La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 27 janvier 2026

Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.

 

Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997, paru chez Gallimard/Folio.


Le narrateur et auteur, Modiano, part, si l'on peut dire, sur les traces d'une jeune fille, Dora Bruder, après avoir lu une petite annonce dans un journal parisien de décembre 1941. Elle a fugué et on la recherche.


« Paris
On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. »
Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps.
C'est presque le début.

D'emblée, la chronologie est brouillée. Le roman date de 1997, le journal de 1941, il a été lu 8 ans avant, mais l'auteur s'appuie sur ses propres souvenirs (les années 60, les années 80), mais aussi sur les souvenirs de la guerre que lui a racontés son père... Les rues de Paris se marchent, se transforment, disparaissent... Avec ce roman nous plongeons dans la dure époque de l'Occupation et de l'État vichyste, celui qui enferme les enfants et pourchasse les Juifs. Cette époque où certains se sont contentés d'obéir aux ordres, mais ont quand même bien pris soin de détruire les registres pouvant les accuser – on n'est pas si bête.

En 1965, je ne savais rien de Dora Bruder. Mais aujourd'hui, trente ans après, il me semble que ces longues attentes dans les cafés du carrefour Ornano, ces itinéraires, toujours les mêmes (…) et ces impressions fugitives que j'ai gardées (…), tout cela n'était pas dû simplement au hasard. Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace deDora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane.

Les informations réunies par Modiano sur Dora Bruder et ses parents sont bien minces. Il y a de nombreux noms de lieux, comme autant de détails auxquels se raccrocher, noms de personnes, silhouettes plus ou moins marquées. Le livre constitue en réalité une marche à la fois sans fin et hésitante, reculant au maximum le moment du point final, celui de l'assassinat à Auschwitz, marche nourrie par les innombrables souvenirs d'un auteur qui se rappelle sa propre jeunesse, sa propre fugue, ses propres errances dans le quartier.

Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j'ai découvert, par hasard, qu'elles avaient habité. Ce que l'on d'elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie – ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence.

C'étaient les traces de chambres où l'on avait habité jadis – les chambres où vivaient ceux et celles de l'âge de Dora que les policiers étaient venus chercher un jour de juillet 1942. La liste de leurs noms s'accompagne toujours des mêmes noms de rues. Et les numéros des immeubles et les noms des rues ne correspondent plus à rien.

Une plaque de rue à Antibes.

Modiano sur le blog :

Rue des boutiques obscures : un homme amnésique remonte le passé à la recherche et se rapproche des années d'Occupation
Villa Triste : un été dans une station balnéaire quand on était jeune
La Danseuse : souvenirs vagues d'une danseuse

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.






jeudi 14 avril 2022

Tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, on tente le coup.

 Herta Müller, La Convocation, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, publication originale 1997, édité en France par Métaillié.

 

Un livre très déstabilisant (y compris à la relecture).

La narratrice, une jeune femme, prend le tramway pour se rendre à une convocation. Mystérieuse convocation pour le lecteur qui comprend très graduellement de quoi il s’agit. On est en dictature communiste n’est-ce pas et le mystérieux Albu est membre de l’un des services de sécurité. Le roman dure la durée du trajet, durée consacrée aux souvenirs d’enfance, à l’évocation de la vie avec Paul, aux amis, aux relations.


Si la nuit enlève à chacun sa cuite, à l’aube, elle doit être pleine comme un œuf. Il y a tant de gens qui boivent dans cette ville.


