La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 5 janvier 2021

Suis-je un héros sans m’en douter ?

Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.

Tout commence quand les armées de Napoléon débarquent à Milan et chassent les Autrichiens. Une partie de la population les accueillent avec enthousiasme. Un enthousiasme suffisant pour que naisse Fabrice del Dongo, notre héros. Un jeune homme naïf, charmant et plein d’énergie romanesque. Il y a le célébrissime épisode de Waterloo où il n’a de cesse de se demander s’il avait ou non pris part à une « vraie bataille ». Son retour en Italie et sa vie à Parme, auprès de sa tante, la somptueuse Sanseverina, la femme la plus belle et la plus spirituelle de son temps, sans doute la plus adorante de Fabrice. Plongée dans la realpolitik de Parme auprès du comte Mosca, entre tyrannie et vie de cour de pacotille. Et puis, Fabrice est emprisonné pour un prétexte et il découvre… Clélia. Ahhhh l’amour.


Fabrice oubliait complètement d’être malheureux.


Tentant de résumer ce roman, je me rends compte qu’il est en effet totalement décousu et que c’est peut-être là où réside sa réussite. Un roman politique qui raconte la bassesse de la vie de cour et les intrigues d’État. Un roman d’aventure, où il est question de fuite, d’évasion, d’emprisonnement. Un grand roman d’amour, car Clélia n’est pas une froide héroïne et elle cèdera à toutes les folies de son Fabrice. Avec le récit de Waterloo où on ne comprend rien, les atermoiements du cœur, les joutes verbales et l’humour délicieux de Stendhal. Cela ne ressemble à rien d’autre et c’est un chef d’œuvre.


« Ai-je réellement assisté à une bataille ? » Il lui semblait que oui, et il eût été au comble du bonheur, s’il en eût été certain.


À mots couverts il est question de choses graves, d’un inceste que l’on ne s’avoue pas, d’un homme qui extorque à une femme la promesse de coucher avec lui, d’un tyrannicide. Un héros égoïste et léger, charmant et sensible, inconséquent, mais qui découvre les plus grands moments de bonheur quand il est enfermé et qu’il observe la vie des autres sans être vu. L’infini lui semble alors à portée de main. D’ailleurs, le récit de la vie en prison est plein d’invention presque enfantine : ruses, langages secrets, cordes, signes, bricolages, cachettes… et Fabrice qui s’inquiète de savoir s’il est un héros avant de se poser « la » grande question de l’amour.

Raphaël, Portrait de jeune femme, vers 1515, Strasbourg BA.
Un détail pour qu'elle conserve son mystère.

Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.


L’Italie est un pays chevaleresque où les passions sont réelles ; c’est bien sûr le pays d’Angelo. Ce roman a été rédigé en 52 jours. Son écriture est rapide et pleine d’énergie. Il est impossible d’en parler, mais lisez-le, relisez-le.

N'empêche que mon précédent billet n'est pas si mauvais.


S’il te vient une raison brillante, une réplique victorieuse qui change le cours de la conversation, ne cède point à la tentation de briller, garde le silence ; les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d’avoir de l’esprit quand tu seras évêque.

 

Merci à Calvino (Pourquoi lire les classiques) et à Meurisse (La Légèreté) de m’avoir donnée envie de rererelire ce grand roman.

 

To the happy few.


Au grands maux, les grands remèdes. J'ai décidé d'attaquer 2021 avec Stendhal pour mettre toutes les chances de mon côté.


P. S. Entre Noël et le premier de l'an, mon blog a fêté ses 10 ans. Sans me prévenir bien sûr. J'avais totalement oublié et je ne comprends pas comment le temps peut s'accumuler ainsi et paf ! 10 ans. Je suis la première éberluée. En tout cas, 10 ans de bonheur et j'espère continuer longtemps ainsi. Et merci beaucoup aux lecteurs et aux quelques commentateurs de ce blog, indispensables pour avoir la sensation de s'adresser à un cercle d'amis un peu lointains.

mardi 1 décembre 2020

Quel dommage que ce ne soit pas un péché !

