La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 26 mars 2026

In fact, it was largely against Boucher that Diderot defined his own pictorial aesthetic and taste.

 

Melissa Hyde, Making Up the Rococo. François Boucher and His Critics, édité par le Getty Research Institute, 2006.

Je vous ai déjà parlé ici du rococo, mais assez peu de François Boucher, pourtant son principal représentant, à tel point que, quand le mot « rococo » a été inventé au moment de la Révolution, terme péjoratif, il était quasiment synonyme de Boucher ou… de Pompadour. Et oui.


Le point de départ de Hyde se situe au moment de la Révolution, quand David et ses élèves et les critiques se construisent par opposition à ce qui les précède : la peinture néoclassique serait une peinture virile, républicaine, morale en opposition à ces petits marquis poudrés ridicules. Une opposition que les historiens de l’art ont eu un peu trop tendance à prendre pour argent comptant (que l’on retrouve d’ailleurs sous la plume d’Eaubonne) – David omettant soigneusement de parler de ses peintures de jeunesse.
Alors Hyde se penche sérieusement sur le dossier, les peintures de Boucher d’un côté, les textes des critiques d’art de l’autre.

It may be that the very strategy of genreing a genre or a style as feminine, or of identifying an artiste like Boucher as a "ladies’ painter", all in the service of elevating and privileging Grand Manner history painting, distorted the realities of women’s involvement in the arts. But these texts also surely evince women’s presence in the aesthetic culture to a degree that heretofore has not been acknowledged.

Les femmes auraient mis la main sur les commandes artistiques (est-ce vrai ? Ou Boucher peint-il également pour les hommes et les femmes ?), notamment une, « la Pompadour » – c’est elle, ce sont elles que l’on critique. Elles seraient responsables de la décadence de la grande peinture (les commandes pour les hommes sont-elles si différentes ?). En l'occurrence, on reproche au peintre sa teinte rose, fardée, symbole du maquillage, de la frivolité, de l’artifice et de la fausseté.

Surtout la peinture de Boucher serait trop indifférenciée : les femmes sont bien des femmes, mais les hommes ne tiennent pas assez de leur sexe et la grande mythologie ne se distingue pas assez de la pastorale. En parallèle, au théâtre, le public adore les pièces où les femmes jouent des rôles d’hommes qui se déguisent en femme, avec tous les quiproquos associés (il y a Marivaux, mais vous avez peut-être vu le film Les Amours d’Astrée et Céladon). Pour l’élite culturelle des années 1750, l’ambiguïté, qu’elle soit sociale ou sexuelle, est une valeur recherchée. Mais pour les critiques d’art, c’est absolument insupportable.

Boucher’s pastorals and his history paintings also failed because they eluded clear catagorizations : they, too, closely resembled each other – an ambiguity that also labeled them as feminine. Boucher’s painting can no more be considered essentially feminine than essentially masculine – properly, they ought to be understood as boh and neither.

Analysant finement les compositions de plusieurs peintures, Hyde montre que le peintre, parfaitement capable de représenter un homme bien musculeux quand il en a envie, choisit sciemment de jouer sur les diverses ambiguïtés visuelles, s’adressant à un public de connoisseurs, confondant Jupiter et Diane dans des chairs roses, les plaçant dans les mêmes fourrés que les bergers, jouant avec le pinceau sans s’occuper ni des poètes, ni des critiques, attentif à la seule peinture.

Cette analyse très précise est très stimulante. Évidemment là encore il manque l’examen des dessins et de la matérialité des œuvres de l’incroyable dessinateur que fut Boucher, mais j’apprécie ce travail si fin, d’une œuvre à l’autre. Les peintres s’expriment par la peinture et pour la peinture.

