La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 2015. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 2015. Afficher tous les articles

mardi 19 avril 2022

Le sang de l’arbre n’est pas spectaculaire, il ressemble à de l’eau.

 Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, traduit de l’allemand par Corinne Tresca, parution originale 2015, édité en France par les Arènes.

 

Enfin lu ce grand succès arboricole !

Dans cet essai, l’auteur part de son expérience de forestier, d’abord en exploitation standard, puis en exploitation plus durable, pour relater ce qu’il a appris des arbres : comment ils communiquent entre eux, comment ils s’entraident, comment ils se concurrencent, la vie avec les champignons et les insectes, leur longue vie quoi.

C’est un livre très intéressant qui nous apprend des tas de choses ou plutôt, pour ce qui me concernent, décrit avec plus de précision des choses dont on pouvait se douter (18 ans de vie dans les bois normands avant d’aborder à Marseille). Je connaissais le rôle des champignons (grâce à un vieux Mooc), mais Wohlleben donne plusieurs exemples concrets de l’action de ces êtres (tout à la fois minuscules et gigantesques).


Le champignon non seulement pénètre et enveloppe les racines, mais il développe son réseau de filaments dans le sol alentour. Il s’étend bien au-delà des racines de son hôte pour se mêler aux racines des autres arbres et il se connecte avec les champignons partenaires et les racines de chaque nouvel arbre rencontré. Il en résulte un vaste réseau au sein duquel les échanges aussi bien de nutriments que d’informations, par exemple sur l’imminence d’une attaque d’insectes, vont bon train.


Pour ce qui est strictement du propos scientifique, je suis souvent restée sur ma faim : j’aurais préféré qu’il présente de façon un peu plus approfondie certains travaux qu’il évoque simplement d’un ton très général. J’avoue avoir été troublée par ses propos sur le lierre, totalement contradictoire avec ceux de La Hulotte. Pour moi, il ne vulgarise pas assez ses connaissances et se contente d’effleurer le terrain scientifique en s’appuyant beaucoup sur son expérience ou sur son ressenti. Les chapitres sont assez inégaux : j’apprécie quand il détaille les qualités de chaque espèce d’arbre et leur capacité à occuper tel terrain plutôt que tel autre, les interactions avec les champignons, insectes, oiseaux.


Une grande forêt profonde est un immense supermarché. Tous les délices y sont en rayons, du moins du point de vue des animaux, des champignons ou des bactéries. Un seul arbre présente des millions de calories sous forme de sucre, cellulose, lignine et glucides.


Ce qui importe est en réalité davantage l’atmosphère : l’attention qu’il faut porter sérieusement aux arbres, non de notre point de vue, mais en s’efforçant d’adopter le point de vue des arbres et des êtres qui l’environnent. Ça a l’air d’une évidence dit comme ça, mais on sait bien que…

Je retiens notamment cette idée de longue durée : un arbre vit très longtemps et ses réactions sont lentes – du moins selon notre échelle. On ne peut donc juger de l’impact d’une action que sur plusieurs années, ce qui est assez compliqué à concevoir pour nous. À cet égard, je trouve que Tolkien, avec ses Ent, a réussi à donner une bonne représentation du phénomène.

Si l’on manque d’expérience scientifique sur les arbres, c’est également sans doute à cause de notre manque d’attention et d’intérêt pour un truc qui nous semble très évident. Nous connaissons bien mal les arbres et ce livre a le mérite de nous inviter à ajouter de la complexité au monde : un arbre n’est pas simplement du bois et des feuilles, il y a aussi de l’eau et des glucides, ce qui explique l’intérêt de tous les animaux et de toutes les plantes à se presser autour. L’auteur invite également à considérer l’humidité et la température, au sol et à plusieurs mètres de hauteur.

L’écriture est très ennuyeuse.

Je crois que je vais continuer à regarder les documentaires scientifiques d’Arte !

 

L’augmentation annuelle de la production de biomasse, notamment de bois, atteste de la bonne santé des peuplements denses. Quand ils vivent en groupe serré, la répartition des substances nutritives et de l’eau entre tous les individus est optimale, si bien que chaque arbre parvient au meilleur développement possible. Si l’on « aide » ici et là un individu à se débarrasser de sa supposée concurrence, les arbres restants deviennent des solitaires.

 

Les avis de Et si on bouquinait et de Dominique.

Photos prises à l'arboretum d'Harcourt (des plantations pas du tout locales)


lundi 7 mars 2022

Elle sentira que la douleur qui a inondé le monde n’est pas partie, mais qu’elle lui a accordé un peu de répit.

 Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux, parution originale 2015, traduit du russe par Maud Mabillard.

 

Le roman s’ouvre un matin d’hiver, dans un village tatar. Zouleikha a 15 ans, elle est mariée à une brute et elle trime dure. Dans cette existence étriquée, tout est bien tracé. Mais on est en 1930 et il y a les réquisitions du pouvoir soviétique. En quelques heures, son mari est tué et la voici déportée, dans un convoi de paysans, emmené dans un train, un wagon à bestiaux, au fond de nulle part, sous la conduite du commandant Ignatov.


La forêt est matinale et silencieuse, et la neige a un crissement particulièrement appétissant sous les bottes de Mourtaza, comme celui du chou frais sous la hachette de Zouleikha, quand elle prépare le chou mariné.


Le roman raconte ce voyage long de plusieurs mois et l’établissement de la petite colonie de déportés au bord d’une rivière, auprès de la forêt, dans le froid et la faim, les moustiques et les privations, mais toujours sous l’œil de Moscou. Étonnamment, c’est là que Zouleikha parvient à s’ouvrir à la vie, survivant envers et contre tout, élevant un fils, se découvrant capable de force et de courage, se faisant une place.

C'est un très beau parcours.