Stendhal, Chroniques italiennes.

J’avais envie de lire/relire Stendhal. Calvino (Pourquoi lire les classiques) en est grandement responsable. J’ai choisi la série de textes courts, parus de façon isolée et regroupés sous le titre Chroniques italiennes, volume paru en 1855. Ces récits sont tirés de manuscrits italiens anciens que Stendhal fait traduire en 1833 et dont il tire des histoires (en les arrangeant).

 

L’Abbesse de Castro, 1839.

Une longue nouvelle italienne, surfant sur le mythe romantique des bandits, courageux et intrépides. La belle n’est pas exempte de reproche, mais on trouve un enlèvement dans un couvent et un tunnel pour faire libérer une prisonnière et de nombreuses intrigues papales et ecclésiastiques.

 

Ce soir-là, lorsque Jules fut aux genoux d’Hélène, il était presque tout à fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurité ; elle paraissait pour la première fois devant cet homme qu’elle aimait tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n’avait jamais parlé.

 

La Duchesse de Palliano, 1838.

Un amour tragique, dans un pays où l’adultère d’une femme est puni par le meurtre et où la torture est appliquée généreusement.

 

Je remarque qu’en Angleterre, et surtout en France, on parle souvent de la passion italienne, de la passion effrénée que l’on trouvait en Italie aux seizième et dix-septième siècles. De nos jours, cette belle passion est morte, tout à fait morte, dans les classes qui ont été atteintes par l’imitation des mœurs françaises et des façons d’agir à la mode à Paris ou à Londres.

 

Les Cenci, 1837.

Une histoire pleine de détails de mauvais goût plus ou moins sous-entendus. Un homme puissant « aux amours infâmes », viols, incestes, parricides et mort vertueuse d’une belle jeune femme, dans une société où un homme détient tous les pouvoirs sur les membres de sa famille.

 

N’est-ce rien que de braver le ciel, et de croire qu’au moment même le ciel peut vous réduire en cendre ? De là l’extrême volupté, dit-on, d’avoir une maîtresse religieuse remplie de piété, sachant fort bien qu’elle fait le mal, et demandant pardon à Dieu avec passion, comme elle pêche avec passion.

  

San Francisco a Ripa, écrit en 1831, publié en 1853.

Une histoire galante où l’homme est gravement puni de sa légèreté – il y a quand même quelques femmes puissantes.

 

Suora Scolastica, 1842, récit inachevé et que j’ai abandonné très vite.

 

V. Carpaccio, Jeune chevalier dans un paysage, 1505, Thyssen Bornemisza

Trop de faveur tue, récit inachevé (ce qui me semble encore mieux).

Une histoire de femmes au couvent et d’amants, de fière passion orgueilleuse et de charme certain. Cette nouvelle est pleine d’amour et de cadavres tués à l’épée et de secrets, sous la menace des empoisonneuses et de l’Inquisition – les mœurs de l’époque sont violentes, pour tout le monde. Il y est peint le portrait de ces jeunes filles enfermées très tôt au couvent pour laisser la fortune à leurs frères et pour éviter de devoir les doter pour les marier, jeunes filles à qui on autorise bien des choses, pourvu que cela ne se sache pas, et à qui on impose les mœurs monastiques.

Une des histoires les plus réussies de la série. Il y a des espions, des intrigues, des sonnets satiriques contre le cardinal. Stendhal manie tout à la fois la légèreté, la galanterie et le tragique, car ces jeunes filles peuvent être tuées si leur vie véritable est découverte.

Il y a aussi une évocation pudique des « amitiés intimes parmi les religieuses » dont un comte apprend l’existence avec stupeur.

 

Vanina Vanini, 1829.

Une passion qui se déroule au XIXe siècle, à l’époque des luttes de l’Italie pour sa liberté. Un jeune homme s’y trouve pris entre l’amour pour une belle aristocrate et le combat pour la patrie. 

