La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 4 décembre 2025

Les femmes lisent mal, c'est presque pathologique.

 

Isabelle Matamoros, Le Pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au 19e siècle, 2025, CNRS éditions (qui a cru malin de mettre une reproduction de peinture du 18e siècle sur la couverture).

La cause est entendue, dira-t-on. On a tous lu (ou pas) Madame Bovary et on sait que les femmes se languissent dans les rêveries des romans et qu'elles font des tas de bêtises.

Sauf que.

Par facilité et sensiblerie, elles choisissent les mauvais livres, romans bon marché, feuilletons populaires et autres histoires sentimentales ; soumises aux émotions et à une imagination débridée, fortement impressionnables, elles pratiquent une mauvaise manière de lire, incapables de distinguer la fiction de la réalité et de mettre à distance le texte.

Matamoros étudie précisément le rapport que les femmes entretiennent à la lecture au 19e siècle. Elle s'appuie pour cela sur leurs propres témoignages, journaux intimes et correspondances, avec toutes les limites que comportent ces sources. Elle retrace ainsi tout une vie de lectrice, entre recommandations et convenances sociales, pratiques variables selon la classe sociale, la famille, la présence de frères, envies personnelles et contraintes diverses.

Il faut donc éviter de mettre sa fille trop tôt en présence d'hommes mais aussi soustraire à sa vue tout support qui pourrait l'instruire sur l'amour et la sexualité. Pour qu'elle arrive vierge au mariage, une jeune fille doit arriver aussi vierge de mauvaises lectures : la pratique de la bonne lecture passe par une maîtrise du corps et du désir.

Les spécialistes des maladies de femmes s'arrêtent à ces conseils généraux. Ils ne disent pas quels sont les bons livres à lire, puisqu'ils comptent pour cela sur la collaboration des familles. (…) D'ailleurs, une jeune fille convenable lit en présence des parents, dans le salon familial.

De l'apprentissage de la lecture : qui s'en charge ? Avec quels manuels ? Le poids de l'église catholique sur l'enseignement des filles, d'autant que les manuels d'orthographe et de grammaire des garçons ne sont pas deux des filles (mais les versions abrégées de Robinson Crusoé existent déjà). Et dans quel but ? Puisqu'elles ne feront pas d'études.

Lecture collective encore très répandue et lecture individuelle, dans sa tête et dans sa chambre. Lecture du journal (lequel ?) ou de romans – lesquels ? Walter Scott a beaucoup de succès. Mais surtout les livres de piété (renouveau de l'édition catholique). Il y a la liste des maladies (uniquement féminines) provoquées par la lecture excessive. Et une fois mariée, peut-on encore lire ?

Au 19e siècle, la femme est mineure. Elle ne fréquente pas seule les bibliothèques ou les cabinets de lecture. On remercie le Collège de France dont les cours étaient accessibles aux femmes. Qu'elle ne s'avise pas d'aller commander le livre qu'elle veut, car son choix ne sera sans doute pas correct au vu de son âge, de son sexe, de sa dignité, etc. 

Dalou, Femme lisant, 1877, collection privée


Dire ce que l'on lit est tout autant révélateur de nos lectures effectives que de notre positionnement à l'intérieur des hiérarchies sociales et culturelles. C'est d'autant plus vrai pour des lectrices qui, pour la plupart, parlent depuis une position périphérique par rapport au monde littéraire. (…) Lorsque Élisa Perrotin, modeste fille d'artisan, se présente dans ses mémoires comme une grande lectrice, ayant lu toute la production littéraire (ou presque) de son temps, elle fait un pas en direction d'un univers qui la fascine et qu'elle voudrait pénétrer. Qu'elle ait réellement lu tous ces livres importe moins que de comprendre ce que cela nous révèle du rapport d'une femme d'origine populaire au savoir et à la littérature. À l'opposé, le quasi-silence de l’aristocrate Soline Pronzat de Langlade, que l'on sait bien instruite, s'explique par le carcan moral qui l'empêche de trop se mettre en avant, sous peine de passer pour une pédante.


"Je vous recommanderai à l'un de nos bibliothécaires, il fera porter dans mon cabinet les livres dont vous aurez besoin ; et pendant les vacances prochaines, vous enverrez prendre par un commissionnaire tous les ouvrages que vous jugerez vous être nécessaires. Vous n'êtes pas encore d'âge à aller seule aux bibliothèques publiques."

On est en 1831 et ce monsieur s'adresse à une femme de 37 ans, que l'on n'estime pas être capable de consulter elle-même sur place toute seule les ouvrages qu'elle souhaite.



Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme, vous pouvez écouter l'autrice dans cette émission.

En 2015, Laure Adler et Stefan Bollmann ont fait paraître Les Femmes qui lisent sont dangereuses. Je ne l'ai pas lu, mais le propos semble fort différent puisqu'il s'agit d'un panorama des représentations au fil des siècles et non pas une étude historique précise des pratiques réelles de lecture.




samedi 27 mai 2023

La traite, l’esclavage et les ports normands

 

La traite, l’esclavage et les ports normands


Une exposition vient d’ouvrir en Normandie, au Havre, à Rouen et à Honfleur. Elle aborde le sujet de la responsabilité des ports normands dans la traite négrière et permet de vulgariser les travaux de divers historiens.