Boucher, La Nymphe Callisto séduite par Jupiter sous les traits de Diane, 1759, Kansas-City, Wikipedia.
Connaissez-vous l'histoire racontée par Ovide ? Une domination brutale, masculine et divine, une histoire mythologique, alors que Boucher supprime tout cela et montre avec beaucoup de malice une scène de complicité sensuelle rêvée au creux des buissons - destinée au regard voyeur de ses commanditaires, hommes et femmes... un doux rêve peut-être... En tout cas, la hiérarchie "naturelle" et le grand dieu sont égratignés.


It was critics with investments in the polar opposition of man and woman who anxiously labeled the ambiguities of gender and genre in Boucher’s paintingsas exclusively feminine. It was these critics who critiqued a world that was not so binary in terms of a binary model of gender. For Boucher’s defenders and his public, the status of his works would have been less decided given their playful uncertainties, their graces, which corresponded to social ideals and polite fashions that attenuated differences between the sexes.

Alors certes, c’est un livre que vous ne lirez pas. Et en plus, la plupart d’entre vous ne connaissez pas très bien la peinture de Boucher. Mais regardez ce que l’on peut faire en histoire de l’art ! Il ne s’agit pas seulement d’accrocher de belles œuvres aux murs et de baptiser ça « exposition ». Cette monographie informée des débats sociaux et culturels d’une époque ne se contente pas de dire « telle œuvre a eu du succès critique et telle autre non ». Non, on fait travailler ensemble la peinture d’un artiste (qui lui, n’écrit rien et s’exprime uniquement par le pinceau) et les textes des critiques et on regarde là où ça s’entrechoque.




mardi 10 mars 2026

La mise en vibration des verres, délicatement rythmée et parfois ponctuée par le chant, crée une mélodie à la fois inouïe et saisissante.

 

Mélanie Traversier, L'Harmonica de verre et miss Davies. Essai sur la mécanique du succès au siècle des Lumières, aux éditions du Seuil, 2021.


L'harmonica de verre, c'est quoi ce truc ? Un petit tour sur les vidéos... Oui, un moyen de faire de la musique en mouillant des cercles de verre de différents diamètres.



Cet instrument de musique a été inventé à Londres par Benjamin Franklin en 1762 et Mary Ann Davies en est la première interprète. C'est ce que raconte ce gros livre d'histoire... avec pas mal de nuances.

D'abord Franklin, imprimeur, diplomate, négociateur entre les jeunes États-Unis et la France, inventeur du paratonnerre et musicien (s'il n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer). C'est en effet bien lui qui invente ce prototype, mais il s'inscrit pleinement dans la dynamique des ingénieurs et des bricoleurs du 18e siècle européen, qui mettent au point toutes sortes de machines. De fait de nombreux instruments de musique actuels et familiers ont été conçus à cette époque. Traversier raconte donc toute la chaîne d'inventions, de petites corrections, de tentatives, collectives, individuelles, conservées ou oubliées, qui participe de cette création.

C'est une double curiosité (…) : l'une pour une jeune musicienne prodige, l'autre pour un instrument de musique exceptionnel par son caractère prototypique et par sa qualité sonore. Cette double stratégie promotionnelle s'inscrit parfaitement dans les pratiques qui animent alors le marché musical londonien.

Un instrument de musique tout seul, ça ne donne pas grand-chose. Il faut une interprète, de la publicité, des concerts, une tournée – il n'y a pas d'enregistrement et l'instrument existe en très peu d'exemplaires – une tournée européenne, des compositeurs qui écrivent spécifiquement pour lui – ce sera le cas du jeune Mozart.

Car Traversier étudie également le fonctionnement de la vie musicale à Londres, Paris, Vienne et en Italie : comment Mary-Ann Davies peut se faire connaître en tant qu'interprète exclusive d'un nouvel instrument, comment sa sœur Cecilia peut envisager de devenir cantatrice, mais aussi, comment pour une femme célibataire, il est particulièrement difficile de durer sur le marché de l'opéra, qui est hyper concurrentiel. Les stratégies, les protections, les réseaux... Nous avons la chance que toutes les lettres de recommandation des sœurs Davies aient été conservées, ce qui permet cette étude très fine. Au passage nous croisons donc Mozart, mais aussi Johann Christian Bach, Laura Bassi qui est une scientifique de Bologne (physicienne et électricienne), Anne-Louise Brillon riche aristocrate parisienne, férue de musique et amie de cœur de Franklin.