 

Un soir, après avoir passé la journée à le détester et à se bien promettre d’être avec lui encore plus froide et plus sévère qu’à l’ordinaire, elle lui dit qu’elle l’aimait. Bientôt elle n’eut plus rien à lui refuser.

Si sa folie fut grande, il faut avouer que Vanina fut parfaitement heureuse. Missirilli ne songea plus à ce qu’il croyait devoir à sa dignité d’homme ; il aima comme on aime pour la première fois à dix-neuf ans et en Italie.

 

Vittoria Accoramboni, 1837.

La première moitié de la nouvelle est très réussie, mais la suite se résout dans une énumération des étapes d’un procès, arrestations, jugements, exécutions, vengeances, etc. Sans doute parce que le récit reste très proche de la chronique d’origine.


Vous l’avez compris, il s’agit d’une série d’histoires courtes prises dans des manuscrits anciens où Stendhal chante les louanges d’une époque révolue, celle des passions profondes et sincères, cruelles et totales, à l’opposé de son petit siècle mesquin. Il s’y montre complaisant avec la violence et le sexisme de ces sociétés anciennes, tout en étant à la fois fasciné et craintif.

Ces contes sont pour la plupart servis par le style rapide et aisé de Stendhal. Ils se dévorent comme des petits pains !

 

vendredi 9 novembre 2018

Ô niais illustre ! Ne vois-tu pas que je t’aime follement ?

Honoré de Balzac, Les Secrets de la princesse de Cadignan, 1839.

Nous sommes après 1830. La princesse de Cadignan est ruinée et son mari est en exil, aux côtés de Charles X. Autrefois elle régnait sur les salons parisiens et avait de jeunes et beaux amants, elle vit à présent retirée dans un modeste appartement. La jeunesse est partie (genre... elle a 36 ans) mais elle regrette de ne pas avoir connu le véritable amour. Jusqu’à ce qu’elle rencontre d’Arthez, un des grands hommes de la Comédie humaine.

Depuis que, de jolie, de belle femme, la princesse était passée femme spirituelle en attendant qu’elle passât tout à fait, elle avait fait d’une réception chez elle un honneur suprême qui distinguait prodigieusement la personne favorisée.

Balzac fait preuve de cruauté envers son personnage mais avec beaucoup d’esprit.La princesse apparaît comme une séductrice quasi professionnelle, mais loin de la condamner, l’auteur se place du côté de d’Arthez, profondément amoureux, à la fois pris à l’illusion et conscient de la réalité des choses. Cette princesse et son amoureux sont simplement plus grands que les contraintes sociales étriquées de leur temps – et on dit bravo !
Cette nouvelle d’une cinquantaine de pages se lit très agréablement. C’est un beau portrait de femme et d’homme, ainsi qu’un long hymne à l’amour. Il m’a semblé cependant que Balzac disait trop de choses : dans son désir de mettre en avant toute l’intelligence de la princesse, il souligne la moindre de ses ruses. J’aurais préféré plus d’ambiguïté.

Ce caquetage fut sifflé d’une voix si doucement moqueuse, si mignonne, avec des mouvements de tête si coquets, que d’Arthez, à qui ce genre de femme était totalement inconnu, restait exactement comme la perdrix charmée par le chien de chasse.
L. Guglielmi, Femme voilée, 1850-80 Nice BA.



lundi 25 juillet 2016

La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer.

Honoré de Balzac, Le Chef d’œuvre inconnu, 1831, retravaillé en 1837.

Ma troisième lecture du Chef d’œuvre inconnu, un des textes les plus forts de Balzac, avec La Peau de chagrin pour moi. En 1612, un jeune peintre inconnu nommé Nicolas Poussin pousse la porte de Porbus, le grand peintre de Marie de Médicis complètement oublié aujourd’hui. Il y rencontre un vieillard, un peintre mystérieux, qui prétend lutter avec la vie même dans une toile représentant une femme.
Cette fable raconte les mystères impossibles de l’art et les affres de la création, les doutes et les obstacles qu’un créateur (y compris écrivain) rencontre sur sa route. Elle illustre aussi la naissance de la peinture française, entre l’Italie et les Flandres. C’est surtout une vision très romantique de la peinture, qui est forcément la peinture d’une femme nue (« what else ? » a-t-on envie de dire). Balzac qui connaît la peinture à travers la lecture de dictionnaires biographiques parle du mythe de l’artiste, alchimiste, savant et fou tout à la fois, aux marges des normes morales de la société, nécessairement incompris. Ce court texte possède une véritable puissance. Les effets de suspense y sont très réussis et les personnages sont animés par la passion de l’art.

Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer le cœur des grands artistes, quand, au fort de la jeunesse et de leur amour pour l’art, ils ont abordé un homme de génie ou quelque chef d’œuvre.

Picasso, Étude pour L'Enlèvement des Sabines d'après Poussin, 1962,
Paris, Musée Picasso, RMN.
Le volume édité par Folio rassemble d’autres nouvelles, toutes placées sous le signe du pittoresque, à tous les sens du terme. Ces nouvelles ont aussi en commun d’employer un grand nombre de mots anciens ou tourangeaux, tout à fait disparus ou inconnus du français, de traduire un goût pour le roman historique, notamment pour la fin du Moyen Âge, une période où tout semble possible pour le bourgeois Balzac : les coups de force, les miracles, les amours cachées, les personnages hors normes… Il se laisse aussi aller à son goût pour les décors riches et inattendus et les costumes rares et précieux.
Les notes sont d’Adrien Goetz, historien de l’art, ce qui apporte quand même un vrai plus – on y apprend que Picasso a occupé le grenier supposément occupé par Porbus. Picasso et Poussin peuvent donc se croiser dans l’escalier, au moins en imagination.

L’Elixir de longue vie, 1830.
Nous voici à Ferrare, il y a quelques siècles, dans un riche palais. Cette fable semble raconter la naissance de don Juan, celui qui a été immortalisé par tous les créateurs. La fin est remarquable, maniant l’or, la religion et le grotesque – c’est un vrai film fantastique.

L’Auberge rouge, 1831.
Cette nouvelle qui est dans le ton d’un conte allemand croise certains personnages du Père Goriot. C’est à la fois un récit cruel et angoissant et un conte moral – que va décider le narrateur ?

Maître Cornélius, 1831.
Nous voici à Tours, en 1479, au siècle de Louis XI. C’est l’histoire d’un amour adultère qui nous permet d’entrer chez le redoutable Maître Cornélius, banquier flamand, espion du roi, avare cruel. Là encore, la nouvelle prend des accents fantastiques tout à fait saisissants.

Les luminaires de chaque autel et tous les candélabres du chœur étaient allumés. Inégalement semées à travers la forêt de piliers et d’arcades qui soutient les trois nefs de la cathédrale, ces masses de lumière éclairaient à peine l’immense vaisseau, car en projetant les fortes ombres des colonnes à travers les galeries de l’édifice, elles y produisaient mille fantaisies que rehaussaient encore les ténèbres dans lesquelles étaient ensevelis les cintres, les voussures et les chapelles latérales, déjà si sombres en plein jour. La foule offrait des effets non moins pittoresques. Certaines figures se dessinaient si vaguement dans le clair-obscur, qu’on pouvait les prendre pour des fantômes ; tandis que plusieurs autres, frappées par des lueurs éparses, attiraient l’attention comme les têtes principales d’un tableau. Les statues semblaient animées, et les hommes paraissaient pétrifiés. Çà et là, des yeux brillaient dans le creux des piliers, la pierre jetait des regards, les marbres parlaient, les voûtent répétaient des soupirs, l’édifice entier était doué de vie.
Poussin, Deux chevaux cabrés, lavis, Chantilly, Musée Condé, RMN.
Un drame au bord de la mer, 1834.
Cette nouvelle se déroule sur les côtes bretonnes. Un jeune couple d’amoureux découvre les joies du rivage et celle des bains de mer, la fascination pour l’océan, à la fois vide et puissant (c’est tout nouveau à l’époque de Balzac !). Mais ils découvrent également la vie misérable des pêcheurs d’à côté et surtout d’une famille. Le récit est très documenté et donne une très belle vision de la région. Un beau récit.