À gauche, une esquisse de Théodore Géricault(1822, Rouen BA). À droite, Tête d'un jeune maure par Hyacinthe Rigaud (1715, Saint-Lô, Musée d'art et d'histoire). L'exposition fait la part belle à Géricault, peintre né à Rouen, qui a représenté plusieurs noirs en acteurs de l'histoire, notamment dans son célèbre Radeau de la Méduse. Sur le petit tableau, le jeune homme bien vêtu, joli turban, joli bijou, porte un collier d'esclave. C'est un beau portrait, expressif et individualisé.

Ce qui fait l'intérêt de l'exposition est son ancrage dans la culture et la société locales, en l’occurrence normandes. La distinction est bien faite entre le commerce de traite (équiper des bateaux en Normandie, naviguer jusqu’aux côtes de l’ouest de l’Afrique, acheter des esclaves à des intermédiaires locaux en échange de marchandises précises, traverser l’Atlantique, vendre les esclaves souvent à crédit, prendre des marchandises, revenir au port d’attache, vendre les marchandises et partager les gains et les lettres de change) qui est un commerce long, coûteux et incertain, nécessitant une solide assise financière et l’association d’armateurs, de banquiers et de marins expérimentés et le commerce en droiture qui consiste à vendre et acheter des marchandises entre les îles, souvent Saint-Domingue, et la métropole, qui est accessible à un nombre plus élevé d'armateurs et qui repose entièrement sur l’exploitation des esclaves.

Journal de bord de la Rosalie (Le Havre BM), navire construit à Honfleur, appartenant à un armateur du Havre, et effectuant le commerce de la traite. Le voyage de 1789 est marqué par une tentative de révolte de la part des esclaves déportés (ils sont tous marqués au fer). C'est qu'à bord la mortalité est extrêmement élevée, puisqu'un taux de "perte" de la cargaison (et donc de mort des esclaves) de 15 % est considéré comme normal et acceptable.
Les esclaves préférent souvent se laisser mourir de faim durant la traversée. Ils sont donc nourris de force (pas par humanité, pour ne pas perdre la "marchandise") au moyen d'un ouvre-bouche de cette sorte (conservé au Musée Le Secq des Tournelles).

Plusieurs archives évoquent l'histoire de Tati, né en Angola, fils de marchand d'esclaves, devenu esclave, racheté et affranchi par un Havrais, qui le fait baptiser au Havre, et qui finit sa vie courtier de traite en Angola.

La presse permet de suivre les voyages des différents navires.
À droite, un registre des marchandises chargées au départ en vue de l'achat des esclaves. Ils seront échangés contre des fusils notamment. Le capitaine n'oublie pas de noter les dépenses pour le produit qui servira à les purger et celles relatives aux instruments de musique pour les réjouir sic.

Des familles normandes comptent très tôt des personnes implantées outre-Atlantique ou en Afrique. Un comptoir est fondé dans l'actuel Liberia par des Dieppois dès le XIVe siècle. Le Havre est le quatrième port de traite après Nantes, Bordeaux et La Rochelle, mais l’équipement des bateaux implique toute la région. Les grands financiers se trouvent à Rouen. Les filatures qui tissent les grandes pièces de coton, les pacotilles distribuées en échange des esclaves, sont installées le long de la Seine (je signale d’ailleurs que les perles de Murano constituent un autre produit prisé pour ces ventes et que l’essor de cette jolie production au XVIIIe siècle reflète celui de la traite). 
Comme à Bordeaux, on peut suivre la venue des personnes noires, esclaves, affranchies ou libres, et leur présence en Normandie. Ici, c'est Jacqueline Médée, esclave de Guadeloupe, venue avec sa propriétaire au Havre, laissant par là-même ses enfants sur l'île, finissant sa vie, semble-t-il affranchie, en France (son laissez-passer de 1794, Le Havre BM).

Les expositions montrent bien le rôle clé joué par certains produits, à la fois dans l’esclavage et dans la culture française et européenne du XVIIIe siècle. Le café, le thé et le cacao qui sont consommés dans les très chics salons mondains, à la Cour et dans les premiers « cafés » où l’on débat des idées philosophiques à la mode. Le coton qui remplace avantageusement les anciens tissus de laine, de lin et de chanvre et qui explique le succès fulgurant des indiennes auprès d’une large partie de la population. L’indigo qui teint aussi bien les vêtements chics que les blouses des paysans. Sans oublier le sucre, le rhum, le tabac.
E. Binet, Portrait de paysan du pays de Caux (19e Château de Martainville). Cette typique tunique de coton teinte par l'indigo s'appelle la blaude.

À gauche, cafetière dite égoïste (sûrement parce qu'elle permet de confectionner une seule tasse) en argent (1768, musées du Havre). À droite, un percolateur inventé par un pharmacien dieppois en 1762 (musée Le Secq des Tournelles).

