La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 25 novembre 2025

À l'écart, en groupes, les poètes virant tout cela ; moi, je prenais des notes.

 

Günter Grass, Une rencontre en Westphalie, parution originale 1979, traduit de l'allemand par Jean Amsler, édité en France au Seuil.


(J'ai vu « baroque » sur la 4e de couv, j'ai pas été plus loin.)
En 1647, alors que les négociations sont en cours pour mettre fin à la Guerre de Trente ans, mais que les coups de main sanglants continuent, des poètes allemands se rassemblent pendant trois jours. Ils célèbrent la poésie et la langue allemande, se disputent, se félicitent, mangent, boivent, s'entendent plus ou moins bien avec les servantes.

Les poètes eurent bientôt surmonté la querelle du potage pour se repaître de substances langagières : c'étaient des ruminants vivant de peu, se rassasiant à la rigueur de se citer eux-mêmes.

Petit point : évidemment il y a beaucoup de noms propres allemands (sans blague), entre lesquels je m'embrouille. Je n'ai rien retenu de qui était qui (à part un ou deux), mais ça ne m'a pas du tout gênée. De tous ces noms, je n'en connais qu'un seul, l'auteur de Simplicissimus. Ce qui compte, c'est le groupe, n'est-ce pas.


Grass se fait plaisir, célébrant et raillant la langue allemande, et le pouvoir des poètes. En pleine guerre, alors que les campagnes sont ravagées par la famine, la peste, les meurtres et les viols, s'intéresser au beau langage : beauté de l'art, suprême élégance, ridicule achevé ou indifférence égoïste ? Un peu tout cela. D'autant que parmi ces poètes, il y a aussi des imprimeurs et des éditeurs, mais surtout un « je » : qui est-il ? Et bien on ne saura pas.
C'est que pendant que l'on mange et récite de la poésie, les cadavres descendent la rivière.

Il y a d'abondantes citations et des allusions biographiques, avec des renvois vers les publications de ces messieurs.

L'hôtesse était à coup sûr une gaupe, assez extraordinaire d'ailleurs, qui parlait couramment italien avec Gryphius, payait de retour même en latin le magister Buchner et s'y retrouvait dans le bosquet des lettres comme une renard dans le têt aux oies.


Jacob Jordaens et son atelier, Les Jeunes piaillent comme chantent les vieux 1640 Ottawa


Lauremberg, de Rostock, bien que depuis l'invasion de la Poméranie par Wallenstein il fût établi dans l'île danoise de Seeland, étalait son jargon autochtone sur la table, et c'est en platt que lui répondait Rist, prédicant venu du Holstein. Établi depuis bientôt trente ans à Londres, le diplomate Weckerlin gardait intact son raboteux accent souabe. Et au silésien prédominant Moscherosch mêlait son alémanique mâtinée de francique rhénan, Harsdörffer son franconien impétieux, Buchner et Gerhardt leur saxon. Greflinger son gargouillis de Basse-Bavière et Dach son prussien aplati d'entre Memel et Pregel. On entendait le Gelnhausen filer des obscénités tristes et des maximes bouffones ; car le cours de la guerre avait appris au Stoffel, en sus de l'accent de Hesse, ceux de Westphalie et du Bade.
Autant ils étaient incompréhensibles quand ils se faisaient comprendre, autant ils étaient, en matière de langue, d'une richesse étourdissante, et autant leur allemand flottait à tous les vents.

Je recommande si vous avez l'esprit joueur.


Wikipedia me dit : « ce texte est un hommage et un roman à clé concernant la littérature allemande après la Seconde Guerre mondiale, et notamment le Groupe 47 dont Grass a été membre. »
Franchement, je les crois sur parole, ce point m'est totalement passé au-dessus de la tête.

Ce bel hommage à la langue allemande et à ceux qui l'ont fabriquée a pleinement sa place dans les feuilles allemandes.

Grass a obtenu le prix Nobel de littérature en 1999. J'ai également chroniqué  L'Appel du crapaud.



jeudi 8 mai 2025

Le pire de tout c'est que je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où nous sommes.

