La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 12 mars 2024

Les événements n’ont aucune cohérence et n’ont aucun rapport les uns avec les autres.

 


 

László Krasznahorkai, Le Baron Wenckheim est de retour, parution originale 2016, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en 2023 par Cambourakis.

 

Au début du livre, un homme, le professeur, est retranché dans une cabane. Face à lui, sa fille avec un haut-parleur et une meute de journalistes. Quelques péripéties plus tard, la dame qui apporte de temps en temps à manger à l’homme arrive tout excitée, car le baron Wenckheim est de retour. Il va se passer de grandes choses, dit-elle.

Le baron ? Un homme grand et mince, silencieux et un peu perdu, qui a passé toute sa vie en Amérique du Sud, que sa famille tire de la prison pour dettes, rhabille, expédie dans sa ville d’origine, avec pour mission de se faire oublier.


… n’ayant plus aucune source de revenus, l’idée de quitter Buenos Aires à la fin de sa vie lui trottait dans la tête, quitter Buenos Aires et retourner là d’où il venait, retourner là où tout avait commencé, là où tout lui semblait encore si beau mais où tout allait tellement, tellement mal.


Mais toute la ville l’attend. Il va sûrement léguer sa fortune à la ville, dit-on. Reprendre les choses en main, espère-t-on. Retrouver son amour de jeunesse, peut-être. Que ce soit le maire, la police, la bande de motards néonazis, la bibliothèque, les commerces, dans cette ville qui tombe en déréliction, tout le monde tient de longs discours enflammés, chacun voit son intérêt dans cette venue qui est censée tout changer. Le point de vue passe de l’un à l’autre et le récit rapporte le long flux de pensée et de blabla de tous ces gens. Au fur et à mesure, l’atmosphère devient de plus en plus menaçante et lourde. Chacun se rend compte que tout se détraque petit à petit, mais personne ne voit l’ombre sombre qui traverse la ville comme un vent glacial. Excepté peut-être le professeur, soi-disant à côté de la plaque, dont le comportement est tout ce qu’il y a de plus rationnel.


…ils étaient venus de leur propre initiative, comme cela se passait souvent dans les campagnes de ce pays sinistré, elle les connaissait bien, on les appelait les Forces Locales, dans ce pays où régnait un chaos total, où plus rien ne fonctionnait dans la capitale…


C’est un excellent roman. Je l’ai lu avec plaisir, engloutissant 50 pages chaque soir, après une journée de travail, et venant à bout sans problème des 500 pages totales.

Il y a cette alternance de points de vue, très réussie, qui nous fait parcourir la ville et nous plonge au cœur des préoccupations de chacun. Du bistrot miteux au cimetière, aux notables, au petit escroc, aux sans-abris, etc. Nous sommes dans une petite ville de Hongrie, de nos jours, mais avec d’épais relents de soviétisme, pas loin de la frontière roumaine. Il n’y a plus d’essence, tout semble gris et usé, les trains ne s’arrêtent pas toujours, les gens sont des ombres, un endroit de boue et de poussière.

Le rendu de cette vague menace est également une réussite, avec ce sentiment que tout va s’écrouler ou exploser, que le fragile édifice urbain risque de mal résister aux vents de l’envie, de l’espoir, de la frustration, de la déception et de l’amertume. Avec une mince note fantastique qui vibre pour dire que le mal est toujours là.

Memling, Polyptique de la Vanité terrestre : l'Enfer, 1485 Strasbourg BA



Un roman qui se présente comme l’exécution d’une grande symphonie, sous l’autorité d’un grand chef d’orchestre un peu terrifiant. Chaque mouvement bien ordonné, chaque mot à sa place, le jeu des nuances bien maîtrisé.

Je suis humaine malgré tout, il est possible que j’aie lu en diagonales les pages d’un manifeste politique ou de réflexions philosophiques.

De petites notes d’ironie et de malice dans le récit rendent la noirceur tout à fait acceptable à lire. C’est que les êtres humains sont trop moyens pour prétendre au tragique. Le grotesque n’est jamais loin (avec une mention spéciale pour les klaxons qui jouent Don’t cry for me Argentina). On croise même un certain Jorge Mario Bergoglio, archevêque de Buenos Aires.

 

… d’après ce qui ressortait des paroles pour le moins confuses de ce péquenaud de King Kong, en raison des événements de la veille et du rôle qu’il y avait joué, ils l’avaient d’un façon totalement insensée porté au pinacle, et il avait beau aborder la question sous tous les angles, il n’avait qu’une seule explication : ces types étaient des fous furieux, qui représentaient un vrai danger public, il était inutile de chercher à déceler le moindre élément de rationnel, logique, dans leurs actions, ces types, se dit le professeur en fixant ses yeux écarquillés sur le panneau de polystyrène, étaient tout simplement des malades, des psychopathes, dont le degré d’ignominie était tel qu’on pouvait s’attendre au pire de leur part, lui, en tout cas, s’attendait au pire…

 

… il y aurait donc des choses à dire, mais il n’y avait plus personne pour raconter ce qui s’était passé, et puis les mots seraient venus, mécaniquement, les uns derrière les autres, ils se seraient gentiment placés dans l’espace en file indienne, mais il n’y aurait plus personne pour prononcer ces mots, alors laissons les mots s’aligner les uns derrière les autres…

 

 Du même, j'ai aussi lu le très bon  Guerre et guerre.