Bien peu de ces produits étaient réellement nécessaires. Si leur usage était initialement l’apanage d’une élite, ils se répandent bientôt largement. L’exposition questionne d’ailleurs le degré de conscience des consommateurs. Il fallait être bien informé pour connaître la réalité de l’esclavage qui était certes accepté et pratiqué, mais néanmoins passé sous silence et considéré comme peu avouable. Qu'en savaient réellement les personnes habitant loin des ports et de leurs réseaux ? Au fil des années toutefois, le nombre de personnes informées et indignées augmente. 
Mais au lieu de perdre du temps à juger des consommateurs plus ou moins conscients morts depuis deux ou trois siècles, on peut lire la liste des entreprises exploitant le travail des Ouïgours (ici et ) et en tirer des conclusions pratiques.

L’exposition met en avant la figure de Bernardin de Saint-Pierre, écrivain né au Havre, dont le roman Paul et Virginie met en scène des esclaves de façon stéréotypée mais positive. Il raconte également la réalité de la vie des esclaves dans les plantations. Ce roman à succès a ainsi participé à l’information du grand public.
Illustration pour Paul et Virginie, dessin de Schall et gravure de Descourtis (Le Havre BM).

Nous découvrons également Marie Le Masson Le Golft, femme de lettres du Havre et de Rouen, naturaliste, militante pour les droits des femmes et pour l'abolition de l'esclavage.

À gauche, une carte à jouer pour un jeu de piquet de 1793 (BNF). La figure de l'égalité est symbolisée par un homme noir assis sur un sac de café.
À droite, reproduction d'un tableau de Guillaume Guillon-Lethière, Le Serment des ancêtres (1822, conservé à Port-au-Prince). Guillon-Lethière est né à la Guadeloupe. Son père est blanc et notaire et sa mère, esclave puis affranchie. Il suit l'enseignement de l'école de dessin à Rouen au XVIIIe siècle, fonde à Paris une école de dessin ouverte aux femmes (en pleine Révolution), dirige l'Académie de France à Rome et poursuit une carrière académique de peintre d'histoire parisien.

J’ai trouvé intéressante la façon dont l’exposition présente ainsi l’envers du joli XVIIIe siècle et montre ce que recouvraient ces si ravissantes porcelaines et cotonnades (ah ! les robes blanches des romans de Jane Austen !). L'exposition complète utilement l’accrochage du château de Nantes qui met l'accent sur les conditions de capture, achat, transport, vente et vie des esclaves.
Photographie de Nicola Lo Calzo (2011 privé)

L'exposition Esclavage, mémoires normandes se tient au Havre, à Rouen et à Honfleur (j'ai seulement visité les volets du Havre et de Rouen) :
  • Au Havre, au musée Dubocage de Bléville : Fortunes et servitudes. Une petite exposition qui sera utilement complétée par la visite de la Maison de l'Armateur (pour laquelle il vaut mieux réserver ou téléphoner, car le nombre de personnes y est limité).
  • À Rouen, au musée de la Corderie de Vallois : Rouen, l'envers d'une prospérité. Je vous conseille la visite de la corderie, vous verrez fonctionner les machines du XIXe siècle, à l'énergie hydraulique. Et l'exposition est à l'étage.
  • À Honfleur, au musée Eugène Boudin, pour le volet D'une terre à l'autre.
Un catalogue est paru. Qui a dit que je ne l'achèterais pas ?

Je reviens d'un séjour de deux semaines en Normandie. J'ai vu beaucoup de belles choses et je vous en montrerai les photographies cet automne. En attendant, nous reprendrons notre circuit touristique dès la semaine prochaine, avec un billet francilien.


jeudi 12 janvier 2023

Mais peut-être n’est-elle que voyageuse géographe – géographe de terrain, s’entend.

 Françoise Lapeyre, Le Roman des voyageuses françaises (1800-1900), 2007.

 

Ah les baroudeurs, explorateurs, bourlingueurs du XIXe siècle ! Et les excentriques anglaises que l’on lit avec délices ! Oui, mais les Françaises ? Elles existent. Elles sont plusieurs dizaines à avoir voyagé et à l’avoir raconté dans des livres et des articles. Lapeyre nous en dresse un panorama.


Les voyageuses connaissent l’agréable frisson d’être à la fois de bonnes épouses qui suivent leur conjoint et des femmes transgressives qui enfreignent les lois de l’ordre domestique.


Épouses de fonctionnaire colonial prenant pleinement part aux dangers du voyage (choléra, attaque d’Indiens, paludisme, etc.), mais aussi aux activités du mari, notamment dans le cas de scientifiques (il faut bien quelqu’un pour relever, décrire, cataloguer, dessiner), au point de devenir membres de sociétés savantes et de l’Académie de géographie, pélerines en route pour Jérusalem, missionnaires et épouses de missionnaires perdues sur le continent africain, commerçantes, riches veuves se distrayant, etc. Leur profil socioéconomique est assez divers, tout comme les conditions de leur voyage et l’intérêt littéraire variable de leur récit. Mais elles ont quelques points communs : elles ont toutes dû affronter les kilomètres avec l’impossibilité de se laver, le campement en ayant ses règles et en étant environnée d’hommes, la promiscuité et elles sont presque toutes effacées des anthologies de récit de voyage (seuls 2-3 noms m’étaient connus).