 


Alejo Carpentier, La Harpe et l'ombre, première publication à Mexico en 1979, traduit de l'espagnol par René L.-F. Durand, édité en France par Gallimard.

À la fin du XIXe siècle, le pape Pie IX décide de faire canoniser Christophe Colomb, tout en étant conscient que ce ne sera pas facile.

Le cœur du roman est constitué par la confession de Colomb sur son lit de mort.
La dernière partie se passe sous le pontificat de Léon XIII et une commission est chargée d'examiner si vraiment un marin pourrait être déclaré saint (spoil : non).

C'est ainsi que j'allai d'une cour à une autre, sans qu'il m'importât de savoir pour le compte de qui je naviguerais. Ce dont j'avais besoin, c'était de navires, quelle que fût leur provenance.

Carpentier nous livre donc une interprétation très intéressante du personnage de Colomb, intéressante parce qu'elle donne la parole à plusieurs points de vue contradictoires et parce qu'elle date maintenant de quelques années.

Ici Colomb est à la fois le navigateur génial, héros contre tous, audacieux, mais aussi l'intriguant, le menteur, celui qui profite du savoir des autres. J'aime bien la façon dont l'auteur utilise l'aventure viking en Amérique du Nord dans son récit [Nota bene : contrairement à ce que l'on pense souvent, cet épisode historique n'était complètement oublié au Danemark – un auteur français du XVIIe siècle en parle d'ailleurs dans un de ses livres – mais il était évidemment totalement ignoré dans le reste de l'Occident, surtout au XVe siècle – l'archéologie du XXe siècle a seulement confirmé qu'il était vrai, ce qui est différent] en laissant planer le doute sur une hypothèse totalement fausse, mais qui perturbe notre vision du Génois. De même, il fait planer le doute sur une aventure amoureuse et sur des origines familiales, tout en étant très affirmatif sur son goût pour l'or et pour son rôle dans l'esclavage.
Carpentier est à la fois cubain (et quand Colomb dit que l'île est paradisiaque, évidemment que c'est vrai), d'Amérique du Sud (sans sympathie pour l'avidité des Européens et désireux de chanter la vie de son continent) et très empreint de culture européenne. Pour lui, le lien enfin établi entre les terres est un point fort de son identité.

Enfin, la langue de Carpentier est à l'unisson de son sujet. Elle est interminable, volontiers précieuse, voire orientalisante, elle en fait des tonnes (« trop de mots, Alejo, trop de mots ! ») et elle s'accorde parfaitement avec ce Colomb et son imaginaire médiéval, qui voit des sirènes sur les cartes marines et qui part à la rencontre de Marco Polo et du Grand Khan.
Carpentier peint Colomb en bateleur, qui donne le spectacle aux souverains espagnols, à la Cour, aux équipages, aux « Indiens », qui cherche à convaincre de son propre talent et de l'intérêt de sa « découverte », qui prend la pose devant la postérité. Je sens l'auteur plein d’ambiguïté à son égard et c'est loin d'être déplaisant.

Je fus sincère quand j'écrivis que cette terre me sembla la plus belle que des yeux humains aient contemplée. C'était une terre indomptée, avec de hautes montagnes, variée, puissante, comme sculptée en profondeur ; plus riche en verts-verts, plus étendue ; ses palmiers avaient poussé plus haut dans le ciel, ses cours d'eau étaient plus opulents, ses crêtes plus audacieuses et ses ravins plus encaissés que tout ce que j'avais vu jusqu'ici, dans des îles qui me faisaient l'effet, je l'avoue, d'îles folles, errantes, somnambules, étrangères aux cartes et aux notions qui m'avaient nourri.

Îles, îles, îles... Des grandes, des petites, des revêches et des douces ; île chauve, île hirsute, île de sable gris et de lichens morts ; île aux graviers polis, qui montent, qui s'affaissent au rythme de chaque vague ; île brisée – profil en dents de scie –, île ventrue – comme femme enceinte –, île pointue au volcan endormi ; île que chevauche un arc-en-ciel de poissons perroquets...

