La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 20 mai 2025

Car le changement soudain de Mrs Tebrick en renard est un fait établi que l’on peut essayer d’expliquer comme on veut.

 

David Garnett, La Femme changée en renard, parution originale 1922, traduit de l’anglais par Jane-Simone Bussy et André Maurois pour Grasset.

Les Tebrick sont un jeune couple aimant de la riche campagne anglais. Mais un jour la jeune femme se transforme brutalement en renarde.

Malgré tout, M. Tebrick persiste à voir en elle sa jeune épouse si sensible. Et de fait, au début elle garde sa personnalité humaine. Toutefois, peu à peu, elle devient une vraie petite renarde, ce qui occasionne des drames et de grands déchirements pour son époux.

Lorsqu’il eut compris que les canards étaient assez stupides pour croire sa femme un véritable renard et pour en avoir peur, il jugea pénible ce spectacle que d’autres auraient trouvé divertissant.

Tel ne fut pas l’avis de sa renarde qui parut encore plus joyeuse quand elle vie l’émotion soulevée par elle, et fit mille charmantes cabrioles.


Un roman très étonnant. Un roman, un conte, une fantaisie ? Certains passages sont pleins de légèreté et d’humour, voire un tantinet grotesques, et pourtant prédomine le profond sentiment d’affection de l’époux pour sa femme, malgré sa transformation et sa nouvelle vie, ainsi que le chagrin et une grande tristesse (la fin est hélas prévisible). Et pourtant, il s’en remettra et continuera à vivre.
Un texte bourré de charme.
Gaston Le Bourgeois, Renard, 1925, Roubaix Piscine


Ayant retrouvé son sang-froid il se prit à réfléchir sur ce qu’il avait fait et à regretter amèrement d’avoir mis sa femme en liberté. Il avait commis une trahison envers elle, et par son acte la condamnait à vivre pour toujours la vie d’un renard sauvage, à supporter les rigueurs du temps, à rester exposée à tous les dangers qui menacent une bête traquée.

Ce réveil fut très doux. La fraîcheur du matin, le parfum de toutes choses à la naissance du jour, les premiers rayons du soleil sur le sommet d’un arbre voisin, un pigeon qui s’éleva soudain dans l’air, tout enchanta Mr Tebrick ; même la rude odeur des petits renards qu’il serrait dans ses bras lui parut délicieuse. Les coutumes et les institutions des hommes lui semblèrent soudain folie pure.

Si vous cherchez une bonne nouvelle… 

C'est une participation aux escapades européennes de Cléanthe, un roman des années 1920 pour le mois de mai (mais comme je n'ai pas fait attention à l'agenda, je crapahute à l'arrière-garde pendant que le petit groupe discipliné a déjà publié ses billets).





mardi 28 novembre 2023

Vos actions vont peut-être laisser de profondes traces dehors dans la neige de la cour mais pas davantage.

 


Franz Kafka, Le Château, traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, rédigé en 1922, laissé inachevé, publication posthume en 1926.

 

K., arpenteur, arrive un soir au village. Mais il apprend très vite que si le château a bien fait appel à un arpenteur, on n’a absolument pas besoin de lui, mais qu’il peut quand même rester. Il passera le reste du livre non pas tant à essayer d’éclaircir sa situation auprès de ces messieurs du château qu’à essayer de prouver aux villageois qu’il est capable d’obtenir une certitude de la part de l’administration.

Car c’est un monde absurde. Si le château est inaccessible et si d’ailleurs le château s’avère être un ensemble de bureaux, les fonctionnaires apparaissent une fois, par hasard, la nuit, sans qu’il soit possible de remettre la main dessus, remplacés par des secrétaires, des sous-secrétaires ou des aides. Invisibles, inexistants, ils exercent une fascination illimitée sur les villageois qui leur attribuent volontairement une autorité sans bornes, alors même que l’absence de police ou d’autorité permettrait à chacun de vaquer à ses occupations.


Lorsque ce regard tomba sur K. il lui sembla que ce regard avait déjà réglé des affaires qui le concernaient dont il ne savait pas même encore qu’elles existaient mais dont il lui révélait l’existence.


Dans ce cadre, K. ne comprend rien, interprète, manipule, prétend tout comprendre, fait du surplace, ce qui n’est pas si pire que les autres qui affirment, eux, savoir comment procéder. K. est libre de partir, mais il préfère s’obstiner à se débattre en vain.


Il n’existe que des administrations de contrôle. Certes, elles ne sont pas destinées à repérer les erreurs au sens grossier de ce mot, car des erreurs, il ne s’en produit pas et même si une erreur devait se produire, comme dans votre cas, qui est en droit de dire, une fois pour toutes, que c’est une erreur ?