Manet, Jeune femme à la pèlerine, 1881 Lyon BA

Les femmes sont comme les hommes et s’inscrivent dans leur temps. Elles font preuve de sexisme, de racisme, d’antisémitisme, comme les autres, se faisant très bien à l’esclavage s’il le faut. Et puis d’autres, pas du tout. En tant que femmes elles peuvent accéder à des zones interdites aux hommes, c’est notamment le cas des harems. La description des harems par les femmes est bien différente de celle des hommes, lieux d’enfermement et d’asservissement, et non plus d’érotisme torride.


En Asie centrale tout le monde se sert : les marchands d’esclaves entraînent les Circassiennes vers les harems turcs et les archéologues emportent avec eux les trésors des fouilles.


Il y a un chapitre sur le costume. La plupart d’entre elles ont porté le pantalon et le revolver, mais le nient farouchement une fois revenues – ce n’est pas convenable.

Une lecture informative plus que réellement palpitante, mais qui est très utile pour nettoyer quelques clichés. Lapeyre a une plume volontiers ironique. C’est une agréable lecture de train !

Et je note plusieurs photographes.

 

Elle aime relever le défi de ce voyage dont tout le monde a voulu la détourner. Ainsi, dans une pauvre station de garnison grillée de soleil, elle organise si bien son intérieur que rien ne manque du décor métropolitain, ni les divans, ni les miroirs, ni les petits cadres, ni le piano, ni les rideaux. En brousse pour plusieurs mois, elle maîtrisera totalement l’intendance, les douches quotidiennes de la famille, les soins à tous en cas de maladie, la nourriture de trente-neuf personnes plus celle des chevaux, des ânes, des chèvres et des moutons, des deux singes, du chien et des poules.

 

Des autrices.

 

Ce n'est pas une voyageuse, c'est une émigrée et elle n'a rien écrit. N'empêche que vous serez peut-être intéressés par ce document sur Marie Suize, savoyarde exilée en Californie pour chercher de l'or (partie 1 et partie 2).





 

samedi 16 octobre 2021

Il neige

 Série impressionniste : c’est le dernier billet !

Aujourd’hui, il sera question de neige. Oui, de neige. En préparant cette série, j’ai repéré dans mon ordinateur un certain nombre de photographies de paysages enneigés. Et si on associe habituellement les impressionnistes à la Seine, à la Normandie, aux loisirs urbains, il me semble que l’on peut aussi dire que ce sont (pour la plupart d’entre eux, parce qu’aucun n’entre tout à fait dans le moule) des peintres de la neige.

Gérome, Suite d'un bal masqué (1857, Musée Condé). Cette blague, ce n'est pas du tout un tableau impressionniste ! L'envie simplement de rappeler que les grands peintres du XIXe siècle ne sont pas tous romantiques ou impressionnistes, mais que parmi ceux que l'on range dans les "académiques" il y a quelques esprits puissants. Jean-Léon Gérôme est de ceux-là, créateur de grandes machines théâtrales tout à fait saisissantes et de tableaux mystérieux (comme cette incroyable Crucifixion Consummatum est que je vous avais montrée en 2020). Aujourd'hui, le meurtre d'un Pierrot la nuit dans la neige. Et on n'en saura pas plus.
Maintenant, je tiens mes promesses. Les impressionnistes.

Monet, Route effet de neige soleil couchant (1869 Rouen BA). De la bonne grosse neige moelleuse et de la lumière dorée. Les touches cuivrées et rouges des personnages, de la végétation. C'est un beau tableau lumineux.
Une lumière entachée par l'histoire puisque le tableau est MNR = tableau spolié pendant la Seconde guerre mondiale, en attente de restitution à ses légitimes propriétaires. Un tableau témoin de nos horreurs. À qui est ce tableau ?

Monet, Effet de neige à Argenteuil (1875 Genève Musée d'art et d'histoire). Le soleil est bas à l'horizon et les ombres des arbres s'allongent sur la neige. De la neige sale, qui ne cache ni la terre ni les pierres, sous un ciel gris. Et des silhouettes minuscules.
Monet, Les Glaçons dit aussi Débâcle sur la Seine (1880 Orsay). Ce tableau me semble saisissant. Dans son harmonie rosée, bleu pastel, à contre-jour, un peu ébloui par le soleil de l'aube on devine à peine les morceaux de glace flottant sur le fleuve. Ce que j'ai pris au départ pour les flèches de quelques églises gothiques sont en réalité de grands arbres.

Sisley, Paysage d'hiver à Louveciennes (1874 musée Angladon Avignon). Ainsi que le faisait judicieusement remarquer Dominique, Sisley a peint plusieurs paysages de neige. Le plus connu est La Pie que vous connaissez probablement. Ici un hiver où la neige est épaisse et la lumière pas dorée du tout. Il fait bien froid et il faut espérer que la route ne soit pas trop longue. Les effets du paysage sont très réussis : bruns au premier plan et bleutés plus loin.