Je ne doute pas que Carpentier a lu le Journal du navigateur, de façon à nourrir son roman d'éléments historiques, qu'il manipule ensuite à loisir. D'ailleurs l'histoire invraisemblable de la sépulture du navigateur est vraie (même si Carpentier écrit sans connaître le dernier rebondissement en date). 


Bünting, Carte du monde, 1581, gravure sur bois, Musée américain de Bath 


Alejo Carpentier, Concert baroque, parution originale 1974 à Mexico, traduit de l'espagnol par René L. F. Durand, édité en France par Gallimard.

Au début du XVIIIe siècle, le héros, un richissime propriétaire du Mexique, entreprend le voyage vers l'Europe et la terre de ses ancêtres espagnols. Si Madrid lui semble franchement minable, le séjour à Venise est bien plus enchanteur. Ici Carpentier reprend tous les clichés des voyageurs français à Venise (les prostituées, le Carnaval, la déliquescence d'une grande cité), mais en les assortissant d'une sorte de florilège musical. C'est que l'on se retrouve sur la tombe de Stravinsky à boire du vin avec Vivaldi et Haendel, puis à écouter un solo de trompette de Louis Armstrong, avec l'écho des rythmes afro-cubains. Ici le héros prendra conscience de sa mexicanité – le voici prêt à s'affranchir de cette vieille Europe.

En un gris d'eau et de ciels embrumés, malgré la douceur de cet hiver-là ; sous la grisaille de nuages colorés de sépia lorsqu'ils se reflétaient, en bas, sur les larges ondulations, molles et arrondies – alanguies en leurs flux et reflux sans écume, qui s'amplifiaient ou s'entremêlaient quand elles étaient poussées d'une berge à l'autre, parmi les teintes vaporeuses d'aquarelles très délavées qui estompaient le contour des églises et des palais, dans une humidité qui se définissait en tons d'algue sur les perrons et les débarcadères, en reflets de pluie sur le carrelage des places, en taches brumeuses plaquées le long des murs léchés par de courtes vagues silencieuses...

Un très court roman plein d'humour et d'érudition, qui met Venise à l'honneur (et c'est pour cette raison que je l'ai relu). J'ai commis un premier billet.


Alejo Carpentier sur le blog :

Concierto barroco : C'est mon préféré, je l'ai lu en espagnol et en français, lisez-le !
Le Partage des eaux : une histoire de musique et de forêt vierge
Le Siècle des Lumières : la Révolution aux Antilles et en Guyane, magistral 
Chasse à l'homme : une traque à La Havane pendant une symphonie de Beethoven (on peut peut-être commencer par celui-là pour découvrir l'auteur)

Bon pour le mois hispano-américain de Sharon.




mardi 1 avril 2025

Et merde au roi d’Angleterre !

 


Antonine Maillet, Pélagie-la-Charrette, 1979, aux éditions Grasset.

C’est l’histoire du retour des Acadiens, ces gens, originaires de France, qui vivaient au Québec et qui ont été massacrés et déportés par les vainqueurs anglais. Dispersés, certains choisissent de rester dans ce qui deviendra les États-Unis (notamment en Louisiane), mais d’autres décident de rentrer, sans rien demander à personne. Ils s’installent dans ce qui est désormais le Nouveau-Brunswick.

Après ça, venez me dire à moi, qui fourbis chaque matin mes seize quartiers de charrette, qu’un peuple qui ne sait pas lire ne saurait avoir d’Histoire.

Mais ici, ce n’est pas un livre d’histoire. Est-ce vraiment un roman ? Maillet raconte la grande épopée misérable de Pélagie, dite la Charrette, qui part de Géorgie en charrette à bœufs, avec ses fils, sa fille, une orpheline, un vieillard et une guérisseuse boiteuse. En chemin, il arrive des aventures mémorables : d’autres familles rejoignent la charrette, une autre prend la route de la Louisiane, des gens que l’on croyait morts réapparaissent, un bébé naît, on manque de se noyer et de périr de froid, on se bat, on croise la guerre d’Indépendance américaine, etc.

