La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 26 novembre 2024

Née d’une sorte de conte, je me trouvais à en être sortie.

 


Jacques Ferron, L’Amélanchier, 1970.

 

Le récit est mené (soi-disant) à hauteur d’une petite fille de 5 ans, qui croit aux histoires que lui raconte son père. La maison, la pelouse pleine de pissenlits, le bois enchanté, l’amélanchier, arbre merveilleux, et les rêves qui sont autant de réalités. Elle imagine son père en voleur et la ville peuplée de monstres divers.

Pas facile de se repérer dans ce monde de mots. C’est une langue comme celle de l’enfance, mais où les mots, anciens, rares et magiques, abondent et campent un monde proche, mais un peu différent. Les lectures du père et les histoires imprègnent aussi cet imaginaire, notamment un Anglais très poli qui regarde toujours sa montre avant de disparaître et qui n’est pas sans faire penser à certain lapin.


Dès le premier printemps, avant toute feuillaison, même la sienne, l'amélanchier tendait une échelle aux fleurs blanches du sous-bois, à elles seulement ; quand elles y étaient montées il devenait une grande girandole, un merveilleux bouquet de vocalises, au milieu d’ailes muettes et furtives, qui annonçaient le retour des oiseaux.


Mais la petite fille grandit, va à l’école et oublie peu à peu comment accéder à ce monde. D’ailleurs le bois lui-même est rasé et transformé en lotissement. C’est un chapitre déchirant quand elle raconte le vrai métier de son père, geôlier dans une institution où sont entassés tous les enfants dits anormaux dont on ne veut pas. Portrait glaçant du Canada de l’après-guerre. Portrait touchant d’un garçon de 15 ans resté, lui, dans le monde de l’enfance. On comprend alors toute la portée du roman. C’est l’héroïne adulte qui raconte.

Fortin, L'Orme à Pont Viau, 1928 MNBAQ

 


Mon enfance je décrirai pour le plaisir de me la rappeler, tel un conte devenu réalité, encore incertaine entre les deux. Je le ferai aussi pour mon orientement, étant donné que je dois vivre, que je suis déjà en dérive et que dans la vie comme dans le monde, on ne disposer que d’une seule étoile fixe, c’est le point d’origine, seul repère du voyageur.

C’est presque le début.

  

Notre bible se lisait ainsi : « Il y a eu trop de commencements des temps, on ne saura jamais où l’on est rendu si l’on veut les garder tous. Mise à part la naissance, seule irrémédiable, tous les départs sont sujets à reprises, les commencements à recommencements. L’espace est là tout autour qui joue de bons tours au temps en le replantant comme du blé. Pour relancer la genèse, il ne faut pas la prendre de trop loin. »

 

Je dois avouer que j’ai été contrainte de le lire un peu rapidement. Il faudra que je le reprenne en m’arrêtant davantage sur tout ce qui est dit, car c'est un bien beau texte.



 


jeudi 21 décembre 2023

C’est dans son sommeil que ce rythme continua à le bercer triomphalement.

 


 

Italo Calvino, Les Amours difficiles, nouvelles écrites entre 1958 et 1970, traduit de l’italien par Maurice Javion et Jean-Paul Manganaro.

 

Un recueil de nouvelles.

Dans un train, un soldat glisse sa main contre sa voisine, une plantureuse veuve, et nous suivons son exploration millimètre par millimètre. Un employé passe la nuit chez une dame et le lendemain il est un autre homme. Un homme prend le train de nuit pour rejoindre sa chérie, mais tout le plaisir semble être dans le rituel du voyage. Il y a ce couple adorable, chacun dormant dans l’empreinte de l’autre. Un lecteur qui aimerait bien finir son livre tranquillement tout en séduisant la jolie femme – comment faire pour tout réussir en même temps – et surtout ne pas perdre sa page ? Je n’ai pas lu le récit sur les fourmis, car le thème me déplaît, mais j’ai lu Le Nuage de smog, dont le fonctionnement est assez proche.