Sisley, Gelée blanche été de la Saint-Martin (1874 privé). Ce n'est pas encore l'hiver, mais il ne va pas tarder. Il y a un beau ciel bleu et de petits moutons dans le ciel et les cultures sont superbement rendues. Du vert, du rouge cassé, la gelé blanche aux ombres bleues glacées. La silhouette de l'arbre totalement déplumé. L'harmonie du coloris !
Sisley, L'Abreuvoir à Marly gelée blanche (1876 Richmond museum fine arts). L'hiver bleu. Encore un chemin qui s'en va vers les habitations. Les couleurs et la lumières sont très belles, très harmonieuses. Le trait doré qui effleure le moindre relief, alors que tout est encore relégué dans l'ombre. Cette gelée affleurante est subtilement rendue.
Van Gogh, Paysage enneigé (1888 Guggenheim). Dans la lignée de Sisley il me semble, ce paysage très simple de Van Gogh, où les couleurs se juxtaposent joyeusement. 

Denis, Les Balayeurs ou La Neige en février (1889, pastel sur papier, Orsay.) Maurice Denis, ce n'est plus vraiment l'impressionnisme mais ce tableau ! Clairement inspiré des estampes japonaises dans sa composition. Nous avons deux silhouettes sombres sur un fond vaguement blanc sale. Les arbres sont lumineux et se dressent au-dessus de l'horizon.


Voilà. J’espère que vous avez aimé cette série. J’ai un peu hésité à la démarrer, parce que les impressionnistes sont si connus. Présents dans tous les musées du monde et sur les boîtes de chocolat, on peut avoir l’impression de les connaître par cœur. Néanmoins, j’ai pris grand plaisir à me rappeler mes visites de musées, à montrer ces œuvres mondialement connues ou beaucoup plus confidentielles, et à réfléchir vaguement à cette notion de peintre impressionniste. Je ne suis pas spécialiste de la question et je n’ai rien lu sur le sujet pour préparer les billets. J’y suis allée nez au vent, portée par les reproductions d’œuvres et mon fonds de connaissances. J’ai aimé pouvoir regarder à nouveau ces peintures, réfléchir pour essayer de les décrire et pour trouver un truc à vous écrire. Je me sens à présent tout à fait disposée à aller admirer d’autres toiles dans d’autres musées. J’espère que cela est également votre cas !

Pour les prochains week-ends, il y aura tout d’abord un billet « transition » consacré à une exposition que j’ai vue récemment. Puis débutera une série comme il y en a déjà eu plusieurs sur ce blog, consacrée à des lieux que j’ai visités et dont j’ai envie de vous parler. Pour l’essentiel, il s’agit de lieux très connus, où l’on aime à revenir au fil des années. Il y aura deux pôles géographiques : la région parisienne et PACA (la Provence, pas du tout les Alpes, et la Côte d’Azur). L’ensemble devrait nous emmener jusqu’à Noël. Et après… on verra bien !


ADDENDUM MAISON : La cuisine est installée cette semaine !!!! Les choses se rapprochent.



samedi 9 octobre 2021

Paul Cézanne

 Paul Cézanne (1839-1906)

Cézanne, impressionniste ? Et bien, vu comme Zola l’a étrillé dans L’Œuvre au nom de tous impressionnistes, pourquoi pas. Manifestement, ses contemporains le rattachaient à ce mouvement de jeunes peintres impossibles.

Donc, Cézanne.

Un Aixois, un ami d’enfance de Zola. Une jeunesse à Paris. Il copie les maîtres anciens au Louvre (oui, toutes les biographies d’artistes commencent de la même façon) et rencontre Pissarro, Renoir, Monet, Sisley, etc. Il participe à plusieurs expositions impressionnistes (et donc, oui, il en est). La reconnaissance vient à partir de 1888. Il vit installé à Aix, mais effectue régulièrement des allers et retours à Paris pour gérer son œuvre et rester en contact avec le monde de l’art.

C’est LE peintre de la Sainte-Victoire et de la campagne aixoise, ainsi que de l’Estaque.

Et puis Cézanne, c’est l’arrière-grand-père de tous les peintres du XXe siècle, pour qui la visite de ses expositions post-mortem constituent systématiquement un événement fondateur. Il est cité aussi bien par Kandinsky que Klee, Franz Marc, Picasso, etc.

Certaines de ses phrases sont comme autant d’axiomes : « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d'un objet d'un plan se dirige vers un point central » (1904). Il s’intéresse moins à l’atmosphère et à la lumière qu’aux volumes.

Cézanne est vu comme l’ancêtre de la peinture moderne dans une histoire de l’art linéaire, qui irait de la peinture figurative à la peinture abstraite, comme s’il s’agissait d’un progrès continu. Les impressionnistes auraient ébranlé la peinture académique, Cézanne aurait donné les coups de pied, Picasso la démontant pierre à pierre et l’abstraction américaine l’achevant au bulldozer. Sauf que c’est n’importe quoi. L’art figuratif se porte très bien dans les années 1930, 1950 et encore aujourd’hui. Cézanne est important pour lui-même et parce qu’il nous permet de voir autrement, qu’il suggère un nouveau mode de représentation, qu’il montre qu’il n’y avait pas que le sujet ni que la lumière, mais aussi les volumes, qu’il propose une nouvelle possibilité à nos yeux. Bien sûr, il est fondateur pour tous les maîtres du XXe siècle, mais sans filiation simpliste.