Müller nous campe un monde étrange, où les objets semblent mieux hantés, hantés par les pensées des humains qui les manipulent, ce qui donne une sourde atmosphère fantastique à un quotidien qui se révèle en réalité surtout instable et incertain. J’aime bien la phrase de Wikipedia : « L'auteur met ainsi en exergue un monde apparemment banal mais totalement détraqué et menaçant où seul l'absurde tient lieu d’explication. »

Les individus semblent rester étrangers les uns aux autres et tous ont un pan de vie cachée. Les relations entre les hommes et les femmes sont particulièrement difficiles. Dans ce contexte, où tout n’est pas raconté clairement, mais seulement sous-entendu (par exemple ce n’est qu’après coup que l’on comprend pourquoi la narratrice a une brosse à dents dans son sac à main : parce qu’elle n’est pas certaine de revenir de sa convocation), où chacun craint d’être espionné ou repère des espions qui n’en sont peut-être pas, où l’angoisse et le stress ont perverti toutes les relations et où personne ne paraît très sympathique, difficile pour le lecteur de se repérer ou de comprendre. La réalité nous file sous les doigts. C’est une manière de camper le monde de la dictature.


Pourquoi l’amour commence par être griffeur comme un chat pour disparaître au fil du temps comme une souris dévorée, ça, c’est un mystère, c’est est un.


Une affiche de sécurité professionnelle.

Je note dans les souvenirs, la présence des camps où les grands-parents ont été internés.

Il y a quand même le bonheur avec Paul, même si c’est un bonheur fragile, et le rêve d’une Italie inaccessible. 

Un roman qui raconte le malaise d’une société sans solidarité ni confiance possible.


Ils regardent à l’extérieur et, comme tous les autres, éprouvent jusqu’au bout des ongles le besoin d’un ailleurs. Sans être forcément dans une situation difficile, on pense quand même : ce qui se passe ici ne peut pas être ma vie pour toujours. Comme Lilli et moi, les enfants de jugent savent que le ciel, sans s’arrêter aux soldats de la frontière, continue vers l’Italie ou le Canada, où l’on est mieux qu’ici.

 

C’est une relecture. Je compte relire et/ou lire d'autres titres. Une lecture initiée par Passage à l'Est.


Herta Müller sur le blog :

La Convocation : mon premier billet est très différent de celui-ci et me plaît bien également. J'y donne le début du roman.
La Bascule du souffle
Le Renard était déjà le chasseur

Une autrice.





mardi 3 novembre 2020

Sans être heureux parce qu’on est pas capables, on va peut-être avoir une vie plus endurable !

Michel Tremblay, Un objet de beauté (sixième et dernier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal), parution originale 1997, édité en France par Actes Sud.

C’est la fin… Nous sommes dans les années 60 à Montréal. La grosse femme du premier volume est atteinte d’un cancer et s’apprête à mourir. Édouard est loin, dans un théâtre. Marcel, le petit garçon rêveur du premier et du cinquième volume, est devenu grand, mais dans son corps d’adulte, il est resté enfant. Il suscite la préoccupation constante de sa mère, l’irascible Albertine.

Un dernier et beau volume pour dire adieu à cette folle famille, si furieuse et si attachante. Albertine, sans cesse déçue par la vie, pleine de colère, ne se laissant jamais aller à la douceur, mais si attentive et désemparée face à la mort de sa belle-sœur et face à la maladie de son fils. Albertine s’affronte sans cesse aux désillusions et à sa fille, Thérèse : ces deux-là s’aiment et se haïssent, elles se connaissent si bien qu’elles savent parfaitement comment se faire souffrir. C’est pitié. Elles me font penser à une amie et à sa mère, incapables d’une relation pacifiée.


Oui, elle a fait ce qu’elle pouvait ! La vie en a voulu autrement ? Alors que la vie s’occupe d’eux : elle n’en a plus la force, elle abdique. Elle a abandonné toute velléité de se débattre parce que le sort, le maudit sort, la maudite vie, la maudite existence la bousculent toujours, depuis toujours, la malmènent, l’enfargent, la font tomber. Elle est tombée une fois de plus, un peu plus bas, un peu plus creux dans la vague la plus creuse de sa vie ; elle se noie, elle le voit très bien, elle l’accepte, elle attend le jour où toute résistance sera impossible, où la notion même de résistance n’existera plus pour elle et où elle pourra enfin sombrer.


