La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 17 juillet 2025

Le monde qui m'entoure ne serait-il pas pure hallucination ?

 

Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie, première publication 1971, traduit du polonais par Anna Labedzka et Dominique Sila, édité en France par Actes Sud.

Le narrateur (astronome américain) se rend au huitième congrès de futurologie, qui se déroule dans un pays qui n'est pas exactement le Costa Rica et qui portera sur les enjeux de la surpopulation. Il est à la fois confiant et sur la défensive, un peu sceptique, et évolue dans un monde un peu loufoque et différent. Cela reste toutefois un monde où les pays d'Amérique latine sont soumis à des coups d'état et à l'intervention de l'armée et de Washington. Alors qu'une révolution éclate et détruit l'hôtel où il se trouve et alors que l'eau du robinet a été empoisonnée par une substance qui rend tout le monde plein de bonté, le voici enlevé, tué, sauvé, BIS, TER et le narrateur se réveille en 2039 dans un monde où tout est régi par la chimie. Un monde où les mots ont changé de sens et où des molécules de ceci et de cela conditionnent notre perception.

Je tentait d'attaquer le journal de front, mais mon élan fut brisé au beau milieu de l'éditorial traitant des esquivards et des soustractaires. Je n'eus guère plus de chance avec les nouvelles de l'étranger. En Turquie, on observe d'importantes fuiltres de désimules, ainsi que de nombreux natalots clandestins que le centre local de démopression est impuissant à combattre.

Ai-je dit que c'était loufoque ? Oui, mais c'est drôle et malin et habile aussi. J'aurais du mal à en parler longuement, mais j'ai passé un bon moment de lecture, appréciant les différentes trouvailles de la narration et du langage.

Picasso, Tête d'homme, 1971 Madrid fondation Ruiz Picasso


Il est vrai que plus d'une fois, surtout au retour de mes premiers voyages, il m'est arrivé de jeter un regard plein d'anxiété sur la Terre : n'allais-je pas trouver à sa place un objet en forme de pomme de terre sautée ? C'est pourquoi je ne fis guère de difficultés et me contentai de signaler que la futurologie n'était pas ma spécialité. Tarantoga répliqua que le pompage n'était en général la spécialité de personne, ce qui ne nous empêchait nullement d'accourir à nos postes au cri de : « Tous aux pompes ! »

(c'est presque le début)
(j'ai vérifié et les Shadoks datent de 1968)

Comme on le sait, les savants se divisent aujourd'hui en deux catégories : les stationnaires et les ambulants. Les savants stationnaires s'adonnent comme autrefois à diverses recherches, tandis que les ambulants participent à toutes sortes de conférences et congrès internationaux.
(c'est doucement irrévérencieux)

Mais c'est la langue qui a subi le plus grand nombre de changements. On dit : moureur (de « mourir », comme coureur de « courir ». On peut mourir et revivre plusieurs fois, d'où l'usage de ce substantif. Mais il y a aussi : teigner, teignoire (comme baigner, baignoire) et craindre, craignoire. Je n'ai aucune idée de ce que cela signifie. (…)


C'est une nouvelle participation à l'objectif SF de Sandrine (et je crois que je commence à arriver au bout de mes possibilités).




jeudi 20 juillet 2023

Ma grand-mère, à sa façon, éclaire comme un phare le passé orageux de l’Amérique.

 

 

 

Richard Brautigan, La Vengeance de la pelouse, recueil de nouvelles, parution originale 1971, traduit de l’anglais par Marie-Christine Agosto.

 

On a toujours besoin d’un Brautigan en été. Et c’est toujours aussi difficile à raconter.


Nous étions assis là tous les trois dans cette roulotte où il pleuvait, frappant de toutes nos forces aux portes de la littérature américaine.


Il y a de tout petits souvenirs d’enfance, comme le portrait de la grand-mère, qui fait de la contrebande d’alcool, les jeux des enfants, et puis les petites tranches de vie à San Francisco, les souvenirs de l’homme de 30 ans, qui promène sa fille au parc, qui lui raconte des histoires, qui aime bien marcher seul et sans but. Chez Brautigan, les femmes ne sont ni belles ni sculpturales, elles sont jolies et adorables et ce vocabulaire est charmant, quotidien, plein de douceur. Il y a aussi des récits un peu fous, où une bulle de savon entre en collision avec un bus ou un autre où tous les éléments de la maison sont remplacés par de la poésie (et quand Emily Dickinson prend la place de l’évier, ce n’est pas toujours facile). Il y a des gens qui essaient d’enterrer un lion et qui n’y arrivent pas. On est d’abord dans l’état de Washington, dans un climat humide, où l’on chasse les ours, puis en Californie.