Et les femmes ? Elles occupent une place particulière. Les fonctionnaires du château, qui sont tous des hommes, se les attribuent et elles passent d’un homme un autre sans aucune expression de jugement moral. D’ailleurs les personnages ne possèdent pas d’intériorité psychologique ou affective, sinon dans le regard de celui qui propose une interprétation de leur comportement, dont on ne sait ce qu’elle vaut, chacun mentant et manipulant à loisir. Pourtant ce sont les femmes qui prennent les initiatives et semblent seules capables de faire évoluer leur situation, choisissant K. ou le repoussant selon leur pari sur l’avenir. Il est un étranger qui refuse de se plier aux coutumes locales et s’il ne parvient pas à faire avancer sa propre situation, il est celui par qui des événements imprévisibles et inédits peuvent enfin advenir.

Un château en Provence.


Ce n’est pas forcément un roman agréable à lire, car cet univers est bouché et les personnages s’enferment dans des explications interminables qui ne font rien avancer du tout. Il y a de la neige et il fait froid et on préférerait prendre la route. Mais la création de cet univers est fascinante.

 

Il se peut que le prétendu Klamm n’ait rigoureusement rien de commun avec le véritable ; la similitude n’existe peut-être que pour les yeux de Barnabas, aveugle d’énervement ; il se peut que ce soit le plus subalterne des fonctionnaires, peut-être n’est-il pas même fonctionnaire, mais il a une fonction à son pupitre, il lit bien quelque chose dans son grand livre, il marmonne bien quelque chose au secrétaire, il pense bien quelque chose, quand son regard tombe sur Barnabas et même si tout cela n’est pas vrai et que lui-même et ce qu’il fait ne représente rien du tout, quelqu’un tout de même l’y a mis et l’a bien fait avec une intention quelconque.

(On croirait une réflexion à la Descartes : on est sûr de rien, mais quand même, il y a quelque chose, qui est incertain et qui est peut-être faux, donc j’existe.)


Cinquième et avant-dernière participation aux Feuilles allemandes de Livr'escapades et de Et si on bouquinait un peu.





 

mardi 23 mars 2021

Les cerfs-volants mettent longtemps à mourir.

  

Virginia Woolf, La Chambre de Jacob, traduit de l’anglais par Jean Talva, parution originale 1922.

 

Ah je ne l’avais pas encore relu celui-là ! C’est donc fait.

Ce court roman raconte la vie de Jacob, vue à travers les yeux de ses proches. Sa mère, ses camarades d’université (Cambridge, cher au cœur de Woolf), les femmes qui tombent amoureuses, ses amis. Mais qui est-il ? Cet être imperturbable, nonchalant, rêveur, mélancolique… ou est-ce que tous les êtres humains apparaissent ainsi aux autres ? Est-ce que chacun n’est pas un être insaisissable pour peu que l’on prenne le temps de s’interroger sincèrement ?


L’horloge sonna le quart.

Les frêles ondes sonores s’éparpillaient parmi l’ajonc rude et l’aubépine, lorsque la cloche de l’église divisait ainsi le temps par quarts d’heure.

Sans mouvement et sans réponse, à moins que le frémissement d’une feuille de ronce n’en fût une, la lande aux vastes ondulations accueillait la nouvelle que depuis quinze minutes, l’heure était dépassée.


C’est que la vie de Jacob est marquée par l’éphémère et le fragile. Une collection de papillons, le décor de ruines d’un camp romain, un parfum de violettes… À plusieurs reprises nous entrons dans sa chambre de petit garçon, d’étudiant, de jeune homme. Il reste des vêtements abandonnés là, des lettres, des objets sans raison d’être en l’absence de celui qui les a rassemblés.

Le début me rappelle La Promenade au phare, avec ce bord de mer et ce peintre qui ajoute une touche à son portrait. Il y a également le charme des lettres et de la correspondance, ce que nous y mettons, ce que nous y taisons, un voyage à Athènes et au Parthénon et des portraits attachants de toutes les petites manies humaines.


Dans tous les cas, la vie n’est qu’une procession d’ombres, et Dieu sait pour quelle raison – puisqu’il s’agit d’ombres – nous nous y cramponnons si fort, et les voyons disparaître avec une telle angoisse ! Et pourtant, si cela est vrai et plus que vrai, pourquoi nous arrive-t-il encore d’être surpris, dans l’embrasure d’une fenêtre, par la soudaine révélation que ce jeune homme, dans ce fauteuil, est de toutes les choses de ce monde la plus réelle, la plus consistante, la mieux connue de nous ?


Une tombe à Devizes.
C’est un roman qui n’est pas sans rappeler Les Années ou Nuit et jour : le temps passe, le cycle des saisons se poursuit, sans s’interrompre pour les petites péripéties, les êtres humains s’effacent très vite. La répétition des mêmes choses, avec quelques variations. Il reste la grande ville de Londres, la mer et ses vagues, le ciel, le vent et le souvenir d’une personne que l’on a bien connue.

C’est un roman d’une grande poésie et d’une grande délicatesse.

 

La lande chère à Clara était de toute beauté. Les restes mortels des Phéniciens dormaient sous leurs entassements de pierre grise ; les vestiges visibles des mines de jadis montaient rigides, vers le ciel ; déjà le vol des phalènes jetait un frémissement sur les bruyères. Sur la route, en contrebas, on entendait grincer les roues des charrettes ; et l’aspiration et le soupir des vagues montait avec douceur, obstiné, éternel.


