La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 4 juin 2026

Le monde des Anciens de mon peuple et celui des Espagnols n’appartenaient-ils pas tous deux au passé ?

 

Romain Bertrand et Jean Dytar, Les Sentiers d’Anahuac, 2025, édité par La Découverte et Delcourt.

Une BD de vulgarisation historique où tout est réel.

Au Mexique, 20 ans après la conquête par les Espagnols, Antonio, un petit garçon issu d’une famille noble aztèque, entre comme novice chez les moines franciscains. Il apprend le latin, mais surtout rencontre le père Bernardino de Sahagún. Ce missionnaire estime que, pour convertir efficacement la population au christianisme et extirper toute trace d’idolâtrie diabolique, sans laisser la moindre chance au syncrétisme, il convient certes de parler le nahuatl, mais aussi de comprendre les croyances et le monde de ces gens. Voilà notre padre lancé dans une grande entreprise de collecte et d’enquête qui débouchera sur L’Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne.

L’album raconte tout cela : le projet de Sahagún qui, s’il fait preuve de sincère curiosité, ne se veut pas un érudit ethnologue, mais vise bien le triomphe du christianisme, le rôle des anciens qu’il consulte, la façon dont les récits (création du soleil et de la lune, calendrier, pratiques religieuses, rôle de l’empereur, les rites, les boissons, etc.) sont recueillis, traduits et mis par écrit en étant insérés dans le paradigme chrétien. Il raconte aussi les états d’âme d’Antonio (Antonio Valeriano a réellement existé, on connaît son parcours officiel, mais pas son individualité) et des autres novices, nés après la conquête, qui découvrent leur propre histoire, s’interrogent, sont tiraillés entre différents mondes.

Ce ne serait rien sans l’extrême réussite graphique de l’album. Ici les dessins racontent et mettent sous les yeux. Ils reprennent tantôt l’esthétique des gravures sur bois occidentales du 16e siècle, tantôt celle des glyphes et des codex, montrant ainsi la contradiction ou la superposition ou la coexistence des différentes pensées. Une image raconte la vie d’Antonio à Mexico en reprenant ainsi le plan de la ville tel qu’il nous est parvenu dans un codex. C’est tellement inventif, créatif et efficace ! Voilà, c’est ça les BD qu’on veut !

Saint Michel face à une divinité païenne - tempête sous les crânes !


Vous pouvez regarder à quoi ressemble le vrai codex de Sahagún, une colonne en nahuatl, une colonne en castillan (il faut chercher « codex florentine »).


Romain Bertrand est historien et déjà bien présent sur le blog :

Jean Dytar est bédéiste, j'ai essayé de lire Florida, mais sans succès.




jeudi 5 mars 2026

Ces objets, fabriqués et échangés avec les Français, nous offrent une expérience concrète de notre héritage.

 

1725, des alliés amérindiens à la cour de Louis XV, catalogue d'exposition sous la direction de Jonas Musco et de Paz Núñez-Regueiro, 2025.

(Les légendes étant imprimées tout petit et pas très contrastées, j'espère qu'elles ne contiennent pas d'info décisives.)

En 1725, c'est une réception diplomatique peu ordinaire qui se déroule à la cour de France : Louis XV, âgé de 15 ans, reçoit cinq dirigeants des nations autochtones venus de la vaste région du Mississippi : Maspéré (chef Missouria), Aguiguida (chef Otoe), Ouastan (chef Osage), Chicagou (chef Illinois) et Ignon Ouaconetan (fille d'un chef Missouria).

Coiffe masculine, nation Osage,
ancienne collection de la bibliothèque municipale de Versailles, Musée du quai Branly

Une exposition et un livre retracent l'événement, dont je vous livre quelques aspects :

  • Les différents peuples dans toute leur diversité qui vivent dans ces immenses régions ;

  • Le projet français sur place (surtout s’opposer aux Anglais), sachant que les Français sont très peu nombreux, mais déjà avec des esclaves africains ;

  • La diplomatie du calumet ;

  • Un voyage à hauts risques (le navire contenant les présents des chefs à Louis XV a d'ailleurs fait naufrage) organisé par la Compagnie des Indes ;

  • Le programme parisien : soirée à l'opéra, démonstration de danse (qui inspirera Rameau pour sa célébrissime Danse des sauvages), démonstration de chasse (à pied, sans chevaux), visite de Versailles avec le spectacle des grandes eaux, réception à la Cour de France à Fontainebleau, discours (traduits par un père jésuite) et échanges de présents ;

  • La rencontre officielle entre les chefs dans leur tenue protocolaire à eux (pagnes de peau, peintures corporelles, coiffes) et le jeune roi tout à fait fasciné et curieux ;

  • Le résultat concret proche du néant ;

  • La présence aujourd'hui à Paris (Versailles et Quai Branly) d'objets extraordinaires (on a très peu d'objets anciens autochtones), à la provenance légitime et assurée, qui font pleinement partie de l'identité des Américains autochtones, mais aussi de la nôtre.

Dessin de Louis Nicolas, 1675, Capitaine de la nation Illinois,
Tulsa, Gilcrease Museum

Trois siècles plus tard, on s'interroge.

Voilà une époque où la France recevait les délégations autochtones comme les ambassadeurs de la Sublime porte ou du Siam. L'espace de quelques années, parce que la France avait besoin de ces peuples pour le commerce de fourrure et contre l'Angleterre, elle signe des alliances – comme la Paix de Montréal de 1701 dont je vous ai parlé. Mais il faut raison garder. Les peuples du Mississippi et les Français ne donnent pas le même sens aux termes de « propriété » et d' « alliance ». Ne rêvons pas. La situation sur le terrain et la cohabitation n'ont rien d'idyllique et nous avons traversé le 19e siècle conquérant comme les autres. N'empêche que, on ne peut s'empêcher de rêver à une autre histoire possible, avec davantage de respect et moins de massacres. Pendant quelque temps, ce fut possible, car l'histoire n'était pas écrite à l'avance.