Les sœurs Davies n'ont pas accumulé d'autres ressources pour compenser ses pertes relationnelles. Elles ne disposent plus des recommandation nombreuses et variées qui avaient joué en leur faveur lors de la tournée des années 1767-1773.

Houdon, Franklin, 1778 marbre, Met 


Mais l'harmonica de verre, ce n'est pas seulement de la musique. D'abord il est utilisé par Mesmer pour ses expériences. Surtout, ses sonorités étranges et nouvelles sont qualifiées à plusieurs reprises de « célestes », mais finissent aussi par susciter une certaine inquiétude... et si cette musique agissait défavorablement sur les nerfs ? Il est certainement inquiétant et déconseillé pour les personnes fragiles (= les femmes) de trop en écouter. L'historienne suit donc la trajectoire et l'oubli progressif (et relatif) où tombe l'étrange harmonica de verre.

Le livre porte donc tout autant sur la vie musicale européenne (le phénomène des enfants musiciens virtuoses, les nouveautés techniques en matière d'instrument de musique) que sur l'histoire des sciences et techniques, il est tout à fait original et intéressant. Dans ce cadre, au vu de la forte compétition entre la France et l'Angleterre, nous croisons aussi un moment de l'espionnage industriel entre les deux nations.

Il y a même un petite revue de l'apparition de l'harmonica de verre dans les romans du 19e siècle (Bouvard et Pécuchet, le saviez-vous ? mais aussi Rimbaud).

Comme toute innovation, cette machine de musique perfectionne des artefacts existants mais demeure elle-même imparfaite : une fois passée la première phase enthousiaste de réception, elle fait l'objet d'observations critiques et de propositions d'améliorations techniques. L'instrument conçu par Franklin est saisi dans ce processus banal et cumulatif de perfectionnement, encouragé par l'obsession de l'improvment qui est aussi l'un des moteurs puissants de la société anglaise au 18e siècle.

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme (le livre est gros et dense), il y a heureusement un podcast sur le sujet.

Ainsi que le suggère Ingannmic, je suis en mesure de participer à l'activité Sing me a song grâce à ce gros livre !






jeudi 6 novembre 2025

On aurait cependant tort de voir dans cet affranchissement un simple acte de bienveillance.

 

Julie Duprat, Casimir Fidèle, 1748-1796, parcours d'un affranchi, 2025, CNRS Éditions.

Là, c'est de l'histoire.

Celle de Casimir Fidèle, donc, puisque c'est le nom qu'on lui donne, à défaut de connaître le sien. Né sur le continent africain, razzié, vendu sur la côte de Guinée pour être déporté dans les plantations de Saint-Domingue, mais approprié par un officier du navire, qui l'amène avec lui à Nantes. Où il est revendu, mis en apprentissage, revendu... Oui parce qu'au XVIIIe siècle l'esclavage se porte assez bien Métropole également. Puis à Bordeaux, affranchi, il ouvre son hôtel. Hôtel de luxe pour toute l'élite locale (notamment celle qui vit du commerce des esclaves et du sucre). Et arrive la Révolution...

Le 15 mai 1791, ce sont tout d'abord les personnes de couleur nées de père et mère libres, comme Raimond, qui accèdent à la citoyenneté pleine et entière. Il faut cependant relativiser la portée du décret : ces personnes ne représentent que 5 % seulement de la population totale des libres de couleur.