Il y a tout d’abord la description du convoi de déportés, où la vie du gardien est à peine meilleure que celle des prisonniers. Lui aussi après tout est envoyé à l’écart du monde et ne comprend pas grand-chose à la mécanique du pouvoir soviétique. Ici nous sommes loin du modèle du vigoureux colon défricheur de terre. Le groupe de déportés est composé d’un fou, d’un peintre, d’un bagnard, d’intellectuels égarés, d’un manchot… Ils survivront, accrochés à la vie, recréant un chez eux et des amitiés, en s’entraidant tous chaque jour. Comme souvent, la froideur de la dictature se mêle de scènes cocasses et absurdes (notamment quand les peintures des rues de Paris deviennent celles des rues de Leningrad, un grand moment de rigolade). Et puis, il y a l’URSS comme une grosse limace rouge.

Brueghel Pieter II, Le Massacre des innocents, Musées royaux de Bruxelles, détail
Au milieu de tout cela, des personnages sauvent leur âme, fidèles à eux-mêmes, surmontant leurs souffrances. C’est le cas de Zouleikha, qui est arrachée au carcan de la maison du mari et qui prend ses distances avec ses croyances. Le roman constitue un beau portrait de femme. C’est aussi un beau roman d’amour, sans naïveté, car ce monde est dur.

Comme dans Les Enfants de la Volga, on retrouve le thème de l’émerveillement devant l’enfant nouveau-né. Il y a aussi celui du simple d’esprit qui se révèle très bien adapté au monde fou du stalinisme et du refuge au fond des bois où l’on peut espérer un temps être oublié du monde extérieur. En revanche, ici, les passages oniriques sont plus courts et moins libres. Nous ne sommes plus dans le conte, à peine dans une fable.

Mais à la fin, tous les espoirs sont permis.

 

Parfois, elle avait l’impression qu’elle était déjà morte. Ces gens, autour d’elle, épuisés, hâves, qui passaient leurs jours à chuchoter entre eux ou à pleurer silencieusement, que pouvaient-ils être d’autre que des morts ? Ce lieu, répugnant, étroit, aux murs de pierre gluants d’humidité, situés sous la terre, sans le moindre rayon de soleil y pénètre, qu’était-il, sinon un tombeau ? Mais lorsque Zouleikha s’approchait des latrines improvisées dans un coin de la cellule, qui consistaient en un grand seau de fer-blanc sonore, et qu’elle sentait ses joues brûler de honte, elle comprenait soudain qu’elle était encore en vie. Les morts ne connaissent pas la honte.


Sur ce roman, l'avis de Et si on bouquinait.

 

Mon billet sur Les Enfants de la Volga. Je crois bien avoir préféré Zouleikha.

 

C’est une lecture commune avec Ingannmic et Aifelle. La Russie fait partie des pays acceptés dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est sur les blogs (ça, c’est un beau sujet pour l’agrég d’histoire-géo ou pour une émission de France Culture), mois organisé par Et si on bouquinait.

 

Une autrice.

 



mardi 7 septembre 2021

Le plus grand homme depuis le Déluge.

 Andrea Wulf, L’Invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt, parution originale 2015, traduit de l’anglais par Florence Hertz, édité en France par Noir sur blanc.

 

À mon tour de me lancer sur les traces du savant, naturaliste, explorateur Alexander von Humboldt (le frère de celui qui a donné son nom à l’université de Berlin). Un savant prussien qui est parti explorer le monde, d’abord l’Europe, puis surtout l’Amérique du Sud, alors colonie espagnole, forêt, pampa, montagnes et volcans, et encore la grande Russie, avec des séjours à Washington, Paris, Londres, etc. Jusqu’à la limite entre Russie et Chine.


Humboldt croyait depuis longtemps à la nécessité d’une observation minutieuse accompagnée de mesures rigoureuses – en accord avec les méthodes des Lumières – mais le rôle des perceptions et de la subjectivité commençait à lui apparaître. Il en venait à penser que l’imagination était aussi nécessaire que la pensée rationnelle pour comprendre le monde naturel. « La nature doit s’éprouver à travers le sentiment », écrivit-il à Goethe, ajoutant que ceux qui tentaient de décrire le monde uniquement à travers la classification des plantes, des animaux et des minéraux n’arriveraient « jamais à rien ».


Il effectue une myriade de mesures, certaines très novatrices. Il collecte toutes les espèces qu’il peut. Il note tout ce qu’il observe. Il emmagasine. Il restitue sa vision du monde dans ses publications. Il raconte un univers unifié, du plus petit au plus gros, du scarabée à la géologie, faisant le lien entre les plantes de Sibérie et celles du Pérou. Sa force et son originalité est de présenter une vision globale, où tous les éléments ont leur place et sont en interaction les uns avec les autres. Si l’on en supprime une, tout s’écroule. Il fait des hypothèses sur le lien entre altitude et flore, sur les continuités climatiques entre des lieux très éloignés. Pas question de divinité dans cette histoire. L’être humain a sa place, mais il est destructeur. Humboldt donne des exemples de cas précis où l’action de défrichage de l’être humain a transformé un lieu jadis fertile en un désert stérile. Il est ainsi un des premiers à avancer que l’action humaine peut transformer le climat. Visionnaire !

On est dans la première moitié du XIXe siècle. Le monde savant bruisse de mille théories, entre les dinosaures qui sont découverts à ce moment et avant la théorie de l’évolution de Darwin. C’est qu’il s’agit de mettre bout à bout toutes les observations disparates qui ont été réalisées par les Européens partout dans le monde. Oiseaux, insectes, mammifères, plantes, créatures visibles au microscopes, fossiles, géologie, histoire, climat, formation de la Terre, rien n’échappe à l’œil humain, mais seul le cerveau génial de Humboldt parvient à tout assembler et à donner une vision cohérente de l’ensemble. 


Il y avait des papillons, des singes et tant de plantes à inventorier que Humboldt écrivait à son frère : « Nous courons dans tous les sens comme des imbéciles. » Même le placide Bonpland redoutait de « devenir fou si ces merveilles ne s’arrêtent pas bientôt. »

Quoique se targuant d’avoir l’esprit méthodique, Humboldt eut du mal à « s’assujettir à une marche régulière d’études et d’observations ». Leurs caisses se remplissaient à une telle vitesse qu’ils durent faire une commande de feuilles de papier pour leurs herbiers, et ils trouvaient parfois tant de spécimens qu’ils avaient du mal à rapporter leur chargement jusqu’à leur maison. Contrairement aux autres naturalistes, Humboldt ne s’intéressait pas particulièrement à remplir les cases manquantes de la taxonomie – il collectionnait les idées plus que les spécimens d’histoire naturelle.