Cent vingt dollars par jour ! Une dactylo !

Il a dit qu’elle se charge de tout. Il suffit de lui remettre le manuscrit, et comme par enchantement vous avez une orthographe séduisante et parfaite, une ponctuation belle à en pleurer, et des paragraphes comme des temples grecs, et elle finit même les phrases pour vous.

C’est la dactylo d’Ernest.

C’est la dactylo d’Ernest Hemingway.

W. Berman, Sans titre, 1964 Dallas Museum of Art

C’est doux et poétique et décalé et plein d'humour et un peu mélancolique.

Il y a des merveilles d’écriture.

 

Je suis habité ce soir par des sentiments pour lesquels il n’y a pas de mots, et des faits qu’il faudrait expliquer en termes de poussières plutôt qu’en paroles.

J’ai examiné des petits bouts de mon enfance. Ce sont des morceaux d’une vie lointaine qui n’ont ni forme, ni sens. Des choses qui se sont produites comme des poussières.

 

Il regarda à nouveau la couverture et tourna à nouveau les pages. Il arrêtait les pages comme si c’était les aiguilles d’une horloge, et il était satisfait de l’heure qu’il était. Il lut un poème qui se trouvait à sept heures dans le livre. Puis son hésitation revint et assombrit l’heure.

 

Brautigan sur le blog :

La Pêche à la truite en Amérique
Sucre de pastèque

 

 

jeudi 10 mars 2022

Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

 Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, traduit du tchèque par Milena Braud, édition samizdat 1971, édition légale 1982.

 

Le narrateur est un jeune garçon de restaurant qui raconte les diverses étapes de son apprentissage dans différents établissements de Tchécoslovaquie dans les années 1920. L’ensemble est raconté d’un ton cocasse et alerte. Il est question de clients excentriques et de filles chaleureuses. Un épisode particulièrement burlesque est celui du repas entre le président de la République et l’empereur d’Éthiopie. Le ton devient plus grave – du moins pour le lecteur – quand le héros tombe amoureux d’une Allemande, engagée dans la Wehrmacht, et franchement acquise aux idées nazies. Le jeune continue d’être insouciant, mais de moins en moins, ou plus exactement son insouciance prend progressivement la forme d’un détachement vis-à-vis du monde qui l’entoure. Argent, anciennes amours, pouvoir, ambition… le voici qui choisit progressivement une vie à part dans le pays devenu communiste. Il s’isole de plus en plus, vivant au fond de la forêt avec un petit cheval, une chèvre et une chatte.


Dans le profond silence on entendait seulement le vent fendre doucement les airs, un vent parfumé qu’on aurait pu lécher comme un cornet de glace, comme une chantilly impalpable, on en aurait presque mangé à la petite cuillère de cet air à la saveur lactée.


Le ton léger fait donc place à une mélancolie de plus en plus grande. Cette fantaisie et cette tristesse, alliées dans le récit, me semblent être le propre de la voix de l’auteur, son ton caractéristique. Ici rien ne semble sérieux, pas plus un repas au restaurant que la guerre ou une dictature ou un camp de travail, mais rien n’est vraiment innocent non plus. Ce décalage constant avec ce que le lecteur sait de la réalité du pays produit un sentiment d’étrangeté à la lecture, notamment au début, pour saisir la particularité de ce ton.

On croise un mannequin gonflable pour tailler des costumes sur mesure, un bébé qui enfonce des clous dans un plancher, Steinbeck, une dictature d’opérette. Le ton est volontiers à la fois burlesque et poétique.

Le tout est raconté en de longues phrases, entre lesquelles se succèdent bien souvent des points de suspension. Tout semble s’enchaîner rapidement (280 pages pour couvrir une vie entière) et couler de source, sans événement majeur qui arrêterait le fil de la narration. Ainsi coulent la mélancolie et le lent désenchantement du monde.