Facio Cane, 1836.
Une nouvelle inspirée de Venise et de certains exploits du jeune Canova. Là encore, de l’or et du mystère, de l’aventure par dessus tout.

Pierre Grassou, 1839.
Cette nouvelle se veut le panorama de la vie artistique – forcément bourgeoise et médiocre – sous la Restauration. Le héros, Pierre Grassou, vient de Fougères (ville bien aimée de Balzac, c’est le lieu des Chouans). C’est un peintre médiocre, incapable de création et de génie, mais bien propre sur lui et promis à un grand succès dans une telle société. Ce récit très travaillé et soigné est empreint de beaucoup d’ironie pour Grassou, ceux qui l’entourent et plus généralement pour toute la société, mais aussi d’affection pour ce héros qui est bon camarade. Tous les peintres de la Condition humaine sont réunis là dans une belle évocation.

Les allures du Génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.



Destination PAL – la liste de lecture. J'attaque donc la lettre "B".

jeudi 18 décembre 2014

Pour elle, cette vieille maison était comme en feu, l’amour de son fils y flambait comme la lumière d’un incendie.

Honoré de Balzac, Béatrix, 1839.

J’avais beaucoup entendu parler de ce roman de Balzac, je ne sais pas pourquoi, car je trouve que ce n’est pas vraiment une réussite.
Le début du roman se campe à Guérande, ville de l’ancienne France en plein XIXe siècle, parmi la famille du Guénic, ancestrale et noble si l’en est. L’intérêt se porte sur le fils unique de la famille, Calyste, beau et naïf, entier et sincère. Le jeune homme fréquente la maison de Mademoiselle des Touches, une femme de théâtre (autant dire pas grand-chose), mais s’éprend éperdument de l’amie de celle-ci, Béatrix. Le roman nous raconte cet amour.

Que sont les Casteran, demanda-t-elle au baron.
- Une vieille famille de Normandie, alliée à Guillaume-le-Conquérant, répondit-il.

Pour moi, une des grosses faiblesses du roman est son manque d’unité. Balzac passe de longues pages à évoquer Guérande, le paysage breton avec ses saulniers, ses rochers et ses personnages hauts en couleur. Balzac joue à fond la carte des clichés romantiques (le Breton obstiné, la poésie des paysages, etc.) et le jeu des personnalités est réussi. Mention spéciale à la mère de Calyste, tout en devoir, mais qui s’initie à la passion amoureuse au travers de son fils – c’est une belle trouvaille. Et zou, nous voici dans les salons parisiens, avec l’introduction de nouveaux personnages et on oublie Guérande. La première partie semble inutile, la seconde trop chargée et c’est bien dommage que l’auteur n’ait pas davantage exploité son milieu (comme l’est Nemours pour Ursule Mirouët).
M.S. Félix, Porte Saint-Michel. Remparts de Guérande.
Avant 1896. Charenton, médiathèque de l'architecture, photo RMN.
J’ai vu l’Italie, où tout parle d’amour ; j’ai vu la Suisse, où tout est frais et exprime un vrai bonheur, un bonheur laborieux ; où la verdure, les eaux tranquilles, les lignes les plus riantes sont opprimées par les Alpes couronnées de neige ; mais je n’ai rien vu qui peigne mieux l’ardente aridité de ma vie que cette petite plaine desséchée par les vents de mer, corrodée par les vapeurs marines, où lutte une triste agriculture en face de l’immense Océan, en face des bouquets de la Bretagne d’où s’élèvent les tours de votre Guérande.

