La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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vendredi 24 janvier 2020

Il était impatient de pénétrer les secrets de l’existence de ces purs catholiques.

Honoré de Balzac, L’Envers de l’histoire contemporaine, 1848.

Peut-être le dernier roman de Balzac. Le héros, si l’on peut dire, est Godefroid, un jeune homme falot, désabusé, qui a claqué ses rentes et qui est décidé à se trouver une sorte de retraite. Le hasard le mène dans une maison, à l’ombre de Notre-Dame, où vivent de bien pieuses personnes. Peu à peu il découvre l’histoire de leur vie et leur but. Il accepte également une étrange mission.
Nous voici plongés dans une conspiration de la charité parisienne. Tout cela est chrétien et royaliste bien sûr (c’est un peu agaçant), mais ce roman se lit agréablement grâce à l’insertion de plusieurs histoires dans l’histoire. Grâce à elles, nous sommes embarqués dans l’histoire révolutionnaire, riche en mystères et en rebondissements. Je regrette que celle de Madame de La Chanterie soit si mal traitée, car elle est propice à un excellent roman de 300 pages. L’ensemble montre une belle habileté dans la construction narrative.
Petite fatigue : ici le médecin juif est certes un sauveur, mais il incarne le mystérieux Orient compliqué (et pourtant il est polonais) et il aime l’argent. Pffff.
Il est fait allusion au Médecin de campagne et effectivement ce roman en constitue un parallèle.

Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe ; puis des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos romanciers les plus en vogue.

H. Braekeleer, L'Homme à la fenêtre, 1875, Musées royaux Bruxelles.


mardi 9 avril 2013

Mrs Maxwell aborda avec la gravité nécessaire les thèmes très intéressants du temps qu’il faisait et de l’état des routes.


Anne Brontë, La Châtelaine de Wildefell Hall, traduit de l’anglais par Henriette Guex-Rolle, publié en 1848, lu dans la collection Bouquins.

Voici encore un roman magistral !
L’entrée en matière est déroutante car je ne m’attendais pas à un narrateur masculin, lequel présente son frère et sa sœur en termes cavaliers. Un début original.

On ne tarde pas à comprendre. Le narrateur est Gilbert Markham, un jeune homme de bonne famille paysanne, qui écrit soi-disant à un ami pour lui raconter un épisode de sa vie. Une nouvelle venue s’installe dans un château à moitié abandonné, elle suscite bien vite toutes les interrogations de ses voisins. Mais cette belle châtelaine, qui se dit veuve, est bien mystérieuse, et Gilbert en tombe petit à petit amoureux. La narration change alors brutalement car la jeune femme, Helen, confie son journal intime à Gilbert. Elle devient l’héroïne et raconte son mariage malheureux et tout ce qui s’ensuit.
Parmi les points forts du roman, il y a la parfaite représentation de la violence du monde victorien. À mon avis, Brontë est plus directe et franche dans son écriture que les écrivains des XXe et XXIe siècles qui placent leur roman à cette époque. La soumission des femmes aux hommes est exprimée en termes crus du début à la fin : la façon dont on les place auprès de maris riches, la façon dont les jeunes hommes cherchent une bonne petite femme gentille leur laissant mener leur vie, le rôle des mères et des conventions dans ce système. Les femmes apparaissent seules et sans ami(e)s véritables, surtout sans possibilité de les choisir puisqu’elles ne peuvent sortir. Brontë peint également l’alcoolisme des riches jeunes gens, en termes crus et sans sympathie aucune.

Osborn, Seule et anonyme, 1857, image piquée je ne sais où.
Mais regardez bien les jeux de regards de ce tableau.

Dans ce monde victorien, le mot d’honneur est omniprésent, employé à toutes les sauces, pour justifier tous les propos, ce qui est – à mon sens – exaspérant. De ce fait, le poids des ragots est difficile à imaginer. À ce propos, Gilbert, le narrateur, est assez creux, et m’a lassée avec ses idées de confiance, d’honneur et de fierté mal placées.
Helen est bien plus intéressante dans son évolution. Elle semble réunir plusieurs personnalités : jeune fille naïve, pleine d’esprit et d’espoir, amère, déçue, décidée, femme d’action ne se laissant pas faire… elle ressemble aussi à une fille de pasteur n’ayant que Dieu et le Ciel à la bouche, le roman est tout de même assez moralisateur. À la fin du roman, elle est à la fois plus dure et froide et une jeune femme passionnée. L’articulation entre ces deux caractères se fait quelquefois difficilement mais j’ai aimé la profondeur psychologique du personnage. On sent que Brontë a beaucoup réfléchi sur la difficile position de la femme à son époque et sur les voies possibles pour s’assurer de son bonheur, essayant de faire coexister l’indépendance et le mariage, les intérêts et l’amour. On retrouve à certains moments la modération d’Agnès Grey même si on est loin du climat de douceur de ce roman.