Il demeura ainsi, étendu sur le roc, dans la réverbération du soleil, immobile, ses yeux seuls (invisibles derrière les verres fumés) partant, à travers les lignes blanches et noires, à la poursuite du cheval de Fabrice del Dongo. En contrebas, s’ouvrait une calanque d’eau bleu-vert, transparente jusque dans les profondeurs. Amedeo, de temps en temps, levait les yeux sur le paysage, les arrêtait sur un miroitement de l’eau, sur la course oblique d’un crabe ; puis il se repenchait avec ferveur sur la page où Raskolnikov compte les marches qui le séparent de la porte de la vieille ; sur celle où Lucien de Rubempré, avant de passer sa tête dans le nœud coulant, contemple les tours et les toits de la Conciergerie.


C’est un monde d’employés, de petits individus pas extraordinaires, de gens qui se trouvent perturbés par une chose toute simple au point d’en être tout empêtrés, de gens qui s’interrogent sans fin sur eux et sur leurs semblables. Et Instagram déjà décrit avec exactitude dans ces années 50 par un homme fasciné par la photographie.

S’agit-il réellement d’aventures au sens amoureux ou épique ? Pour certains oui, pour d’autres c’est l’histoire de leur vie, ou un petit épisode dont le souvenir s’émoussera ou restera au contrait piquant comme un éclat de soleil au fil des années. Une aventure intérieure dans des sentiments qui vont et viennent. En réalité, on parle peu dans ces nouvelles, l’aventure et la difficulté restent cachées dans les émois de l’individu. Pas de drame ni de tragédie, mais le petit silence quotidien des personnes ordinaires.

 

Baldovinetti, Portrait d'une femme, 1465, NG Londres

C’était là, à dire vrai, un contact à peine sensible, que le moindre cahot du train renouvelait ou faisait perdre. La dame avait des genoux robustes, charnus ; à chaque secousse, le soldat devinait, contre ses os, le glissement nonchalant de leur rotule ; et le mollet tendait une joue joyeuse, de sorte qu’il fallait à celui de Tomagra une imperceptible poussée pour venir à sa rencontre.

 

Il alla à la fenêtre ; elle ouvrait sur une cour cernée de hautes murailles avec tout un peuple de balcons, et on s’y serait cru en plein désert. Le ciel apparaissait, par-dessus les toitures, non plus limpide mais blême, comme envahi par une patine opaque ; Gnei sentait bien que, dans sa mémoire, une même patine opaque effaçait peu à peu le moindre souvenir, la plus petite sensation, et la présence du soleil était marquée par une indistincte, immobile tache de lumière, comme un sourd élancement de douleur.

 

Ce sera le dernier billet littéraire de l'année. Il y aura ici un intermède plus personnel avant de reprendre les bonnes habitudes début janvier.

 

jeudi 4 mai 2023

Ils forment leurs mots autrement, d’une manière floue, sans netteté, très éloignée des normes de prononciation admise.

 

Ferenc Karinthy, Épépé, parution originale 1970, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy.

 

C’est une relecture d’un livre bizarre.

Budaï, le personnage principal, est linguiste hongrois, en route pour un congrès à Helsinki (et aucune de ces informations n’est vraiment un hasard), quand il se retrouve égaré dans une ville inconnue, à la langue inconnue et incompréhensible, où il lui est impossible de communiquer avec qui que ce soit et dont il semble impossible de partir.


Il se sent tellement solitaire, et plus longtemps dure son séjour, et plus peuplée lui apparaît la ville, plus sa solitude lui pèse ; le simple fait d’être revenu quelque part où il est déjà passé noue une relation, un minuscule point de repère au milieu de cet océan étranger.


Au début de ma lecture, j’ai éprouvé un sentiment de lassitude, d’abord car cette histoire est assez déprimante, mais surtout parce que l’ayant déjà lue, je savais que les efforts du personnage pour élucider son sort seraient vains. Toutefois, j’ai progressivement été prise par la quête quasi policière qu’il mène pour découvrir la ville et la population où il est tombé.