Mon premier billet.

Woolf sur le blog :

Entre les actes, 1er billet et 2nd billet
Mrs Dalloway
La Promenade au phare, 1er billet et 2nd billet


 Une écrivaine.




jeudi 22 septembre 2016

J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte.

Paul Valéry, Les Pas, dans le recueil Poésies, 1922.

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
À l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n’était que vos pas.


jeudi 14 avril 2016

Où sont les enfants ?

Colette, La Maison de Claudine, 1922.

Un classique à relire – un livre à lire le dimanche sous la couette.

C’est une série de nouvelles où Colette raconte la vie de sa mère, son enfance et son adolescence et sa vie avec sa fille. Ce qui compte avant tout, ce sont les maisons, les jardins, les plantes et les animaux. Ce sont autant d’anecdotes relatant la fuite d’une chienne, le comportement de sa mère à la messe, les aventures arrivées à une voisine, les rêves d’une petite fille, la découverte de la lecture… Les charmes de la vie simple et quotidienne sont racontés de très belle façon, avec beaucoup d’humour et de délicatesse, avec des mots choisis. L’ensemble forme un cycle, depuis le mariage de Sido, la mère de Colette, à l’adolescence de sa propre fille. Le roman raconte aussi l’amour de l’auteur pour sa propre mère, veillée jusqu’à sa mort. Les chats et chiens défilent avec les années, la bonne dame semble toujours être là.

Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l’ail sauvage d’un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d’herbe. La poche mouillée d’un des garçons cachait le caleçon qu’il avait emporté aux étangs fiévreux, et la « petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toile d’araignée et de poivre moulu, liés d’herbes rubannées…
J. Hugo, La Défonceuse, 1956, Musée Fabre, M&M.

Je dois dire que ce livre est délicieusement daté.

En bonus, l’extrait où la jeune fille découvre Zola. On ne se rend plus compte, nous autres trop blasés, du choc que pouvait produire une littérature aussi triviale et réaliste sur ses contemporains.

Votre fille a neuf ans, m’a dit une amie, et elle ne sait pas coudre ? Il faut qu’elle apprenne à coudre. Et par mauvais temps, il vaut mieux, pour une enfant de cet âge, un ouvrage de couture qu’un livre romanesque.



L’avis de Margotte qui en parle bien mieux que moi. Et ICI quelques lignes de Colette sur le vin et la nourriture.

mardi 23 avril 2013

Deux êtres très juvéniles, de ceux qui le restent jusqu’au jour où la vieillesse leur tombe dessus d’un seul coup.


Francis Scott Fitzgerald, L’étrange histoire de Benjamin Button et La Lie du bonheur, nouvelles extraites du recueil Les Enfants du jazz, paru en 1922, traduit de l’américain par Suzanne Mayoux, lu chez Folio.

Le fil narratif de L’étrange histoire de Benjamin Button est connue : c’est l’histoire d’un homme vivant à rebours, naissant dans un corps de vieillard et vieillissant jusqu’à devenir un bébé. Au-delà de l’évocation de situations burlesques, on retrouve la vieille obsession de Fitzgerald pour le temps qui file et l’impossibilité pour l’être humain de demeurer à un stade harmonieux de sa vie. L’accent est aussi mis sur le poids des convenances sociales, de la honte et du scandale pour ces membres de la riche société du Sud. À vrai dire, tous les personnages semblent un peu des marionnettes régies par des fils automatiques.


Picabia, Coup de soleil, nu au maillot, 
1942, Paris, Centre Georges Pompidou,
image RMN.
J’ai préféré La Lie du bonheur, nouvelle plus intimiste. On trouve au début un jeune couple brillant, les Curtain. Lui est écrivain, elle est une jeune femme incapable d’être une maîtresse de maison. Ils sont jeunes et aiment s’amuser. Mais un jour Jeffrey envoie une chaise par la fenêtre… cela vous rappelle Scott et Zelda ? Oui, mais Fitzgerald change totalement la signification de l’événement et donne à l’héroïne la possibilité d’une vie pleine de sens. Le récit est court, chante la brièveté de la jeunesse et la vitesse du temps qui passe. Il est aussi sous-tendu par la rêverie que Fitzgerald fait à partir de Zelda et de lui-même. Il m’a bien plus touchée.

Et elle était seule la nuit dans la chambre qui avait vu la splendeur de son couple, puis la douleur. Pour revoir Jeff, elle revivait mentalement leur année merveilleuse, leur union intense, passionnée, absorbante, plutôt que d’attendre des retrouvailles incertaines dans l’au-delà. Souvent, elle se réveillait et désirait avec ardeur cette présence à son côté, certes inanimée et quand même un souffle, encore celui de Jeff.

Deux nouvelles lues un dimanche après-midi. Participation au challenge d'Asphodèle Fitzgerald et les enfants du jazz. L'avis de Wictoria.