Groz, Scène de rue, 1925 Thyssen Bornemisza

Une formule revient en permanence, jusqu’à la fin : « l’inconcevable était devenu réalité ». Nous sommes bien dans un roman, qui frôle le surréalisme.


Je marchais au rythme du petit cheval qui dodelinait de la tête, il sortait peut-être d’un puits de mine car il avait ce beau regard des hommes ou des bêtes travaillant constamment en sous-sol, dans les mines ou les chaufferies, et qui, une fois remontés à la surface, écarquillent les yeux pour admirer le ciel, puisque pour ces yeux-là n’importe quel ciel est admirable.

 

Une édition samizdat ? Il s'agit, je cite Wikipedia, d'un système clandestin de circulation d'écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l'Est, manuscrits ou dactylographiés. 


Mon billet sur Une trop bruyante solitude.


Troisième participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs, organisé par Et si on bouquinait.




 

mardi 30 juin 2020

Les vaincus remportent ainsi dans leur défaite une émouvante victoire.

Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, 1971, Gallimard.

On a tous (plus ou moins) entendu parler de la conquête de l’Amérique par les conquistadors espagnols. Et si aujourd’hui, on ne se contente plus d’une geste glorieuse (même s’il fallait incontestablement être fou et courageux pour entreprendre ce genre de voyage) et que l’on fait une place à la variole, aux massacres, à la spoliation des terres et à la colonisation, voici un livre qui restitue le (ou un) point de vue des vaincus.

Or les missionnaires contraignirent les indigènes à enterrer leurs morts dans des cimetières consacrés : les Indiens durent obéir, mais avec horreur. Pris de désespoir, ils déterraient les cadavres la nuit pour les transporter dans leurs anciennes sépultures. À des pères jésuites qui leur demandaient pourquoi ils agissaient ainsi, ils répondirent : « Par pitié, et par commisération pour nos morts, afin qu’ils ne soient pas fatigués par le poids des mottes de terre. »

Le choc de la découverte de ces hommes blancs, équipés d’armes à feu et de chevaux. La destruction et la déstructuration en profondeur des sociétés. Les tentatives de résistance, parce qu’il y en a eu, plus qu’on ne croit et qu’on ne dit. L’acculturation. C’est le récit d’un désastre dont on connaît la fin, mais dont les épisodes nous sont mal connus. Wachtel s’appuie notamment sur l’exemple du Pérou et de l’empire Inca, livrant des détails et des témoignages précis. Il analyse les danses folkloriques, qui reconstituent le moment de la conquête, en s’écartant parfois beaucoup de la réalité historique, mais qui donnent un sens à cette histoire tragique. Il présente les structures de l’empire inca, pour déterminer celles qui ont survécu longtemps après l’arrivée des Espagnols, au service d’un nouveau pouvoir, et celles qui ont proprement disparu. Il raconte l’énorme perte démographique et les terres laissées en friche. 
Il y a le parcours personnel de quelques individus qui tentent une ascension sociale au milieu de tout cela, la complexité de la notion d’acculturation, que Wachtel étudie avec finesse, à partir de divers exemples, montrant que celle-ci peut être retournée contre l’occupant (c’est notamment le cas du cheval, qui devient un instrument de guerre très efficace), les révoltes armées qui peuvent se solder par des défaites espagnoles, le messianisme religieux. C’est très intéressant et on est moins crétin après.
Pérou, Gobelet pour rituels, culture Huari Pachacamac,
500-1100 (oui, c'est pas la bonne époque), Musée du quai Branly
J’ai déjà parlé à deux reprises des livres de l’historien Wachtel. Dans La Foi du souvenir, il étudiait l’existence des marranes d’Amérique du Sud, d’après les dossiers bouleversants de l’Inquisition. Dans Paradis du Nouveau Monde, il retraçait les mouvements messianiques qui agitèrent les sociétés indigènes, du Nord au Sud, jusqu’au XIXe siècle.
Je pensais m’arrêter là, mais je me rends compte que j’aimerais bien lire Le Retour des ancêtres.