Biard, Deux indiens en pirogue, 1860, Quai Branly
Ajoutons qu’il intègre à sa réflexion les arts et l’histoire, par exemple les monuments amérindiens, et qu’il critique l’esclavage et la colonisation.

Nous assistons à la notion même d’écosystème qui montre les relations entre les espèces, mais aussi entre le climat, les précipitations, le sol, la luminosité, etc. Parmi les événements fondateurs : l’invention du cyanomètre, l’exploration de l’Orénoque, la traversée des Andes, l’ascension du Chimborazo, la défense des Indiens caraïbes, le succès public des conférences auprès de tous les publics, de toutes les classes et des deux sexes et l’énorme succès éditorial de ses livres traduits dans le monde entier (avec même des éditions pirates).

Le livre nous permet de suivre sa vie et de comprendre les apports de Humboldt à la science et à l’humanité en général. J’ai également apprécié les chapitres consacrés à d’autres personnalités, celles qui ont été influencées par le grand homme : Goethe, Darwin, Simon Bolivar, Thoreau et d’autres. C’est une vision très complète.

Cette biographie est très documentée, elle cite longuement les archives et les publications de Humboldt, le replace dans son époque, permet de comprendre à la fois son originalité et son génie et ce qui le relie aux autres savants de son temps.

 

Les ressemblances entre les plantes de leurs littoraux montraient une « ancienne » liaison entre l’Afrique et l’Amérique du Sud, et permettaient de dire que des îles à présent séparées avaient été autrefois réunies – une incroyable déduction quand on songe qu’il s’écoula plus d’un siècle avant que la science commence à parler de dérive des continents et de tectonique des plaques. Humboldt « lisait » les plantes comme un livre.

 

Humboldt et Darwin avaient tous les deux la rare faculté de se concentrer sur les plus petits détails – une parcelle de lichen, un petit coléoptère – puis de prendre de la distance pour les considérer dans leur contexte et établir des comparaisons. Cette flexibilité d’échelle et de point de vue leur donna une approche tout à fait nouvelle du monde.

 

Je n’ai pas pu voir l’exposition du musée d’Orsay Les Origines du monde, mais j’ai acheté le catalogue. Je pense que cette lecture sera complémentaire.


Les avis de Miriam, de Dominique, de Claudia Lucia et de Keisha. Un indispensable.

Une autrice.



jeudi 27 mai 2021

Marseille est aujourd’hui seule pour se défendre.

 Jean-Laurent Del Socorro, Royaume de vent et de colères, 2015, ActuSF.

 

Nous sommes en 1596 dans une auberge de Marseille, tenue par un couple d’anciens mercenaires. Sont hébergés là Victoire, qui a organisé un guet-apens, un couple de deux hommes fuyant une pierre magique et un vieux chevalier, ancien huguenot converti au catholicisme. Henri IV vient de se convertir et il est peu à peu reconnu comme étant le souverain légitime. Sauf à Marseille, car la ville est tenue par le dictateur Charles de Cassault, fanatique de la Ligue catholique qui s’est construit un petit domaine indépendant. Bref, les armées du roi marchent sur Marseille, une bataille et un massacre se préparent et il va arriver pas mal de choses à nos personnages.


J’échappe à trois tentatives d’assassinat en un mois.

- Tu te croyais où, Victoire ? Chez les mercières ? Ici c’est les savonniers : à chaque marche que tu grimpes, c’est un peu plus glissant.


Une agréable fiction historique avec une pointe de science-fiction, juste ce qu’il faut pour introduire du mystère dans un récit dont on connaît la fin. Les deux héroïnes féminines sont des guerrières (bien badasses dirait-on) (apparemment, pas possible d’être une bonne femme ordinaire), à l’exception d’une comtesse, dont le portrait aurait gagné à être étoffé. Il y a plus de variété du côté des personnages masculins, avec notamment Gabin et Silas qui offrent des voix originales. Nous plongeons dans les horreurs, les lâchetés, les traîtrises des guerres de religion.

Cela se passe à Marseille (je précise que la République de Cassault est un épisode tout à fait historique), mais la ville a tellement changé depuis cette époque, qu’à part le mistral et le Panier, on ne reconnaît pas grand-chose (sauf la maison diamantée bien documentée sur le blog). Mais bon, c'est à Marseille, quoi !

Le roman est très bien construit. On ne se mélange ni entre les époques ni entre les personnages. Hop hop hop, l’histoire avance ! C’est écrit au pas de charge, et j’ai vraiment passé un bon moment de lecture. Je lirai avec plaisir d’autres romans de l’auteur.

 

Je dois m’arrêter par deux fois pour me mettre à l’abri des bourrasques. J’en profite pour observer en contrebas les galères bloquées à quai. La chaîne est relevée en travers des deux rives pour en condamner l’accès. Seules les barques de pêcheurs seront autorisées à franchir le blocus pour alimenter la ville en poisson.

 

Merci Laurent pour m’avoir recommandé cette lecture !

Le billet de Karine.

Autun. Siège par l'armée royale pendant les guerres de religion, 1591, Autun Musée Rollin 

 

mardi 2 mars 2021

Je devais avoir douze ans quand ma peur du monde est devenue aiguë et claire.

 Mircea Cǎrtǎrescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, parution originale 2015, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Au début du livre, le narrateur parle des poux qu’il récolte dans sa chevelure au contact de ses élèves (il est enseignant). Sans répugnance pour ces petites bêtes qui vivent leur vie après tout, il raconte le rituel de lavage et de peignage qui lui permet de s’en débarrasser.

Le narrateur rassemble dans un long manuscrit (presque 800 pages) à la fois le récit de sa vie actuelle et des extraits de son journal tenu pendant des années. Il raconte aussi ses rêves. L’ensemble n’est pas strictement linéaire, mais reconstitue peu à peu un univers, avec sa cohérence et ses traits saillants, qui évolue doucement et imperceptiblement vers le fantastique.