 

Le château de Médan (1879 Burrell Glasgow). Un beau paysage. Le patchwork entre les toits et la végétation n'est pas sans rappeler Les Toits rouges de Pissarro. ll y a ce côté construction du paysage selon des lignes très articulées.

Montagne Sainte-Victoire (1897 Kunstmuseum Bern). N'est-elle pas belle ? La ligne qui traverse les paysages de Provence, ligne grise qui va du ciel au spectateur. La Montagne est composée de volumes abrupts mais articulés, à peine troublés par les formes vagues des buissons.


Nature morte avec un dessert (1877-9 Philadelphie). Il y a les volumes, mais il y a aussi la transparence et les beaux objets. Une carafe en verre, un verre de vin, un beau meuble, le tissu aux plis épais, les coings, les couleurs des fruits. Tout cela est très étudié.


Nature morte avec des pommes (1895-98 Moma). Une nature morte un peu tardive. Elle a l'air assez quelconque (plein de pommes) mais quand on regarde bien on se rend que le tissu à gauche est dessiné de façon rapide et schématique et que les couleurs sont placées de façon très audacieuse, que ce soit sur le verre, sur la carafe en terre, sur le tissu blanc, avec de grandes ombres hachurées. Reconnaissez-vous le compotier du précédent tableau ?


Nature morte au sucrier, aux poires et à la tasse bleue (1865, Orsay mais déposé à Granet). Je l'aime bien, car en le voyant on dit que c'est vraiment très moderne, que le motif est encore moins naturaliste et qu'il s'agit surtout de couleur. Et puis la date... c'est un tableau de jeunesse. Un tableau où Cézanne étudie la façon dont les couleurs se placent sur des volumes simples, à la lumière, dans l'ombre, objet mat, objet brillant. Le pinceau et le regard tournent.

Nature morte à la bouilloire (1867 Orsay). Mon tableau préféré parce qu'il est... très espagnol. La façon dont le blanc et le noir se juxtaposent sans transition et l'emploi de ces larges aplats de gris et de bruns me parlent tout particulièrement. Il y a beaucoup de vide dans ce tableau et cela me plaît bien.

Maurice Denis, La Visite à Cézanne (1906 Fondation Planque). Un souvenir ou un rituel. Denis représente le grand maître encore alerte, tracé d'un trait un peu naïf, et les admirateurs en cercle autour de lui. Il y a Cézanne, la Sainte-Victoire et un tableau de Cézanne plein de rectangles.

L’office du tourisme d’Aix-en-Provence rentabilise à fond la figure du grand homme (mais à la mort de Cézanne il n’y avait pas un seul tableau de lui au musée Granet). Pour ma part, je me suis contentée de monter à la Sainte-Victoire. Un sacré dénivelé, une vue à couper le souffle et un beau défi.


Les peintres impressionnistes : Édouard Manet ; Claude Monet ; Berthe Morisot ; Camille Pissarro ; Auguste Renoir ; Alfred Sisley ; Mary Cassatt ; Edgar Degas ; Vincent Van Gogh

La semaine prochaine, un billet thématique en guise de billet conclusif. Je crois que l’une de vous a deviné le thème en question.

 


samedi 2 octobre 2021

Vincent Van Gogh

 

Avec Van Gogh, sommes-nous encore dans l’impressionnisme ? Pas vraiment, mais on va dire que ses œuvres sont très belles et que je devais vous les montrer. Et il s’inscrit dans la lignée des impressionnistes (et puis j’ai répondu à cette question la semaine dernière).

Vincent Van Gogh (1853-1890) est néerlandais, venu parfaire sa formation artistique à Paris, comme beaucoup d’autres, mais il a également vécu et étudié à Bruxelles et à Londres. Il est aidé par son frère Theo, galeriste, et visite la dernière exposition impressionniste (celle de 1887). Il travaille avec Pissarro, Seurat, Signac, Gauguin. Il séjourne à Arles, sous le soleil aveuglant de la Provence. Puis s’installe à Auvers-sur-Oise, où il peint de nombreuses toiles. Les premiers articles critiques positifs paraissent à cette période, alors qu’il n’a pas encore 40 ans (c’est peut-être un artiste maudit, mais s’il avait vécu 20 ans de plus, il aurait été reconnu de son vivant comme les autres) (oui, il y a un peu du mythe et de la construction dans la figure de l’artiste maudit). Mais comme l’on sait, c’est quelqu’un de mentalement instable et malheureusement il se suicide à 37 ans.

On connaît sa vie principalement au travers de sa correspondance avec son frère Theo.

Parmi ses premiers acheteurs, on trouve… Edgar Degas (quelqu’un au goût très sûr).


Allée de peupliers en automne (1884, Huile sur panneau, Amsterdam VG museum). Parce que le jeu sur les couleurs est magnifique, non ? Les ombres et les lumières sur le sol, cette silhouette humaine, ce bâtiment mystérieux, et les feuillages dorés dans le ciel bleu.

Le Restaurant de la Sirène à Asnières (1887, Orsay). Parce que ce tableau est très clair pour un Van Gogh et en même temps on reconnaît bien la fameuse touche et cette multitude de lignes qui donne une allure très dynamique à un sujet plutôt statique.