Vous nous dites 
Que nos dieux ne sont pas vrais.
C’est une parole nouvelle
Que vous nous dites,
Elle nous trouble,
Elle nous chagrine.
Car nos ancêtres,
Ceux qui ont été, ceux qui ont vécu sur terre,
N’avaient pas coutume de parler ainsi.
Et maintenant nous détruirions
L’ancienne règle de vie ?
Nous ne pouvons vraiment pas le croire,
Nous ne l’acceptions pas pour vérité,
Même si cela vous offense.

jeudi 28 juin 2018

Tu répètes que la pitié est pourrie.

Anne Hébert, Kamouraska, 1971.

Le premier chapitre nous dit tout. Madame Rolland laisse ses souvenirs aller pendant que son mari, malade, s’éteint doucement. Il s’agit de son second mariage. Elle a été accusée d’avoir tué son premier époux, en complicité avec son amant. L’accusation n’a pas été jusqu’au bout. Elle est libre, innocente, respectable, parfaite. Mais les souvenirs sont bouillants.
Lors d’une longue nuit d’insomnie, elle entreprend de tout se rappeler : son enfance, encadrée par sa mère et trois tantes très pieuses, son mariage avec Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska, ivrogne, coureur et aux idées suicidaires, son refuge auprès des femmes de sa famille et sa rencontre avec le sombre et beau docteur Nelson. Et la suite, la terrible suite, le tumulte des sentiments.

Ma petite tante Angélique éclate en sanglots. Les larmes coulent sur ses joues creuses, atteignent le coin de sa bouche serrée. Elle s’essuie le visage avec sa main gauche, gantée de chevreau. Cette odeur de cuir fin passant sous son nez augmente son chagrin. Tant de délicatesse, de finesse de toute sorte, chevreau, dentelle, première communion, Walter Scott, tant de classe et de dignité pour aboutir à cette ignominie. Nous sommes traînées dans la boue avec notre petite fille altière. Joie de notre sécheresse. Gloire insolente de notre triste célibat.

Madame Rolland est couchée sur un lit et se souvient. Elle revit aussi les événements du passé, comme des reconstitutions judiciaires, où chaque acte et chaque parole peut influer dans un sens ou dans un autre. Elle entend les dépositions des témoins. Elle se faufile mentalement dans les événements auxquels elle n’a pas assisté. Elle mélange quelquefois ces temporalités, dans une confusion mentale terrible, se raccrochant à des souvenirs précis, des images, des gestes pour conserver une apparence d’honnête femme.
Hébert dresse un portrait du Québec des années 1840, très corsetées, où les femmes ne sont pas laissées seules avec un homme, où elles enchaînent les maternités docilement et où les protestants anglophones ne sont pas très aimés. Il y a aussi ce mystérieux (enfin, mystérieux pour moi, française) « seigneur de Kamouraska » qui évoque un lieu lointain, inaccessible, perdu dans la neige et la glace. En réalité, il y a un manoir, une église et un village, mais ce nom porte un imaginaire de danger et de bout du monde. Il s’agit aussi du portrait d’une femme, écrasée par ses actes, par ses souvenirs, par ses sentiments, contradictoires et puissants.
W. Brymner, Au verger, 1892, Ottawa BA.
Ce n’est pas un livre qui se donne aisément. L’entremêlement des années qui exprime si bien la confusion mentale de l’héroïne, broyée par les événements, qui se raccroche à ce qu’elle peut pour ne pas sombrer dans la folie, peut perturber le lecteur. Il convient d’être attentif aux sauts d’une époque à l’autre. Les témoins, les servantes, les tantes, les enfants défilent à la barre, devant la mémoire de la pauvre madame Rolland, se débattant mentalement comme elle peut contre l’accusation.
Un roman très prenant, envoûtant même. Je le relirais certainement, car je suis allée beaucoup trop vite et j’ai dû passer plein de belles choses. En effet, la langue d’Hébert contient de nombreuses trouvailles pour traduire les émotions humaines, les émotions tues, étouffées, cachées, qui se libèrent lors d’accès honteux.
J’avoue tout de même une légère préférence pour Les Fous de Bassan, peut-être parce que l’on y est en extérieur.