Peau peinte (bison), artiste Quapaw vallée de l'Arkansas, 18e siècle, ancienne collection de la bibliothèque municipale de Versailles, Musée du quai Branly

L'exposition s'inscrit dans un moment historiographique intéressant, où, de Gilles Havard à Pekka Hämäläinen, les historiens réévaluent ce que l'on pensait savoir sur les peuples autochtones du Canada et des États-Unis. Oui, ils étaient nombreux et très diversifiés, non ils n'ont pas tous été tués par la variole, oui pendant plusieurs années ils ont tenu la dragée haute aux Européens qui n'auraient jamais pu s'implanter sans leur alliance, non en dépit des politiques de destruction systématique ils n'ont pas disparu et oui ils sont là aujourd’hui en face de nous.

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme 1. de vous rendre au château de Versailles visiter l'exposition ; 2. de lire le catalogue de l'exposition ; je vous conseille vivement l'écoute de ce podcast.



jeudi 5 février 2026

Il rencontra Mésange, un combattant qui arborait avec fierté une coiffe de guerre faite de perles multicolores.

 

Nausica Zaballos, Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers, éditions Goater, 2025.


Il s'agit d'abord d'un recueil de contes autochtones d'Amérique du Nord, issus de diverses nations, où l'eau joue un rôle important. Un coyote devient le chef des saumons. Un monstre s'accapare l'eau grâce à un énorme barrage. L'apparition des bisons. L'histoire de Sedna. L'exploration de l'estomac d'un ogre. La création de tous les animaux marins.
Ces récits sont courts et finalement assez différents. Ils racontent tous la relation des hommes à leur environnement, mais dans des univers distincts – c'est très riche.

Glooskap mesurait près de trois mètres, une centaine de plumes rouges et noires ornaient son crâne. Il avait peint son visage de sang et cerclé ses yeux de vert. De chaque oreille pendait une lourde coquille de palourde et derrière sa tête, des ailes d'aigle étaient déployées.

Mais il ne s'agit pas seulement d'un recueil de contes. D'abord les récits sont enchâssés dans un récit principal, un dialogue entre une femme (qui pourrait être l'autrice) et son petit garçon sur le rapport à l'eau et la nature, un contexte très contemporain. De plus, les contes sont accompagnés d'encarts explicatifs sur tel ou tel fleuve d'Amérique, l'usage du tabac, la broderie de piquants de porc-épic (car un récit fait intervenir une brodeuse à deux visages), l'oppression dont ces peuples ont été victimes, etc.

Ce que j'apprécie particulièrement, c'est que les contes ne sont pas livrés coupés de leur contexte, sans racine et sans avenir. Ils sont insérés dans leur monde : on a la mention de l'existence de différentes versions entre lesquelles Zaballos a fait son choix. On a le portrait et la vie de ceux et surtout de celles qui ont transmis ces contes, car ils ne tombent pas de nulle part. De même, toutes ces histoires racontent aussi la vie des différents peuples : la chasse pour manger, la récolte des baies, la pression sociale sur le mariage des filles, la présence de captifs au sein des villages... mais aussi l'humour et les disputes !

Susan Point, Peuple du Saumon culture Salish, 1981, sérigraphie, Musée américain Bath

L'un des récits raconte comment le paysage d'aujourd'hui a été modelé : une histoire de castors géants, qui ont été rétrécis (en leur tapotant sur le crâne) pour qu'ils prennent part à la vie commune de la rivière au lieu de la monopoliser – certains passages ressemblent autant à des farces qu'à des contes.

Lorsque Sedna était en colère, sa voix portait à des dizaines de kilomètres et son altercation avec le fils du chef fut connue de tous. Ses paroles acquièrent donc pouvoir de prophétie. D'elle on ne cessait de médire. Les vieilles femmes l'avaient surnommée « Celle qui est partie avec un chien » et les enfants riaient sur son passage. Son père avait perdu ses dernières forces, il était si honteux qu'il passait son temps à dormir et ne sortait plus de l'igloo.

Il me semble que si ce livre convient particulièrement bien à la jeunesse, au sens large du terme, mais au vu de sa vocation pédagogique les adultes qui s'intéressent aux autochtones et/ou aux diverses relations que l'être humain est capable de tisser avec l'eau et avec la nature, y trouveront également leur compte. Pour ma part, je l'ai lu avec grand plaisir (je vous conseille de le lire dans le métro, cela vous aérera l'esprit).

Le livre m'a été envoyé par Nausica Zaballos et par l'éditeur Goater, que je remercie tous deux vivement. De Zaballos, j'ai également lu Mythes et gastronomie de l'Ouest américain.


jeudi 4 décembre 2025

Les femmes lisent mal, c'est presque pathologique.

 

Isabelle Matamoros, Le Pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au 19e siècle, 2025, CNRS éditions (qui a cru malin de mettre une reproduction de peinture du 18e siècle sur la couverture).

La cause est entendue, dira-t-on. On a tous lu (ou pas) Madame Bovary et on sait que les femmes se languissent dans les rêveries des romans et qu'elles font des tas de bêtises.

Sauf que.