Il y a Marcel, qui se réfugie sans cesse dans l’imagination, qui se raconte des histoires pour s’endormir, pour se détourner de la triste réalité. Un film, un roman, il est le grand héros. Chez lui, l’esprit pratique est incapable de résister face aux flux de l’émotion. Marcel est si attachant ! On devine que l’auteur a soigné ce personnage avec beaucoup d’amour. Étant presque incapable de m’endormir sans me raconter aussi de belles histoires, je m’y parfaitement retrouvée, même si la folie de Marcel peut prendre des tours inquiétants en cas de grande détresse.

Plus que tout autre, c’est un roman de femmes. Ici les hommes sont des ombres, morts, disparus, absents, falots, incapables de se nourrir. Le seul homme est ce grand dadais de Marcel, à l’esprit emprisonné dans l’enfance, sensible à tout ce qui se passe, notamment aux émotions sous-terraines.

J’ai beaucoup aimé ma lecture. J’aime beaucoup cette grande saga.

 

Erró, Sur la terrasse Fès, 1976, fondation Brownstone
Ses pas produisent ce bruit caractéristique qu’il aime tant, entre le crissement d’une croûte dure qui défonce sous le poids du marcheur et le froufroutement de la ouate qu’on serre entre le pouce et l’index, de la dernière neige de l’hiver qui achève, un rappel de ce qui a été, une promesse de ce s’en qui vient : tout est peut-être blanc aujourd’hui, mais tout pourrait très bien se retrouver vert demain matin. La neige est jeune et n’aura pas le temps de vieillir, elle va s’évaporer sous le soleil du printemps ou bien être avalée par le gazon qui pousse déjà.


On trouve un hommage à Gabrielle Roy. Et à Michel-Ange. Et à Dickens. Et à Monet.

 

Première participation pour Novembre au Québec, dans la catégorie classique québécois parce que Michel Tremblay s’inscrit explicitement dans les classiques de la littérature québécoise et francophone, que la dernière fois que je suis allée au Québec il était à la télé et que cette saga est immortelle. Vous êtes donc invités à écouter la chanson Plus tôt d’Alexandra StréliskiIl est vrai que cette lecture concourt également dans la catégorie saga portée par Nos joies répétitives de Pierre Lapointe.




mardi 28 avril 2020

Moi foi, je resterai toujours un Japonais qui ne boit pas.

Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi, Le Gourmet solitaire, traduit du japonais par Patrick Honnoré et Sahé Cibot, lettrage Vincent Lefrançois, parution originale 1997, édité en France par Casterman.

Encore une relecture de douceur (il faut bien ça en ce moment).
Me voici à nouveau dans les pas du narrateur, un VRP, qui s’arrête manger là où son travail l’amène. Petit restaurant de quartier, sushi bar, restauration à emporter… il aime bien les bonnes choses sans être difficile. À chaque fois, le voici en train d’errer en quête de la bonne adresse, d’hésiter sur ce qu’il doit prendre et sur ce qui lui fait envie, de commander trop de choses, de manger (trop) et de fumer une cigarette en sortant.
Un plaisir de relecture, qui amène plein de souvenirs en tête. Quand je ne suis pas chez moi je ne sais jamais où manger et je peux rôder longtemps à la recherche de l’établissement qui a l’air pas trop ceci, mais un peu cela, et quand même comme ci comme ça. Mais il y a aussi le restaurant du quartier dont la terrasse en pente coincée entre les scooters et les pigeons ne paie pas de mine (mais c’est TROP bon). J’ai souri devant les takoyaki d’Osaka : il y en a de délicieux à Marseille – justement ! Il y a des repas qui valent par la vue, l’ambiance, le silence, les souvenirs ; tout cela n’est pas que de la nourriture. Il y a les us et coutumes et les codes sociaux propres à chaque lieu (vous aussi, vous aimez prendre votre café au métro ou au routier de la gare de Fos ?)
On trouve plusieurs allusions aux textes que les écrivains japonais rédigent sur tel ou tel plat, textes entraperçus lors de lecture récente du Club des gourmets.
Après cela, on a envie d’aller au restaurant (c’est ballot).



Encore merci Estelle pour la relecture !

lundi 11 juillet 2016

Plus d’une fois, j’ai eu l’impression de noter le futur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publication originale 1997.