Car le livre raconte aussi la façon dont ce grand mythe a été transmis oralement, de génération en génération, avec ses silences et ses exagérations, ses miracles et ses gestes de bravoure. Un mythe fondateur où les Acadiens revenus chez eux pour tout reconstruire pourront puiser.

Toutes les têtes sortent du conte l’une après l’autre, laissant le conteur Bélonie ralentir ses phrases, freiner, puis semer dans l’air du temps trois ou quatre points de suspension, avant de baisser les yeux sur son auditoire qui déjà s’affaire et court aux quatre horizons.

Ceci dit, la vraie héroïne, en plus de Pélagie à la tête de tout un peuple, c’est la langue. La langue acadienne. Maillet reconstitue une langue française ancienne, du québécois ancien, du parler paysan, très oral. J’avoue que c’est un peu chargé pour mon goût, un peu artificiel, un peu qui s’écoute trop parler. L’idée est de restituer le récit d’un conteur. Je saisis l’ambition, mais sans être convaincue à 100 %. J’apprends sur Wikipedia que Maillet a fait sa thèse sur Rabelais. Je comprends ce goût de gourmet pour la langue la plus riche !

Revirez-vous la peau de l’avers à l’endroit pour vous réchauffer le dedans au soleil une petite escousse. Vous avez grand besoin de vous faire éventer, tout le monde.

Je me suis aussi un peu perdue dans les différents personnages et les familles, ce qui n’est pas bien grave. Les personnages ne sont guère fouillés, mais traités avec tendresse et humour par Maillet. Je regrette que les bœufs aient des noms, mais qu’il soit seulement question d’un Noir et d’un Micmac. Je sais bien que l’on est dans un mythe réinventé et que ce genre de personnage vaut davantage pour sa dimension symbolique qu’individuelle, mais à la fin des années 70, ça fait un peu mal.

Le rôle sinistre est attribué à une autre charrette, celle de la Mort, qui suit de près celle de Pélagie. Il y a également une famille de Basques, chasseurs de baleine et pêcheurs depuis toujours, un violon enchanté, un forgeron qui est naturellement magicien et bien sûr, un voyage à dos de baleine. Je ne peux pas non plus m’empêcher de penser au Chevalier de la Charrette que la romancière connaissait forcément.

Raymond, Poème de la terre, 1940, MNBAQ

Comme ça les Melanson de la Rivière-aux-Canards n’étaient point restés dans le sû ? Et les Bernard et les Bordage, et les Arsenault, vous me dites pas ! Tout ce monde-là serait remonté en Gaspésie ? C’était-i avec l’idée de s’y établir ? Et les Pellerin, qu’était-il advenu des Pellerin ? Jamais je croirai qu’ils ont partagé l’embarcation des Robichaud, ça se parlait même pas dans le temps. Mon Dieu ! puis les Vigneault, on avait des nouvelles des Vigneault, après toutes ces années ? Comment vous dites ça ? Ils sont rendus aux îles de la Madeleine ? Et d’autres à Saint-Pierre-et-Miquelon ? Et plusieurs Gaudet et Doucet et Belliveau ont pris à travers bois vers Québec ? Mais les déportés vont-ils finir par inonder le pays ?

Faudrait vous souvenir itou de la saison des métives avec ses pommiers tant chargés que les nouques des branches en craquiont ; et la saison des sucres avec sa sève d’érable qui dégouttait dans les timbales ; et le saisons des petites fraises des bois… Ils avont-i’ des fraises des bois et du sirop d’érable dans votre Louisiane ?

C’est avec ce titre que Maillet a remporté le Prix Goncourt 1979.

Lecture commune organisée par Miriam, que je remercie pour son initiative. Je lirai certainement d’autres titres, d'autant que je me suis aperçue que l'on m'en a offert un.

Évidemment, ça donne envie de prendre l’avion pour là-bas.


jeudi 23 juin 2022

Hay que récupérar el pognón.

 Claire Bretécher, La Vie passionnée de Thérèse d’Avila, 1979.

 

Thérèse d’Avila, à part la sculpture du Bernin, ça vous évoque… ? Peu de choses. En voici le portrait qu’en donne Bretécher, plein d’humour et affectueux.