Par facilité et sensiblerie, elles choisissent les mauvais livres, romans bon marché, feuilletons populaires et autres histoires sentimentales ; soumises aux émotions et à une imagination débridée, fortement impressionnables, elles pratiquent une mauvaise manière de lire, incapables de distinguer la fiction de la réalité et de mettre à distance le texte.

Matamoros étudie précisément le rapport que les femmes entretiennent à la lecture au 19e siècle. Elle s'appuie pour cela sur leurs propres témoignages, journaux intimes et correspondances, avec toutes les limites que comportent ces sources. Elle retrace ainsi tout une vie de lectrice, entre recommandations et convenances sociales, pratiques variables selon la classe sociale, la famille, la présence de frères, envies personnelles et contraintes diverses.

Il faut donc éviter de mettre sa fille trop tôt en présence d'hommes mais aussi soustraire à sa vue tout support qui pourrait l'instruire sur l'amour et la sexualité. Pour qu'elle arrive vierge au mariage, une jeune fille doit arriver aussi vierge de mauvaises lectures : la pratique de la bonne lecture passe par une maîtrise du corps et du désir.

Les spécialistes des maladies de femmes s'arrêtent à ces conseils généraux. Ils ne disent pas quels sont les bons livres à lire, puisqu'ils comptent pour cela sur la collaboration des familles. (…) D'ailleurs, une jeune fille convenable lit en présence des parents, dans le salon familial.

De l'apprentissage de la lecture : qui s'en charge ? Avec quels manuels ? Le poids de l'église catholique sur l'enseignement des filles, d'autant que les manuels d'orthographe et de grammaire des garçons ne sont pas deux des filles (mais les versions abrégées de Robinson Crusoé existent déjà). Et dans quel but ? Puisqu'elles ne feront pas d'études.

Lecture collective encore très répandue et lecture individuelle, dans sa tête et dans sa chambre. Lecture du journal (lequel ?) ou de romans – lesquels ? Walter Scott a beaucoup de succès. Mais surtout les livres de piété (renouveau de l'édition catholique). Il y a la liste des maladies (uniquement féminines) provoquées par la lecture excessive. Et une fois mariée, peut-on encore lire ?

Au 19e siècle, la femme est mineure. Elle ne fréquente pas seule les bibliothèques ou les cabinets de lecture. On remercie le Collège de France dont les cours étaient accessibles aux femmes. Qu'elle ne s'avise pas d'aller commander le livre qu'elle veut, car son choix ne sera sans doute pas correct au vu de son âge, de son sexe, de sa dignité, etc. 

Dalou, Femme lisant, 1877, collection privée


Dire ce que l'on lit est tout autant révélateur de nos lectures effectives que de notre positionnement à l'intérieur des hiérarchies sociales et culturelles. C'est d'autant plus vrai pour des lectrices qui, pour la plupart, parlent depuis une position périphérique par rapport au monde littéraire. (…) Lorsque Élisa Perrotin, modeste fille d'artisan, se présente dans ses mémoires comme une grande lectrice, ayant lu toute la production littéraire (ou presque) de son temps, elle fait un pas en direction d'un univers qui la fascine et qu'elle voudrait pénétrer. Qu'elle ait réellement lu tous ces livres importe moins que de comprendre ce que cela nous révèle du rapport d'une femme d'origine populaire au savoir et à la littérature. À l'opposé, le quasi-silence de l’aristocrate Soline Pronzat de Langlade, que l'on sait bien instruite, s'explique par le carcan moral qui l'empêche de trop se mettre en avant, sous peine de passer pour une pédante.


"Je vous recommanderai à l'un de nos bibliothécaires, il fera porter dans mon cabinet les livres dont vous aurez besoin ; et pendant les vacances prochaines, vous enverrez prendre par un commissionnaire tous les ouvrages que vous jugerez vous être nécessaires. Vous n'êtes pas encore d'âge à aller seule aux bibliothèques publiques."

On est en 1831 et ce monsieur s'adresse à une femme de 37 ans, que l'on n'estime pas être capable de consulter elle-même sur place toute seule les ouvrages qu'elle souhaite.



Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme, vous pouvez écouter l'autrice dans cette émission.

En 2015, Laure Adler et Stefan Bollmann ont fait paraître Les Femmes qui lisent sont dangereuses. Je ne l'ai pas lu, mais le propos semble fort différent puisqu'il s'agit d'un panorama des représentations au fil des siècles et non pas une étude historique précise des pratiques réelles de lecture.




jeudi 6 novembre 2025

On aurait cependant tort de voir dans cet affranchissement un simple acte de bienveillance.

 

Julie Duprat, Casimir Fidèle, 1748-1796, parcours d'un affranchi, 2025, CNRS Éditions.

Là, c'est de l'histoire.

Celle de Casimir Fidèle, donc, puisque c'est le nom qu'on lui donne, à défaut de connaître le sien. Né sur le continent africain, razzié, vendu sur la côte de Guinée pour être déporté dans les plantations de Saint-Domingue, mais approprié par un officier du navire, qui l'amène avec lui à Nantes. Où il est revendu, mis en apprentissage, revendu... Oui parce qu'au XVIIIe siècle l'esclavage se porte assez bien Métropole également. Puis à Bordeaux, affranchi, il ouvre son hôtel. Hôtel de luxe pour toute l'élite locale (notamment celle qui vit du commerce des esclaves et du sucre). Et arrive la Révolution...

Le 15 mai 1791, ce sont tout d'abord les personnes de couleur nées de père et mère libres, comme Raimond, qui accèdent à la citoyenneté pleine et entière. Il faut cependant relativiser la portée du décret : ces personnes ne représentent que 5 % seulement de la population totale des libres de couleur.