(et c’est pas facile à vous résumer)


La lune, couchée sur le dos, les cornes orientées vers le sommet de la voûte, était plus grande que jamais, comme si la tour avait eu des milliers de kilomètres et s’élançait dans sa direction.


Le narrateur mène l’existence terne d’un professeur de roumain dans une école médiocre de Bucarest. Chaque jour il parcourt les couloirs de son établissement, à la recherche de sa classe, jamais située au même endroit. Chaque jour, les portes s’ouvrent sur des salles inconnues. Comme si chaque bâtiment recelait en son sein un labyrinthe, ce qui se révèle en effet être le cas. La carte de Bucarest que dresse le roman est celle d’une ville aux grandes avenues traversées par le tramway, d’immenses bâtiments de l’ère communiste, aux proportions non humaines, où les étages s’entassent les uns par-dessus les autres, où les couloirs sans fin ouvrent sur des pièces vides à la lumière glauque, où l’on erre, comme dans un roman de Kafka ou dans une prison dessinée par Piranèse.

Certains de ces endroits sont des nœuds, des lieux où sont enterrés des solénoïdes (sortes d’immenses bobines électriques créant un champ magnétique). À ces endroits, une force étrange est susceptible d’entrer en action et de relier les plus petits des êtres vivants à l’architecture colossale.


Les couloirs paraissent sans fin alors que l’école est petite. Tu ne cesses de tourner à angle droit, de monter et descendre des escaliers au carrelage mal nettoyé. Aujourd’hui encore il m’arrive de me tromper de cahier d’appel et de me retrouver devant des classes que je ne connais pas. (…) C’est une tour sans fin de salles et de couloirs superposés. Je m’arrête enfin dans un espace large et sombre (trop peu de lumière provient de la cour intérieure), avec les mêmes portes blanches tout autour. La 5e A, la 5e B, la 5e C… Le long des corridors, les lettres de classes épuisent les ressources de l’alphabet latin, puis du grec, de l’hébraïque, du cyrillique, puis c’est au tour des signes arabes, indiens, des hideuses têtes mayas, pour finir par des signes totalement inconnus. Je n’ai jamais su combien il y avait en réalité de classes par niveau, dans l’école 86.


Comme un de ces Pérégrins, le narrateur découvre tout au long de sa vie, dans les endroits les plus inattendus, des collections anatomiques fantastiques : bocaux de formol contenant des monstres, planches dessinées représentant les insectes et les plantes. Nous partageons avec lui sa découverte des insectes, des larves, des organismes minuscules qui sont les parasites de nos propres parasites, tique de la tique, pou ou punaise d’un autre pou ou d’une autre punaise. Autant d’occasion de s’interroger sur l’imbrication des mondes : ces parasites ont-ils conscience de l’animal vivant autour d’eux ? Et si nous étions nous-mêmes les minuscules bestioles d’un autre animal gigantesque dont nous n’avons pas idée ? Fasciné par ces créatures d’une échelle si différente de la nôtre, qui représentent à elles seules la possibilité d’un monde qui nous est totalement étranger, le narrateur n’hésite pas à se transformer en acarien (en sarcopte de la gale précisément).

C’est que le narrateur entretient un rapport particulier avec son corps. Martyrisé par les médecins depuis son enfance, le roman raconte aussi les innombrables opérations, piqûres, interventions horribles, sanglantes et traumatisants (difficiles à lire aussi). Il semble qu’il ne soit jamais question de soigner ou de soulager, mais bien plutôt d’extraire de l’énergie, de la substantifique moelle, de créer de la douleur et de la souffrance dans un but obscur (avec le rôle particulier des sièges de dentiste) (hypocondriaques, passez votre chemin), le personnel médical habitant les immenses palais de béton, dont on se demande toujours si le petit enfant parviendra à s’échapper.

Il y a aussi les rêves du narrateur, qu’il raconte et qu’il note inlassablement. Il y est question de visiteurs nocturnes, d’apparitions, d’insectes, de femmes monstrueuses, de bébés gigantesques, d’un mystérieux palais de rêve et de lumière (roman qui peut mettre mal à l’aise si vous vous souvenez de vos propres rêves). Le lecteur suspecte un temps la folie chez le narrateur, une folie à la manière du Horla de Maupassant ou de John-Antoine Nau, empreinte tout à la fois de réalisme et d’étrangeté.

Il y a une fascination pour les tatouages et pour les excroissances du corps et pour tout ce que peut perdre notre corps en une vie (dents de lait, cheveux, fluides de toute sorte, la ficelle (oui, oui), cellules de la peau, organes).


Son constructeur a voulu Bucarest tout entière comme elle apparaît aujourd’hui, avec chacun de ses bâtiments, chaque terrain vague, chaque intérieur, chaque reflet du couchant dans les fenêtres circulaires au milieu des frontons rongés par les intempéries. Son idée de génie a été de bâtir une ville déjà en ruine, le seul type de ville que les hommes devraient habiter. Ville des murs aveugles et cloqués qui tiennent à peine, grâce à des ancres en fer rouillé, ville des ornements ridicules en plâtre, des tramways antédiluviens, des chambranles de portes et de fenêtres en bois rongés par les vers et délabrés.


Nous sommes dans un monde arbitraire et absurde, celui d’une dictature communiste, où les cerveaux tournent en vain, sans trêve et sans but, où les décisions sont anonymes et où l’individu ne peut être qu’une créature effacée se débattant pour peu de résultat. Les enfants y sont martyrisés. Au mur s’alignent les portraits des officiels, comme autant d’ancêtres de familles menaçants et assoiffés de sang. Dans cet univers, on manifeste contre la mort et contre la souffrance, contre la mort des soleils et contre la maladie.

Une mante religieuse, insecte qui signale une certaine secte dans le roman.