Les ponts d'Asnières (1887 Fondation Bührle Zurich). Un tableau très urbain avec les ponts, le train, les fumées des usines à l'arrière-plan et une dame en rouge qui illumine la toile. Encore une fois : quel sens des couleurs !

Saules têtards au soleil couchant (1888 Huile sur carton, Otterlo Kröller Müller museum). Le soleil de Provence peut être très sombre chez Van Gogh. Ici les lignes des arbres et des herbes traversent les rayons du soleil. Et c'est très étrange.

L'Oliveraie (1889 privé). Un magnifique mouvement agite cette toile. Les troncs noueux des oliviers, le moutonnement du feuillage qui se confond avec un genre de ciel et le sol qui s'agite.

La Nuit étoilée (1888 Orsay). Attention chef d'oeuvre mondialement connu. La nuit étoilée au-dessus du Rhône à Arles avec un rendu très savant et subtil des lumières et une incroyable intensité de coloris. Le rendu de l'eau est fascinant, avec tous ces bleus, noirs, verts, violets, traversés par la lumière.

Chaumes de Cordeville à Auvers-sur-Oise (1890 Orsay). La petite chaumière de rêve, dans un camaïeu de verts clairs tout à fait charmant. Mais avec l'agitation étonnante du ciel et des grands arbres qui s'élèvent comme des flammes. Tout cela semble vivant.

Melle Gachet dans son jardin à Auvers-sur-Oise (1890 Orsay). J'aime bien ce jardin aux tons très clairs, presque sans couleur vive.

À l'occasion de ce billet, je me rappelle que j'ai visité le musée d'Orsay en novembre 2020 juste avant sa fermeture. Il n'y avait personne. C'était très étrange de voir ces tableaux impressionnistes, admirés dans le monde entier, qui semblent être faits pour être admirés et loués par un grand nombre de spectateurs, dans des salles désertes, attendant désespérant le visiteur.
À Arles, nous avons la chance que de petites expositions Van Gogh soient souvent organisées, pour montrer des tableaux issus de collections peu connues et c'est toujours un plaisir.

Une série. Les peintres impressionnistes : Édouard Manet ; Claude Monet ; Berthe Morisot ; Camille Pissarro ; Auguste Renoir ; Alfred Sisley ; Mary Cassatt ; Edgar Degas
Il ne reste plus que deux billets !

samedi 25 septembre 2021

Edgar Degas

 Série impressionniste, aujourd'hui Edgar Degas.

 

J’avoue, Degas, pour moi, c’est un des plus forts du groupe (avec Manet).

Edgar Degas (1834-1917) est issu d’une famille d’aristocrate. Il est né riche et mort ruiné. Et c’est un des fondateurs de l’impressionnisme, même si son œuvre se distingue nettement de celle de ses collègues. Il étudie les grands maîtres de la peinture occidentale avant de se lier avec les jeunes fous de la nouvelle peinture. Degas, c’est à la fois des répliques cinglantes, le misanthrope, l’élégance noble, les expositions impressionnistes, l’antisémitisme et les problèmes de vue. Il collectionne et achète les œuvres de ses amis et celles des maîtres du XIXe. Tout cela en fait une personnalité assez complexe.

À partir de 1880 il privilégie le pastel et les monotypes, mais en en révolutionnant totalement la technique. 

C’est le peintre de la ville par excellence. Les modistes, le cirque, les prostituées, les cafés… pas de canotage sur la Seine pour lui !

Du coup, Degas, c'est aussi l'occasion de s'interroger sur la définition de la peinture impressionniste. Qu'ont tous ces gens en commun ? Pas les sujets. Encore que... les paysages des impressionnistes sont marqués par la vie moderne. Un pont de chemin de fer, une usine, un bateau à vapeur... Certains d'entre eux représentent franchement les loisirs contemporains (le canotage, les bals populaires, les courses, le café théâtre...). Les portraits sont assez nombreux, mais les représentations mythologiques, historiques, religieuses, sont très rares. Le vrai point est leur participation aux expositions impressionnistes, ce qui signifie qu'ils ont été refusés par et/ou ont refusé la voie officielle (les peintres de l'école de Barbizon, dont la touche est assez proche des impressionnistes, ne sont pas dans ce cas). Ce sont des révolutionnaires (en art, car pour le reste, certains pouvaient être très rétrogrades). C'est l'avant-garde ! C'est au XIXe siècle  que nait cette notion. Ensuite, il y a la manière de peindre. Évidemment, elle n'est pas plus réaliste ou fidèle à la nature que celle d'Ingres. Les impressionnistes se sont opposés à la façon dont la peinture était enseignée, à l'école des beaux-arts, où l'on copie d'abord d'après l'antique et d'après les maîtres, et où la nature est laissée de côté. Plusieurs d'entre eux connaissent très très bien les maîtres anciens du Louvre, mais ils estiment que dessiner et observer la nature vont de pair. On dessine d'après le motif, on peint en plein air (et on reprend la toile dans l'atelier ensuite), on croque le mouvement. Ce qui explique l'accent mis sur le mouvement, sur le mouvement de la lumière et des ombres, sur les effets de l'atmosphère, sur la poussière, sur un miroitement d'eau, sur la lumière électrique. Tout cela forme un groupe plutôt disparate et un peu malaisé à circonscrire. En marketing du XXIe siècle, on dirait que l'impressionnisme, c'est une attitude, mais ce serait un peu trop court.