La sainte, une femme douée d’un robuste bon sens, sillonne les routes de la Castille pour récolter de l’argent et fonder des couvents, discuter avec d’autres saints mystiques, etc. (en toute conformité avec la vérité historique). Il ne s’agit pas d’un récit biographique, mais de plusieurs scènes qui ensemble tracent un portrait.

L’Espagne du XVIe siècle est abordée avec dérision, notamment sur le chapitre de la religion. Il y a la mainmise des hommes sur les structures religieuses et l’espace de liberté laissée aux bonnes sœurs. Il y a aussi tout un tas de blagues sur la langue espagnole. On croise Jean de la Croix et tous ces mystiques stars qui publient leurs livres et dont l’Église ne sait pas bien si elle doit les situer du côté de la folie et du diable ou de la sainteté.


Et puis il y a l’extase et l’épectase. Bretécher traite ces moments d’union mystique en les prenant tout simplement au pied de la lettre. Tous ceux qui environnent Thérèse sont pleins de curiosité et de doute à son égard – n’est-ce pas le démon ? ou pire encore, un orgasme ? – mais elle traite Jésus comme son véritable fiancé (avec chanson d’amour, dispute d’amoureux, réconciliation, promesse et… extase). C’est une façon de réconcilier les divers points de vue sur le sujet, les confiants et les souriants.

Évidemment le dessin est très réussi.

L’album ouvre par ailleurs un point de vue inattendu sur Le Soulier de satin. Bon, je ne sais pas si je le relirai quand même.

Je suis allée faire un tour sur la page Wikipedia de Thérèse. J'y lis notamment ceci : "Précocement instruite des histoires édifiantes de la vie des saints, elle souhaite vivre le martyre en allant avec son frère Rodrigue dans les terres des infidèles en Afrique du Nord musulman. Échouant dans leur projet qui débutait par une fugue, le frère et la soeur décident de se faire ermites." Ok, le début est prometteur pour un bon roman d'aventures !


 

Dans la foulée j’ai relu : Agrippine et les inclus, 1995.

Une série de scènes raconte la vie et le quotidien de cette adolescente, de ses amis et de sa famille. Tout y est.

À la relecture je suis frappée par le langage. Bretécher ne cherche pas à imiter ou reconstituer un hypothétique langage adolescent comme certains le tentent. Elle a créé un truc inédit, décalé, drôle et compréhensible, qui passe avec brio le mur du temps. Personne ne parle comme cela, mais tout le monde reconnaît ce langage. Mention spéciale pour les noms propres : Pilate Girond, Modern Mesclun, Persil Wagonnet.

 









 

 

mardi 28 janvier 2020

Les cow-boys sont la preuve vivante que les Indiens enculaient les bisons.

Glendon Swarthout, 11h14, traduit de l’américain par F. M. Watkins, parution originale 1979, réédité en France par Gallmeister.

Le narrateur est auteur de romans pour enfants, à New York. C’est un dandy élégant, qui aime bien la tranquillité de sa vie. Sauf que son ex-femme lui demande d’enquêter sur son passé, des histoires de procès et de meurtres dans une petite ville du Nouveau-Mexique, sachant qu’un précédent amant y a déjà laissé la peau.

Tu peux chercher ta foutue identité foutrement seule. Je ne vais plus perdre mon temps à ta place. Moi, je sais qui je suis. Je suis B. James Butters ! Moi, je bande pour la vertu. Je déteste le mal et je ne m’y vautrerai pour personne. Pour conclure… Je suis un être humain honnête et j’ai le droit de vivre dans un monde honnête, or le tien ne l’est pas.