Je retiens plusieurs aspects de cette seconde lecture.

D’abord Karinthy peint une ville complète, avec toutes ses institutions, mais dont les sigles et logos et tous les mots d’origine étrangère sont absents. Budaï et le lecteur en sont réduits à décrypter les lieux et les comportements : cette grande halle où des gens prennent la parole devant d’autres est-elle une université, une église, un tribunal ?


Est-il possible que le mot qu’il a pris pour une gare ferroviaire et repéré pour sa répétition sur le plan de métro, signifie tout simplement quelque chose comme avenue, boulevard, place, porte ? ou une épithèse comme ancien ou nouveau ? Éventuellement le nom d’un homme célèbre, un chef d’armée ou un poète qui a donné son nom à des choses diverses ? Ou bien, qui sait, est-ce le nom de la ville elle-même ?


La ville abrite une population considérable. Partout des files d’attente innombrables, des gens pressés qui se taillent un chemin en bousculant les autres. Personne ne prend le moindre moment pour tenter de le comprendre ou de s’interroger sur la provenance de cet homme, un peu différent. Ce monde hostile et gris semble sans espoir.

C’est que la langue n’a rien de transparent. Budaï se heurte à toutes les possibilités du langage écrit et, en l’absence de Pierre de Rosette, ne parvient à comprendre qu’un nombre réduit de mots. Et que dire de cet « Épépé » ? J’avais gardé en tête qu’il s’agissait vaguement du nom de la ville que Budaï aurait réussi à comprendre, mais en réalité, il s’agit de l’approximation du nom d’une femme, dont le livre donne toutes les variations possibles. C’est qu’il est impossible de comprendre exactement de quelle sonorité il s’agit et voici Budaï qui égrène des approximations - j’avoue que donner ce mot comme titre du livre ne manque pas d’humour.


Elle rit encore et répond en deux syllabes. Il ne comprend pas bien, il redemande :

- Pépé ? Tyétyé ?

Mais cela aurait pu aussi bien être Bébé, Vévé, Dédé ou autre, elle a une bizarre prononciation articulée, et lorsqu’elle répète cela sonne encore autrement, plutôt en trois syllabes, comme Édédé ou Bébébé.


Hoerle, Autoportrait, 1931 Bröhan Design Foundation Berlin

Je note que c’est un livre très international, puisqu’en tant que linguiste, le personnage tente des comparaisons avec l’anglais, le français, le hongrois, le chinois, le latin, etc. D’ailleurs, la ville est universelle. Les habitants y ont toutes les couleurs de peau, la nourriture est la même qu’ailleurs, le climat n’a rien de particulier, l’architecture ne présente rien de notable ou de particulier – rien n’est « typique ». On est dans le ventre d’une mégapole surpeuplée, où les autorités semblent dures, où chacun mène sa vie sans s’occuper des autres, où l’individu est seulement un de plus parmi la foule qui le presse.

Le récit d’un cauchemar, la solitude dans un monde totalement étranger.

 

Après un certain temps Budaï perd patience, il se décourage, il ne pose plus de questions, l’insuccès lui donne des complexes, sa langue est prise de paralysie. Cela ne l’empêche pas de foncer, de suivre son chemin dans la multitude incessante, propulsé plus par l’instinct que par une volonté consciente : une fois qu’il s’est juré de ne pas abandonner la partie, il doit la jouer jusqu’au bout, de toutes ses forces, quel qu’en soit le résultat.

 

Apparemment, ma première lecture est antérieure à la création de ce blog et donc il n’y avait pas eu de billet. L'avis de Et si on bouquinait un peu.

Une lecture commune est prévue prochainement, mais en prévision de mon départ en vacances, j'ai décrété  une semaine hongroise sur le blog.




samedi 25 décembre 2021

J’entendais l’aboiement froid du grand chien austral.