Avec tout cela, le narrateur nous raconte aussi sa vie. Ses parents, ses trajets à la bibliothèque, les deux ans de sanatorium, l’enseignement à l’école et le contact avec les élèves, le portrait des collègues, à la fois ordinaires, déplaisants et doués chacun d’un intérêt particulier, son épouse, la sensuelle Irina, la réflexion magique autour du Rubik’s Cube et surtout, surtout, son échec en littérature. Ce moment est présenté comme celui où la vie du narrateur a définitivement bifurqué. D’un côté, la vie de l’écrivain, brillant et prospère, et de l’autre, celle du narrateur, dont le poème est resté dans les tiroirs, réduit à une existence terne et sans intérêt. Le personnage revient sans cesse sur cette autre destinée, celle qu’il aurait pu avoir, celle qui lui semble parallèle à la sienne. Il s’en tient à son journal, comme s’il s’agissait d’un rapport, lui l’écrivain raté, comme une réalité qui ouvre de vraies portes, contrairement aux romans qui ne créent que des portes peintes. Avec son manuscrit, son journal et les maigres témoignages de sa vie, il se sent peu à peu de taille à ouvrir vraiment « quelque chose ».


En écrivant sur mon passé et sur mes anomalies et sur ma vie translucide à travers laquelle on voit une architecture pétrifiée, j’essaie de déchiffrer les règles du jeu dans lequel je me suis retrouvé, de distinguer les signes, de les mettre bout à bout et de voir vers quoi ils tendent, et de me diriger dans cette direction. Aucun livre n’a de sens s’il n’est pas un Évangile. Le condamné à mort pourrait bien avoir les murs de sa cellules couverts de livres tous exceptionnels, mais ce qu’il lui faut, c’est un plan d’évasion.


Et Bucarest ? Le lecteur se rend progressivement compte que la ville tient une place essentielle dans le roman. Les avenues et le tramway, les différents quartiers, les petites maisons bricolées des ouvriers, les terrains vagues, les anciennes usines complètement déglinguées, les ruines qui sont à la fois celles des constructions soviétiques hors de toute proportions humaines et celles des palais d’un vague empire austro-hongrois, avec des fragments d’anges qui jaillissent çà et là. Il y a aussi le fantasme de Brasilia qui affleure régulièrement, la ville nouvelle créée dans la jungle, à angles droits, toute d’une pièce. On est dans les Villes invisibles de Calvino.

C’est gros, c’est dense, il y a plein de mots que vous ne croiserez plus jamais dans la vie, c’est touffu, ce n’est pas toujours facile à lire (j’ai survolé quelques pages), il y a le goût pour la sensualité, la vie animale et son inventivité, le refus de la mort et de la souffrance, l’espoir et la lumière proposé à l’humanité, un parfum d’apocalypse évité de justesse. Que j’aime cette idée d’un roman comme d’un plan d’évasion, qui ouvre de vraies portes !

Je le relirai certainement. En attendant, je vais sans doute me tourner vers les précédents romans de l’auteur.


C’était le hurlement des cancéreux en phase terminale, de ceux qui sont sur la table de torture, de ceux qui ont perdu leur enfant, de ceux qui sont précipités des hauteurs. (…) Et si au début chaque larynx criait jusqu’au déchirement sa propre douleur dans un effrayant désordre, à la fin, comme sur les pancartes griffonnées de slogans contre l’Alzheimer et contre la folie, s’est élevé toujours plus souvent, toujours plus dominant, toujours plus brûlant le mot qui incarne l’absence d’espoir, le mot de l’enfer, de l’éternité des flammes noires et du remords et de la haine de soi : à l’aide ! Comme ceux qui se noient dans une eau noire, la foule criait de plus en plus le mot qui appelle, qui appelle la mère, qui appelle Dieu, le mot de l’insupportable privation de toute consolation et de toute clarté.

 

La traductrice, Laure Hinckel, qui a fourni un travail prodigieux, tient un blog. Elle a rassemblé les billets consacrés à la traduction de ce romanMerci à Passage à l’Est pour m’avoir signalé ce lien.

L’auteur a accordé un entretien à France culture. Il y présente quelques thèmes du roman.


Ne nions pas qu’il a été compliqué de rédiger ce billet qui constitue cependant une magnifique participation au mois consacré à l'Europe de l’Est sur les blogs littéraires.

 

mardi 17 novembre 2020

Mais-qu’est-ce-qui-t’a-pris-mais-qu’est-ce-qui-t’a-pris-mais-qu’est-ce-qui-t’a-pris ?

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit, 2015, édité au Québec par La Peuplade.

La première partie est un cri de colère, de rage et de désespoir. La narratrice, dont on comprend qu’elle est travailleuse sociale, se rend comme chaque été à Salluit, dans le Nunavik. Mais cette année on lui apprend que son amie, Eva, a été tuée.

La seconde partie s’intéresse à Elijah, le fils d’Eva, à ses amours, à ses enfants. Le ton y est beaucoup plus triste et mélancolique.


Quand on revoit quelqu’un après longtemps, il faut s’attendre à tout, on ne lui demande pas « Comment ça va ? » comme une absurde banalité à laquelle on n’attend pas de réponse, parce que comment ça va, ici, ça peut entraîner des réponses comme « Ça ne va pas, mon fils a mis le feu à son propre corps l’automne passé ».


Un roman très dur, qui raconte la réalité de la vie au Nunavik pour des gens à qui le gouvernement canadien et l’Occident imposent un mode de vie, un système de valeurs, une alimentation, des règles de comportement. Le chèque de l’exploitation minière ou le chèque des aides sociales, l’alcool, la drogue, la violence, la destruction des familles et des individus. Avec ces blancs qui viennent travailler pour quelques mois parce qu’ils y sont particulièrement bien payés, pour s’enfiler des fillettes, qui repartent en laissant une femme enceinte et en colportant les clichés racistes et paternalistes en vigueur. À lire à petites doses et pas avant de dormir (j’ai aussi passé quelques pages parce que pfiou).