Duprat étudie tout cela, archives sous les yeux, consultant ses collègues, bâtissant des hypothèses, s'interrogeant sans cesse. A-t-il vécu ceci ou cela ? Fut-il bon et généreux ou rusé et un peu égoïste ? Quels furent ses sentiments, au moment d'ouvrir son propre établissement, ou encore au moment de l'abolition de l'esclavage ? Et ses relations avec le reste de la population noire de Bordeaux ? Quoi de commun entre les riches fils de planteurs, métis, père bordelais et mère esclave, et les affranchis, entre ceux nés en Afrique et ceux nés à Saint-Domingue ? Pas grand-chose peut-être... Mais on ne sait pas. Et l'histoire, c'est aussi raconter ce que l'on sait et ce que l'on ne sait pas, mais que l'on peut supposer. C'est aussi la tentative d'amener un peu de chair derrière les documents des archives, qui sont loin d'être froids, mais qui ne sont pas toujours bavards.

J'ai connu cette exploration des archives. Étudiant un critique et collectionneur d'art, j'ai connu ce moment où l'on oublie de déjeuner (oui !) parce que l'on a trouvé par hasard la description du logement de l'individu dont on ne savait rien une heure auparavant. Alors, au-delà de l'histoire passionnante, patiemment restituée (et non pas reconstituée), je partage l'enthousiasme de l'historienne.

« Natif d'Arada, Côte de Guinée ». C'est l'origine que l'administration française lui attribua sur son acte de baptême. Et aujourd'hui, c'est le seul mot, la seule piste dans les archives qui me permet d'esquisser ce que fut sa vie sur le continent africain, de sa naissance en 1748 à sa déportation en 1754.

C'est le début.

Anonyme, Portrait de domestique, 18e siècle, Le Havre musées Art et H


Au siècle des Lumières, les tables sont envahies de produits exotiques : sucre, cacao entre eutres, qui modifient considérablement les habitudes alimentaires des Français. Ces produits, arrivés par bateau, apportent avec eux une immense charge coloniale. Faire cuisinier ces produits par les mêmes personnes qui, aux colonies se tuent à la tâche pour les cultiver, devient le comble du luxe. À Nantes, un tiers des esclaves apprentis sont ainsi destinés à devenir cuisiniers.
Si le sujet vous intéresse, j'avais parlé d'une exposition en Normandie.

Depuis quelques dizaines d'années, le statut de cuisinier, jusque-là largement déprécié, connaît une toute nouvelle valorisation sociale. Qu'il soit esclave comme les autres n'y change rien : dans la maison Soissons comme dans les plantations aux colonies, les esclaves aussi ont leur propre hiérarchie et certains, comme Casimir, sont munis de plus de pouvoir que d'autres. (…) J'aurais préféré, évidemment, l'image d'un Casimir irréprochable, prêt à aider ceux qui partagent sa condition servile, mais c'est plutôt celle d'un homme distant avec les autres esclaves qui se forme à la lecture des archives.

Ce livre se lit très facilement (par exemple : un aller-retour Marseille-Montpellier), je vous le recommande vivement. Vous apprécierez le récit de la rencontre entre Casimir Fidèle et le sénateur Belley et celui de la rencontre entre l'historienne et les descendants du héros. Aujourd'hui, un collège de Bordeaux porte le nom de Casimir Fidèle.

De Julie Duprat, j'ai également lu Bordeaux Métisse sur la présence noire à Bordeaux au 18e siècle (mon billet parle d'ailleurs de Casimir Fidèle).

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme ou que votre trajet en train est plus court, je vous suggère d'écouter Julie Duprat dans ce podcast.


samedi 23 septembre 2023

Bath, The Circus and The Crescent

 


Le blog est à Bath et il continue sa découverte de la ville.

J’ai fait allusion aux nouveaux quartiers construits au XVIIIe siècle et je vous ai montré des photographies de ces alignements de maisons, dans des rues assez larges. Aujourd’hui, deux ensembles architecturaux prestigieux, situés tous deux sur les hauteurs de la ville.

 

The Circus

Le Circus est une place circulaire, bordée de 30 maisons identiques. Trois rues y donnent accès. Il s’agit d’un projet John Wood l’aîné, mais réalisé par son fils et achevé en 1768.




