La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 21 février 2026

Un weekend à Ostende

 

Je me suis rendue à Ostende à Pâques 2024, pour visiter une exposition sur James Ensor, rencontrer une amie et voir la mer (oui bah, c'est pas la même mer qu'à la maison).

Il faisait un froid glacial, mais objectifs remplis. Il y avait du soleil, de la pluie et des phoques.

La ville d'Ostende a pris son essor au 19e siècle en tant que station balnéaire. Les Anglais et les autres y séjournent – le début de l'âge d'or des plages.

Aujourd'hui c'est moins glorieux. Il faut dire que la ville a souffert autant des destructions des deux guerres mondiales que des promoteurs immobiliers. Depuis l'ouverture du tunnel sous la Manche, les Britanniques n'y font plus escale. C'est un peu vide (du moins à Pâques), mais j'y ai quand même passé un week-end très agréable. Et on peut manger des gaufres et des frites.

L'attraction principale à Ostende, c'est : l'immense plage de la mer du Nord. Mer et ciel aux couleurs changeantes en fonction des heures et de la météo. Au coucher du soleil, on voit miraculeusement plein de gens sortir dans les rues et se précipiter dehors.

Il reste quelques jolies et discrètes petites maisons, mais tout le front de mer a été détruit et reconstruit en style béton. Il faut donc arpenter les rues pour repérer les traces d'architecture un peu intéressantes.



Les façades sont serrées, on devine que les parcelles sont étroites, mais on case un bow-window, de la brique vernissée, de la couleur, une petite grille de ferronnerie...


Ces balcons arrondis en brique qui font des vagues sur les façades, c'est la discrète présence de l'École d'Amsterdam.


D'immenses fenêtres (certes, d'un seul côté et les rues ne sont pas très larges), pour faire entrer la lumière largement.

Retournons sur le front de mer...

Habitants privés de frites.

(oui, c'est flamandophone)

Voilà !!!! L'heure de la sieste au soleil. Très heureuse d'avoir eu la chance de voir ces phoques à l'état sauvage, prenant un roupillon sur le sable.

Que faire à Ostende ?

Visiter le Mu.ZEE. En plus d'Ensor, dont la visite de la maison est dispensable, il y a aussi le peintre Constant Permeke, à qui un musée est consacré (mais je ne l'ai pas vu). Je n'ai pas non plus visité le petit musée historique ni le fort Napoléon. En revanche j'ai déjeuné à l'ancienne poste Art Déco. Le bâtiment est impressionnant et la soupe était bonne.

On peut prendre le train et aller passer la journée à Gand ou à Bruges, ce qui permet d'être à contre-courant du flux touristique majoritaire (qui vient de Bruxelles).

Vous pouvez aussi chanter Comme à Ostende avec Jean-Roger Caussimon.


C'est aussi la ville natale d'Arno.

Volker Weidermann, Ostende 1936, parution originale 2014, traduit de l'allemand par Frédéric Joly, paru en France aux éditions Piranha.

Que se passe-t-il durant l'été 1936 à Ostende ? Stefan Zweig est là, en villégiature, sur le point de s'embarquer pour le Brésil. Joseph Roth aussi, entre Paris et Amsterdam, à cours d'argent. Et d'autres écrivains. L'ambiance n'est pas très gaie. L'Autriche cède peu à peu devant Hitler, la Guerre d'Espagne commence alors que personne ne viendra sauver la République et le monde entier fait sa carpette devant les JO de Berlin.

Sur une bonne idée, Weidermann écrit un livre tout plat. Livre de journaliste, me dit-on, comme si c'était une excuse, sauf que cela se présente comme un roman... Je me contente donc de l'envie de (re)lire tout un tas de titres : les romans et les nouvelles de Stefan Zweig, les romans et les nouvelles de Joseph Roth, mais aussi Irmgard Keun, une romancière allemande qui a vu ses livres interdits par le régime nazi et qui a porté plainte contre le ministère de la Propagande en réclament des dommages et intérêts ( ! elle a perdu mais ça, c'est du panache et du courage !), peut-être Hermann Kesten, Klaus Mann bien sûr... je découvre cette notion de littérature allemande de l'émigration.