Des personnages secondaires intéressants, notamment lord Lowborough, être faible mais capable de lutter contre ses faiblesses, montrant combien il est difficile d’être un homme heureux en ce monde quand on n’a pas la parfaite maîtrise de l’idéologie « virile ». Ce personnage est certainement nourri de l’observation directe que l’auteur a pu faire de l’aristocratie quand elle était gouvernante.
Enfin, on a une peinture très noire de la ville de Londres comme lieu de perdition, versus la simplicité du mode de vie campagnard.

Vous ne pouvez vous passer d’une gouvernante et d’une domestique qui fait aussi bien et aussi consciencieusement son travail sans recevoir ni gages, ni remerciements. Mais je donnerai mon congé quand ce servage me sera devenu intolérable.

Un point sur l’édition : si la traduction est bonne, elle se base sur une édition expurgée. Dans l’idéal, il faudrait lire le texte en Phébus – épuisé. Voir le billet de George sur ces problèmes. L'avis de George. Participation au challenge victorien d'Arieste, au challenge des soeurs Brontë de Missy et au challenge Histoires de famille de Sharon. Le challenge sur les soeurs Brontë finit en avril, mais je compte bien lire les romans de Charlotte, maintenant que je connais Emily et Anne.




lundi 31 octobre 2011

En cet endroit de l’histoire, la raconteuse s’arrêta.

George Sand, François le Champi, 1848.

Je pense que je vais avoir un peu de mal à parler de ce roman qui m’a pourtant bien plu.
Commençons par le fil du récit. Madeleine, meunière dans le Berry, belle femme au bon cœur, rencontre à la fontaine François, un petit garçon, un champi, c’est-à-dire mis à l’hospice et élevé par une femme en grande misère. Elle décide de les secourir, mais en cachette de son époux, un homme violent et bon à rien.
Les années passent. La mère d’adoption meurt. Le mari s’en va vivre auprès de sa maîtresse et faire des dettes. Madeleine reste seule avec son fils et avec le Champi, qui accomplit pour rien tous les travaux de la ferme. Alors que l’opprobre est général sur celui qui vient d’on ne sait où, Madeleine le considère comme son propre fils. Ensuite… les relations évoluent un peu comme le lecteur s’y attend, mais avec des rebondissements inattendus (une nièce, des créanciers et un procès…).
   L’enjeu principal de ce roman est d’abord celui de la langue. George Sand veut faire un roman qui plaise aux lecteurs parisiens mais en employant des mots du paysan berrichon, notamment pour décrire la campagne, les plantes, les haies. François dit « je vas » comme ma grand-mère. Cela confère à l’ensemble une fraîcheur et un effet de réel tout à fait inédit. Plus largement, Sand met en scène des pauvres, des gens du commun en respectant leur dignité, sans naïveté mais sans non plus en faire des monstres de noirceur – même si les personnages sont trop d’une pièce pour mon goût. Cette évocation du monde de la campagne est à mon avis très réussie.
    Une impression curieuse concerne l’ancrage historique. Sand écrit au milieu du XIXe siècle mais il est difficile de se faire une idée précise du moment où se déroule le roman. Dans La Famille de Germandre, il était fait allusion aux progrès de l’agriculture et l’on devinait que le héros se tenait au courant des innovations, et l’engagement (contre)révolutionnaire des personnages était un des ressorts narratifs. Ces éléments sont absents de François le Champi, seule l’attention portée aux créanciers et aux ruses financières des paysans connote le XIXe siècle balzacien. Pour tout le reste, il s’agit d’une campagne un peu hors du temps, aux vagues accents rousseauistes. Disons que Sand est bien une héritière du beau XVIIIe par l’élégance de ses personnages, le sentiment qui anime ses paysages.

J.-F. Millet, Femme portant une cruche sur l'épaule et remontant la berge d'une rivière,
19e siècle, aquarelle, crayon, lavis brun, plume,
Paris, musée d'Orsay, image RMN.
 Ce fut à soleil couchant que François revint au Cormouer. Il attrapa en route toute la pluie d’un orage ; mais il ne s’en plaignit pas, car il avait bon espoir dans l’amitié de Jeannette, et son cœur était plus aise qu’au départ. La nuée s’égouttait sur les buissons et les merles chantaient comme des fous pour une risée que le soleil leur envoyait avant de se cacher derrière la côte du Grand-Corlay. Les oisillons, par grand’bandes, voletaient devant François de branche en branche, et le piaulis qu’ils faisaient lui réjouissait l’esprit.

Et dernière note : n’oublions pas que François le Champi est le livre d’enfance par excellence du narrateur de La Recherche du temps perdu. En dehors des circonstances particulières où il reçoit ce livre, je pense que Marcel a pu aimer d’une part ce vocabulaire, ces mots rares, choisis, évocateurs, qui marquent un attachement au terroir et d’autre part avoir des rêveries romanesques de ce garçon vivant dans la nature. 
Une pensée pour Grillon qui a réussi à trouver un exemplaire de François le Champi dans l'édition possédée par Marcel Proust (fétichiste, va !)



Pour tout savoir sur George Sand, je vous renvoie au blog de George et à ses samedis sandiens.
C'était une lecture commune avec Asphodèle qui semble avoir déserté. Heureusement, ce roman a aussi été lu récemment sur Le Blog des livres qui rêvent.