 Louis Brauquier, L’Hiver, dans le recueil Feux d’épaves, 1970. Poème sans titre.

L’hiver est un pays où des lueurs diffuses

-       Les vieilles lampes sous leurs globes d’opaline –

Pour venir jusqu’à nous s’efforcent de survivre

Dans cette humidité froide qui les étouffe

Et de percer ces masses de gris un peu tristes.

 

Mais nous ne savons pas quand elles nous parviennent,

Tant nous sommes pétris d’une matière épaisse,

Si nous touche le feu banal d’un réverbère,

Ou la lumière épuisée d’une étoile morte.


Je reviens bientôt ! En attendant, savourez la vue. Et joyeux Noël !

jeudi 23 décembre 2021

L’hiver est un pays d’eaux figées dans leur course.

 Louis Brauquier, L’Hiver, dans le recueil Feux d’épaves, 1970. Poème sans titre.

L’Hiver est un pays où les bêtes sauvages

Que l’on croit mortes se réfugient dans leur légende :

Sangliers monstrueux, solitaires dix-cors,

Loups maigres survivants des récits de chasseurs,

Biches blondes si près des larmes, faons fragiles,

Et les licornes échappées des hautes lisses

Qui se déplacent, inquiètes, dans les bois nus

Anxieuses que leur merveille ne périsse.



mardi 21 décembre 2021

L’hiver est un pays où l’atmosphère est douce.

Louis Brauquier, L’Hiver, dans le recueil Feux d’épaves, 1970. Poème sans titre.

L’Hiver est un pays où le vent, dans les orgues

Des forêts noires, prolonge d’énormes plaintes

D’on ne sait quels géants inconnus et qui souffrent

De malheurs surhumains dans des captivités

Que nous n’imaginons même pas.

Elles laissent

Sur nos cœurs en passant un trouble qui fait mal ;

Des souvenirs se raniment à les entendre,

Confus, dans les ténèbres immémoriales.

 

Comme si nous avions, autrefois, nous aussi,

Hurlé du fond de nos, jadis vastes, poitrines

Cet appel furieux, ce gémissement vain.



Un peu de poésie le temps des vacances...

mardi 25 mai 2021

L’histoire n’est jamais sûre.

 Michel de Certeau, La Possession de Loudun, 1970, édité par Julliard.

 

D’abord les faits : en 1632, à Loudun (une ville paumée du Nord Poitou, place de sûreté pour les protestants, mais de moins en moins, car on est en pleine reconquista catholique), plusieurs femmes du couvent des Ursulines sont convaincues d’être possédées par le curé de l’église Saint-Pierre, Urbain Grandier, lequel aurait signé un pacte avec le diable.


Elles voulaient l’aller trouver, et pour ce faire, montaient et couraient sur les toits du couvent, sur les arbres, en chemise, et se tenaient tout au bout des branches. Là, après des cris épouvantables, elles enduraient la grêle, la gelée et la pluie, demeurant des quatre et cinq jours sans manger.


S’ensuivent une enquête menée par les autorités royales (et non locales) (cardinal de Richelieu, bonjour), des exorcismes menés en public comme du théâtre, des curieux venus de toute la France (et même d’Europe), une enquête des autorités religieuses et une autre des médecins (parce que l’hypothèse de la possession ne fait pas l’unanimité), un procès, une condamnation, un curé brûlé vif en place publique, les exorcismes qui continuent, mais avec une prise en main par les jésuites et une guérison miraculeuse de l’une des possédées qui fait une tournée triomphale. Et beaucoup, beaucoup de littérature.


La piété, chez Laubardemont, se marie au pouvoir ; aussi est-elle solide.