La narratrice essaie pourtant de trouver de l’espoir, dans les magnifiques paysages bien sûr, dans le sourire des enfants, dans les trajectoires de ceux qui parviennent à échapper à toutes les embuches de cette vie aliénée, dans les récits de ceux qui viennent là parce qu’ils aiment vraiment leurs habitants, dans une histoire d’amour qui naît et qui parvient à résister à tous les aléas.

Le roman raconte une situation collectivement inextricable, avec la mauvaise conscience des blancs et le sentiment d’humiliation des Inuits. On a le sentiment que tous les individus sont irrésistiblement broyés. 

Passionnant et bouleversant.

 

Samedi après-midi, du vent doux sur la toundra. Une mère lagopède et ses petits détalent dans tous les sens pendant que j’approche, ils ne savent pas que je veux seulement admirer leur beauté, la mère en panique veut défendre ses poussins, mais avec quoi, avec quoi un lagopède peut-il se défendre ? Pas de dents, pas de griffes, les petits ne volent pas. C’est la vie magnifique et fragile, une fleur sur la toundra, j’ai le goût de brailler, je l’ai dit, j’ai souvent le goût de brailler parce que tout est trop beau ou trop dur ici, je regarde un lagopède sur la montagne et je veux pleurer pendant que dans le village les enfants et la violence.

 

Bon pour Novembre au Québec, dans la catégorie « roman engagé » avec la très belle chanson des Cow-boys fringants : L’Amérique pleure.


Une autrice.

J. Irqumia, Pêcheuse, 1963, lithographie
Musée des BA du Canada


jeudi 23 juillet 2020

Attends-moi sur le rivage, mon ami, mais il ne m’entend pas et continue de marcher.

Kazuo Ishiguro, Le Géant enfoui, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, parution originale 2015, édité en France par Gallimard.

Dans une Angleterre, d’où les Romains sont partis et les Normands pas encore arrivés, mais où les ogres sont restés, très « Âges obscures », un couple âgé, Axl et Beatrice, entament un long voyage pour se rendre dans le village de leur fils. Ils ont beaucoup hésité, mais craignent de perdre tous leurs souvenirs. En effet, là où ils vivent, la mémoire s’effiloche étrangement, peut-être à cause de cette brume mystérieuse qui envahit les esprits.

Mais, là encore, je me demande si ce que nous éprouvons aujourd’hui au fond de notre cœur ne ressemble pas à ces gouttes qui dégringolent des feuillages gorgés d’eau au-dessus de nos têtes, alors que la pluie a cessé depuis longtemps. Je me demande si, sans nos souvenirs, notre amour est destiné à s’estomper et à mourir.

C’est un voyage long et fatiguant, sur des chemins inconnus, parmi des souvenirs lointains. Même si la région semble en paix, il y est sans cesse question des anciennes guerres entre Saxons et Bretons, des massacres et des vengeances, que tout le monde semble avoir oubliés. Ou plus ou moins. Axl et Beatrice rencontreront un village où tout le monde est affolé, un monastère au passé inquiétant, des créatures étranges, des bateliers inquiétants. Mais ils ne seront jamais séparés.
Croix d'Easby, 800, pierre, V&A
Dans ce paysage de montagnes, de collines, de forêts, de landes, d’eaux, où l’être humain est toujours un inconnu, et donc une potentielle menace, où il faut faire confiance, sans savoir, plane l’esprit du roi Arthur. Ses chevaliers y ressemblent à des troncs d’arbre moussu, sauf un, Gauvain, âgé, mais encore redoutable, qui erre, dont la mémoire embrouillée mêle les époques, aux confins de la raison et de la folie, fidèle à un roi et à un idéal, ou désormais conscient de l’inutilité de son action. Cette utilisation du mythe arthurien est très habile, car il s’implante progressivement dans le roman et prend de plus en plus de consistance, sans que le lecteur ne s’en rende réellement compte, relié étroitement aux vies des deux héros et à leur périple.
La fin reste ouverte, pour le guerrier, pour le garçon, pour Axl et Beatrice, incertain et plein d’espoir.

Je passerai de la somnolence à un état de demi-éveil, je verrai le soleil se coucher sur l’eau et le rivage s’éloigner encore, je replongerai dans mes rêves en dodelinant de la tête jusqu’à ce que la voix du batelier me tire doucement de ma songerie une fois encore. Et s’il devait me poser des questions, comme certains disent qu’il le fera, je lui répondrai honnêtement, car que me reste-t-il à cacher ? Je n’ai pas eu d’épouse, bien que j’aie parfois désiré en avoir une. Mais j’ai été un bon chevalier qui a fait son devoir jusqu’au bout. Je le lui dirai, et il verra que je ne mens pas. Il ne me dérangera pas. Le coucher de soleil paisible, son ombre tombant sur moi tandis qu’il passe d’un côté de son embarcation à l’autre.
  
J’ai aussi lu Auprès de moi toujours qui est très très bien.

jeudi 18 juin 2020

Cette nuit, c’était toujours.

Mélanie Rutten, Les Sauvages, 2015, éditions Memo

Deux silhouettes noires s’échappent à la nuit tombée pour rejoindre les bois et une clairière enchantée. La lumière apparaît, ainsi que des compagnons de jeux un peu surprenants. Les sauvages, ce sont les enfants ou ce sont les créatures des bois ? On joue, on s’aime, on se dispute, on se réconcilie. On aimerait bien que le jeu de la clairière dure toute la vie et pas seulement une nuit en rêve.
Ce qui fait le charme de cet album, ce sont paradoxalement les premières pages, avec les silhouettes d’un noir d’encre. Elles sont étranges et étonnantes, en contraste avec ce que l’on attend. Bien sûr, au bout de quelques pages, la couleur si particulière de Rutten finit par arriver, mais quand même, on s’interroge à propos de ces enfants qui viennent d’une maison si sombre et qui ont besoin de jouer dans les bois. 
Une couleur apaisante, un véritable personnage qui habite les contes, les jours et les nuits. D’éclatants lavis d’aquarelle.

Une autrice.
J’avoue avoir préféré La Forêt entre les deux dont le récit est moins linéaire et plus fragile, puisqu’il s’agit d’un enfant perturbé par le divorce de ses parents, à qui la forêt et la magie des couleurs apporteront toutes leurs forces.

mardi 19 mai 2020

L’homme le plus dangereux, c’est l’homme seul, parce qu’il ne sait même pas qui il est.