Duprat étudie tout cela, archives sous les yeux, consultant ses collègues, bâtissant des hypothèses, s'interrogeant sans cesse. A-t-il vécu ceci ou cela ? Fut-il bon et généreux ou rusé et un peu égoïste ? Quels furent ses sentiments, au moment d'ouvrir son propre établissement, ou encore au moment de l'abolition de l'esclavage ? Et ses relations avec le reste de la population noire de Bordeaux ? Quoi de commun entre les riches fils de planteurs, métis, père bordelais et mère esclave, et les affranchis, entre ceux nés en Afrique et ceux nés à Saint-Domingue ? Pas grand-chose peut-être... Mais on ne sait pas. Et l'histoire, c'est aussi raconter ce que l'on sait et ce que l'on ne sait pas, mais que l'on peut supposer. C'est aussi la tentative d'amener un peu de chair derrière les documents des archives, qui sont loin d'être froids, mais qui ne sont pas toujours bavards.

J'ai connu cette exploration des archives. Étudiant un critique et collectionneur d'art, j'ai connu ce moment où l'on oublie de déjeuner (oui !) parce que l'on a trouvé par hasard la description du logement de l'individu dont on ne savait rien une heure auparavant. Alors, au-delà de l'histoire passionnante, patiemment restituée (et non pas reconstituée), je partage l'enthousiasme de l'historienne.

« Natif d'Arada, Côte de Guinée ». C'est l'origine que l'administration française lui attribua sur son acte de baptême. Et aujourd'hui, c'est le seul mot, la seule piste dans les archives qui me permet d'esquisser ce que fut sa vie sur le continent africain, de sa naissance en 1748 à sa déportation en 1754.

C'est le début.

Anonyme, Portrait de domestique, 18e siècle, Le Havre musées Art et H


Au siècle des Lumières, les tables sont envahies de produits exotiques : sucre, cacao entre eutres, qui modifient considérablement les habitudes alimentaires des Français. Ces produits, arrivés par bateau, apportent avec eux une immense charge coloniale. Faire cuisinier ces produits par les mêmes personnes qui, aux colonies se tuent à la tâche pour les cultiver, devient le comble du luxe. À Nantes, un tiers des esclaves apprentis sont ainsi destinés à devenir cuisiniers.
Si le sujet vous intéresse, j'avais parlé d'une exposition en Normandie.

Depuis quelques dizaines d'années, le statut de cuisinier, jusque-là largement déprécié, connaît une toute nouvelle valorisation sociale. Qu'il soit esclave comme les autres n'y change rien : dans la maison Soissons comme dans les plantations aux colonies, les esclaves aussi ont leur propre hiérarchie et certains, comme Casimir, sont munis de plus de pouvoir que d'autres. (…) J'aurais préféré, évidemment, l'image d'un Casimir irréprochable, prêt à aider ceux qui partagent sa condition servile, mais c'est plutôt celle d'un homme distant avec les autres esclaves qui se forme à la lecture des archives.

Ce livre se lit très facilement (par exemple : un aller-retour Marseille-Montpellier), je vous le recommande vivement. Vous apprécierez le récit de la rencontre entre Casimir Fidèle et le sénateur Belley et celui de la rencontre entre l'historienne et les descendants du héros. Aujourd'hui, un collège de Bordeaux porte le nom de Casimir Fidèle.

De Julie Duprat, j'ai également lu Bordeaux Métisse sur la présence noire à Bordeaux au 18e siècle (mon billet parle d'ailleurs de Casimir Fidèle).

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme ou que votre trajet en train est plus court, je vous suggère d'écouter Julie Duprat dans ce podcast.


jeudi 9 octobre 2025

Et donc, il ne me manque que la parole ? Eh bien, c'est que vous êtes sourdingue.

 

Nathalie Quintane, Chemoule, un chat français, avec les dessins de Stephen Loye, P.O.L., 2025.


La narratrice est une chatte, Chemoule. Elle raconte le quotidien de sa vie et se livre à un exercice d'écriture. Dormir, manger, chier, la toilette, la promenade, le jeu, dormir au lit, dormir devant le feu... avec ses mots à elle et sa logique à elle.

Finalement je rentre, je sors, finalement je rentre et sors, finalement je suis dehors-dedans, moitié dedans moitié dehors. Pause. Je mets un point, je mets une virgule, je mets un point-virgule ; j'aime le point-virgule, qui n'est ni un point ni une virgule. J'aime la virgule sous le point et le point sur la virgule, avec un blanc entre eux deux et elles deux.

C'est un petit livre, qui en laissera certainement plus d'un pantois, un jeu littéraire, sans réelle logique ni progression. Pas de révélation sur la psyché du chat ou d'histoire animale intelligente. J'ai eu l'impression d'un essai ludique pour rendre le pur présent d'un être qui ne s'interroge pas sur son identité, son histoire, son avenir, qui serait pleinement à ce qu'il (elle) fait.

On peut aussi trouver que ça tourne court. Parce que nous autres ne savons pas nous contenter de l'essentiel : dormir.

C'est un placard des années 1930 ou 1950 avec une poignée d'or en forme de lame de faucille, qui branle. Il faut tourner la clé ou la clef, il faut tourner la cleffe, et au fond, à gauche, derrière une pile de chaussures, je suis là.

C'est le début.


Je rougeoie devant le feu, j'ai le poil rose et rouge.