Penchée sur mon missel. Je savoure avec une joie étrange mon rôle de femme martyre et de princesse offensée. Je rabâche dans mon cœur les douces louanges des paroissiens amassés dans la petite église de pierre. Je récite le « Notre Père », du bout des lèvres. Soudain une grande fureur s’empare de moi. Me réveille d’un coup comme une somnambule. Me fait mordre dans quatre mots de la prière, les détachant du texte, les éclairant, les dévorant. Comme si je m’en emparais à jamais. Leur conférant un sens définitif, souverain. « Délivrez-nous du mal. » Tandis que le mal dont il faut me délivrer, à tout prix, s’incarne à mes côtés, sur le banc seigneurial. Prend le visage congestionné, les mains tremblantes de l’homme qui est mon mari.


lundi 23 avril 2018

Comment justifiez-vous votre existence ?

Isaac Asimov, Les Veufs noirs, volume Omnibus regroupant 5 titres parus originellement dans des magazines, puis dans des recueils de 1971 à 1990, traduit de l’américain par Michèle Valencia.

Les Veufs noirs ? Six amis grincheux et bruyants qui se réunissent tous les mois au restaurant (entre hommes hein !), avec Henry, le serveur attitré, et un invité. Et à chaque fois se glisse dans la conversation un mystère. Pas forcément un gros mystère, même s’il y a des meurtres et des codes secrets américano-russes, mais aussi des testaments bizarres, des disputes sans fondements, des trous de mémoires inexpliqués. Et nos Veufs résolvent tout ça ! Enfin, surtout le serveur.

Le menu ayant été préparé avec une négligence telle qu’il commençait par des artichauts, Rubin se lança dans une dissertation sur la seule préparation adéquate de la sauce d’accompagnement. Puis, lorsque Trumbull déclara avec dégoût que la seule préparation qui convenait aux artichauts était une poubelle, Rubin répondit :
- Bien sûr, si vous ne disposez pas exactement de la sauce qu’il faut, dans ce cas-là, bien sûr.

J’ai pris ce gros recueil de nouvelles, comme un gros sac de bonbons. Un ou deux par soir, en cure continue, un délice. Amateurs d’intrigues, de logique, d’astuce, c’est pour vous. On est dans l’hommage évident à Agatha Christie et à son club du mardi, même si bien sûr, ces bonshommes pontifiants s’offusquent d’être ramenés à une vieille anglaise. Chaque nouvelle reprend inlassablement les mêmes petits clins d’œil, comme dans une bonne série et le lecteur se régale à deviner par avance de quoi il va être question et ce qui sera le ressort de l’intrigue (j’avoue avoir deviné plusieurs fois même si ne pas être de culture américaine constitue clairement un handicap). J’avoue également m’être interrogée sur certains des repas servis dans ce restaurant – que dire de la bouillabaisse qui contient du homard et des Saint-Jacques ?!!! Je soupçonne l’ironie d’Asimov de s’être exercée également sur la cuisine et sur ses personnages. Car le ton est plein d’humour, d’ironie et de finesse.
J. Gris, Un homme au café, 1912 Philadelphie.
Une part du plaisir du lecteur provient également du commentaire d’Asimov qui suit chaque nouvelle : il explique d’où vient son idée, son contexte d’écriture, son désaccord sur le titre, un souvenir personnel. Ses discussions avec le magazine où est initialement parue la nouvelle. Le tout en mettant en scène sa propre mégalomanie avec beaucoup d’autodérision.
Un grand plaisir de lecture.

- Qu’est-ce ? dit soudain Rubin, en fixant son assiette avec consternation.
- Du pâté maison, monsieur, dit doucement Henry.
- C’est ce que je pensais. Du foie haché. Bon Dieu ! Henry, je le demande à l’homme pathologiquement honnête que vous êtes, est-ce que cela se mange ?
- La question est subjective, monsieur. Cela dépend du goût personnel du convive.

Merci Omnibus et Babelio pour la lecture.
L’avis de l’oncle Paul.

mardi 13 octobre 2015

Qui a une langue pour parler peut passer la mer, disait justement le proverbe.


Leonardo Sciascia, La Mer couleur de vin, traduit de l’italien par Jacques de Pressac, parution originale 1971, édité en France chez Denoël.

D’abord il a un nom très doux, Sciascia. Et puis il parle de la Sicile.