Les maisons présentent une façade à trois niveaux, avec les trois ordres superposés selon l’ordre canonique : ordre dorique en bas, ionique au milieu et corinthien à l’étage. Ce vocabulaire antique est toutefois réinterprété avec élégance : d’abord avec cette courbe douce et élégante, puis avec les proportions, l’ensemble me paraissant très équilibré et pas trop grandiloquent, et enfin avec la fantaisie puisque les métopes (les carrés de la frise dorique au rez-de-chaussée) présentent des petits motifs qui sont tous différents. J’imagine bien quelqu’un donner son adresse ainsi : « J’habite au numéro 10, la maison avec le crocodile. »




L’impression un peu solennelle provient en réalité de la répétition à l’identique du même module. Elle est aussi due, il faut le reconnaître, aux cinq platanes, gigantesques et magnifiques, qui trônent au centre de la place.

 

The Royal Crescent

Le Crescent est une place qui suit une sorte de demi-lune et qui rassemble 30 maisons. Elle a été conçue par John Wood le jeune dans les années 1770. Les maisons ouvrent sur le Royal Victoria Park.


C’est un ordre colossal ionique. C’est froid et pas du tout charmant à mon goût.


En revanche, j’aime bien le plan au sol, avec ce jeu de courbes, qui me semble très harmonieux.

Il paraît que l’une des maisons se visite et montre un exemple d’aménagement et de mobilier georgien, mais vu le prix de l'entrée, je n’y suis pas allée.


La scène finale du film Persuasion (2007) est tournée devant ces belles façades (c’est pas du tout le cas dans le roman, mais ça devait faire un beau décor identifiable). Dans le roman, les Eliot résident dans un quartier moins huppé que celui-ci, Austen maîtrisait trop les codes sociaux de son temps pour commettre un tel impair.

Petite citation de Northanger Abbey pour vous donner l'ambiance :

Après être restés assez longtemps à la Pump Room pour s’apercevoir que la foule y était intolérable et qu’on n’y voyait point un visage aimable, découverte que tout le monde fait chaque dimanche de la saison, ils se hâtèrent d’aller au Crescent pour y respirer la pure atmosphère d’une société plus choisie.


Les précédents billets :  découverte de Bath ; les bains romains et les Assembly Rooms. La semaine prochaine, un peu de verdure.


L'envers du Circus.




samedi 16 septembre 2023

Bath, les Assembly Rooms

 


Le blog est à Bath. Il s’est promené dans les rues, puis a visité les bains romains (et a bu un verre d’eau). Aujourd’hui, sans transition, le XVIIIe siècle et les Rooms ! Et plus exactement, les Assembly Rooms, une sorte d’établissement festif.

Les Assembly Rooms étaient autrefois désignés comme les Upper Rooms, en opposition aux Lower Rooms (mais les Lower ont été détruites par un incendie en 1820).

Le bâtiment a été construit par John Wood le jeune en 1771. On est dans le plus pur style georgien sobre et pompeux (plat et sans grand intérêt pour mon goût). Il est situé légèrement en hauteur (les Lower étaient au bord du fleuve), un peu à l’écart du centre historique, très près des nouveaux quartiers dont il sera question le week-end prochain.

Ces grandes pièces sont aujourd’hui vides, à l’exception notable des lustres dont plusieurs sont d’origine, ce qui les rend remarquables.

L'entrée principale

 

Que faisait-on dans ce bâtiment ?

L’entrée était payante (tarif différencié pour les hommes, les femmes, mariées ou à marier). Les portes ouvraient à une heure précise – ce qui faisait que tout le monde arrivait en même temps et ce qui engendrait un encombrement de chaises à porteur.

Un beau couloir vous mène jusqu’à l’octogone, une sorte de vestibule desservant les trois pièces principales et où se tenait le maître de cérémonie (Mr King dans Northanger Abbey). Ces trois pièces étaient :

  • ·      Une grande salle de bal
  • ·      Une salle de jeu
  • ·      Une salle de thé

À noter qu’une tribune fait le tour des trois salles en hauteur. Des musiciens y jouent des airs adaptés aux différentes activités. Ils peuvent ainsi se déplacer aisément d’une tribune à l’autre.