La semaine prochaine, on traverse la Manche.


mardi 29 avril 2025

Cette course était comme un poème magnifique, appris par cœur, il vous restait dans le sang.

 
Gunnar Gunnarsson, Le Berger de l’Avent, écrit en 1936, parution originale en danois en 1937, traduit en islandais par l’auteur en 1939, traduit de l’islandais par Gérard Lemarquis et María Gunnarsdóttir, édité en France par Zulma.

Début décembre, en Islande, Benedikt se met en route avec son chien Leó et son bélier Roc pour aller chercher les brebis égarées et les ramener dans les fermes. Il n’est pas très riche et il travaille pour les autres, mais il est surtout guidé par son sens de la responsabilité vis-à-vis des animaux qu’on ne laisse pas périr dans la neige et les rochers. Mais cette année-là, le blizzard se lève et complique bien les choses, d’autant que la nourriture est comptée.

À présent, il marchait dans la neige. Autour de lui, et aussi loin que portait son regard, tout était blanc. Au-dessus aussi, le ciel était d’un blanc grisâtre. Et même la glace, sur le lac, était recouverte d’une mince couche poudreuse. Blancheur trouée seulement des cratères peu élevés qui se détachaient, ici et là, dessinant quelques rares cercles noirs, semblables à des symboles dans l’infini désert de la neige.

Voilà, c’est le récit, c’est tout simple et c’est beau. C’est une marche dans la nuit, la neige, le froid, la glace, le vent, avec l’appui solide d’un bélier et la joie énergique d’un chien. Des gestes éprouvés qui permettent de faire face aux éléments. La connaissance fine d’un territoire qui permet de trouver la cache sous le rocher où l’on pourra se mettre à l’abri. La solitude et la solidarité.

Mauve, Le Retour du troupeau, 1886 Philadelphie museum


Et il partait vers les montagnes, dans une région où l’on ne trouvait plus, à cette époque de l’année, que les oiseaux de proie les plus résistants, des renards et quelques moutons égarés. C’étaient ceux-là qu’il allait chercher ; ceux qui s’étaient séparés du troupeau échappant ainsi aux grands rassemblements d’automne. Pouvait-on les laisser crever de froid et de faim sur les sommets, sous prétexte que personne n’avait le courage de partir à leur recherche ?
C’est presque le début.

Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l’un pour l’autre. Mais dans la montagne, le sentiment d’isolement prend un tour différent. Tant qu’on entend d’autres voix que la sienne, tant qu’on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l’univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux.

Le billet de Dominique.
Un petit livre qui aurait pu être « une bonne nouvelle ».


mercredi 18 mai 2022

Se tromper de chemin c’est rejoindre la neige.

 Federico García Lorca, "Gacela de la terrible présence", Divan du Tamarit traduit par Claude Couffon et Bernard Sesé, 1936.

 

Je veux que l’eau demeure sans lit.

Je veux que le vent demeure sans vallées.

 

Je veux que la nuit demeure sans yeux

et mon cœur sans la fleur de l’or ;

 

que les bœufs parlent aux grandes feuilles

et que le ver de terre se meure d’ombre ;

 

que brillent les dents de la tête de mort

et que la jaunisse inonde la soie.

 

Je peux voir le duel de la nuit blessée

qui lutte enlacée avec le midi.

 

Je résiste au couchant de vert poison

et aux arcs brisés où souffre le temps.

 

Mais n’éclaire pas ta nudité limpide

comme un cactus noir ouvert dans les joncs.

 

Laisse-moi dans une angoisse de planètes obscures,

mais ne me montre pas ta hanche fraîche.

 


Je suis en vacances, alors je vous laisse en poésie (avec une image d'une réalisation de Gaudí). Et avec un poème espagnol en l'honneur du mois espagnol de Sharon.


mardi 11 mai 2021

Voir un anarchiste obtenir le portefeuille de la Justice est une chose à laquelle on assiste une fois dans sa vie.