Dans ce livre, de Certeau ne mène pas un récit factuel et transparent. Il ne rassemble pas non plus l’ensemble des données (sociologie, réseau d’influence, formation des uns et des autres, la question du genre, etc.). Il présente le dossier d’archives (ou du moins une bonne partie), en s’appuyant sur les discours tenus sur la possession. La parole des possédées, celle des différents religieux, des témoins, des médecins et des autorités est exposée. L’auteur analyse leur rhétorique – d’où parlent ces gens ? Que disent-ils ? Car la possession ne se prouve pas par des faits, elle se démontre (ou se dénonce), se raconte et se transmet.

À la première lecture, cela m’avait paru confus. Il faut dire que de Certeau est prêtre, théologien, historien de la mystique et nourri de psychanalyse. Son discours manque de repère clair. Lui-même ne démontre pas d’ailleurs, mettant en avant les différents acteurs ou plutôt les traces qu’ils ont laissées dans les archives, avec un commentaire, informatif et volontiers ironique. À l’époque, j’attendais peut-être que l’on me raconte ce qu’il s’était vraiment passé à Loudun et j’avais dû être déçue par son absence de prise de position claire. Pas de résolution à cette histoire ? Aujourd’hui, je suis sensible à ses ambitions et à ses efforts pour rendre compte du climat mental de l’affaire de Loudun.

En réalité, de Certeau montre que les cas de possession (il y en a plusieurs dans ces années 1630) sont bien différents de ceux de sorcellerie. La possession s’installe dans un lieu et dans un temps marqués par l’instabilité des croyances religieuses (Réforme et Contre-Réforme) et par l’affirmation du pouvoir de l’État. Il existe des failles spirituelles, par où s’engouffre, non pas tant le diable, que le doute. La possession apparaît comme un symptôme des tensions qui traversent une société, un mal qu’il est donc presque impossible d’extirper.


À cette dépendance à l’égard du jugement social, s’oppose, chez les ursulines, une capacité de jugement personnel sur soi. Elles savent qu’il y a de la sorcellerie en elles-mêmes. Dès lors la société devient le moyen de se débarrasser d’une déviance occulte, tout comme elle profite elle-même des possédées pour expulser sa propre inquiétude en la théâtralisant. Une complicité entre les actrices et leur public renforce le jeu des exorcismes en multipliant son profit. Ce théâtre a un aspect de sécurité sociale.


Il y a l’étrange question des odeurs et la psyché des Ursulines. Possédées par le démon, il devient possible pour ces femmes d’insulter et de frapper les hommes chargés de les exorciser. Elles sont pourtant attachées et exhibées au public, car s’instaure le spectacle de la possession.

Comment décider de la vérité de ce que l’on voit ? Les médecins et les théologiens dissertent sur les signes, en décrétant ce qui relève de la nature et ce qui appartient au diable (je suis toujours aussi peu à l’aise avec les débats théoriques, même quand il s’agit des démons), mais sans unanimité. Le caractère incertain du langage et du témoignage des sens est révélé au grand jour. On est en plein siècle du cogito ergo sum. Est-ce la raison ou la religion qui vacillent ? Un peu des deux sans doute.


Vitrail, Âmes tourmentées en enfer, Allemagne 1500, Cloisters.

Il existe une page Wikipedia sur la possession de Loudun, mais elle est d’un matérialisme bête et d’un ras-des-pâquerettisme qui se donne l’air de répondre aux questions alors que pas du tout.

 

Le lien d’une émission où l’on peut entendre de Certeau présenter son travail. Il présente les différents personnages, les façons dont se manifeste le diable et la place des femmes.


D’habitude, l’étrange circule discrètement sous nos rues. Mais il suffit d’une crise pour que, de toutes parts, comme enflé par la crue, il remonte du sous-sol, soulève les couvercles qui fermaient les égouts et envahisse les caves, puis les villes. Que le nocturne débouche brutalement au grand jour, le fait surprend chaque fois. Il révèle pourtant une existence d’en dessous, une résistance interne jamais réduite. Cette force à l’affût s’insinue dans les tensions de la société qu’elle menace.