Bien sûr, il y a le récit du passage du far-west à la civilisation, dans les années 1910, du lynchage au procès en bonne et due forme, qui ne se fait pas très facilement. On a encore pas mal pendu dans ces marges des États-Unis. Il y a aussi le récit de l’enquête menée par le narrateur dans les années 70 avec son lot de squelettes et de tombes vides. À cela s’ajoute une histoire d’émigration clandestine. Il y aura une famille détruite et une jeune femme qui ne s’en remettra pas.
Mais c’est surtout la rencontre cocasse entre un écrivain new-yorkais (aujourd’hui ce serait un bobo) et ce monde dingue où les hommes se croient obligés de porter des chapeaux de cow-boy, même dans l’avion. Le héros a trop vu de films, mais n’a jamais mis les pieds là-bas, loin de toute civilisation à son sens, au milieu des serpents à sonnette. Or le voici dans une ville qui commémore son passé de violence comme un moment fondateur.
Ici le héros écrit des livres pour enfants et les bibliothécaires sont des héroïnes. C’est l’histoire d’un homme qui se revendique immature pour écrire des romans pour enfants et qui découvre le monde vraiment très laid des adultes. Le tout est raconté avec cynisme et autodérision. Et beaucoup d'humour et d'intelligence.
Ce fut un grand plaisir de lecture, avec pas mal de clins d’œil au western, un genre que Swarthout maîtrise très bien.
 
E. Hicks, Le Royaume de paix, 1833, Brooklyn museum.
Tremaine se donnait du mal pour ressembler à un ÉDITEUR – costumes de Savile Row, coupes de cheveux à trente dollars, vodka Comte Vronski –, mais ce n’était qu’une façade. Derrière l’homme se cachait une obscénité vivante. Le genre de type qui s’imagine qu’il pisse du Perrier.
  
- Qui est la commère du coin ?
- Ça, c’est facile. Millie Mills.
- Millie Mills ?
- Elle a vécu ici toute sa vie, elle sait tout sur tout le monde. C’est notre bibliothécaire municipale.
- Une bibliothécaire !
- C’est ça.
LES BIBLIOTHÉCAIRES.

Swarthout sur le blog:

Le wikipedia anglophone résume très bien ce que j'aime chez ce romancier : "all of Swarthout's novels are infused with a sardonic spirit usually in respect to examples of the cruelty and viciousness of which man is capable."



mardi 12 novembre 2019

Le plan le plus fou de toute l’histoire contemporaine de la castration.

Edgar Hilsenrath, Orgasme à Moscou, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, parution originale 1979, édité en France au Tripode.

Un Hilsenrath plus léger que d’habitude.
La lecture du prologue suffirait à résumer le roman, mais en gros : la fille unique chérie du plus grand parrain de la mafia américaine revient de Russie enceinte et ayant découvert l’orgasme. Il faut donc absolument aller lui chercher son Sergeï. Qu’à cela ne tienne, la mafia va faire appel à un passeur (on est en pleine Guerre froide) : S. K. Lopp. (merci de prononcer son nom à haute voix).

C’est Moscou le déclic ! Une expérience psychique ! Unique ! Tu ne piges pas ? C’est pourtant simple : une capitaliste américaine découvre la petite mère Russie ! Moscou ! La petite mère Russie d’hier et d’aujourd’hui ! En chair et en os ! Par le truchement de la queue du dissident Sergueï Mandelbaum ! C’est le séisme ! L’explosion ! L’orgasme !

Voilà, c’est du grand n’importe quoi et c’est drôle. Jeu de mots, références débiles à James Bond, portraits peu flatteurs des dirigeants de ce monde, vision décapante des terroristes, ricanement à l’encontre de l’État d’Israël, tout y passe. Et beaucoup de sexe et quelques orgasmes féminins heureusement. 

Nino Peppperoni porte un cache-œil noir (sa femme Clara Pepperoni lui ayant par mégarde crevé l’œil gauche). Il ressemble vaguement à Moshe Dayan, le ministre israélien de la Défense – simple illusion d’optique due à ce cache-œil noir.

Alors bien sûr, le roman n’a ni la portée ni la profondeur des autres titres d’Hilsenrath, mais n’empêche que tout le monde n’est pas capable de réussir ce genre de livre ni de manier l’humour avec autant de brio. De plus, on retrouve les dialogues typiques d’Hilsenrath, ces échanges de phrases rapides, avec beaucoup de répétitions, qui sont fort drôles.
Un roman plutôt corrosif et jouissif, une pochade, comme un entracte entre deux poids lourds.
Je vous recommande le passage sur la sexualité des éditeurs, auteurs et traducteurs.
 
