La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 10 novembre 2016

Il vient un moment où même le marbre peut comprendre ce que dit un homme.

Mayra Montero, Toi, l’obscurité, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset, parution originale en 1995, édité en France chez Gallimard.

Une histoire de grenouilles haïtiennes.

Les deux narrateurs se relaient (au lecteur de suivre). Il y a tout d’abord un universitaire, dont on ne saura l’identité qu’à la dernière page, spécialiste des grenouilles, et en train de se faire quitter par sa femme. Et il y a Thierry, son guide à Haïti, qui connaît à fond l’île, ses grenouilles, ses poisons, ses bandits, ses esprits. Lui a une histoire de famille plutôt compliquée. Les deux sont sur les traces d’une grenouille rouge sang.

Ce furent deux appels courts et puissants, elle régurgitait sa voix, comme un signal dans le vide, une bulle désespérée et solitaire venant du tréfonds de son être.

Ce n’est pas une narration linéaire. Tandis que les deux hommes essaient de repérer cette mystérieuse grenouille, Haïti est en proie aux bandits et aux criminels, la menace se rapproche peu à peu et les corps et les ordures se multiplient dans les rues. Par ailleurs, l’universitaire repense à sa femme et à son père qui élève des autruches. Et Thierry nous raconte une Haïti verdoyante, aux eaux riches en poisson, aux commerces et aux épiceries bien achalandés. Il y a aussi des amours violentes et étranges, des poisons et des esprits. C’est toute une île qui vit à travers le cri de cette grenouille rouge. Le roman prend peu à peu une dimension mythologique, car des notes, écrites par on ne sait qui, racontent en parallèle la progressive disparition des grenouilles de toute la surface de la Terre.
Oophaga pumilio, grenouille rouge d'Amérique du Sud, Wiki image.
C’était une lecture étrange et prenante, même si j’ai un peu de mal à savoir pourquoi. J’ai vraiment apprécié cette plongé dans un univers exotique pour moi. Le lecteur a un sentiment de réalité concernant les grenouilles, alors qu’une teinte fantastique envahit peu à peu le roman avec ces savants fous, la violence et la folie d’Haïti.

Thierry conduisait et me racontait une histoire d’amour, ses doigts étaient crispés sur le volant et ses yeux regardaient fixement la route qui n’était qu’un atroce chemin plein de nids-de-poule. Il parlait d’un ton très doux, il ne paraissait même plus si vieux. Soudain il dit quelque chose qui me frappa : on ne sait jamais quand commence le chagrin qui ne vous quittera plus. Je le regardai et je vis une larme couler sur sa joue.
« Ni le chagrin ni la joie, lui fis-je remarquer tout bas. On ne sait jamais rien, Thierry, c’est cela qui est effrayant. »

L’avis de Cryssilda. Montero est née à Cuba, mais Wikipedia me dit qu'elle se considère comme portoricaine, car elle vit à Porto Rico depuis son enfance. Bon pour le défi d’Amérique latine d’Eimelle. Des femmes écrivains.

mardi 20 décembre 2011

Il lui suffirait de fermer les yeux un instant et de laisser le lieu parler en lui pour savoir exactement ce que ça vous faisait d’être enterré vivant sur cette île pourrie abandonnée de Dieu.


Nick Stone, Tonton Clarinette, traduit de l’anglais par Marie Ploux et Catherine Cheval, 1e éd. 2006, Paris, Gallimard, 2008.

Un titre suggéré par Anne au moment où je cherchais à trouver un roman en rapport avec la clarinette avec cette précision : « je ne suis pas sûre que ça parle vraiment de clarinette ». Ah bien, effectivement, les 10 lignes consacrées à la clarinette ne sont pas vraiment à l’honneur de cet instrument. Mais c’est un très bon polar.

Le héros est Max Mingus, un privé de Miami qui sort d’une période un peu difficile. Il accepte une mission infaisable : retrouver Charlie Carver, un enfant kidnappé sur l’île d’Haïti. L’affaire est ancienne, l’île est sous la double occupation des troupes américaines et de celles de l’ONU (on est avant le tremblement de terre), tout indique que l’enfant a été massacré mais Mingus débarque car il n’a guère le choix… L’intrigue en elle-même n’est pas mal foutue du tout, de bons retournements de situations et une atmosphère bien campée. La langue est de bonne tenue, les images sont originales sans être folkloriques (sauf qu’une comparaison, même très bonne, n’a pas vocation à être reprise trois fois en 600 pages).
Mais le livre vaut surtout par son évocation d’Haïti. C’est la première fois que je lis quelque chose sur cette île même si les documentaires et reportages n’ont pas manqué. Je dois dire qu’il s’agit des pages les plus impressionnantes, sans doute parce que l’intrigue est à la cool, on peut se concentrer sur les descriptions du quotidien le plus simple des Haïtiens. La ruine, les enfants qui mangent de la terre comme repas, les routes défoncées, les véhicules luxueux qui côtoient les épaves, les maisons et leurs réutilisations, les rapports sociaux entre richissimes propriétaires et population asservie, le vaudou, la nature luxurieuse et Cité-Soleil. Ce sont des choses connues, pas de révélation ici, mais décrites avec précision dans les moindres détails et donc très frappantes. C’est pourquoi je conseille vivement la lecture de ce polar.

On aurait dit une armée en déroute, un peuple conquis, brisé, qui se traînait vers un non-avenir. C’était Haïti, à peine sorti de l’esclavage. Nombre de ces gens poussaient des carrioles bricolées avec des planches, des morceaux de tôle ondulée et des pneus bourrés de sable, tandis que d’autres portaient sur la tête ou l’épaule de grands paniers tressés et de vieilles valises. Les animaux se mêlaient librement à la foule, à égalité. Il y avait des cochons noirs, des chiens brûlés par le soleil, des ânes, des chèvres squelettiques, des vaches aux côtes protubérantes, des poulets.



Malgré la faible place de la musique dans le roman, sa présence dans le titre me permet de valider cette lecture dans le cadre du challenge d’Anne Des mots et des notes.Vous pouvez aussi lire l'avis de Miss Alfie et  un entretien de l'auteur.




Nota Bene : quand on fait l’apologie du « printemps arabe » on remonte volontiers à la Révolution française (c’est tellement flatteur), laquelle est tout autant volontiers raccrochée à la Révolution américaine (ah, cet hymne à la liberté !) ou anglaise (enfin, un vrai parlement). Il est toujours de bon ton d’ « oublier » la Révolution haïtienne, on se demande bien pourquoi. Oui, ça aussi, ça m’énerve.