Agustín Martínez, Monteperdido, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, parution originale 2015, édité en France par Actes Sud.

Dans un village paumé tout en haut des Pyrénées, deux petites filles disparaissent. Cinq ans plus tard, l’une des deux réapparaît. Et l’enquête (re)commence.

Le fil du temps était chaotique dans le récit qu’Ana faisait de sa séquestration. Enfermée pendant de longues périodes dans un sous-sol loin de toute lumière, soumise à une routine quotidienne, il était normal qu’elle ait du mal à établir une chronologie des années où elle avait été privée de liberté.

Voici un roman policier tout à fait réussi. Le village s’était installé dans l’habitude, pendant ces 5 années. Mais désormais tout est perturbé. Car les fillettes n’ont pas été emmenées au loin. Le ravisseur semble être du coin. De quoi se survient la survivante ? Acceptera-t-elle de tout raconter ? Ou choisira-t-elle de tout oublier, aux dépens de celle qui est encore captive ? Comment les policiers peuvent-ils interpréter ses maigres réponses ? Et comment concilier le bonheur d’une des deux familles avec le ressentiment de l’autre ? Surtout qu’en 5 ans, il s’en est passé des choses. Le cœur de ce roman est constitué par le rapport ambigu que les habitants du village entretiennent avec cette enquête et par les réactions diverses, contradictoires, inattendues face au retour de l’une des deux disparues. Paradoxalement, dans ce contexte la psychologie du ravisseur apparaît plus secondaire.
L’enquête est menée à la fois par des policiers nationaux spécialistes des enlèvements et des policiers locaux, impliqués étroitement dans le territoire, parfaitement conscients des contradictions dans lesquelles ils sont enfermés.
Et au-dessus de tout cela règnent les sommets enneigés menaçants qui enserrent le village.
Un roman policier avec beaucoup d’humanité.

À l’horizon, elle voyait le noyau urbain de Monteperdido. Des maisons noires, silencieuses, saupoudrées de petites lumières jaunâtres, maintenant que le soleil était couché. Sara eut l’impression que ces demeures étaient plutôt l’œuvre de la nature, comme les montagnes qui l’entouraient, œuvres de secousses sismiques et de siècles d’érosion.

En montagne, quand la lumière est vivante.


mardi 12 mai 2020

La vie était aussi résistante et tenace qu’un rat.

Rosa Montero, Des larmes sous la pluie (2011), Le Poids du cœur (2015) et Le Temps de la haine (2019), traduits de l’espagnol par Myriam Chirousse, édités en France chez Métailié.

Avant de lire Le Temps de la haine qui est paru à l’automne 2019, j’ai voulu relire les volumes précédents. Pour la peine, billet complet.

Des larmes sous la pluie.
Premier volume des aventures de Bruna Husky. On est à Madrid en 2109 et notre héroïne est une réplicante, une machine humaine à la durée de vie limitée. Elle enquête sur un complot qui semble avoir pour but de dresser les humains et les réplicants les uns contre les autres, dans une horrible guerre.
Dans ce premier volume, nous découvrons l’univers imaginé par Montero : une planète à l’air vicié, où l’eau naturelle, les animaux et les plantes sont de lointains souvenirs, où les extraterrestres apparaissent à l’occasion, où les portables permettent de tracer les êtres, où l’amour et la haine existent quand même. Un très bon roman de science-fiction, qui se dévore sans problème !
Il est aussi beaucoup question de la mémoire, des souvenirs induits ou fabriqués, des souvenirs que l’on fait disparaître de gré ou de force, du passé de la planète qui semble n’avoir jamais existé.
Un personnage est à la fois homme et femme et les pronoms personnels alternent, ce qui ne pose aucun problème.
Mon premier billet sur le roman.

Bruna tenta de se souvenir de toutes les informations qu’elle possédait sur les Omaas. Que c’étaient les Autres qui abondaient le plus sur la Terre car, en plus de leur représentation diplomatique, il y avait des milliers de réfugiés qui avaient fui les guerres religieuses de leur monde. Que ces réfugiés étaient les extraterrestres les plus pauvres, justement à cause de leur condition d’apatrides, et que cela faisait d’eux les êtres les plus méprisés parmi les bestioles. Qu’ils étaient… hermaphrodite ? Ou bien c’étaient les Balabis ? Quel merdier.

Le Poids du cœur.
Dans ce deuxième volume, Bruna Husky part cette fois sur la piste des déchets nucléaires. Il n’y a pas ici de découverte de nouvelles créatures, comme dans le premier, mais nous voyons Bruna voyager sur Labari, une installation humaine en dehors de la terre, et dans un territoire dévasté de l’ancienne Finlande. L’histoire est peut-être un brin compliquée (je n’ai pas bien compris ce qu’il arrivait au fameux diamant) et notre détective ne paraît pas toujours bien perspicace. Mais à qui faut-il faire confiance ? Quand faut-il se laisser submerger par les sentiments ? Pas évident de se débrouiller dans l’entrelacs des relations. Ce qui est intéressant aussi, c’est cette réflexion sur la démocratie. Un régime bien imparfait indubitablement : les pauvres ne peuvent se faire soigner à l’hôpital, ou se payer de l’air de bonne qualité et certaines zones sont hors droits. L’argent y décide de tout. Mais Bruna peut constater que les autres régimes ne valent pas mieux, voire sont bien pire. Dans ce monde en désolation, où l’eau, les animaux, les plantes ont quasiment disparu (ne restent que les méduses), les principes de l’amitié et de la démocratie peuvent guider une vie.
Mon premier billet sur le roman.

Parce qu'une partie du 1er roman se déroule au zoo,
G. Aillaud, Les Pingouins, 1972 Marseille, Mac.

