La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 16 novembre 2023

Non merci, pensa-t-il, les wagons, merde, on en a notre compte.

 


Edgar Hilsenrath, Nuit, parution originale 1964, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, édité en France par Le Tripode.

 

C’est le récit d’un an de vie dans le ghetto de Prokov, en 1942.

La vie, la survie, la lutte permanente contre la faim et le froid, la peur du typhus, la peur des rafles, la nécessité de trouver un abri pour la nuit. Ici plus personne n’a de sous-vêtements car ils ont été échangés contre quelques patates, plus de chaussures et plus de chemise sous la veste. On dépouille les morts qui n’ont plus besoin de rien, on arrache les dents en or et chaque jour chacun essaie d’échanger un objet que le hasard et le calcul ont placé entre ses mains contre du pain.


Ranek pensa furtivement aux gens qui couraient à pas lourds dehors dans la nuit, aux rires des traqueurs et aux criaillements des femmes, aux yeux angoissés des enfants et à tous les autres qui n’arrivaient plus à avancer dans la boue et s’effondraient sur le bord du chemin. Tant qu’il n’y était pas, il s’en fichait. Il avait faim. C’est tout ce qu’il éprouvait. Une escalope de veau ne lui aurait pas fait de mal. Ou un saucisson. Nom d’un chien, si au moins on pouvait trouver un peu de maïs.


Nous suivons l’existence de Ranek, un homme que l’on dit roublard, mais qui ne l’est sans doute pas plus que les autres, et son existence misérable au quotidien. Deux fois il disparaît, et on le dit mort, deux fois il réapparaît. Il y a aussi tous les autres, ceux qui possèdent une cave, ceux qui trafiquent, le bordel, le policier juif, une vieille, des enfants, mais surtout Deborah, la belle-sœur de Ranek, au visage de sainte, seule peut-être à ne pas abdiquer toute valeur morale dans cet univers détruit.


Il hocha la tête et tripota son chapeau d’un air pensif. Puis dit tout bas : « Nous envions les morts… et pourtant, quand sonne l’heure, personne ne veut mourir. Pourquoi tenons-nous tant à la vie ? »


C’est un roman noir, très noir, à l’humour grinçant. Ici la transcendance de l’être humain est partie loin, dans les camps.

Évidemment, c’est un grand livre, beaucoup plus difficile à lire que le célèbre Le Nazi et le barbier.

Zao Wou-Ki 03.02.83 collection privée
 


L’obscurité était tombée d’un coup et la rue s’étendait devant lui, déserte, comme toujours à cette heure. De temps en temps, le vent apportait des gémissements lugubres qui montaient des fourrés – mais ce n’était les vivants qui se lamentaient sur les morts –, des sons légers, familiers, qui troublaient à peine le silence, car ils faisaient partie de la nuit. Ranek s’arrêta quelques secondes devant l’entrée de la cave, reniflant l’air comme un animal. Il va pleuvoir, pensa-t-il.


Ranek, la faim, c’est comme un ver qui te ronge et te ronge, et soi, tu sens qu’il te dévore lentement de l’intérieur. Tu aimerais le vomir et le piétiner, mais il n’y a pas moyen, Ranek. Tu ne te débarrasses pas de ce ver. Tout ce que tu peux faire, c’est l’apaiser, le calmer. Donne-lui à bouffer. Ça l’occupera. Et alors il te fichera la paix.


Prokov est une ville imaginaire de Roumanie, mais Hilsenrath s’inspire de son expérience dans le ghetto de Mogilev-Prodolsk, une ville aujourd’hui située en Ukraine. Dans le roman figurent des soldats roumains et ukrainiens, mais aucun allemand.

 

Hilsenrath sur le blog :

Le Nazi et le barbier : un chef d'oeuvre !
Les Aventures de Ruben Jablonski
Fuck America
Orgasme à Moscou

 

Je cite l'excellent billet d’Ingannmic :

« Il est dénué de la dimension cocasse que l'on trouve dans ses écrits suivants, mais est empreint d'une absurdité macabre, et d'un cynisme sans concession. Le style sec, réaliste et cru, met en évidence la dureté, la cruauté de l'univers dans lequel il nous immerge. Par ailleurs, la redondance de certains épisodes, et la longueur du texte, servent son propos, car nous imprègnent de la routine cruellement morbide dans laquelle finissent par s'installer les protagonistes, comme prisonniers d'une interminable nuit dont seules la mort ou la démence peuvent les délivrer. » 


Deuxième participation aux Feuilles allemandes du blog Et si on bouquinait un peu.





jeudi 12 décembre 2019

Du hachis un jour gris fait un repas exquis.