 Max Aub, Le Labyrinthe magique tome 2 : Campo abierto, parution originale 1951, traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet, édité en France par les Fondeurs de briques.

 

La guerre d’Espagne.

L’action se déroule durant quelques mois de 1936. D’abord à Valence, où le point de vue se déplace de personnages en personnages : ceux qui sont fidèles au gouvernement, ceux qui sont tout fiers d’avoir des responsabilités dans la guerre, ceux qui trahissent, ceux qui se débrouillent, ceux qui ne savent pas s’ils doivent partir ou non. Puis quelques pages auprès de ceux « de l’autre côté », phalangistes dans le même état moral. Enfin à Madrid, qui s’apprête à résister aux troupes rebelles -  no pasarán.


Jorge portait une salopette bleue, et la révolution était un fait. Le poids du revolver lui démontrait que tout cela était vrai : l’heure était venue, tombée du ciel, sans qu’il eût fait quoi que ce fût pour qu’elle arrive. Les militaires, la réaction, s’étaient chargés de lui faire faire le tour du monde. Comme une omelette lancée dans les airs. La vieille Angeles, là-bas au village, devant son fourneau et tenant la poêle par le manche.


C’est un excellent roman qui nous plonge non pas tant au cœur de la guerre qu’au cœur des affres et des atermoiements des Espagnols. Nous suivons certains personnages sur l’ensemble du volume et d’autres seulement sur quelques pages. Il y a ce très beau couple de Vicente et d’Asunción sur lequel veille l’auteur. Autour d’eux, les hommes terrifiés à l’idée de porter des armes et ceux qui en sont fiers, les exécutions sommaires, les actes de courage et de lâcheté, une troupe de théâtre itinérant, avec tous ceux qui hésitent entre la fidélité à l’amitié ou aux consignes du parti.


C’était l’aube naissante et tout, dans la rue, semblait baigné dans l’absinthe. Un coq chantait et le petit air de l’aurore promenait un bout de papier sur le trottoir en faisant un léger bruit.


La dernière partie sur Madrid est très belle. On a d’un côté les discours enflammés et contradictoires sur la liberté et le sens de l’histoire, l’humanité et le communisme, le sacrifice et le devoir, collectif ou individuel, et l’union de tout un peuple pour défendre sa ville. Aub énumère ainsi les membres du bataillon des garçons coiffeurs et des barbiers, comme s’il s’agissait de personnes ayant réellement existé et qu’il serait important de mentionner quelque part pour leur rendre hommage. Il recrée une foule, un peuple, avec les petits détails concrets d’une vie quotidienne ordinaire et pas glorieuse, ceux qui ont placé des matelas devant les fenêtres et qui se sont relayés pour utiliser les rares fusils disponibles. Car il y a un fusil pour trois hommes, mais dès que l’un est touché et meurt, il y a quelqu’un pour le relayer.


Sur quoi peuvent-ils compter ? Sur le moral. C’est indéniable. La ville les soutient, et ils ne veulent pas abandonner Madrid à l’ennemi. Pourquoi ? Parce que Madrid c’est Madrid. Parce que Madrid c’est maintenant toute l’Espagne. Parce qu’abandonner Madrid, c’est s’avouer vaincu, tout simplement. Parce que si Madrid est perdu, tout est perdu. C’est perdre la raison, perdre la tête. Ils y sont attachés parce qu’elle leur appartient.


C. E. Martínez, Puerta del Sol, 1900, Madrid Musée municipal

On trouve aussi l’évocation d’Hemingway dans le personnage d’un journaliste américain, les œuvres d’art du Prado évacuées ou mises à l’abri, du football, l’odeur de fleur d’oranger à Valence, un chirurgien, un orateur quasi professionnel décrit avec beaucoup d’humour et le rappel constant de la lutte victorieuse des Espagnols contre les troupes de Napoléon.

C’est un magnifique hommage à cette héroïque population madrilène.

Pourtant, l’angoisse est palpable. L’avancée inexorable des troupes de Franco est décrite sobrement avec un « ils ont atteint » suivi d’un nom de ville » qui scande le roman et raconte le lent encerclement.