Et puis, il y a la question des personnages. Certains sont un peu clichés, mais pleinement romanesques comme Sabine de Grandlieu dont les lettres sont très réussies. Mais le sort que Balzac réserve à Mademoiselle des Touches est pénible. C’est une femme auteur qui a choisi de ne pas se marier, qui gère ses affaires, une femme qui sort de son rôle de femme, un monstre donc – c’est bien normal qu’elle soit malheureuse (je vous la fais courte). Balzac est un incurable sexiste et cette fois, contrairement au très réussi Honorine, il ne se laisse pas emporter par les passions de son personnage. Ce portrait à peine camouflé de George Sand (Indiana est cité comme un livre dangereux pour le mariage) n’est pas à l’honneur de l’auteur.

Vous n’avez jamais été aimée, ma pauvre Maupin, et vous ne le serez jamais après vous être refusé le beau fruit que le hasard vous a offert aux portes de l’enfer des femmes, et qui tournent sur leurs gonds poussées par le chiffre 50 !
Vitrail de la collégiale Saint-Aubin. Image Wiki.
Un des sujets qui intéressent Balzac est celui de la beauté, ou plus exactement de la jeunesse, qui s’en va. Que devient une fleur vieillissante (= qui a plus de 35 ans) ? Comment fait-elle pour séduire ? Et, sujet connexe, comment conserver longtemps l’homme (époux ou amant) quand il est cueilli ? La question se pose chez les deux sexes (NucingenHector Hulot). C’est, sans doute, une obsession personnelle. On sait Balzac un écrivain inquiet. Cela peut donner à des pages touchantes, mais ce n’est guère le cas ici.
J'ai relevé un grand nombre de pages brillantes malgré tout, les formules et les belles descriptions abondent. La réussite de l’intrigue finale dans ses dernières pages montre à quel point le romancier manipule ses personnages comme des marionnettes.  Petite note : Balzac ne sème-t-il pas le nom de Walter Scott dans chacun de ses romans ? 

Ce spectacle élève la pensée tout en l’attristant, effet que produit à la longue le sublime, qui donne le regret de choses inconnues, entrevues par l’âme à des hauteurs désespérantes.


mercredi 7 août 2013

La manière, le mauvais goût du dix-huitième siècle déparent presque tous les édifices publics.


Prosper Mérimée, Notes de voyage, ouvrage présenté par Pierre-Marie Auzas, édité par Adam Biro, 2003.
1835-1839

Prosper Mérimée succède à Ludovic Vitet en 1834 au poste d’inspecteur général des Monuments historiques (et non, ce n’était pas le premier). Homme de lettres, il a plutôt un maigre bagage en matière d’art et d’architecture mais va s’appliquer à combler ses lacunes. Et surtout, il a la bougeotte et n’hésite pas, contrairement à son prédécesseur, à se lancer dans de grandes tournées d’inspection, à cheval ou par la poste (et les conditions de voyage en France au XIXe siècle nécessitaient une bonne santé). Il rédige des rapports qu’il adresse à son supérieur, Thiers, ministre de l’Intérieur (la sauvegarde du patrimoine faisant partie de l’aménagement du territoire et donc de l’Intérieur, c’est comme ça depuis la Révolution) et qui sont aussi publiés dans la presse du temps. Il relève les monuments qui nécessitent un classement et une sauvegarde, faisant le point sur leur chronologie et leur histoire. Il prend également des notes. Cet ouvrage rassemble les notes de ses quatre voyages : dans le Sud, dans l’Ouest, en Auvergne et en Corse.

J’ai lu parcouru en diagonale ce gros livre par curiosité car jadis j’ai fait cours sur l’histoire du patrimoine (il n’y a en effet aucun intérêt littéraire à l’ouvrage). Alors ?
Je retiens d’abord l’intérêt de Mérimée pour la préhistoire, même s’il s’agit d’une période pas très bien définie, datant d’avant les Romains, identifiée avec les Celtes. En Bretagne, les tumulus et dolmens l’intéressent vivement (Michelet aussi a une passion pour un fonds celte-breton très ancien). Il prend le soin de rapporter les différentes hypothèses à leur sujet sans trancher. Et il est un des premiers à s’intéresser aux pierres levées corses.