Je vacille devant le feu, placée près, accoudoir du canapé, assise, bien fixant les flammes orange et bleues, les craquements, le bourdon de la braise, les fumées noires qui font des tours, la cendre et la braise comme mon poil, le chaud qui spirale, me masse le ventre, gratte le nez ; ça y est je penche ; je m'affaisse ; mon œil se ferme tout seul ; je ramène un pied ; l'autre ; ma queue entre ; je tourne ma tête ; je casse une oreille ; de suite je siffle. Ronfle par à-coups.

Tu sèmes des carottes, je te grimpe sur le dos. Tu plantes un pied de tomates, je me plante à côté du pied de tomates. Tu ratisses, je cours après le rateau. Tu oublies l'accent circonflexe sur le a de râteau, je te mords.

Je dors.

Dormant (participe présent, invariable), je pratique l'activité la plus intelligente au monde, la plus sensible, toujours inédite ; un luxe. Je suis dans le luxe. Je mène dormant une vie luxueuse.
D'ailleurs tout le monde m'envie et je ne connais personne qui ne m'envie pas.

jeudi 2 octobre 2025

Effacer les traits de côte, pour ne plus garder que la mer.

 

Aurel, Méditerranée, Futuropolis, 2025.
Réalisation graphique : Aurel et Maïté Verjux et c'est souvent écrit trop petit ou trop serré.


Au début, une famille navigue sur un voilier dans le bleu de la Méditerranée. Et trouve les corps de dizaines de réfugiés morts noyés.

Ensuite, l'auteur, Aurel, entreprend un album sur l'histoire de la Méditerranée, même si le projet est un peu vague. Il rencontre Braudel, en se rendant sur sa tombe au Père-Lachaise et en lisant des passages de son livre, il rencontre Patrick Boucheron (le Boucheron qui a dirigé L'Histoire de la France au XVe siècle, souvenez-vous) qui l'invite à se départir d'une vision trop « mer de partage et d'échange » et à mettre en avant les pirates et les traducteurs, un linguiste qui raconte comment les langues se propagent, se concurrencent, s'installent (et vous aurez la vraie histoire de l'abricot), un spécialiste de l'histoire de l'agriculture néolithique qui trace l'histoire des céréales, une historienne des mouvements politiques du XIXe siècle qui lui rappelle tous ces gens exilés en Espagne pour fuir la Restauration, etc.

"Il faut sortir un peu de l'histoire « Unesco » de la Méditerranée espace des échanges, comme si c'était coooool."

En parallèle, Aurel revient sur son enfance dans les Cévennes, à la limite du bassin versant de la Méditerranée. Il a une grande révélation sur la ratatouille – il est un peu naïf concernant la nourriture que mangeaient nos grands-parents.

C'est que tous ces entretiens se terminent par des considérations sur la supposée cuisine méditerranéenne. Je dis « supposée », mais lui est plus affirmatif, comme si elle existait en elle-même. Je suis plus sceptique. Il y a des histoires de cuisine individuelles, familiales, collectives, qui dépendent beaucoup de l'histoire de l'agroalimentaire et des cultures...

Un fil plus sombre, moins bavard, plus discret, accompagne tout l'album, celui d'Omar, un jeune homme qui fuit vers l'Angleterre, car la Méditerranée finit aussi dans la Manche. Les mers sont tapissées de cadavres. Même si ce volet est traité avec beaucoup de retenue, il reste difficile à lire pour moi. Mais c'est la vraie Méditerranée qui existe.

C'est une véritable BD, pas un de ces livres qui juxtapose un texte et des images, sans aucune articulation entre les deux comme il y en a tant. Ici, les images disent des choses que les mots ne disent pas et vice-versa. Le graphisme est créatif. Un album que l'on peut lire et relire.



Je dis quelquefois que je suis marseillaise, mais pas méditerranéenne. Cela peut étonner, et pourtant... (cela n'étonne pas celles et ceux qui m'ont rencontrée, je pense). J'aime le principe d'un livre qui n'apporte pas vraiment de réponse, mais qui invite à s'interroger sur son identité et sur celle des autres, sur ses identités et celles des autres, à ne pas se contenter de fausses évidences ni de l'étendue bleue, mais aussi à se tourner vers ses livres de cuisine en se disant : et alors ?


lundi 22 septembre 2025

L'idée s'était formée peu à peu dans son esprit que la sauvagerie n'était pas une limite, mais une part du monde – considérable.

 

Céline Minard, Tovaangar, aux éditions Rivages, rentrée littéraire de septembre 2025.

L'héroïne est Ama, une Auboisière (?), accompagnée de Mianeh, une Dronote (?). Au début, le lecteur est un peu perdu – qu'est-ce que ce « Gros-Cerveau » nommé Atlal qui part en Expé avec elles ? Et puis, on entre dans la logique du récit. 

Un monde très proche du nôtre, où différentes espèces circulent. Il suffit de changer un ou deux lettres, ou de faire appel à l'anglais, ou encore à son imagination, pour visualiser une humaine équipée de petits ailerons aux chevilles et dotée d'un rapport particulier aux arbres, une boule de métal et d'électronique et un animal à épaisse fourrure, de taille moyenne, d'une sensibilité tournée vers le rêve et vers la terre. Ils sont en expédition, ils voyagent, ils rencontrent d'autres espèces, d'autres êtres, la troupe se complète au fur et à mesure, notamment d'un petit écureuil qui se juche sur la tête du Gros Cerveau. Ils rencontrent des arbres, des Oaks, des oiseaux, des humains... 

Chaque espèce est là avec ses caractéristiques, ses préférences, ses propres capacités sensorielles, ses faiblesses. Bien sûr, chacun s'oppose et se complète. Et tout le monde n'a pas la même vision de l'histoire. Sachez par exemple que les plantes sont des baroudeuses.