Encore un billet pour continuer ce mois de mars à l'Est !



jeudi 1 février 2024

La notion même d’un individu porteur de droits opposables à l’État était inconcevable.

 


Philippe Sands, Retour à Lemberg, parution originale 2016, traduit de l’anglais par Astrid Von Busekist.

 

L’auteur, spécialiste de droit international, est invité à Lviv (aujourd’hui en Ukraine) pour donner une conférence. L’occasion pour lui de visiter certains lieux où a vécu son grand-père Léon avant la Seconde guerre mondiale. L’occasion aussi de réaliser que deux théoriciens du droit international, dont les concepts ont été appliqués par le Tribunal de Nuremberg, ont étudié le droit à Lviv (qui s’appelait alors Lemberg) à la même époque. Que ce soit Léon ou ces deux juristes, toute leur famille, juive, a été exterminée.


Au fond du sac, j’ai trouvé un paquet de tissus jaunes, des petits bouts découpés en carrés et dont les bords étaient effilochés. Une étoile de David noire était imprimée sur chacun d’entre eux, le mot « Juif » au centre. Il y en avait quarante-trois, tous en excellent état, jamais utilisés, prêts à être distribués et portés.


Il est difficile de dire ce que raconte le livre. Sands s’attache tout à la fois à reconstituer la vie de son grand-père à Lviv et à Vienne, sa fuite avec femme et enfant, et leur existence dans le Paris de l’Occupation, mais aussi l’existence de Lauterpacht, créateur du concept de crime contre l’humanité, avec sa vie à Lviv et son installation en Angleterre, avec son poste à Cambridge, et celle de Lemkin, inventeur du concept de génocide, avec sa vie Lviv et sa fuite (incroyable) aux États-Unis en 1941. Il y a aussi la façon dont Hans Frank, Gouverneur général de Pologne pour le Reich, organisa la tuerie de tous les juifs de la région. Il raconte également les acquis, si l’on veut, juridiques, de Nuremberg.


À Zhovkva, à mille six cents kilomètres à l’est de Paris, une femme qui a vécu dans la rue où Malke est née m’a fait un récit différent des événements de 1939. Âgée de quatre-vingt-dix ans, Olga avait seize ans lorsque les Allemands sont arrivés en septembre 1939. Pendant qu’elle cuisinait une grosse portion de choux, enveloppée de plusieurs étoles colorées la protégeant du froid d’automne, elle m’a livrée avec précision un témoignage de première main de l’occupation de la Pologne.


C’est un sacré parcours.

Ce gros livre, pas très évident à présenter, se lit étonnamment bien, grâce à l’alternance de chapitres et au recours à de nombreux témoins (notamment les descendants de tous ces personnages). La thèse selon laquelle Lemberg, par sa position dans l’empire Austro-Hongrois, devenue ukrainienne, puis polonaise, puis soviétique, a suscité chez les juristes la possibilité de s’interroger sur les rapports juridiques entre un État et ses minorités, est affirmée avec discrétion. Sands évite au maximum d’exprimer un jugement trop partial, même si sa position est perceptible.

Quant au volet Léon, j’apprécie ses interrogations. Au fond, un survivant peut aussi avoir des secrets de famille bien ordinaires à cacher et l’auteur finit par les dénicher, sans voyeurisme.


De manière tout à fait surprenante, aucun traité ne pouvait empêcher la Turquie de faire ce qu’elle avait fait : tuer ses propres citoyens. La souveraineté n’était pas un vain mot, elle était totale et absolue.


Jusqu’à présent, je ne m’étais jamais vraiment interrogée sur la distinction entre « crime contre l’humanité » et « génocide », le second étant à la fois inclus dans le premier et intégrant également d’autres critères que ceux de la violence physique, comme tous les actes visant à faire disparaître l’histoire et la culture d’un peuple. J’avais vaguement idée que les deux notions étaient apparues au moment de Nuremberg et puis c’est tout. Sands montre très bien la différence entre ces deux notions, l’un traitant du crime qu’un État commet contre des individus et l’autre contre des groupes identifiés. Auparavant, il n’existait pas d’instrument juridique pouvant empêcher (ou du moins punir a posteriori) un État de faire ce qu’il voulait de ses habitants.

Sands montre que les idées ne sortent pas du néant. Elles sont élaborées par des individus précis, qui ont eu des enseignants, des lectures, des rencontres, qui ont vécu en des lieux et des époques précis, qui les publient, qui en débattent, qui réfutent les arguments et affutent leur pensée, qui font jouer leurs relations pour qu’elles trouvent une application concrète – le développement de la notion de génocide était loin d’aller de soi en 1945.