B. Tatiana Bruni, Étude de costume pour un ballet, 1931,
Saint-Pétersbourg Musée d'État du théâtre et de la musique
- Orgamse ? Kezako ?
- Je ne sais pas exactement. Des frissons glacés qui vous brûlent.
- Je ne comprends rien.
- Moi non plus. Mais c’est ainsi. Une sensation étrange.
- Une sensation comment ?
- Comme un millier de bougies allumées qui vous pénètrent. La chair se consume, et en même temps s’anime. Mort et résurrection. Après, on reste là, plein de béatitude.
- Un millier de bougies allumées, dit Nino Pepperoni, secouant la tête. Tu veux dire qu’il a la queue sacrée ?

Hilsenrath sur le blog :

Merci Ysabel pour la lecture.

samedi 5 août 2017

Les Chimmériens ont disparu, comme si la Terre les avait engloutis.

Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien par Martin Rueff, parution originale en 1979.

C’est l’histoire d’un lecteur qui achète le dernier roman d’Italo Calvino, mais qui est obligé de s’interrompre à la suite d’une erreur d’impression. Le libraire lui donne alors le véritable texte, mais… nouvelle interruption dans la lecture. Le lecteur rencontre heureusement une lectrice, puis découvre la littérature d’un pays lointain, enfin seulement le début d’un roman, à moins qu’il ne s’agisse d’un autre roman…

Sortir, mais pour aller où ? La ville là-dehors n’a pas encore de nom et nous ne savons pas si elle restera à l’extérieur du roman ou si elle le contiendra tout entier dans son noir d’encre. Ce que je sais, c’est que ce premier chapitre tarde à se détacher de la gare et du bar : il n’est pas prudent que je m’éloigne de l’endroit où on devrait venir me chercher, ni que je me fasse remarquer par d’autres personnes avec cette valise encombrante.

Calvino s’amuse. Notre courageux lecteur (et nous avec) lira ainsi une dizaine de débuts de romans, tous dans un style très différent, et en vivra lui-même un certain nombre. Mais hélas, il (et nous avec) ne saura jamais la fin de toutes ces aventures ! Quelle déception ! Quelle frustration ! Mais quel plaisir et quelle jubilation. Ce roman rend hommage au roman, au plaisir de lire des romans, de lire des histoires et d’y croire, de vouloir savoir la suite, de vouloir connaître la vie des personnages littéraires, d’être plus intéressé par la vie de papier que par celle de ses voisins. Un lecteur et une lectrice mènent l’enquête dans ce foisonnement littéraire. Ce sont eux les héros. Le libraire et l’éditeur sont fatigués, sans parler de l’auteur, le traducteur est un grand manitou un peu fou et les universitaires ne comprennent rien, comme d’habitude.
Ma bibliothèque. M&M.
Ensuite, on pourra s’amuser à détailler les différents genres de romans dont les débuts nous sont offerts : roman d’espionnage brumeux, roman politique, érotique, etc. Ils sont tous différents, mais ils sont tous de Calvino. Ah ! les romans façons romans russes où le lecteur est perdu parce que tous les personnages ont des surnoms. Et les polars avec un brouillard et des couleurs en noir et blanc. Tous ces petits trucs de la littérature que l’on aime !
Un roman qui s’affronte au mystère de la lecture des romans (des mots sur une page et voici que nous nous passionnons pour des gens qui n’ont aucune existence ?) et à ce plaisir indicible.

Lire, dit-il, c’est toujours cela : il y a une chose qui est là, une chose faite d’écriture, un objet solide, matériel, qu’on ne peut pas changer, et à travers cette chose on affronte une autre chose qui n’est pas présente, une autre chose qui appartient au monde immatériel, invisible, parce qu’elle est seulement pensable, imaginable, ou parce qu’elle a existé et qu’elle n’existe plus, passée, perdue, inatteignable, dans le pays des morts…

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.