Le volume s’achève plein d’espoir, avec l’arrivée des camions des Brigades internationales. Peut-être qu’ils ne passeront pas finalement…


Le Labyrinthe magique raconte la guerre d’Espagne en six volumes indépendants (ce n’est pas une série), comme un long portrait composite des Espagnols. Ainsi que le titre l’indique, chacun semble pris dans une trajectoire qui le dépasse, dont il ne sait où elle le mène, qu’il n’a pas choisie. À chacun ou presque de se cogner dans la complexité des faits.

La langue est sobre et superbe, elle est volontiers mordante.

 

Elles ne se parlaient pas depuis trois ans à cause d’un problème épineux, à savoir laquelle des deux savait correctement purger les escargots.


Templado se tut. C’était un lever du jour moche : un ciel bas, gris, fermé, saturé de fumée et de brume, sans horizon.

On aurait dit la fin du monde.

 

J’ai acheté immédiatement le volume 3.

Max Aub ayant eu 4 nationalités différentes (espagnole, française, allemande et mexicaine), il peut concourir pour presque tous les challenges des blogs littéraires. Je l’inscris ici pour le mois espagnol de Sharon.



mardi 8 décembre 2020

La nuit s’acheminait lentement vers le jour, sans cesser pour autant d’être nuit.

 Max Aub, Le Labyrinthe magique. 1. Campo cerrado, traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet, parution originale 1943, édité en France par Les Fondeurs de Briques. 

Une grande fresque historique qui raconte la Guerre d’Espagne dans une langue très concise. Le premier volume est centré autour de la vie de Rafael, un homme venu d’une famille pauvre, mis en apprentissage, puis ouvrier à Barcelone, lisant des livres, se frottant de pensée politique. Le livre s’achève quand la Guerre civile débute.


Le début

Soudain les lumières s’éteignent : 10 heures, la lune dévoile sa présence sur les murs crépis à la chaux, qui prend aussitôt deux teintes, l’une blanche, l’autre grise. Le silence parcourt les rues de la petite ville comme un frisson, de la tête aux pieds, depuis la grand-place jusqu’à Quintanar Alto, adossé à la colline.


J’ai extrêmement aimé tout le début. La jeunesse de Rafael dans des petites villes, auprès de familles modestes. Les rapports de force, les liens entre les hommes et les femmes. Et cette écriture incroyable ! Le premier chapitre raconte une course de taureau dans un village, une course de panique et de violence, sans issue, à la lueur des torches, ou comment une bête rendue furieuse par les hommes se trouve enfermée dans la ville.


Comment sont les Catalans ? Ce sont des gens noués, se dit notre jeune homme après quelques jours, replantés dans leur propre terreau, se nourrissant de leur humour, s’irriguant de leur langue, davantage portés sur leur argent que sur leur honneur, et très attachés à ce dernier. Il n’est pas de grande découverte, de fait marquant, de grand métro, de grand poème, de grand pont, de religion, de peinture, de bataille ou de cocu qui n’ait sa représentation catalane.


J’ai eu plus de mal avec la partie barcelonaise et notamment avec la fin. D’abord parce que Rafael découvre les soirées politiques et les conversations politiques de bistrot : « mot en -isme, le peuple, la lutte, mot en -isme, la révolution… » Je suis imperméable à tout cela. On comprend que Barcelone et plus généralement l’Espagne vibre de toutes sortes d’idées et que tout le monde est prêt à s’enflammer. Rafael hésite, entre les anarchistes et la Phalange, tous semblent aussi séduisants les uns que les autres. Le déclenchement de la guerre est raconté de façon réaliste et concise, dans un hommage évident à L’Espoir d’André Malraux. Et là, j’avoue que c’est compliqué. 1. Parce que je ne connais pas tous ces gens dont il est question (membres du gouvernement, militaires loyaux, militaires traîtres, anarchistes, communistes…) à part un, qui me sert de repère. 2. Je ne différencie pas les personnages de fiction des historiques. 3. Je ne connais pas les noms de lieu. 4. Je crois que l’histoire de la Guerre civile espagnole nous est foncièrement incompréhensible parce que 90 ans après on ne saisit pas pourquoi tous ces mouvements de gauche et tous ces démocrates ne font pas front commun contre la Phalange (sur le thème « mais alliez-vous contre les méchants, bordel ! »). Une partie du drame nous passe donc sous le nez.