10 ans après Tchernobyl.

Le livre commence par trois pages de chiffres – les seuls qui sont avérés. Un Biélorusse sur cinq vit dans une région contaminée, dont 700 000 enfants. Et ensuite commencent les témoignages. Le premier est le plus dur à lire, il semble que l’on ne pourra pas poursuivre jusqu’au bout. C’est celui de la femme d’un de ces pompiers envoyés pour éteindre l’incendie ce jour-là. Le récit de sa mort est terrible. Cet homme, devenu un objet radioactif, peut contaminer tous ceux qui l’approchent, sa femme en premier et ensuite, même mort, il continue à être dangereux.

Il avait fallu également couper l’uniforme, car il était impossible de le lui enfiler, il n’avait plus de corps solide… Il n’était plus qu’une énorme plaie… Les deux derniers jours, à l’hôpital… Je lui ai soulevé le bras et l’os a bougé, car la chair s’en était détachée…

Alexievitch a recueilli les récits de liquidateurs intervenus immédiatement après, ou de leurs proches, de voisins qui ont été déplacés, de ceux qui vivent clandestinement dans la zone interdite, de militaires ou de scientifiques, de membres ou non du parti. Car c’est tout un pays qui a été touché, les adultes, les enfants, les vaches, les chats, le lait, l’air, l’eau, tout est empoisonné. On a la sensation de dirigeants totalement dépassés par la situation – puisque pour une fois Moscou ne sait pas quoi faire. Impossible en effet de séparer Tchernobyl de la fin du régime soviétique et du modèle de société qui a depuis disparu. C’est tout un système qui se défait, avec l’impossibilité de prendre des responsabilités ou de désigner des coupables, l’armée omniprésente, le mensonge dans la presse.
Cody Choi, Autoportrait, collection privée.
J’ai été frappée aussi par l’omniprésence de la guerre. La plupart des témoignages commencent par parler des combats de la Seconde Guerre mondiale et de la victoire. Les plus jeunes font allusion à l’Afghanistan, mais l’idée est que l’URSS était sur-préparée à une attaque ennemie, mais absolument pas à un danger technique sans ennemi. Cette culture de la guerre explique l’obéissance et le sacrifice de tous ces héros de la nation, qui en sont morts.
La société rejette ceux qui ont été irradiés par crainte de la contamination. Les habitants de Tchernobyl notent que les hannetons ont disparu. Un scientifique souligne que la nourriture n’est plus de la nourriture, mais un déchet radioactif, tout comme la terre, qu’il faut enterrer.
Un texte salutaire, mais bouleversant, à la limite du supportable, vous l’aurez compris.

Nous sommes retournés chez nous. J’ai enlevé tous les vêtements que je portais et les ai jetés dans le vide-ordures. Mais j’ai donné mon calot à mon fils. Il me l’a tellement demandé. Il le portait continuellement. Deux ans plus tard, on a établi qu’il souffrait d’une tumeur au cerveau… Vous pouvez deviner la suite vous-même. Je ne veux plus en parler.

Quel contraste avec le vide de la jeunesse de Slavoutytch dont j’ai parlé récemment ici ! C’est ma deuxième lecture d’Alexievitch, car j’ai déjà loué ici La Fin de l’homme rouge. Me voici prête à lire la BD d’Emmanuel Lepage qui est adaptée de la Supplication.
L’avis de Joëlle.

Destination PAL – la liste de lecture.





jeudi 20 novembre 2014

Toi, tu as la vie, Adrián, ce qui m’insupporte et me fait envie.

Rosa Montero, La Fille du Cannibale, traduit de l’espagnol par André Gabastou, première publication 1997.

Lucía, la narratrice, est auteur de livres pour enfants, à la quarantaine peu épanouie, mariée à Ramón par habitude. Sauf qu’au début du roman Ramón est enlevé. Lucía commence alors à en découvrir de belles sur celui qu’elle pensait sans intérêt. Dans sa quête, elle est aidée par deux voisins, le jeune et beau Adrián et le vieux Félix, ancien anarchiste et ancien torrero.