Richard Brautigan, Sucre de pastèque, traduit de l’américain par Marc Chénetier, parution originale 1964, édité en France par Christian Bourgois.

On se plonge dans cet univers barré ?
Le narrateur écrit un livre et vit dans un monde… différent. Il y a une rivière, des truites, des tombes dans la rivière, des ponts, une Usine à Oubli et du sucre de pastèque, un matériau étrange avec lequel on peut fabriquer plein de choses. Et chaque jour a une couleur différente. Il raconte ses amours avec Pauline, les pancakes au petit-déjeuner et les déboires survenus avec graBOUILLE. La tonalité douce et légère (et surréaliste) fait peu à peu place à de la tristesse (surréaliste aussi).

L’Usine à Oubli s’enfonce loin, loin, loin, loin, loin, loin, loin, loin, loin. Vous voyez le genre. C’est très grand, beaucoup plus grand que nous.

Étrange comme je trouve de charme à ce genre de récit, en apparence absurde et décousu. Je crois qu’il y a là quelque chose qui me détend avant de dormir. Dans La Pêche à la truite en Amérique, tout était pêche à la truite (il y a un petit côté Schtroumpf dans cet humour), ici, c’est le sucre de pastèque qui s’impose. Cela n’a pas forcément de sens, il y a un petit côté conte décalé et c’est assez délicieux.
J’ai même aimé l’humour de ces dialogues d’une fabuleuse platitude, notamment dans le chapitre « Un tas de bonne nuit ».
On peut même fabriquer de l’huile en mélangeant la truite et la pastèque !

J’ai entendu une truite sauter dans la rivière, une truite qui sautait tard. La truite a fait un bruit étroit de porte qui claque. Il y avait une statue tout à côté. La statue d’un haricot gigantesque. C’est ça, oui, un haricot.
Il y a longtemps de ça, quelqu’un aimait beaucoup les légumes, et il y a vingt ou trente statues de légumes disséminées ici et là dans le sucre de pastèque.

La nuit était fraîche et les étoiles étaient rouges. Je suis descendu du côté de la Manufacture de Pastèque. C’est là que nous transformons les pastèques en sucre. On extrait le jus des pastèques et on le fait réduire jusqu’à ce qu’il ne reste plus que du sucre et après ça on modèle le sucre pour lui donner la forme de cette chose qui nous appartient : nos vies.

Tapisserie, Bruges 1550 , V&A, détail.

mardi 14 août 2012

Si les harengs portaient des noms, plus personne ne mangerait des rollmops.


Arno Schmidt, Vaches en demi-deuil. 10 récits champêtres. Traduit de l’allemand par Claude Riehl, 1e éd. 1964, Auch, Tristram, 2000.

Un nouvel ouvrage d’Arno Schmidt qui m’embarrasse un peu pour vous en parler : celui-ci, je ne l’ai lu qu’une fois et il est particulièrement difficile. Alors que ma découverte de Cœur de pierre avait été lumineuse et étonnée, l’approche de ce recueil a été plus lente. C’est un livre qui doit se relire, avec patience.
Ces récits mettent en scène un narrateur, ombre de Schmidt, en vagabondage dans la campagne et la langue allemandes. Jeune intellectuel urbain en excursion, réfugié dans un logement bon marché dans la forêt, faisant la nique aux paysans du coin, vieux garçon ou accompagné de son épouse, mais souvent au clair de lune. Les narrateurs ressemblent à celui d’On a marché sur la lande : on vadrouille, on discourt sur tout et n’importe quoi, on essaye d’éblouir sa compagne.