La sauvagerie l'avait toujours attirée. Depuis qu'elle était en âge de faire le cochon pendu, de saisir des brindilles avec les orteils et d'opposer les pouces autour d'une branche pour se projeter dans les ramifications, elle ne pensait qu'à l'Expédition. Ni les comptines de mise en garde ni les courses en radeau ne la distrayaient longtemps. Elle en rêvait des heures durant. Elle écoutait, lisait, auscultait tout ce qui pouvait lui donner une idée des Tech-Expés du passé et de leurs virées légendaires. Nimbées de mystère et de violence silencieuse, les ruines que les Extracts avaient laissées derrière eux l'appelaient de façon irrépressible.

Et où circulent-ils ? Dans un espace qui est d'abord désertique, mais qui se remplit peu à peu d'une rivière et de ses affluents, d'une forêt... Et surtout il y a ce que le lecteur identifie comme une ancienne ville, détruite, faite de concrete ou de sauvagerie. Une ville immense, Hidden, avec des immeubles et des tours, des autoroutes freeway qui coupent la ville comme autant de fleuves... un souvenir de Los Angeles.

J'ai extrêmement apprécié ce que Minard fait des objets de béton, du barrage gigantesque, des routes et des parkings, non pas des objets d'horreur et de répulsion, mais des objets à reconquérir : ils sont inertes et tous les organismes vivants se sont acharnés à la détruire, mais en réalité il font partie de la vie de chacun et il est possible de leur donner un sens. Les plantes s'agrippent aux murailles. La freeway donne lieu à une très belle évocation de cette piste infinie où courent sans fin toutes les espèces animales, comme dans une grande course pour le plaisir. Ce n'est pas si binaire que cela. Un petit coup d'oeil à la page Wikipedia de Los Angeles permet de reconnaître quelques noms de lieux ou éléments d'architecture iconiques (le Getty notamment).

Je me fais la réflexion que l'on n'a sans doute pas du tout la même lecture selon que l'on habite en zone urbaine dense comme moi ou au milieu de la forêt.

Des aquaphiles avaient vécu en ces lieux. Des volatiles pêcheurs, des siècles plus tard. Le passage des Muridés était rapide, clair, celui des Lynx, des strigidés, des ursidés, des félins, plus durable. Leurs proies, leurs désirs et leur disparition étaient épars, étalés sur le sol, Ama avait l'impression de les voir bouger tous ensemble, traversant les parois souples d'époques séquentielles rendues à la même pâte du temps, simultanées, toujours présentes.

Et quel est le but de cette expédition ? C'est peut-être là où ça pèche. On le comprend rapidement, l'idée pour Ama et ses compagnons est de découvrir le monde, c'est-à-dire l'histoire de Hidden et de tous ceux qui ont agi pour se la réapproprier, et de rencontrer d'autres espèces, que le roman traite à égalité. Les troutes remontent la rivière et ont un désaccord avec les castors, qui se règle par une belle discussion. Des hydros, à la fois humaines et batraciennes, des humains se déplaçant sur des véhicules à voile, des fourmis, Clématis, Maÿs... Il n'y a pas vraiment d'intrigue ou de nœud narratif, le voyage d'exploration ou le roman d'apprentissage tourne un peu court. Cela manque d'enjeu. Bien sûr, la cohabitation inter-espèce ne se fait pas sans heurt ni sans irruption d'instincts opposés, mais tout cela se règle vite, trop vite (le mot « lénifiant » a été prononcé). J'ai l'impression que l'écriture est trop égale et ne met pas assez en relief les aléas. Le livre est gros et aurait mérité une narration un peu plus accentuée pour soutenir l'attention de la lectrice.

C'est davantage un voyage (une expédition !) qu'un roman de 670 pages et comme tout voyage, il y a des moments longuets où on se dit qu'on n'arrivera jamais, mais il y a aussi des points de vue, des surprises, des découvertes, des moments où on se dit « ahhhh chouette ! ». Un beau voyage.

Lorsque l'ombre bleue, pas encore noire, l'ombre du soit eut tout épousé, il y eut un instant de silence attentif. Les Corps de la nuit patientaient, les Corps du jour s'étaient tus, les arbres ne bougeaient plus. Chacun prenait la mesure de l'espace inoccupé, pour y trouver sa place, mieux s'y lancer peut-être, et définir sa trajectoire, chacun goûtait l'ouverture, l'indéterminé, la nuit à venir et le jour qui la suivrait comme si toute action était à ce moment possible, secrète, demandant seulement d'être engagée.

E. Terry, Projet pour une maison, encre, 1935, musée des Arts déco


J'aime beaucoup ce que Minard fait à la langue française, avec tous ces nouveaux mots qui nous perturbent et se comprennent aisément, qui parviennent à créer un univers totalement différent et étranger, mais cependant familier. Il y a de l'invention, de bonnes idées de langage et ça, c'est cool. Il faut aimer cet esprit créatif et fantaisiste.

J'apprécie particulièrement le récit d'une pêche de héron, la création d'un tapis glissant sur l'eau et surtout l'évocation de la Freeway. Le béton trouve sa place tout comme les fichiers informatiques et les coques de bateau. La rivière a aussi son identité. Et même un moustique se rend utile.

Avec ses six ou huit yeux à facettes, l'Arachnée était aussi bien équipée que Mianeh. Elle voyait le monde avec le même genre d'acuité et de complexité objective. Ce qu'elle faisait de ses perceptions visuelles et surtout des images mémorielles qui en dérivaient n'avaient rien à voir avec les usages de la Dronote.