Au premier abord, le roman m’a un peu déçue, sans doute parce qu’il effleure les genres du roman noir, du roman policier, du roman centré sur les désillusions d’une femme et du roman historique. Je ne savais pas trop quoi en penser. Mais j’avoue avoir pris plaisir à ma lecture, très désireuse de savoir ce que devenaient le fameux Ramón et les deux millions de pesetas de sa rançon. Nous passons fréquemment du ton propre à un roman de suspense (kidnapping, rançon, doigt coupé, tentative de meurtre, etc.) à quelque chose de plus loufoque, car Lucía est tout à fait ordinaire et pas du tout une femme fatale à la Chandler. Connaître le fin mot de l’intrigue n’est pas le but principal du roman. Le trio qu’elle forme avec Adrián et Félix est improbable. Par ailleurs, le roman est traversé par l’histoire de Félix, celle de l’anarchisme espagnol, qui est très émouvante. Enfin, c’est surtout le roman d’une femme rendue au milieu de sa vie et qui ne sait pas très bien quoi faire d’elle et qui est désespérément seule.

Parce que l’identité de chacun est quelque chose de fugitif, de fortuit et de changeant, si bien que si l’on cesse de regarder quelqu’un pendant longtemps, on peut le perdre pour toujours, exactement comme si l’on était en train de suivre des yeux un petit poisson dans un immense aquarium et que, tout à coup, on se laissait distraire, et lorsqu’on regarde de nouveau, il n’y a plus rien qui le distingue de tous les autres de son espèce.

L’alternance de rythme et de ton a donc ses aspects négatifs et positifs. C’est finalement un roman qui m’a bien plu (au vu du nombre de citations que j'ai notées). Il se partage entre humour et amertume, ressemblant bien à une vie humaine. Je continue cependant à lui préférer le très beau Des larmes sous la pluie.

Parce que ce que l’on apprend occupe une place, pèse, parfois, davantage dans la mémoire qu’une cargaison de bois et vieillit plus qu’une maladie douloureuse et incurable. De fait, apprendre des choses est, parfois, une maladie douloureuse et incurable. Demeure en soi comme une plaie palpitante, un préjudice irrémédiable dans le regard que l’on porte sur la réalité.


jeudi 10 juillet 2014

J’ai une de ces faims !


Taniguchi et Kusumi, Le Gourmet solitaire, traduit du japonais par Patrick Honnoré et Sahé Cibot, parution originale 1997.

Ma sœur m’a offert un livre qui me disait depuis un moment (ouais, bah, c’est ma frangine, hein !). Vous savez que j’aime le calme, la douceur, la poésie des dessins de Taniguchi. Le narrateur de cet album est un frère de celui du Promeneur : un homme dont le travail le mène à travers le pays et à devoir se nourrir au restaurant, toujours seul, souvent à des heures inhabituelles. C’est le récit de ses repas.
Il ne s’agit pas de grande cuisine, ou d’en faire des tonnes sur l’authenticité de ceci et la tradition de cela. Le narrateur se méfie des restos bio et ne rechigne pas devant un soda au melon bien chimique. Il s’agit de se nourrir, que ce soit bon, pas trop cher et dans une ambiance agréable. Il n’est pas exclu de discuter avec d’autres clients ou qu’un goût rappelle l’enfance.
Parmi les motifs récurrents du livre : l’errance dans les rues à la recherche du restaurant avenant, pas trop impressionnant, pas vide, mais pas pris d’assaut, correspondant à l’envie du moment (je suis absolument comme ça quand je recherche un resto et que je suis toute seule), les affres devant la carte et le narrateur qui commande toujours trop de choses… Il nous ressemble !

C’est agréable de lire un livre se déroulant dans une grande ville moderne, mais avec tant de poésie et de délicatesse, où l’individu un peu fragile et ordinaire se débrouille pour se dégoter de bons petits repas.




lundi 16 janvier 2012

Ses artichauts à lui ne sont que des artichauts, tandis que les tiens sont des princes hérissés !