Le Temps de la haine.
Le cher amour de Bruna, Paul Lizard, un commissaire de police, a été enlevé et est détenu par des terroristes – qui ont l’air d’être allié à un genre d’oligarque. Au cours de son enquête, elle aura l’occasion d’entrevoir un apaisement possible – pour elle qui est en fureur contre les humains qui fabriquent en série des réplicants sensibles, mais à la mort programmée.
J’ai été bien prise dans l’histoire même si le machin complotiste ne me plaît pas et a tendance à m’agacer. J’ai sans doute préféré le premier volume où l’on découvrait cet univers et qui avait plus de charme à mon goût. Je n’ai quand même pas lâché mon livre. J’apprécie particulièrement les personnages, notamment cette Bruna Husky, une androïde de combat beaucoup trop sensible.
Le billet de Keisha.

Les bottes de Bruna martelaient rythmiquement le trottoir. La rep sentit les dalles en polyciment sous ses semelles, et par-dessous elle crut percevoir le lit de cailloux, et encore en dessous le sable, les pierres, la roche, la masse incandescente de la Terre, la planète entière tournant lentement sous ses pieds, une boule habitée par un bouillonnement de milliards d’être sentants, s’acharnant tous à continuer de sentir. (…) Les êtres sentants oubliaient la mort et la douleur pour pouvoir vivre. Sauf elle. Bruna ne pouvait pas. Trois ans, trois mois et treize jours.

Une romancière

Puis-je le dire ? Je trouve les titres totalement nuls.


lundi 30 septembre 2019

Voici une preuve de l’existence de l’existence de ce prince que je fus.

Jordi Soler, Ce prince que je fus, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, parution originale 2015, édité en France par La Contre Allée.

Parmi les soldats qui accompagnaient Cortes dans le Nouveau Monde se trouvait don Juan de Grau, baron de Toloríu, qui enleva Xipaguacin, une des filles de Moctezuma. C’est ainsi que la princesse se retrouva dans un village plein de brouillard de Catalogne. Et c’est ainsi qu’au milieu du XXe siècle, un noble décadent catalan put profiter de son état de dernier descendant aztèque pour lancer de grandes fêtes. Et il finit ses jours dans un bled paumé du Mexique, nous dit le roman.
En voilà une très agréable lecture ! Nous avons un court début de forêt et d’aventures, suivi de l’évocation de la vie de la princesse dans les brumes et les forêts de Catalogne. Et ce portrait réussi de l’aristocratie espagnole sous le franquisme (on croise Franco et Dalí), en quête de titres ronflants et de fantasmes d’outre-mer, se jetant à corps perdu dans les fêtes aztèques ou soi-disant telles, avec beaucoup d’alcool. Et le journaliste (le narrateur) s’entretenant des heures avec le descendant de l’empire, Son Altesse, alcoolique miteux, mais plein de noblesse quand même.
Il est question d’un homme qui parvient à se construire un destin en profitant de la crédulité, mais aussi des envies de rêves de ses concitoyens, le tout dans un franquisme barbant. C’est aussi une belle réflexion sur ce qu’est la noblesse. Difficile de ne pas penser au grand Concert baroque de Carpentier, qui s’étend longuement sur cette identité problématique entre Espagne et Mexique.

Un roman picaresque, plein de rêve et de folie, tout à fait réjouissant.
J’ai un bémol : c’est un poil trop… sage ? Il manque un petit quelque chose, un zeste de fantaisie ou d’épopée. La langue est sans doute un petit peu trop plate et le roman manque d’ampleur et se traîne un peu. Ce qui ne m’a pas empêché de prendre grand plaisir à ma lecture.

D. Rivera, détail d'une fresque, 1931 Moma.
Tout ceci a terriblement l’air d’un roman, malgré les références aux archives et à la presse et aux auteurs. Les sources sont plus borgésiennes que crédibles (pour moi, c'est un compliment, j'aime cette invention). Et pourtant ! Wikipedia m’indique que le fond est authentique. On croit rêver. Il semble même que le roman soit beaucoup plus posé que la réalité – parce que les nazis auraient cherché le fameux trésor caché !
Donc, sachez qu’a existé en Espagne un Ordre Impérial et Souverain de la Couronne Aztèque.

Son descendant, son héritier, son arrière-arrière-arrière rejeton, la chair de sa chair, cet étrange spécimen en qui s’incarnaient simultanément l’empire aztèque et la noblesse espagnole ou, pour le dire avec tout le dramatisme requis par ce concept, le conquis et le conquérant ; et c’était justement là, dans déchirure entre conquérants et conquis, que poussait la fleur, qu’affleurait la nouvelle géométrie, que fleurissait l’esprit de la princesse Xipaguazin et celui de don Juan de Grau, baron de Toloríu, qui guidaient le dernier descendant de cette invraisemblable lignée, représentée par cet homme qui avançait comme un possédé, avec ses lunettes noires et sa cape de plumes de couleur, de plumes de toucan, d’ara, de pie et de colibri, de perruche, de xoconaztli, de xirimicuil et xirimi cuatícuaro et de xirimiticuaticolorodícuaro.

Merci Babelio et La Contre Allée pour la lecture !



mercredi 7 novembre 2018

En fait rien n’est sérieux.

Fabcaro, Zaï Zaï Zaï Zaï, 6 Pieds sous terre éditions, 2015.

À la caisse d’un supermarché, un homme a oublié sa carte de fidélité. Et là, c’est le drame. Le vigile part en roulade arrière, l’homme le menace d’un poireau et s’enfuit. Toutes les polices sont mobilisées, les médias lancent leur direct pour suivre la traque du forcené. 
Oui ? Voici un album très drôle sur notre société. La police envoie bien sûr le poireau à la police scientifique, les voisins sont interviewés par la télé et répètent consciencieusement les propos des journalistes, des experts expliquent doctement que « non tous les auteurs de BD ne sont pas radicalisés », certains pointent un complot juif, les artistes font un disque de solidarité et tout cela est très très drôle – surtout le titre que l’on comprend à la dernière page.
Les vignettes montrent des personnages très sérieux, mais leur discours est délicieusement absurde et farfelu et totalement stéréotypé. Ce décalage est des plus réjouissants.


 Si on clique sur les images, elles s'agrandissent !