Bref, Degas.


Le Défilé dit aussi Chevaux de courses devant les tribunes (1866, huile sur papier, Orsay). Il y a quand même un art particulier de la couleur dans ces silhouettes fantomatiques et flottantes. Quelques taches de couleurs pour les casaques et les spectateurs et c'est tout. Le tableau est vide, tout le monde nous tourne le dos.

À gauche : Miss Lala au cirque Fernando (1879 Londres NG). La femme acrobate s'envole, tenue seulement par la bouche. La composition, avec la figure décalée tout en haut de la toile, traduit ce mouvement, son élan. Elle va bientôt sortir du cadre. Elle est un peu mystérieuse, dans cette atmosphère rouge saturée de couleur.
À droite : Miss Lala au cirque Fernando (1879, pastel, Tate). Est-ce une étude préalable ? Comment placer les bras, les mains, les jambes et la position de la tête ? Degas a finalement resserré les jambes. Mais les traits rapides du pastel rendent bien la vitesse du mouvement de la femme qui vole.

La Répétition (1874, Burrell collection Glasgow). Degas est le peintre des danseuses, mais plutôt du côté de la souffrance que de la joliesse. Ici... un énorme escalier bouche la vue et au centre il n'y a rien. À l'arrière-plan, les petits rats s'exercent dans des positions instables. Au premier plan une danseuse fatiguée se repose. Un homme tout au fond à droite (qui est-il ?). La lumière est à la fois délicate, passant au travers de ces grandes vitres, dans des tons gris-bruns, et les couleurs sont en même temps criardes, celles du cirque. Et puis il rend les reflets brillants sur les tissus.
La classe de ballet (1880 Philadelaphie). Il y a quelques années un roman a fait connaître l'existence de ces petites danseuses de la IIIe République, au corps meurtri par les exercices, pratiquement vendues aux riches messieurs par leurs mères. Ici, on peut s'interroger sur le sujet du tableau. Bien sûr, techniquement c'est virtuose. On retrouve la vérité des attitudes et la science du coloris, entre une lumière unie un peu brune et des taches de couleurs vives, et cette grande diagonale du vide, qui est celle du regard. Les petits rats s'exercent ou se montrent. Le bonhomme regarde ou choisit. La bonne femme attend et surveille du coin de l'oeil.
Ballerine (1877, pastel et gouache sur papier, Thyssen Bornemisza). Nous sommes sous la lumière artificielle de la scène et tout est différent. Le tulle grisâtre est devenu bleu, il y a des paillettes qui brillent. Les bras et les jambes se lèvent dans tous les sens, on sourit. L'angle de vue est quand même très audacieux ! Elles ne sont pas vues en train de prendre la pose, mais en plein effort, en position intenable. Personne ne regarde le spectateur, on ne voit que des morceaux de personnages et il y a ce vide au premier plan (l'impressionnisme, ce sont aussi des compositions déséquilibrées et très virtuoses, sur le fil dirait-on).
Danseuses sur la scène (1889 Lyon). Sur la scène, mais vues des coulisses. On est à la fois en pleine lumière et en train de se reposer et de masser des jambes fatiguées. Les couleurs sont incroyables, non ?

Femme sortant du bain (fusain, 1900, Arts décoratifs Paris). Je n'ai pas de photographies des modistes, des repasseuses, des femmes au tub, des femmes à leur toilette. Seulement cette silhouette. On n'est pas du tout dans la toilette de Vénus où l'on se met délicatement une mouche ou l'on se prépare sous l'oeil de l'amant. Ici, il faut faire l'effort de sortir de la baignoire, dans une position pas gracieuse du tout, mais qui n'est pas destinée à être vue. La silhouette est rapidement esquissée et c'est virtuose. Comment représenter l'instabilité et le déséquilibre ?

Chevaux de course dans un paysage (1894, pastel, Thyssen Bornemisza). Parce qu'ils sont beaux.

Je vous ai parlé ici il y a longtemps de Degas, danse, dessin où Paul Valéry dresse le portrait magnifique du vieux maître (vous trouverez dans ce livre une parodie de Proust). Je reprends cette citation :
"Il y a une immense différence entre voir une chose sans le crayon dans la main et la voir en la dessinantOu plutôt, ce sont deux choses bien différentes que l’on voit. Même l’objet le plus familier à nos yeux devient tout autre si l’on s’applique à le dessiner : on s’aperçoit qu’on l’ignorait, qu’on ne l’avait jamais véritablement vu." 

Observer avec un crayon en main, observer la lumière avec un pinceau en main, c'est peut-être ça aussi l'impressionnisme.
Une série sur les peintres impressionnistes : Édouard Manet ; Claude Monet ; Berthe Morisot ; Camille Pissarro ; Auguste Renoir ; Alfred Sisley ; Mary Cassatt.
La semaine prochaine, un autre peintre (la fin de la série approche).