Goya, Corrida dans un village, 1808, Academia Bellas artes San Fernando

N’empêche. C’est une lecture très impressionnante. Je retiens la belle description de Barcelone et de la Sagrada Familia, une cathédrale inachevée.

J’ai déjà acheté la suite !

 

Des mois, des années à attendre le moment de tirer, bien à couvert à un angle de rue. Tirer comme bon vous semble. Plus seulement de droit propre, mais au nom du droit d’autrui. Faire plaisir à sa main, combattre la poitrine à l’air. Ils tirent pour le plaisir de tirer, comme si la balle qu’ils expédiaient portait, radieux, le droit de vivre rageur de l’humanité escale de Barcelone.

 

Max Aub a eu quatre nationalités au cours de sa vie me dit Wikipedia.

Pour découvrir l'auteur, je vous conseille ce très court et très brillant Crimes exemplaires que j'ai d'ailleurs assez envie de relire.


 

vendredi 6 septembre 2019

Aucune puissance supérieure n’intervint dans le déroulement naturel des événements.

Karel Čapek, La Guerre des salamandres, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, parution originale 1936, édité en France par Cambourakis.

Un vieux capitaine de navire découvre dans les mers du Sud une espèce de salamandre un peu particulière. Touché par leur faiblesse, il conclut une sorte d’accord avec elles : des perles contre des couteaux pour qu’elles puissent se défendre contre les requins. Et puis ensuite, les salamandres se multiplient et sont utilisées massivement comme une main d’œuvre super pratique sous-marine par les êtres humains. Sauf qu’elles ne sont peut-être pas ravies de leur sort.
Nous sommes ici dans un roman fantastique et une fable politique. L’histoire humaine avec salamandres ressemble à s’y méprendre à l’histoire humaine à nous (y a un petit air de L’Île des pingouins). Esclavage, exploitation, défense des opprimés, races supérieures, accord de Munich, conflit mondial, tout y est. Le tout raconté avec beaucoup d’humour et de créativité, car le roman est régulièrement interrompu par des coupures de presse et des témoignages authentiques. La ligne directrice est ainsi nourrie de nombreux faits et anecdotes.
Et pourtant… je note tous les trucs bien faits de ce roman. Je l’ai lu en entier, plutôt rapidement, en appréciant les bonnes idées et les trouvailles. Mais je n’ai pas aimé. La ligne directrice un peu trop prévisible et organisée ? La tristesse des événements ? La bêtise crasse de nos chers êtres humains ? L’absence de personnage conducteur ? Je ne pense pas avoir peur des salamandres, mais pour moi, ce roman manque de rêve et ne permet pas assez de s’évader. Il manque de fantaisie et de créativité.

G. H. Bondy était un connaisseur de la nature humaine. Les lézards du capitaine Van Toch, il ne les avait pas pris au sérieux un seul instant ; mais le capitaine pouvait être intéressant. Honnête, oui. Puis il connaît la situation là-bas. Un fou, bien sûr. Mais drôlement sympathique. Une petite corde fantasque se mit à vibrer dans le cœur de G. H. Bondy.
Ce n'est pas une salamandre, mais un lézard. Mais il est beau, non ?

L’avis de Claudia Lucia qui, elle, a aimé.


vendredi 15 mars 2019

Tu ne sais pas ce que je peux détester les hommes.

Louis Aragon, Les beaux quartiers, 1936.

Tout commence à Sérianne, une petite ville des Alpilles où de riches fabricants de chocolat emploie une pauvre main d’œuvre, locale ou italienne. Il y a le maire, le percepteur, les adultères des uns et des autres, la moralité de certains, le bordel où tout le monde se retrouve, la grande affaire des élections en ces temps de IIIRépublique. C’est la bourgeoisie de province, riche et racornie, qui se partage le territoire et le pouvoir local. 