La vraie passion de Mérimée, c’est le Moyen Âge. Les églises romanes et surtout gothiques lui plaisent et excitent son intérêt pour essayer de dater les différentes parties de chaque édifice. Mérimée est connu pour avoir sauvé différents édifices et notamment Saint-Savin-sur-Gartempe (si vous êtes dans le Poitou, obligation d’aller admirer ces magnifiques fresques romanes). Il est fasciné par les tympans sculptés représentant des Jugement Dernier, qui sont très exotiques pour la sensibilité du XIXe siècle. Il s'agit d'un art simple mais représentatif du pays et de sa piété populaire.
Il est ravi par les villes au pittoresque médiéval comme Le Puy alors que l’urbanisme du XVIIe avec ses grandes percées le laisse froid.


Excepté dans le Midi de la France où il s’émerveille devant le Pont du Gard, il parle peu des ruines romaines. Quant à tout ce qui suit la Renaissance, il n’aime pas, c’est trop maniéré et froid.

Le mur de la façade porte les traces d’une réparation très maladroite dont j’ignore la date, et qui peut-être aurait eu lieu sous le règne de Louis XIV ; mais je ne hasarde cette conjecture qu’avec timidité, car, détestant l’architecture de cette époque, je suis peut-être trop porté à lui attribuer tous les traits de barbarie qui ont défiguré tant de beaux monuments du Moyen Âge.

Bref, Mérimée est un homme de son temps, un romantique. Il participe pleinement de la redécouverte du Moyen Âge et du dégoût de l’architecture classique. Quand il voyage en Corse, il est fasciné par le caractère local et on sent qu’il prend de la documentation pour ses œuvres littéraires. On a également la vision de la France provinciale par un Parisien : la Bretagne, la Corse, Avignon qui lui semble une contrée espagnole, le pays n’est pas unifié et reste très exotique.


Et le livre est évidemment une constante plainte contre les destructeurs de toutes sortes. C’est seulement en 1913 que les lois sur la protection du patrimoine s’appliqueront aux propriétés privées.

Le temple de Janus est maintenant au milieu d’un champ de pommes de terre appartenant à un particulier, qui préférerait sans doute un terrain moins classique et moins pierreux. Heureusement jusqu’à ce jour on lui a persuadé qu’il n’avait pas le droit de disposer de cette ruine. Il serait bien à désirer que la ville en fît l’acquisition, car un propriétaire qui connaîtrait ses droits, et qui aurait besoin de matériaux, ne se ferait pas scrupule d’achever l’œuvre d’Attila et de Rollon.

Destination PAL. Photographies du cloître et du portail de Sainte-Trophime à Arles, par M&M.

samedi 16 avril 2011

La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention.

Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.

Un classique pas classique, Stendhal.
Un écrivain que j’aime beaucoup, que je relis toujours avec un grand plaisir et surtout avec joie. Essayons de dire pourquoi.
Sauf que mon résumé est en plomb alors que le roman de Stendhal est virevoltant et enlevé comme un petit cheval…




La première phrase :
Milan en 1796. Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur.