Je fis une oreille théâtrale : ? – « Entends-tu ? L’eau menue ? ». Lui mis aussi mes mains seccourables (encore ces 2 "c " !) derrière ses conques auriculaires poilues. (Sa bouche devant s’ouvrit ; par le moyen de ce dispositif il l’entendait apparemment.) Hocha léger ; superficiellement "captivé", (ou alors désorienté seulement, comme le sont les citadins qui après le 100e arbre n’en distinguent plus aucun ? Car tout est possible avec ces asphaltards.)

La promenade est aussi dans la langue allemande (enfin, je suppose), tout est prétexte à dérapage, chemin de traverse. Ellipse, allusion, jeu de mots, saut dans la langue, qui trahissent les obsessions sexuelles des personnages (ah « le vibreur rotulé à courant continu »). Les hommes se jaugent, cachent leur réserve d’alcool, les femmes les manipulent et se moquent.

Une vache en demi-deuil. Noire et blanche quoi !
image Wikipedia.
Schmidt se moque des intellectuels désargentés, verbeux, lorgnant vers la chair, plus ou moins piteux. Mais aussi des paysans, ignorants, pour lesquels il ressent une affection simple (multiples considérations sur les besoins naturels en forêt) : "Cette espèce d’imbécillité qui s’appelle « ruse de paysan »." Il est plus virulent envers les hommes politiques allemands et la Guerre froide propice au réarmement du pays.
Il y a également des considérations intéressantes et délirantes sur la traduction – où l’on apprend que Schmidt a traduit Wilkie Collins en allemand !

Alors que "L’Aubergiste" apparaissait dans l’encadrement de sa porte (comme seul on peut apparaître dans une porte qui vous appartient) : la remplissant d’une manière offensante ; sur la tête massive la casquette ; à la main un trousseau de clés (surdimensionnées) ; propriétaire foncier considérabilissime.

Ce qui n'empêche des évocations poétiques de la nature : 

Le ciel semblait tendre peu à po sa capote ; (à peine si le chêneau puceau coquetta encore un peu avec sa chemise de nuit ; il fallait déjà tendre l’oreille longuement ; et avant, froufroufrissonner en sympathie avec lui.)

samedi 19 novembre 2011

Je veux écrire des livres tristes et chastes, où il n’y aura que des paysages, des fleurs, du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux charmants qui s’effraient de l’homme.

Colette, Dialogues de bêtes, Paris, Mercure de France, 1964 pour la 1e édition.

Cela commence très simplement, Kiki le chat et Tobby le chien parlent entre eux, couchés aux pieds de leurs maîtres, Elle et Lui. Des histoires de chien – la grande chienne danoise de la ferme d’à côté, les léchouilles – et de chat – de délicieux petits oiseaux à croquer, l’art de faire ses griffes sur le fauteuil. Leurs dialogues offrent un point de vue étrange sur les « Deux pattes » et une évocation douce des plaisirs de la vie : le plaisir tactile de se promener dans le jardin, de sentir et différencier les odeurs des plantes, la sensation de la chaleur, les bruits distincts de la pluie. De courts dialogues délicieux. Mais la vie des humains n’est pas drôle : Il a des maîtresses et Elle envoie tout balader, un maître chien revient du front et sa chienne a des cauchemars…

Fips "Le monde est un vaste joujou et c'est trop cool"
Image M&M

Kiki-la-doucette : Je ne sortirai pas. J’attendrai le soleil ou le vent sec, ou mieux la gelée. Ah ! l’excitation du froid piquant, qui cingle en poignées d’aiguilles mes poumons, fait de mon nez charmant un bonbon glacé !... Le spirituel démon du gel soufflera en moi sa démence. Elle rira, et Lui aussi, quittant son papier, de me voir rivaliser en bonds, en voltes, en tourbillonnements fols, avec les feuilles. Serai-je un Chat, ou le lambeau flottant d’une fumée ébouriffée ? En haut d’un arbre ! En bas ! Puis sept tours après ma queue !

Ce sont de courts dialogues qui peuvent se lire séparément, un peu comme des nouvelles, même s'il y a une progression (le voyage de la ville à la campagne, les relations entre Elle et Lui, la guerre). C'est quelque chose de très agréable, qui se relit je pense tout au long de la vie.

Ma première participation au challenge Colette de Margotte