Comme on s’étonnait qu’il fût parvenu à la mettre enceinte, il disait que c’est tout simple quand on n’est pas feignant, il n’y a qu’à bien viser. Il n’avait pas son pareil pour abattre les cailles avec des pierres. (Cette citation gracieuse a également été relevée par Lili !)

L’attention se concentre progressivement sur les fils du maire : Edmond et Armand Barbentane. L’aîné, le beau gosse, destiné par son père à la médecine pour reprendre le cabinet et la clientèle politique. Le cadet, destiné par sa mère à la prêtrise. Mais tous ces beaux projets peuvent se heurter aux désirs enfouis des jeunes gens. Tout se détraque tout à coup et l’action bascule à Paris !
À Paris, Edmond étudie la médecine. Il se verrait bien grand ponte parisien, mais les études sont longues et peu gratifiantes, surtout quand il croise le chemin de Carlotta, une magnifique italienne… il va lui falloir de l’argent. Armand, quant à lui, abandonne peu à peu différents idéaux et erre dans la misère un long moment avant de trouver une autre voie, aux côtés du peuple.
C’est un roman balzacien en diable, où l’on truande en famille, où il y a des magouilles financières et des héritages à préserver, des fils désireux de tracer leur chemin. Mais Edmond n’est pas exactement Rastignac – il préfère lire Bel-Ami. Toute une partie du roman plonge au cœur des repas de famille, des secrets d’alcôves, des ambitions rentrées, des espoirs déçus.

Si elle lui mentait, pourtant, comme il a su, lui, mentir ? Il se rassure très vite, avec des arguments de violoniste. Mais d’où lui vient cette folie nouvelle ? Il regarde sans fin Carlotta dormir. Carlotta dormir. Carlotta. Dormir.

Mais en fait, il ne s’agit pas du tout de cela ! Ou pas seulement. Ou comme un détail d’un drame plus vaste qui se joue à l’échelle de la France et de l’Europe. C’est que le roman commence en 1911-1912, quand Les Cloches de Bâle s’interrompent sur un mouvement plein d’espoir pour les travailleurs et les femmes. Voici donc que l’action reprend, alors que les patrons d’usine se réorganisent après les grandes grèves, quelques années après les manifestations des viticulteurs dans le Languedoc et les émeutes anti-Italiens et surtout alors que les débats font rage autour de la Loi des trois ans. Les débats politiques sont loin de constituer uniquement un arrière-plan pour le roman, ils envahissent progressivement les pensées et les intérêts des personnages. Le pays se prépare-t-il à la guerre ? Les intérêts médiocres et à court terme du personnel politique, provincial et parisien, et des industriels et d’un certain nombre d’autres, semblent confluer vers un discours de plus en plus martial. Pourtant Armand ira écouter Jean Jaurès, à qui il est magnifiquement rendu hommage. Le roman se clôt en juillet 1913, dans un climat de presque joyeuse kermesse (et de sombre crapulerie). Certains passages m’ont rappelé les romans de Stendhal avec ces imbroglios de gouvernement et de parlementaires, auxquels je ne comprends rien, mais qui retransmettent une certaine atmosphère.
Picasso, Ma Jolie, 1911, Moma.

Le début (4 lignes qui m'ont immédiatement séduite)
Dans une petite ville française, une rivière se meurt de chaud au-dessus d’un boulevard, où, vers le soir, des hommes jouent aux boules, et le cochonnet valse aux coups habiles d’un conscrit portant à sa casquette le diplôme illustré, plié en triangle, que vendaient à la porte de la mairie des forains bruns et autoritaires.