J’ai lu ce classique des études historiques vraisemblablement dans l’exemplaire d’un de mes arrière-grands-pères, quelqu’un que je n’ai pas connu, mais qui était originaire de Loudun et qui était guérisseur (et oui). Aujourd’hui, Loudun est une ville bien plus morte qu’au XVIIe siècle. Les vieilles maisons vides y sont nombreuses et le ressentiment contre Richelieu y est intact. Je me souviens avec ébahissement qu’il y a quelques années on m’a montré une maison où aurait habité la famille d’une des possédées. Que presque cinq siècles après les faits, la mémoire des noms des familles concernées ait pu se transmettre me sidère. Ethnologie de la campagne et de la province…


samedi 20 mars 2021

Rouen, église Sainte-Jeanne-d’Arc

Dernier billet à Rouen. Il est bientôt l’heure de reprendre le train.


Vous avez juste le temps de vous rendre Place du Vieux-Marché et de visiter l’église Sainte-Jeanne-d’Arc.

La Place du Vieux-Marché est l’endroit où Jeanne fut brûlée vive en 1431. Elle est bordée de jolies façades à pans de bois donnant un petit air à la Honfleur à la place, mais ces façades proviennent pour beaucoup d’autres bâtiments et ont été ajoutées à des constructions du XXe siècle. Il y a une boulangerie avec de délicieuses tartelettes aux fruits et aussi un torréfacteur (avis aux amateurs).

La croix est dressée à l'endroit du bûcher.

La place a été réaménagée dans les années 1970. Un marché couvert prend place dans le prolongement de l’église, dans la plus pure tradition médiévale. Je trouve cet aménagement très réussi. Il invite à flâner, à acheter des fruits de la vallée de la Seine, à visiter l’église et à se promener.

Photos en situation : l'église et le marché se mêlent. 


L’église Sainte-Jeanne-d’Arc est donc due à Louis Arretche et date de 1970. À l’intérieur, on a l’impression d’un bateau renversé, avec cette belle couverture en bois. Elle est extrêmement lumineuse. Les vitraux de l’église Saint-Vincent, détruite par les bombardements de 1944, prennent place dans le bâtiment contemporain. Je trouve que cet arrangement est très réussi.

C'est une grande silhouette couverte d'écaille, comme un grand poisson couché sur la place, ou une créature fantastique.

 Quelle lumière ! Et quelle sérénité !


De très beaux vitraux Renaissance, lumineux et colorés, pleins de vie.

Ce billet est le dernier de la série consacrée à la ville de Rouen. J'espère que vous avez apprécié cette escale.
MAIS c’est aussi le premier de ma nouvelle série de billets qui portera… sur des églises construites au XXe siècle ! (oui, quelle transition habile).

ADDENDUM MAISON : J'ai signé la promesse de vente !!!! Prochaine étape, fin mai ou début juin.


samedi 21 juillet 2018

Alors, il entrait pas à pas dans de vastes déserts.

Jean Giono, L’Iris de Suse, 1970.

Un très beau roman sur la renaissance d’un homme.
Comme dans Le Déserteur, tout commence par une fuite, même si nous ne sommes plus dans les Alpes à la frontière franco-suisse. Tringlot sort du bagne de Toulon en essayant de se faire le plus discret possible. Il marche la nuit, il se cache, il évite les chemins fréquentés. Nous saurons à la fin du récit l’identité de ceux qui le cherchent. Tringlot finit par croiser le chemin d’Alexandre et de Louiset et d’un grand troupeau de moutons qu’ils mènent là-haut, dans les alpages. Il se joint à eux – on ne le cherchera jamais parmi les moutons – et il découvre un monde. L’été sur la montagne. L’hiver venu, Tringlot se pose auprès d’un château. Il y rencontre Casagrande, un mulet, un forgeron, une baronne et l’Absente. Les rêves de brigand le quittent peu à peu, une autre vie va poindre.