 

Photos de l'octogone (la photo de droite provient de Wikipedia).


Dans la salle de bal : on danse. On danse des menuets et autres danses codifiées. Il vous faut absolument un cavalier désigné pour danser. Si vous ne connaissez personne et cherchez à faire connaissance, vous ne dansez pas. Dans Northanger Abbey, la première fois que Catherine s’y rend, elle ne connaît personne et reste donc collée au mur à s’ennuyer. D’ailleurs, n’oubliez pas que les hommes choisissent leur cavalière et que les femmes peuvent seulement accepter ou refuser sous un prétexte poli, pas question pour elles de viser le grand maigre, là, qui leur plaît tant. C’est quand même le bon endroit pour faire du repérage et comparer sa robe avec celle des autres.



Dans la salle de jeu : il n’y a que les messieurs. Les messieurs jouent, mais sont supposés aussi entretenir leur réseau professionnel et amical, proposer et nouer des affaires, etc. On y joue une musique d’ambiance. Dans Northanger Abbey, c'est là où se rend Mr. Allen.

Dans la salle de thé : au moment où le thé est servi, tout le monde quitte en courant la salle de bal et fonce pour arriver en premier et réussir à être servi (cette scène est également très bien décrite dans Northanger Abbey). La collation est évidemment payante et là encore on a une petite musique d’ambiance. La salle était originellement meublée de tables et de sièges.



La saison de Bath était en hiver. Il faut donc imaginer que le bâtiment était chauffé, qu’il y avait plein de monde, tous en nage, en train de se bousculer, dans un boucan pas possible. Une certaine vision de l’enfer. On imagine bien qu’Austen n’était pas fan.


J’aime beaucoup cette occasion assez rare où la lecture d’un roman brillant permet de comprendre les usages d’un lieu, aujourd’hui totalement vide, et des pratiques de sociabilité disparues et où la visite d’un bâtiment permet de comprendre certains points sous-entendus dans le roman. Les deux s’éclairent mutuellement.

 

Illustration prise sur Wikipedia : Fancy Dress Ball at the Bath Assembly Rooms par Thomas Rowlandson.

 

L’ensemble a été bombardé durant la Seconde guerre mondiale et restauré. Il est à nouveau en travaux (des fouilles archéologiques sont en cours dans les soubassements du bâtiment). En ce moment, il se visite uniquement en réservant une visite guidée auprès du National Trust (un anglais très compréhensible, même pour moi). Le musée de la mode qui se trouve dans le bâtiment est également fermé pour travaux.

Mon conseil : après la visite, allez au Same Same But Different, Bartlett Street, où tout est vraiment très bon, à un prix décent, dans un endroit calme.

 

J’espère que vous avez apprécié ce reportage au plus près du terrain. La semaine prochaine, nous restons au XVIIIe siècle, mais il sera davantage question d’architecture.

 





 

samedi 27 mai 2023

La traite, l’esclavage et les ports normands

 

La traite, l’esclavage et les ports normands


Une exposition vient d’ouvrir en Normandie, au Havre, à Rouen et à Honfleur. Elle aborde le sujet de la responsabilité des ports normands dans la traite négrière et permet de vulgariser les travaux de divers historiens.

À gauche, une esquisse de Théodore Géricault(1822, Rouen BA). À droite, Tête d'un jeune maure par Hyacinthe Rigaud (1715, Saint-Lô, Musée d'art et d'histoire). L'exposition fait la part belle à Géricault, peintre né à Rouen, qui a représenté plusieurs noirs en acteurs de l'histoire, notamment dans son célèbre Radeau de la Méduse. Sur le petit tableau, le jeune homme bien vêtu, joli turban, joli bijou, porte un collier d'esclave. C'est un beau portrait, expressif et individualisé.