Mianeh compilait, classait, reliait selon des critères d'efficacité et des objectifs définis, elle jetait aussi. L'Arachnée conservait le détail du monde dans son intégralité.

C'était l'heure des Cougars.

Ils arrivaient sans se presser, un par un, occupant la largeur de la chaussée des deux côtés. Des vieux, des jeunes, des grandes, des juvéniles, à bonne distance les uns des autres. Quelques feulement aigus, de longues canines, des yeux jaunes, ils appelaient, ils déambulaient en montrant leur force à chaque mouvement. Leurs pattes énormes, leurs épaules roulantes, le bout de leur queue qui balayait nonchalamment l'air au-dessus du bétume, leur silence étaient fascinants.

Comme dans toute assemblée, il y avait des personnalités plus visibles, plus retentissantes que d'autres. Au premier abord, on pouvait tenir l'Eucalyptus pour un maigrichon porté sur l'épate avec ses feuilles tombantes haut perchées et leur propension à dégringoler avec un bruit de cascade. Pourtant, l'Euc était timide.

Malgré ce bémol, je recommande cette lecture.

J'ai lu plusieurs autres romans de Cécile Minard, une autrice qui est toujours intéressante à suivre même quand on accroche plus ou moins, parce qu'elle tente des trucs avec la langue, avec les histoires, avec les dispositifs narratifs. Ses livres ne se ressemblent pas toujours et c'est bien.


Cécile Minard sur le blog :
Faillir être flingué : une histoire de western (mon préféré)
Le grand jeu : une femme dans la montagne - elle veut tout contrôler
Bacchantes : des bandites dans une cave à vins

Incroyable : c'est ma sixième participation au défi Objectif SF de Sandrine - qui aurait cru que j'en lirais autant ?
Je propose également d'inscrire la ville de Hidden, descendante fictionnelle de Los Angeles, sur la carte urbaine d'Athalie et d'Ingannmic.





jeudi 4 septembre 2025

Des histoires qui se répètent et des images qui se ressemblent.

 

Manuela Draeger, Arrêt sur enfance, 2025, aux éditions de l'Olivier.

Au départ, il y a une voix dans la nuit.
Nous sommes dans un dortoir d'enfants perdus. Un drôle de dortoir sous une tente, entouré d'arbres, gardé par des momies recroquevillées. De drôles d'enfants, à poils et à plumes, dotés de grandes ailes, mais incapables de voler. Les ailes disparaissent à l'âge adulte. Dans un monde où la lumière du jour n'advient pas toute seule. Chaque nuit, il faut qu'un enfant aille – en rêve – tuer le Gros, étrange figure soumise à ce rituel barbare, mais nécessaire, afin de faire apparaître la lumière.

Va savoir ce qu'elle annonce, cette voix. Le début ou la fin. Pour la différence que ça fait quand on est en train de dormir ou de mourir. La différence est si petite, oh, oui, si petite.

Le récit est d'abord celui de Yaki, nouvellement chargé de cette mission qu'il ne sait comment accomplir. Mais il y a aussi celui de Magda, qui le faisait auparavant et qui raconte comment cela se passait. Chaque nuit, un rêve différent mais identique. Car l'enjeu est bien aussi de raconter, de répéter un rite et des paroles, tout en variant à l'infini, en usant de mots nouveaux. Dans cet univers de la répétition vide de sens, seuls les mots ont un sens. Même quand Yaki ne sait pas bien lequel.

Ça ne sert à rien de le dire encore une fois, mais je vais le dire.

L'aube ne se levait pas. La nuit était péniblement brûlante, et l'aube ne se levait pas.
Ça fait partie de ces formules inutiles qu'on devrait s'abstenir de prononcer, mais qu'on prononce quand même, par lassitude, et parce qu'on imagine que quelqu'un écoute.

Parce que tout cela alterne entre grotesque et tragique, chacun ayant conscience d'être placé dans une situation dépourvue de signification, mais où il faut faire contenance. D'autant plus que Yaki semble s'adresser dans sa tête à quelqu'un – nous sans doute – pour qui il est nécessaire d'expliquer certaines choses.


Le ton est familier, simple, mais tranquille.
Un livre à la fois léger et prenant.

Avant l'arrivée de Jessica-toute-belle, nous disions simplement les arbres, ou les palmiers. Or maintenant, quand au cœur de nos rêves nous nous trouvons dans des jardins ou des bois, nous récitons mentalement une liste et nous piochons dedans des noms au hasard. Ça n'aide pas à décrire le paysage réel, mais ça a un petit côté rassurant, peut-être parce qu'ainsi nous renouons avec les mondes d'avant, plus variés, plus musicaux, moins mornes. Pour parler de la barrière sombre qui entoure le dortoir, (…) j'aurais aussi bien pu parler d'acacias, de cèdres, de thuyas, de prunelliers, d'ifs, de baobabs, au hasard. Et même, si j'avais ls temps, j'aurais pu agrémenter les noms bruts de quelques qualificatifs. Comme nous aimons le faire quand nous n'avons rien d'autre à faire. Platanes-archivistes, mélèzes-larmes-de-démons et autres. Prunelliers-d'autreois. Acacias-vif-argent.
J'aime ce jeu ouvert avec le langage et la touche de fantaisie qu'il comporte. Je repense au début de Terminus radieux, avec ces noms de plantes complètement inventés.

Odonchimeg Davaadorj, Besame mucho 2, 2020, Coll. Privée

J'en ai profité pour relire Kree de la même Manuela Draeger, alias du même Volodine, paru en 2020, aux éditions de l'Olivier.