« Je suis en train de disparaître », se dit Tringlot, il tâta sa barbe au menton, « comme un morceau de sure dans du café bouillant. La mort attrape d’abord ceux qui courent ; je ne cours plus ; je traîne les pieds. Je vais peut-être à trois à l’heure, sous mon chapeau et ma barbe, et sous la corporation (qui m’aurait dit que je conduirais des montons ?), caché, sous la montagne. » Il ne disait pas sur la montagne mais sous la montagne. Il avait l’impression d’entrer dans des vestibules sombres et sonores, comme au fin fond de la nuit déserte.

Il y a d’abord l’évocation de Tringlot. On ne sait pas vraiment qui il est, d’où il vient, ce qu’il a fait, ce qu’il veut. Le plus invisible possible, en quête pourtant d’un rôle, d’une mission, d’une place dans ce monde qu’il découvre. Les autres personnages ne sont pas plus loquaces. Au lecteur de relier les sous-entendus entre eux pour comprendre les passions des uns et des autres. Tout cela confine bien souvent à la folie, voire au fantastique : la nuit et la neige absorbe les silhouettes, les personnages restent enfermés des jours auprès du feu et surgissent tout à coup pour agir d'une façon que l'on croit imprévisible, mais qui montre tout simplement qu'il s'en passe des choses sous un crâne.

La débâcle de printemps était commencée depuis plus d’un mois. Des froids pesants avaient réduit la neige en poudre impalpable ; les premières risées des vents de traverse firent courir cette poussière palpitante ; sous les rafales elle flotta comme des draps arrachés à l’étendoir ; puis la bourrasque l’emporta.

Il y a également l’évocation d’une nature dure, où un homme peut être enseveli par la neige, où l’orage fait paniquer les animaux, où le vent arrive de loin pour agiter les arbres. Un monde où l’on marche la nuit sur les chemins, sans lumière, en se tenant au rocher, en craignant de tomber dans le précipice. Le lecteur découvre la vie des alpages, quand on mène le troupeau, que l’on se répartit les prairies, que l’on fait l’approvisionnement pour toute la saison, que le berger rend des comptes au comptable et aux propriétaires des bêtes. Le récit est fragmenté avec les souvenirs de la vie de brigand de Tringlot, tous les noms de complices, les rêves et les espoirs des différents personnages qu’il rencontre, exprimés de façon entrecoupés, jamais clairement énoncés. 
Nicolas de Staël, Paysage, 1954, collection privée.

Le titre est bien mystérieux. Ce n’est qu’au bout de longues pages, au hasard d’une tempête de neige, que l’on saura de quoi il retourne, mais ce n’est qu’à la toute fin que l’on comprendra pourquoi il s’applique à cette métamorphose de Tringlot.
Au chapitre des mots rares, il y a évidemment ceux des plantes, de la forge, du maquignonnage, mais aussi un rase-pet qui habille Tringlot (oui, c’est un manteau court – jolie langue, non ?).
Un très beau roman.

Ça avait l’air de quoi ? D’un bleu bizarre. Il l’avait pris d’abord, les jours d’avant, pour un ciel, un ciel bouché, puis une sorte de ciel ; et ce matin, là-bas, depuis qu’il s’était approché, ce n’était plus aérien : ni un nuage, ni de l’orage, ou de l’air, non, pas du tout, c’était comme une purée de pois, plus épaisse encore ; si épaisse qu’elle faisait ombre ; si compacte qu’elle répercutait tous les bruits et les fondait dans un écho général. Le pétillement des peupliers, les voix, les appels, le clairon d’un âne, la toux des moutons, un bêlement solitaire, la campane d’un bélier endormi, le grondement du petit fleuve qu’ils avaient passé à gué avant d’arriver et la confuse rumeur des lointains sonnaient comme dans un corridor.

Merci Annette pour la lecture. L'avis de Dominique.

mardi 7 février 2017

Ici, là-haut, sur le sommet dénudé de l’Arizona, le temps était mourant.