Et si cela ne vous suffit pas… C’est un recueil de nouvelles qui prennent place en Sicile, entre la fin du XIXe siècle et l’après Seconde guerre mondiale. Nous croisons une vieille histoire de maffia et de haines recuites, un voyage en train, des familles qui veulent rejoindre l’Amérique, des couples qui règlent leurs comptes… L’auteur s’intéresse non aux paysages (forcément sublimes), mais aux êtres humains, jamais monolithiques, toujours balancés entre leurs contradictions.

C’était une nuit qui semblait faite sur mesure : une obscurité compacte dont à chaque geste on sentait presque le poids. Et le bruit de la mer, ce souffle de la bête féroce qu’est le monde, vous remplissait de crainte : un souffle qui venait s’éteindre à leurs pieds.

Je retiens un petit garçon mal élevé, mais si intelligent et attachant (et qui empêche tout un wagon de dormir), des femmes qui rusent avec les carcans d’une vieille éducation et qui veulent travailler ou se débarrasser de leur mari, des malfrats qui semblent exercer un travail ordinaire.
C’est un monde, un peuple, une île qui nous sont racontés dans le désordre par une belle évocation, sans grands mots, sans image féérique, mais avec beaucoup de simplicité et de vérité et d’affection. Ces nouvelles racontent des histoires qui semblent authentiques (à défaut de l’être) et dénoncent aussi le poids de la société, de la tradition, des préjugés, de la religion.

Sénicourt, Marchand d'eau à Agrigente, 1913, médiathèque
Charenton-le-Pont, RMN.
« On dirait du vin, dit Nenè.
- Du vin ? fit le professeur, perplexe. Je me demande comment cet enfant voit les couleurs : on croirait qu’il ne les distingue pas encore. Elle vous semble couleur de vin, à vous, cette mer ?
- Je ne sais pas, mais il me semble qu’on peut y voir une veinure un peu rougeâtre, dit la jeune fille.
- La mer couleur de vin : je l’ai déjà entendu dire, ou je l’ai lu quelque part, dit l’ingénieur.
- Quelque poète l’aura peut-être écrit, mais moi, une mer couleur de vin, je n’en ai jamais vu », dit le professeur. Et il expliqua Nenè : « Tu vois, là en dessous de nous, près des rochers, la mer est verte ; plus loin, elle est bleue, bleu sombre.
- Pour moi, elle ressemble à du vin, dit Nenè avec assurance.
- Il est daltonien, dit le professeur.
- Daltonien ? Tu veux rire, s’indigna Mme Miccichè, il est têtu. »

L'avis de Jérome et de Jostein.


mardi 9 juin 2015

Un idéaliste qui sait changer son fusil d’épaule.

Edgar Hilsenrath, Le Nazi et le barbier, écrit en allemand en 1971, première parution aux États-Unis en 1972, parution en Allemagne en 1977 et en 2010 en France (gloups) chez Attila, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb.

Enfin ! Enfin lu ce livre qui a donc attendu cinq ans sur les étagères. Une merveille (au goût particulier).

Le narrateur est donc Max Schulz, aryen, bâtard et génocidaire. Car le lecteur sait très vite de quoi il retourne : Max Schulz, nazi, SS, personnel d’un camp de concentration, échappe à la justice des vainqueurs en prenant la place d’Itzig, son ami d’enfance, juif et tout ce qu’il y a de plus mort. Cette astuce le mènera jusqu’en Israël, combattant de Tsahal.

Dans tes yeux, Max Schulz, il n’y a pas l’âme d’un peuple, qu’il soit juif, allemand ou autre. Des yeux de grenouille. Ni plus ni moins.