Andréas Staïkos, Les Liaisons culinaires, traduit du grec par Karine Coressis et Delphine Garnier, 1e éd. 1997, Arles, Actes Sud, 1997.

Un livre pour les messieurs, à offrir à son monsieur à soi ou à celui dont on souhaite qu’il devienne son monsieur à soi – on n’est jamais trop prudente.
Dimitris et Damoclès sont voisins. Par-dessus le balcon de jasmin s’échappent de délicieuses odeurs de cuisine. Car ces deux-là passent leur journée à concocter de délicieux petits plats pour leur capricieuse maîtresse… Ils ne tardent pas à se rendre compte que la belle Nana les fait marcher tous les deux, sans vergogne. Les voici qui rivalisent à coup de boulettes de viande, de moussaka, feuilles de vigne farcies et autres petites délicieuses choses.

Aujourd’hui tu vas souffrir. Tu t’occuperas toute la journée de moi. Tu seras tout le jour à ciseler et à émincer, à émincer et à ciseler, tout le jour, jusqu’à ce que la lune paraisse, jusqu’à ce que la lune monte, jusqu’à ce qu’elle pénètre chez toi, pleine et apprêtée.
(…) (bien plus tard)
Et il passa presque toute la nuit, à quelques intervalles près qu’il mettait à profit pour humecter de quelques gouttes de vin sa bouche sèche et brûlante, à couvrir Nana de baisers dans l’espoir qu’elle en trouverait un supérieur à ses pommes de terre. Il fit chou blanc.

 Abbatage des poules et préparations de foies de volaille 
dans le Codex Vindobonensis, 1370-1400, Italie du Nord, 
Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek, image RMN

 Un tout petit livre (150 pages) drôle et enlevé, il se lit le temps d’une sieste. Le récit est très sensuel, les plaisirs de la bouche et du corps vont de pair, sur fond de Berlioz…  C’est aussi le portrait d’une Nana parfaitement maîtresse de la situation, jouant tous les jeux de la séduction pour le plus grand bonheur et plaisir de nos deux héros. Les recettes sont données : mon cher, il n’y a plus qu’à…

Un livre qui m’avait été vanté par Eva et Cath, merci les filles !

Ceci constitue ma première participation au Pari hellène, dans la catégorie "aucun rapport avec l'Antiquité". D'autres m'ont précédée :
- Syl. a lu Le Sacrifice de l'Épouvanteur (t. VI) de Joseph Delaney, ça parle de sorcières et de ménades dans une Grèce fantastique
- Skriban a lu Dompter la bête de Ersi Sotiropoulos et il s'agit de la Grèce d'aujourd'hui
- Moustafette a lu Rébétiko (La mauvaise herbe) de David Prudhomme : une BD avec de la musique et l'histoire politique de la Grèce du XXe siècle à l'intérieur
- et le Troll farceur qui nous avait concocté une semaine sur le heavy métal et la Grèce


Toutes les infos avec les billets de participants sur la page du pari hellène.

dimanche 27 mars 2011

Je frotte par terre avec mes chaussures sous la table pour qu'il y ait moins de silence.

Herta Müller, La Convocation, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (1e éd. 1997), Paris Métailié, 2001.
  
La narratrice se rend à une convocation de la Securitate, sur le chemin elle lutte pour ne pas céder à la peur, à la panique, à l’humiliation. Elle connaît par cœur ce que dira Albu, l’interrogateur, comment il jouera de ses doigts, du téléphone, des mouvements de porte, des silences.
Elle raconte sa vie, dispersée en fragments sans continuité, de son enfance à sa cohabitation avec Paul, son homme qui boit trop. Comment chacun essaie d’échapper à sa vie, de fuir l’usine, comment son amie Lilli, à qui elle pense sans cesse, a eu le corps dévoré par les chiens près de la frontière. Une vie qui n’en est pas une, on se réfugie dans les pensées en fuite, absurde, triste et banale, mais traversée par une inquiétude sourde : tout n’est-il pas que mensonge ?