Glendon Swarthout, Bénis soient les enfants et les bêtes, traduit de l’américain par Gisèle Bernier, parution originale 1970, édité en France chez Gallmeister.

Cavalcade de bisons et d’enfants.
Six enfants se réveillent en pleine nuit pour s’enfuir d’un camp où leurs parents les ont mis pour l’été afin qu’ils deviennent de vrais cow-boys. On les surnomme « les Pisseux », mais ils ont une mission. Ils ont quelque chose de très précis à faire et pour cela ils se faufilent dans la nuit, volent une voiture et échafaudent un plan. Des passages en italiques reviennent en arrière sur chacun des garçons et sur ce fameux été.

Car c’était la substance fondamentale de toutes les histoires d’aventures américaines : des hommes armés, allant quelque part, pour faire quelque chose de dangereux. Qu’il s’agisse de partir à la découverte d’un continent à bord d’un chariot de pionnier, de sceller l’Union en plein désert, de sauver le monde en lui apportant la démocratie, de franchir les mers et de défricher les jungles et de planter nos graines, notre drapeau et notre mentalité, l’essence de notre mélodrame reste la même : des hommes armés, allant quelque part, pour faire quelque chose de dangereux.

Nous lisons d’abord l’histoire d’une amitié. Six garçons, mal ou peu aimés par leurs parents, souvent très riches, amenés dans ce camp pour apprendre la vie à la dure, vaincre leurs petites faiblesses, et qui parviennent à s’unir pour faire la nique aux moniteurs, aux encadrants, aux autres garçons, sans pourtant prendre jamais l’allure de gros durs – ce seraient plutôt des pleurnichards. Mais ces perdants-là sont fans de l’Amérique qui fait rêver : des galopades des cow-boys, des films de western avec les héros virils et les belles filles, du rock, du blues, de la country, mais eux, bien sûr, ils ont le cœur tendre et ne s’approprient pas cette culture de la violence. Les bisons sont le cœur de l’Amérique, la bête sauvage par excellence, le symbole du génocide par lequel tout a commencé, et pour ces bisons, les petits garçons accompliront l’exploit.
Ce livre se dévore. La construction est habile puisque les garçons savent précisément où ils veulent se rendre en pleine nuit et ce qu’ils veulent y faire, alors que le lecteur ne le comprend que bien plus tard. Et puis les paragraphes rétrospectifs racontent progressivement, au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, les semaines qui ont précédé.
Native North American, probably a Blackfoot, Bison Hunting,  vers 1890, aquarelle, British Museum, RMN.
La langue de Swarthout a une sorte d’évidence et d’une certaine simplicité dans sa force. Le roman est plein d’humour et d’amour, car les garçons sont attachants dans leur faiblesse et leur enfance fracassée et malheureuse. Ils sont farcis de cinéma américain où ils prennent leurs modèles, leurs héros et leurs motivations pour agir, même si certains d’entre eux pissent encore au lit. Les enfants se confrontent directement aux légendes les plus crades de l’Amérique, à la route 66 pleine d’ordures ou aux bisons abattus pour la gloriole. Ce groupe fissuré se raccroche à son chef comme à un père ou un guide qui les emmènera vers la fierté d’être eux-mêmes.

-       -  C’est le matin ! s’écrièrent-ils d’une seule voix. Waouh, on est restés debout toute la nuit !
En un éclair, ils furent sur leurs pieds, se soutenant mutuellement, dévisageant bouche bée ces étrangers avec qui ils avaient partagé les longues heures sombres de danger et d’accomplissement, ces taches de boue et de sang sur leurs visages, ces touffes de paille dans leurs chevelures. Ils avaient l’air d’une pauvre bande de canaris égarés, trop épuisés même pour chanter.

De Swarthout, j’ai aussi beaucoup aimé Le Tireur et Homesman.
Merci à Babelio et à Gallmeister pour cette lecture.