L’ensemble est excellent ! Un très long roman qui se déploie lentement. Les beaux quartiers parisiens arrivent tardivement, après ce long début dans le Sud, qui a permis de camper les portraits des élites locales, personnages tout à la fois complexes et sans intérêt. Les hypocrisies de tous les jours en somme. Aragon raconte la lutte sociale intense, quotidienne, violente, souterraine qui anime la société, les petits fonctionnaires, les commerçants, les ouvriers, les très pauvres, les notables. Il y a l’évocation de la pauvreté, des filles placées comme domestiques et violées par leur patron le plus naturellement du monde. Armand et Edmond sont lentement mis en valeur et nous les quittons au seuil de leur vie et sur le point de s’engager chacun dans leur voie – tout est-il déjà joué ? Aragon raconte une jeunesse, une initiation, un apprentissage, nous ne saurons rien de la suite (sauf si nous continuons à avancer dans Le Cycle du réel). En effet, quelques personnages récurrents apparaissent sans en avoir l’air dans les autres romans. Il s’agit de raconter notamment la fortune d’Edmond Barbentane, un de ceux qui tirent les ficelles d’Aurélien.
Et les femmes ? Les Cloches de Bâle et Aurélien mettent en avant des héroïnes féminines tout à fait originales. Ici ce n’est pas le cas. Je retiens simplement la figure de Carlotta, lointaine descendante de Nana, mais soucieuse d’échapper à son destin, qui essaie de concilier sa liberté, son besoin d’aimer et son besoin d’argent et qui a aussi besoin de se venger de ce qu’elle a subi. C’est que nous sommes dans une société où les femmes ne sont bonnes qu’à trouver un mari ou un protecteur pas trop violent.
Enfin, la langue d’Aragon ! Cette langue souple alterne d’amples mouvements descriptifs et des formules familières, voire franchement vulgaires. La rapidité des dialogues, très vifs, qu’il faut suivre, complète des portraits croqués avec justesse et ironie pour croquer les portraits. Le tout sans lourdeur.

L’accent méridional de son père le mettait hors de lui plus encore que cette impuissante inquisition. Depuis qu’il était à Paris, Edmond avait appris à parler du bout des dents et en serrant les lèvres, comme toutes les personnes du Midi qui ont de l’éducation.

Ici sommeillent de grandes ambitions, de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce. Ces fenêtres plongent dans des rêveries très pures, des méditations utopiques où plane la bonté. Que d’images idylliques dans ces têtes privilégiées, dans les petits salons de panne rose où les livres décorent la vie, devant les coiffeuses éclairées de flacons, de brosses et de petits objets de métal, sur les prie-Dieu des chambres, dans les grands lits pleins de rumeurs parmi la fraîcheur des oreillers ! Dans ces parages de l’aisance, on voudrait tant que tout fût pour le mieux dans le meilleur des mondes. On rêve d’oublier, on rêve d’aimer, on rêve de vivre, on rêve de dispensaires, et d’œuvres où sourit l’ange de la charité. L’existence est un opéra dans la manière ancienne, avec ses ouvertures, ses ensembles, ses grands airs, et l’ivresse des violons. Les beaux quartiers !

Aragon sur le blog :

Le billet de Lili sur ce roman, elle-même ayant déjà rejoint Les Voyageurs de l’impériale. Elle met notamment l’accent sur la liberté et la fantaisie d’Aragon.
Plus qu’un volume à lire !
Le billet de Lili sur Les Voyageurs de l'impériale. Ellettres a lu Les Cloches de Bâle.


lundi 3 juillet 2017

Un autre petit verre contre l’émotion et allons-nous-en.

Luigi PIRANDELLO, Première nuit et autres nouvelles, traduit de l’italien par Georges Piroué, nouvelles écrites entre 1894 et 1936

Un petit livre très sensible.
De Pirandello, j’ai vu au théâtre Les géants de la montagne (très très bien), mais ce sont les premières nouvelles que je lis. Ce volume (un folio 2 euros) rassemble des textes concernant le couple et plus particulièrement le couple recomposé : une jeune fille, dont le fiancé est mort et qui épouse un veuf ; un veuf qui ne se résout pas à aller trouver une autre femme ; la seconde épouse d’un mari qui se pose des questions ; une femme qui fait face à un mari enfui et à ses enfants adultères. Les nouvelles prennent place dans un petit village ou dans une belle ville, c’est selon. Mais ce qui compte, c’est que l’on est au cœur des êtres et de leurs secrets.
C’est tendre et délicat. En peu de pages, les sentiments et émotions des personnages sont décortiqués dans toute leur complexité, car on peut à la fois être ceci et cela et encore autre chose. Le silence cache bien des pensées tumultueuses. Une très belle écriture.