Napoléon hante la Chartreuse. Stendhal a découvert l’Italie avec les armées napoléoniennes et ce pays est inséparable de sa geste héroïque et passionnée. Fabrice del Dongo a grandi en regardant les gravures des batailles. Né trop tard pour y participer pleinement, il se jette sur les routes en 1815 quand il apprend le retour de l’empereur. La seule chose qui le préoccupera longtemps : « Ce qu’il avait vu, était-ce une bataille, et en second lieu, cette bataille était-elle Waterloo ? » Il n’a rien vu de la guerre et est très déçu. D’autant qu’à son retour, il lui faut être discret dans l’Italie monarchiste. Protégé par sa tante, la si charmante duchesse Sanseverina et son amant, le comte Mosca, premier ministre du médiocre roi de Parme, il est censé se frayer une voie au milieu des intrigues pour devenir archevêque. Cela pourrait être possible, c’est un jeune homme brillant et charmant, mais mélancolique, incapable d’aimer ses maîtresses mais qui aime l’archéologie et les promenades en barque sur le lac de Côme.
Le roman est long et les péripéties nombreuses (assassinats, rumeur, intrigues politiques, emprisonnements, enlèvement, empoisonnement, fuite à cheval). Nous touchons à un des ressorts de l’intrigue, qui pose quelque difficulté pour le lecteur d’aujourd’hui : l’Italie du début du XIXe siècle n’est pas unifiée, est divisée en une multitude de cités et de royaumes et il faut compter avec la monarchie autrichienne. Notre héros passe des années à circuler avec des faux passeports, à fuir une cité pour demeurer dans une autre, à être exilé en étant libre. Stendhal a raison : une histoire pareille ne pourrait se dérouler dans la France jacobine.
À force d’imprudences, parce que Fabrice ne prend guère d’intérêt à son propre sort, il se retrouve emprisonné dans la terrible forteresse de Parme. La ville s’attend à ce qu’il meurt d’un jour à l’autre, sur l’échafaud ou par le poison – ne veut-on pas faire tomber Mosca et sa belle duchesse ? Mais Fabrice oubliait complètement d’être malheureux. Car chaque jour, il aperçoit Clélia, la fille du gouverneur, nourrir ses oiseaux et il n’a jamais été aussi heureux.

Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage, Fabrice avait une vie fort occupée ; elle était employée tout entière à chercher la solution de ce problème si important : « M’aime-t-elle ? » Le résultat de milliers d’observations sans cesse renouvelées, mais aussi sans cesse mises en doute, était ceci : « Tous ses gestes volontaires disent non, mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer qu’elle prend de l’amitié pour moi. »

La description des relations à distance, de fenêtre à fenêtre, entre Clélia et Fabrice est charmante. Aucun sentimentalisme, juste le récit des efforts pour se faire signe, mettre au point un alphabet, se regarder, avec les interrogations d'un narrateur amusé. Les émois du cœur de ces deux-là se suivent avec plaisir. Pas de folle passion inatteignable mais un attachement réel et sincère à une figure. On a besoin de voir l’autre tous les jours et chaque jour et on y emploie tous les stratagèmes les plus ingénieux.

Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage : « Est-il possible que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes, les pics couverts de neige, les étoiles, etc. et une première nuit en prison encore ! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette solitude aérienne ; on est ici à mille lieues au-dessus des petitesses et des méchancetés qui nous occupent là-bas. Si ces oiseaux qui sont là sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai… Rougira-t-elle en m’apercevant ? » Ce fut en discutant cette grande question que le prisonnier trouva le sommeil à une heure fort avancée de la nuit.

Je n’ai pas trouvé le personnage de Fabrice sympathique mais attachant en dépit de ses défauts. Il est désinvolte et égoïste mais charmant, sensible, intelligent, se perd dans ses rêveries, reste détaché de tout ce qui ne l’intéresse pas : Waterloo, Clélia, ses proches… Stendhal nous peint un héros qui n’en est peut-être pas un ; est-ce pour cela que l’on s’attache à ses projets, aux hauts et bas de sa vie ? Fabrice, la Sanseverina, Mosca ont des émotions vives et complexes, essaient de vivre avec tout cela et de se sortir des épines des intrigues politiques et mondaines en sauvegardant leurs sentiments. Le narrateur commente tout cela, s'amuse et explique au lecteur français bien balourd les émotions italiennes. Aucune leçon à en tirer, au final, une politique désormais sans grandeur qui continue.


Vous pouvez écouter La Chartreuse de Parme si vous préférez...

Trois images : un dessin  d'Alfred de Musset, Stendhal en bottes fourrées dansant devant la servant de l'auberge, conservé à l'Institut de France. L'habit du Roi de Parme fait à Vienne vers 1814-1815 et conservé au château de Fontainebleau. Et un dansant à l'encre de Chine par Charles Meynier, La Madone du Corrège est enlevée de l'Académie de Parme et livrée aux commissaires français en mai 1796, conservé au Louvre. Les trois : clichés RMN.

Addendum : le 8 mai 2011, après inscription au Challenge Stendhal de George, ajout du logo qui m'accompagnera quelques années...