Ce qui fait l'intérêt de l'exposition est son ancrage dans la culture et la société locales, en l’occurrence normandes. La distinction est bien faite entre le commerce de traite (équiper des bateaux en Normandie, naviguer jusqu’aux côtes de l’ouest de l’Afrique, acheter des esclaves à des intermédiaires locaux en échange de marchandises précises, traverser l’Atlantique, vendre les esclaves souvent à crédit, prendre des marchandises, revenir au port d’attache, vendre les marchandises et partager les gains et les lettres de change) qui est un commerce long, coûteux et incertain, nécessitant une solide assise financière et l’association d’armateurs, de banquiers et de marins expérimentés et le commerce en droiture qui consiste à vendre et acheter des marchandises entre les îles, souvent Saint-Domingue, et la métropole, qui est accessible à un nombre plus élevé d'armateurs et qui repose entièrement sur l’exploitation des esclaves.

Journal de bord de la Rosalie (Le Havre BM), navire construit à Honfleur, appartenant à un armateur du Havre, et effectuant le commerce de la traite. Le voyage de 1789 est marqué par une tentative de révolte de la part des esclaves déportés (ils sont tous marqués au fer). C'est qu'à bord la mortalité est extrêmement élevée, puisqu'un taux de "perte" de la cargaison (et donc de mort des esclaves) de 15 % est considéré comme normal et acceptable.
Les esclaves préférent souvent se laisser mourir de faim durant la traversée. Ils sont donc nourris de force (pas par humanité, pour ne pas perdre la "marchandise") au moyen d'un ouvre-bouche de cette sorte (conservé au Musée Le Secq des Tournelles).

Plusieurs archives évoquent l'histoire de Tati, né en Angola, fils de marchand d'esclaves, devenu esclave, racheté et affranchi par un Havrais, qui le fait baptiser au Havre, et qui finit sa vie courtier de traite en Angola.

La presse permet de suivre les voyages des différents navires.
À droite, un registre des marchandises chargées au départ en vue de l'achat des esclaves. Ils seront échangés contre des fusils notamment. Le capitaine n'oublie pas de noter les dépenses pour le produit qui servira à les purger et celles relatives aux instruments de musique pour les réjouir sic.

Des familles normandes comptent très tôt des personnes implantées outre-Atlantique ou en Afrique. Un comptoir est fondé dans l'actuel Liberia par des Dieppois dès le XIVe siècle. Le Havre est le quatrième port de traite après Nantes, Bordeaux et La Rochelle, mais l’équipement des bateaux implique toute la région. Les grands financiers se trouvent à Rouen. Les filatures qui tissent les grandes pièces de coton, les pacotilles distribuées en échange des esclaves, sont installées le long de la Seine (je signale d’ailleurs que les perles de Murano constituent un autre produit prisé pour ces ventes et que l’essor de cette jolie production au XVIIIe siècle reflète celui de la traite). 
Comme à Bordeaux, on peut suivre la venue des personnes noires, esclaves, affranchies ou libres, et leur présence en Normandie. Ici, c'est Jacqueline Médée, esclave de Guadeloupe, venue avec sa propriétaire au Havre, laissant par là-même ses enfants sur l'île, finissant sa vie, semble-t-il affranchie, en France (son laissez-passer de 1794, Le Havre BM).

Les expositions montrent bien le rôle clé joué par certains produits, à la fois dans l’esclavage et dans la culture française et européenne du XVIIIe siècle. Le café, le thé et le cacao qui sont consommés dans les très chics salons mondains, à la Cour et dans les premiers « cafés » où l’on débat des idées philosophiques à la mode. Le coton qui remplace avantageusement les anciens tissus de laine, de lin et de chanvre et qui explique le succès fulgurant des indiennes auprès d’une large partie de la population. L’indigo qui teint aussi bien les vêtements chics que les blouses des paysans. Sans oublier le sucre, le rhum, le tabac.
E. Binet, Portrait de paysan du pays de Caux (19e Château de Martainville). Cette typique tunique de coton teinte par l'indigo s'appelle la blaude.