Elle reste seule avec cet esprit si douloureusement attentif à soi et à tout sous le masque candide de la sérénité, déchirée par une épreuve que personne n’a soupçonnée, avec ces trois filles qui ne sont pas à elle, qu’elle aura à soigner, à élever ; avec ce cœur en peine, une peine qui ne passe pas, non pas seulement en ce qui la concerne car elle souffre peut-être moins que tant d’autres, mais en ce qui concerne toutes les choses et toutes les créatures de la terre, telles qu’elle les voit dans l’angoisse infinie de son sentiment tissé d’amour et de pitié, cette peine, cette peine qui ne passe pas, même si une joie ou l’autre la soulage de loin en loin, même si un peu de paix lui apporte un léger réconfort et l’encourage ; ce cœur en peine toute la vie.
Monet, Le Déjeuner, 1873, Orsay, M&M.
Merci Sylvie pour la lecture.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.



jeudi 25 mai 2017

C’est un long couloir sombre au fond duquel papa cesse de sourire.

Nivaria Tejera, Le Ravin, traduit de l’espagnol par Claude Couffon, parution originale en français en 1958 par Maurice Nadeau, aujourd’hui édité à La contre allée, paru à La Havane en 1959.

La guerre d’Espagne dans les yeux d’une enfant.

C’est une petite fille qui raconte. Et tout commence par l’arrestation de son papa. Le roman se déroule dans une petite ville des Canaries au début de la guerre civile. Les militaires font irruption et arrêtent et enferment tout le monde. C’est le début du cycle visites en prison, procès, liberté, arrestation, etc. avec la menace constante d’un ravin si proche où sont jetés les corps des condamnés à mort. L’héroïne n’est pas seule et vit avec sa mère, sa tante, son grand-père (magnifique portrait de ce dernier), son petit frère et un chien. Ils doivent quitter leur maison, faute d’argent, se serrer la ceinture, il n’y a plus rien à manger, ils sont malades, ils ont froid… la guerre dans toute sa crudité.

Le vent cingle et siffle à travers toutes les plantations, et où l’on trouve d’étranges traces de pas. On dirait que, dans sa course, il arrache les chemins et les disperse. C’est un vent compact, qui fait peur. La nuit, il s’avance au bord de nos draps et là se met à gémir et à ronfler.

La petite fille raconte aussi ses promenades dans la campagne, avant quand elle marchait avec son père et maintenant, seule ou avec un camarade. Elle rêve, elle a des cauchemars, de la fièvre, elle se venge de son chagrin sur les êtres qui l’entourent – oui, c’est injuste, mais c’est ainsi que la guerre envahit l’horizon mental. La guerre « s’apprivoise » au fil des jours, avec son rythme, ses codes, ses lois, son quotidien. Les voisins disparaissent progressivement – il y a de plus en plus de prisonniers.
C’est un livre bouleversant écrit dans une langue simple et poétique. La machine à coudre y fait un bruit de locomotive et les barreaux de prison envahissent l’espace. La pluie y tombe comme autant de coups de fouet et la petite fille est rejetée par les autres enfants.
A. Neel, Victoria et le chat, 1980 Honolulu museum of art, M&M.
Le rapprochement est un peu facile, mais j’ai pensé au film Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, où une petite fille s’enfuit loin de l’horreur grâce aux rêves et à la magie. Ici, hélas, les rêves restent là où ils sont, et ce sont les cauchemars qui deviennent réalité.

Chaque chose était, je le sentais, détachée de papa ; ses yeux qui ressemblaient à deux jarres d’eau glacée et qui me fascinaient, sa bouche paisible, ses bras qui reposaient le long de la grille, la grille qui s’étendait sur son uniforme à rayures, et nous, qu’il ne pouvait atteindre, de l’autre côté de l’ombre.
-       - Que tu es loin, murmurai-je.
Déjà papa s’estompait, se brisait. (Mais il demeure fixé en moi, même s’ils le brisent en mille morceaux et le dévorent.)