La très grande force de ce livre est son humour, son cynisme et son immoralité authentique (on n’est pas dans l’eau tiède). Schulz semble a priori être un petit personnage médiocre trouvant sa voie dans le nazisme, mais il devient plutôt un brillant opportunisme, prenant le sens du vent et filant sur les crêtes. On n’est pas ici dans un polar où un tueur ferait tout pour se faire discret. Schulz a à cœur de raconter ses aventures, ses astuces – la vie ne serait pas drôle s’il fallait se cacher. Il se met en avant et devient le super juif, le héros, le combattant, le pionnier. Il fait partie de ces héros picaresques qui retombent toujours sur leurs pattes et qui repartent toute honte bue toujours en avant. À noter sa sincérité. Schulz n’est pas dans le calcul quand il se bat pour la naissance de l’état d’Israël, il s’engage passionnément dans sa nouvelle identité. Parce que ce roman est un hymne à la vie qui jamais ne s’arrête, même après l’Holocauste. Max Schulz est libre et il en jouit.
Chagall, Le Juif en noir et blanc, 1914, Kunstmuseum Basel, M&M
J’étais avide de tout voir. Je crois que quiconque vient ici pour la première fois est avide de tout voir, surtout s’il est juif, et encore plus s’il est un ancien nazi comme moi. Et s’il est les deux à la fois, comme moi, alors deux yeux ne suffisent pas.

La mort ne peut aller sans le sexe et le roman raconte aussi le viol d’un bébé qui n’en souffre pas, le marchandage du sexe contre des boîtes de conserve, un ancien SS devenu esclave sexuel d’une vieille sorcière, etc.
Rien n’est sacré sous la plume d’Hilsenrath : que ce soit le sang aryen, Hitler en nouveau Jésus, la Shoah, l’état d’Israël, la circoncision, les sociétés protectrices des animaux… tout passe au crible de son humour, d’un renversement des valeurs. Il se moque des préjugés et des certitudes, des discours ronflants et des identités établies, écornant sans retenue les problèmes de conscience et la morale – surtout la bonne. Ce roman ressemble volontiers à une danse macabre où le SS donne la main à ses victimes pour une ronde endiablée.

Il est le seul survivant d’une famille de sept personnes. Il s’imagine que les sbires d’Adolf Hitler ont transformé sa femme et ses cinq enfants en savonnettes. En tant que barbier, j’aurais aimé lui poser la question : quelle sorte de savon ? Il y en a de toutes sortes, c’est bien connu. Mais j’ai cru bon de me taire.

vendredi 2 novembre 2012

Mann et Visconti


Mort à Venise, film réalisé par Luchino Visconti en 1971.

Après le roman, le film somptueux de Visconti.
Globalement, le film me semble bien plus plein et charnel que le livre. L’hôtel est en pleine Belle époque, lieu mondain avec trop de monde, d’objets, de couleurs… les chapeaux gigantesques des femmes, les courbettes des domestiques, les hortensias en pot, les miroirs qui séduisent tant Visconti. C’est le grand hôtel de Balbec et on sait que le réalisateur aurait rêvé pouvoir adapter le roman de Proust.
Le livre m’avait semblé moins peuplé et plus calme. C’est dû au contraste entre les personnalités de Mann et de Visconti et à l’incarnation des personnages. Les figures qui passent comme des ombres dans le roman, filtrées par la focalisation sur le héros, prennent ici vie et chair. Le vieux pantin, le gondolier en Charon, les musiciens venus tout droit de la commedia dell’arte ont un rôle symbolique fort alors que leur traitement était plus distancié dans le roman.
Le héros n’est plus un écrivain mais un musicien. Ce changement est intéressant. Si Mann manifeste toujours un grand intérêt pour la musique (comme on le voit dans Tristan ou dans Faustus), il choisit un écrivain lui ressemblant, porte-parole de ses propres émotions. Le livre fonctionne beaucoup par le récit des rêves du personnage. Le film fait toute sa place à la musique de Mahler, dans des élans très sensuels.



Et le tourment intérieur semble bien plus douloureux, mis en scène par le souvenir de discussions passées. Tadzio, le garçon, est bien plus ambigu, à la fois sensuel et distant, tout de blanc vêtu, silencieux dans cet univers de bruit et de couleurs. Conscient de l'attention et du désir qu'il provoque, il exerce son pouvoir sur le musicien. Ses traits délicats sont ceux de la peinture italienne – comment ne pas penser à Caravage ? En contraste, le héros est un petit intellectuel falot qui se transforme peu à peu en un pantin désarticulé, dont la mécanique finit par casser.
Un film magnifique, dont chaque image est composée avec précision, tant pour le cadre, la lumière, les couleurs, à l’ampleur et à la richesse fascinante, porté par la musique Mahler.
Une étape du viaggio tout en beauté.