À gauche, cafetière dite égoïste (sûrement parce qu'elle permet de confectionner une seule tasse) en argent (1768, musées du Havre). À droite, un percolateur inventé par un pharmacien dieppois en 1762 (musée Le Secq des Tournelles).

Bien peu de ces produits étaient réellement nécessaires. Si leur usage était initialement l’apanage d’une élite, ils se répandent bientôt largement. L’exposition questionne d’ailleurs le degré de conscience des consommateurs. Il fallait être bien informé pour connaître la réalité de l’esclavage qui était certes accepté et pratiqué, mais néanmoins passé sous silence et considéré comme peu avouable. Qu'en savaient réellement les personnes habitant loin des ports et de leurs réseaux ? Au fil des années toutefois, le nombre de personnes informées et indignées augmente. 
Mais au lieu de perdre du temps à juger des consommateurs plus ou moins conscients morts depuis deux ou trois siècles, on peut lire la liste des entreprises exploitant le travail des Ouïgours (ici et ) et en tirer des conclusions pratiques.

L’exposition met en avant la figure de Bernardin de Saint-Pierre, écrivain né au Havre, dont le roman Paul et Virginie met en scène des esclaves de façon stéréotypée mais positive. Il raconte également la réalité de la vie des esclaves dans les plantations. Ce roman à succès a ainsi participé à l’information du grand public.
Illustration pour Paul et Virginie, dessin de Schall et gravure de Descourtis (Le Havre BM).

Nous découvrons également Marie Le Masson Le Golft, femme de lettres du Havre et de Rouen, naturaliste, militante pour les droits des femmes et pour l'abolition de l'esclavage.

À gauche, une carte à jouer pour un jeu de piquet de 1793 (BNF). La figure de l'égalité est symbolisée par un homme noir assis sur un sac de café.
À droite, reproduction d'un tableau de Guillaume Guillon-Lethière, Le Serment des ancêtres (1822, conservé à Port-au-Prince). Guillon-Lethière est né à la Guadeloupe. Son père est blanc et notaire et sa mère, esclave puis affranchie. Il suit l'enseignement de l'école de dessin à Rouen au XVIIIe siècle, fonde à Paris une école de dessin ouverte aux femmes (en pleine Révolution), dirige l'Académie de France à Rome et poursuit une carrière académique de peintre d'histoire parisien.

J’ai trouvé intéressante la façon dont l’exposition présente ainsi l’envers du joli XVIIIe siècle et montre ce que recouvraient ces si ravissantes porcelaines et cotonnades (ah ! les robes blanches des romans de Jane Austen !). L'exposition complète utilement l’accrochage du château de Nantes qui met l'accent sur les conditions de capture, achat, transport, vente et vie des esclaves.
Photographie de Nicola Lo Calzo (2011 privé)

L'exposition Esclavage, mémoires normandes se tient au Havre, à Rouen et à Honfleur (j'ai seulement visité les volets du Havre et de Rouen) :
  • Au Havre, au musée Dubocage de Bléville : Fortunes et servitudes. Une petite exposition qui sera utilement complétée par la visite de la Maison de l'Armateur (pour laquelle il vaut mieux réserver ou téléphoner, car le nombre de personnes y est limité).
  • À Rouen, au musée de la Corderie de Vallois : Rouen, l'envers d'une prospérité. Je vous conseille la visite de la corderie, vous verrez fonctionner les machines du XIXe siècle, à l'énergie hydraulique. Et l'exposition est à l'étage.
  • À Honfleur, au musée Eugène Boudin, pour le volet D'une terre à l'autre.
Un catalogue est paru. Qui a dit que je ne l'achèterais pas ?

Je reviens d'un séjour de deux semaines en Normandie. J'ai vu beaucoup de belles choses et je vous en montrerai les photographies cet automne. En attendant, nous reprendrons notre circuit touristique dès la semaine prochaine, avec un billet francilien.