Kree est un excellent roman, dans lequel on se plonge avec grand plaisir.
Ici, nous ne sommes pas dans les rêves. Au début de l'histoire, Kree, une jeune femme est tuée. Puis on la retrouve, dans un entre-deux de vie et de mort, et elle s'installe dans une ville où elle établit sa nouvelle vie, avec sa chienne et une amie chamane. Au fur et à mesure, nous découvrons l'existence de ces gens, qui vivent à la fin des temps, après la disparition des villes, après les immenses charniers, à une époque où il y a eu tellement la guerre que les armes ont disparu, où la langue a périclité, où les souvenirs sont vagues et où deux hommes sont peut-être issus d'oeufs mystérieux. Si les relations d'amitié et d'amour se tissent, on comprend que la ville est dirigée par des « frères mendiants » qui font régner une arbitraire règle du Parti, de laquelle il est dangereux de trop s'écarter.

La futaie de moins en moins dense. Les arbres s'espaçaient, des cyprès chevelus, des sapins goutte-de-fiel, des sapins silence, des érables d'abîme, des séquoias petite-vertu, des mélèzes-ventrus, toutes ces nouvelles espèces que personne n'avaient étudiées et que personne jamais ne recenserait, qui étaient apparues pendant la guerre noire et qui étaient déjà, comme toutes les autres, atteintes de maladies génétiques et en voie de disparition.

J'aime le récit de cette existence qui s'installe en dépit de toutes les catastrophes, les liens sincères qui se nouent et cette façon d'accueillir la mort avec le sourire – de toute façon on finit toujours par en sortir et par se retrouver. Si les fameux frères mendiants pensent leurs condamnations terribles, Kree et ses amis sont certains de se revoir. Paradoxalement, la fin est pleine d'espoir et de liberté.

Elle avait compris que la fin du monde durait depuis des siècles, avec des périodes de ralentissement et même de tranquillité et des périodes d'accélération, et que c'était justement au cours d'une de ces dernières-là qu'elle avait eu la malchance de naître. Ou plutôt de renaître.

Le lien vers mon premier billet.

Je suis un peu hésitante concernant le premier titre, mais le second est incontestablement de la SF. C'est donc bon pour le challenge SF de Sandrine !




mardi 10 juin 2025

Plus personne ne se souvenait d'eux.

 

Jean Rolin, Tous passaient sans effroi, 2025, P.O.L.


Le passage des Pyrénées.
L'auteur, donc, se penche sur le trajet des Pyrénées par lequel des milliers de personnes ont fui durant la Seconde guerre mondiale, fuir Vichy et les nazis, puis se débrouiller de l'Espagne franquiste et de ses nombreux camps, avant de rejoindre une autre vie. Certains sont très célèbres, comme Walter Benjamin qui s'est suicidé, mais beaucoup sont anonymes. Certains étaient passés par Marseille et avaient bénéficié de l'aide de Varian Fry et d'autres pas. Certains ont tracé la voie comme Lisa Fittko, qui a sauvé tant de gens.

Juste avant d'atteindre la tombe de l'abbé Stella, sur laquelle les caractères dorés dont son nom était composé sont en train de s'effacer, j'aperçois dans l'herbe une mue de serpent et je me penche pour l'observer.

Le livre entrecroise avec légèreté le récit de Rolin, essayant avec difficulté de marcher sur ses chemins, malgré ses difficultés physiques, la description de ce coin de pays-là en 2025 (chemin de randonnée Walter Benjamin, cérémonies commémoratives, cincle plongeur dans le ruisseau, moutons envahissants) et l'évocation des événements survenus pendant la guerre. Récit d'aviateurs britanniques et de Français cherchant à rejoindre Londres qui se sont aventurés dans la montagne. Ceux qui ont réussi à passer et ceux qui y sont restés, avec le procès trouble d'un passeur qui fut assassin.
On croise Jean-Pierre Melville et beaucoup d'autres personnes citées dans les livres que j'ai déjà lus.

Le ton est empreint d'une légère ironie, qui n'empêche pas le sérieux et le respect.


Avant même la mi-octobre, le nombre de mes tentatives de franchissement des Pyrénées, déjà, s'élevait à quatre : ou à trois et demie si l'on m'accorde que la première n'en était pas une à proprement parler.
C'est le début.

Le mont Canigou quand tu es dans le train pour Madrid.


« No antifaascism without feminism », enjoint l'un de ces graffitis, un autre, mais peut-être de la même main, rappelant que si c'est le chemin de Walter Benjamin – « It's the path of Walter Benjamin », – c'est à Lisa Fittko qu'il doit d'exister – « But Lisa Fittko made it possible » et invitant à ne pas oublier l'histoire particulière de celle-ci : « Tell her story, not only history ».

Dès le 2 octobre, à peine une semaine après la découverte des ossements et sa divulgation dans la presse, alors que les gendarmes désespèrent de découvrir l'identité de la victime, tant de personnes, françaises et étrangères, ayant emprunté sous l'Occupation cet itinéraire d'évasion via le port de Siguer, dès le 2 octobre un certain Germain Rincent, député de l'Aube, écrit aux enquêteurs pour leur suggérer un lien possible entre les restes humains découverts sur le pic du Bouc et la disparition huit ans auparavant, dans ce même secteur des Pyrénées ariégeoises, de son ami Jacques Grumbach.

C'est la première fois que je lis un livre de Jean Rolin. J'avoue que je m'embrouille facilement la tête devant la montagne de titres publiés par les deux frères, Jean et Olivier, et que j'ai préféré en rester à l'écart jusqu'à présent.

Il sera à nouveau question de ce sujet inépuisable jeudi.