Le début :

Je suis convoquée. Jeudi à 10 heures précises.
On me convoque de plus en plus souvent : mardi à 10 précises, samedi à 10 heures précises, mercredi ou lundi, à croire que les années ne sont qu’une semaine. Je n’en suis pas moins étonnée que l’hiver, après cette fin d’été, revienne bientôt.
Sur le chemin qui mène au tramway, les buissons aux baies blanches se remettent à pendre entre les palissades. Comme des boutons de nacre qui seraient cousus en bas, peut-être jusque dans la terre, ou comme des boulettes de pain. Ces baies sont bien trop petites pour être des têtes d’oiseaux blancs. C’est à vous donner le vertige. Mieux vaut penser à la neige mouchetant l’herbe, mais il y a de quoi s’y perdre ou avoir envie de dormir à cause de la craie.
Le tramway n’a pas d’horaires fixes.
Il me semble l’entendre bruire, à moins que ce ne soient les peupliers aux feuilles dures. Le voilà déjà qui arrive, aujourd’hui il veut m’emmener tout de suite.

Herta Müller est allemande, ayant longtemps vécu en Roumanie et de langue allemande, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 2009, et évoque dans ces romans la vie quotidienne sous la dictature. Elle a une vie discrète et mal connue comme l'évoque cet article de Courrier International.
Une dictature n’est pas un monde où les monstres se baladent en liberté, c’est un pays où les arbres ont des feuilles dures, où les baies ressemblent à des têtes d’oiseaux morts. Un endroit où tout être vivant et tout objet est une menace et où on ne connaît jamais la tranquillité.
C'est un roman passionnant, très impressionnant par sa simplicité et sa capacité à inquiéter le lecteur même.


samedi 5 mars 2011

Chaque instant est une forêt de choix.


Mon nom est Gasper, William Gasper, et je ne fais rien pour gagner ma vie ; je vis, tout simplement. Ma famille n’a rien de particulier, et j’ai un passé parfaitement ordinaire. Je préfère la marche en solitaire à toutes les autres activités. Ce genre de vocation reflète sans aucun doute une forme d’inadéquation caractérielle. Cependant, n’ayant rien de vraiment valable à apporter à la société, mis à part un esprit glacé, je ne me vois pas autrement qu’en travailleur ou petit employé – en serviteur de l’armée (je le fus), par exemple. L’idée de chercher un moyen pour être plus à l’aise avec les autres, et les autres avec moi-même, n’a jamais eu une quelconque importance pour moi. Au fil des ans, j’ai marché dans de nombreux endroits, toujours heureux de mon choix. Au cours des cinq dernières années, j’ai fait l’ascension de la Lune à de nombreuses reprises, et je n’ai plus jamais ressenti le besoin de chercher de nouveaux territoires. La Lune me suffit.


Le narrateur part donc marcher quelques jours dans les montagnes de la Lune, il espère bien être tranquille. Nous allons le suivre dans ses efforts, ses haltes, ses nuits, la répartition des provisions, la description du canyon, le matériel qu’il utilise. Il marche la nuit ou le jour, attentif aux animaux, aux sons, aux petites anomalies. De temps en temps, le récit est entrecoupé par les réflexions de quelqu’un qui décrit Gasper, solitaire et glacé. Un orage éclate dans la montagne, le narrateur raconte ses souvenirs de tueur au service de l’armée. Il a de nombreux ennemis, partis à sa poursuite dans les montagnes de la Lune ou l’attendant à sa caravane. C’est un ouvrage court, à l’écriture sobre et précise, voire technique, mais dont la tension est permanente. Je me souviens de l’avoir lu très vite, en une ou deux bouchées. C’est haletant parce qu’on ne peut s’arrêter et que l’on s’interroge sur ce héros : assassin, fugitif ou en proie à des hallucinations ? Je le relirai, je pense.

Howard McCord, L’Homme qui marchait sur la lune, traduit de l’américain par Jacques Mailhos, Paris, Gallmeister, 2008 (1997).

L'auteur est par ailleurs peintre et poète, un personnage à suivre.