement nécessaires. Si leur usage était initialement l’apanage d’une élite, ils se répandent bientôt largement. L’exposition questionne d’ailleurs le degré de conscience des consommateurs. Il fallait être bien informé pour connaître la réalité de l’esclavage qui était certes accepté et pratiqué, mais néanmoins passé sous silence et considéré comme peu avouable. Qu'en savaient réellement les personnes habitant loin des ports et de leurs réseaux ? Au fil des années toutefois, le nombre de personnes informées et indignées augmente. 
Mais au lieu de perdre du temps à juger des consommateurs plus ou moins conscients morts depuis deux ou trois siècles, on peut lire la liste des entreprises exploitant le travail des Ouïgours (ici et ) et en tirer des conclusions pratiques.

L’exposition met en avant la figure de Bernardin de Saint-Pierre, écrivain né au Havre, dont le roman Paul et Virginie met en scène des esclaves de façon stéréotypée mais positive. Il raconte également la réalité de la vie des esclaves dans les plantations. Ce roman à succès a ainsi participé à l’information du grand public.
Illustration pour Paul et Virginie, dessin de Schall et gravure de Descourtis (Le Havre BM).

Nous découvrons également Marie Le Masson Le Golft, femme de lettres du Havre et de Rouen, naturaliste, militante pour les droits des femmes et pour l'abolition de l'esclavage.

À gauche, une carte à jouer pour un jeu de piquet de 1793 (BNF). La figure de l'égalité est symbolisée par un homme noir assis sur un sac de café.
À droite, reproduction d'un tableau de Guillaume Guillon-Lethière, Le Serment des ancêtres (1822, conservé à Port-au-Prince). Guillon-Lethière est né à la Guadeloupe. Son père est blanc et notaire et sa mère, esclave puis affranchie. Il suit l'enseignement de l'école de dessin à Rouen au XVIIIe siècle, fonde à Paris une école de dessin ouverte aux femmes (en pleine Révolution), dirige l'Académie de France à Rome et poursuit une carrière académique de peintre d'histoire parisien.

J’ai trouvé intéressante la façon dont l’exposition présente ainsi l’envers du joli XVIIIe siècle et montre ce que recouvraient ces si ravissantes porcelaines et cotonnades (ah ! les robes blanches des romans de Jane Austen !). L'exposition complète utilement l’accrochage du château de Nantes qui met l'accent sur les conditions de capture, achat, transport, vente et vie des esclaves.
Photographie de Nicola Lo Calzo (2011 privé)

L'exposition Esclavage, mémoires normandes se tient au Havre, à Rouen et à Honfleur (j'ai seulement visité les volets du Havre et de Rouen) :
  • Au Havre, au musée Dubocage de Bléville : Fortunes et servitudes. Une petite exposition qui sera utilement complétée par la visite de la Maison de l'Armateur (pour laquelle il vaut mieux réserver ou téléphoner, car le nombre de personnes y est limité).
  • À Rouen, au musée de la Corderie de Vallois : Rouen, l'envers d'une prospérité. Je vous conseille la visite de la corderie, vous verrez fonctionner les machines du XIXe siècle, à l'énergie hydraulique. Et l'exposition est à l'étage.
  • À Honfleur, au musée Eugène Boudin, pour le volet D'une terre à l'autre.
Un catalogue est paru. Qui a dit que je ne l'achèterais pas ?

Je reviens d'un séjour de deux semaines en Normandie. J'ai vu beaucoup de belles choses et je vous en montrerai les photographies cet automne. En attendant, nous reprendrons notre circuit touristique dès la semaine prochaine, avec un billet francilien.


dimanche 10 mai 2015

Je cédai encore une fois à cet ascendant secret qu’il exerçait sur moi, et qu’en ce moment je rougissais de m’avouer.

Victor Hugo, Bug Jargal, 1818.

Un roman de jeunesse (l’auteur avait 16 ans) qui s’inscrit dans la veine exotique. Le héros est un militaire qui raconte un épisode de sa jeunesse, intervenu dans l’île de Saint-Domingue, au moment de la Révolution et de son mariage. Une nuit, les esclaves se révoltent et dévastent les plantations en massacrant les blancs. Le héros désespéré croit que sa jeune épouse fait partie des massacrés. Mais émerge au dessus de la masse esclave la figure de leur chef Bug Jargal, audacieux, mystérieux, presque tout puissant.

Je me demandais s’il était possible que tout ce qui s’était passé, que ce qui m’entourait fût le camp du sanguinaire Biassou, que Marie fût pour jamais perdue pour moi,  et que ce prisonnier gardé par six barbares, garrotté et voué à une mort certaine, ce prisonnier que me montrait la lueur d’un feu de brigands, fût bien moi.

Faisons place tout d’abord à la faiblesse principale de ce livre : son racisme. Alors qu’Hugo avait de quoi nous peindre la révolte épique des esclaves contre leurs maîtres, il livre un portrait consternant des noirs. Ceux qui ne sont pas des ignorants sont des brutes. Quand on pense à ce qu’il aurait pu faire de la figure de ces combattants de la liberté, c’est vraiment décevant. Biassou n’est pourtant pas inintéressant. Habile et cruel, c'est un véritable chef d’armée plein d’intelligence maligne, mais on a connu des méchants hugoliens avec plus d’ampleur. Quant à Bug Jargal, s’il est doté de toutes les qualités, c’est parce qu’il est fils de roi. En bref, Hugo préfère le bon sauvage à la figure politique.
Girodet,  J.-B. Belley, député de Saint-Dominique à la Convention,
1797, château de Versailles, RMN.
On notera que Girodet a été nettement plus clairvoyant qu'Hugo.

Une place est à réserver au bouffon, qui occupe un rôle croissant au fil de l’intrigue. Nain, mulâtre, bouffon, charlatan, manipulateur, cruel et servile, il est une des figures diaboliques, grotesques et malignes comme les affectionne Hugo. S’il reste en quelque sorte sous-employé dans cette œuvre de jeunesse, il annonce d’autres créatures romanesques à venir.
Tout ceci n’empêche pas le roman d’être un très bon roman d’aventure. C’est sans doute ainsi qu’il a d’abord été conçu. Le narrateur alterne entre moments d’espérance et abîmes, côtoie des bourgeois médiocres, des militaires valeureux, des héros, des fous… Bug Jargal et lui font assaut d’honneur dans une nature sauvage et inconnue, c’est tout l’attrait du livre que j’ai joyeusement dévoré.

Bref, Hugo s’est amélioré les années suivantes.

Le bon sergent aurait bien voulu achever honorablement sa bizarre comparaison. Il y avait peut-être quelque chose dans ce rapprochement qui plaisait à sa pensée ; mais il essaya inutilement de l’exprimer ; et après avoir plusieurs fois attaqué, pour ainsi dire, son idée dans tous les sens, comme un général d’armée qui échoue contre une place forte, il en leva brusquement le siège, et poursuivit sans prendre garde au sourire des jeunes officiers qui l’écoutaient.


Challenge Victor Hugo de Claudia Lucia. Sur ce roman, les avis de Margotte qui décerne elle aussi une "mention spéciale au nain Habibrah", de Claudia Lucia toujours plus mesurée que moi et de Miriam.