Rockwell, Les Nations Unies, étude, 1953, Stockbridge NR museum 

Je note l’insertion de photographies dans le texte. Sands a forcément lu Sebald, ainsi que, je pense, Mendelsohn. Pour ces descendants cherchant des traces, pour ces familles qui ont tout perdu, les rares photographies sont incroyablement précieuses, étudiées dans leur moindre détail.

 

Des affaires concernant l’ex-Yougoslavie et le Rwanda ont ensuite trouvé le chemin de mon bureau à Londres. D’autres ont suivi, relatives au Congo, à la Libye, à l’Afghanistan, à la Tchétchénie, à l’Iran, à la Syrie et au Liban, à la Sierra Leone, à Guantánamo et à l’Irak. La longue et triste liste reflétait l’échec des bonnes intentions pourtant exprimées dans la salle d’audience 600 de Nuremberg.

 

Les juges doivent s’assurer que « la force du droit international, ses prescriptions, ses défenses, et surtout ses sanctions » sont « au service de la Paix, de sorte que les hommes et les femmes de bonne volonté, dans tous les pays, puissent avoir la permission de vivre sans en demander l’autorisation à quiconque, sous la protection du droit. »

Paroles de Jackson, procureur en chef pour les États-Unis au Tribunal de Nuremberg.

 

Sands a accordé un entretien très intéressant à Emmanuel Laurentin, si vous voulez l’écouter.

Il est aussi l’auteur d’un podcast en 10 épisodes, La Filière. Sands essaie de reconstituer la fuite et la vie d’un haut officier de la SS après la guerre. Les premières 15 minutes sont un peu confuses, mais ensuite le rythme devient tout à fait palpitant. Il y a des nazis bien sûr, mais aussi le Vatican et la CIA, Cinecittà et John Le Carré ! J’apprécie particulièrement les entretiens que Sands mène avec les enfants des personnes qui l’intéressant, on sent beaucoup d’humanité chez lui. Les deux derniers épisodes sont tout à fait bouleversants.

 

Le billet de Passage à l’Est.

Un livre qui aurait pu faire partie d'une semaine consacrée à l'Holocauste.



 

jeudi 2 novembre 2023

Où sommes-nous dans ce pays si lointain qu’il nous fait vivre les saisons à en crever ?

 


Stéphanie Boulay, À l’abri des hommes et des choses, 2016, aux éditions Québec Amérique.

 

Une voix qui raconte sa vie en un court roman. Le lecteur comprend progressivement que la narratrice, entre l’enfant et l’adolescence, est peut-être un peu simple ou décalée du monde, qu’elle vit avec Titi près d’une rivière (au Québec). Elle raconte sa vie à l’école, les vacances quand elle peut nager, les relations avec Titi dont elle ignore si elle est ou non sa mère, Titi qui aimerait bien être amoureuse et qui déprime, la maison pas très bien tenue, les crises d’angoisse quand on change ses habitudes. C’est quelques mois d’une vie où il n’y a pas grand-chose, un garçon qui passe en été, un changement de classe, l’adolescence, des questions qui se posent.


Titi et moi, on regarde pousser la Lune et on imagine qu’on la croque quand elle est grosse et juteuse, pour la faire maigrir, et ça marche toujours.


C’est un texte sensible. La langue de la narratrice est différente et c’est pourtant la nôtre, plus imagée, ou plus concrète, plus au pied de la lettre, sans les fioritures.

La vie peut être dure pour elle, mais elle n’est pas bête et elle sait s’adapter aux humeurs et aux attentes des autres. Elle saura trouver comment se mettre à l’abri.

 

Ashevak, Personnage, 1974 os de baleine BA Ottawa


Je crois que Mané est un petit peu comme moi, dans le sens qu’il est pas pareil, et moi je ne suis pas pareille. Pas de la même façon, mais d’une façon qu’on peut rire ensemble. Et quand on se voit, on ne voit pas les autres qui sont comme les autres, et ça nous fait du bien. Mais si les autres s’en mêlaient, je ne serais plus spéciale, je serais juste moins quelque chose ou moins quelque chose d’autre.

 

Parfois, je crois qu’il faut savoir endormir ses soucis comme des bébés qui pleurent pour les remettre à plus tard, parce que d’autres choses pressent encore plus et que, de toute façon, la nuit porte conseil et efface souvent des tristesses qu’on pensait qu’elles ne s’en iraient jamais. Et je le sais puisque je l’ai déjà expérimenté, moi qui ne suis pas plus folle qu’une autre et pas plus folle qu’on pense.

 

Merci Sylvie pour la lecture ! Tu as bien fait d’insister.

 

Lire au Québec. Une autrice.



 

jeudi 23 mars 2023

Être tout simplement un homme, c’était déjà impossible.

 

Slobodan Šnajder, La Réparation du monde, traduit du croate par Harita Wybrands, parution originale 2016, édité en France par Liana Levi.

 

Au début du roman, en 1770, dans des campagnes misérables de l’empire austro-hongrois, il n’y a rien à manger et il est facile de se laisser séduire par des idées guerrières. Le jeune Kempf se décide à partir, avec d’autres paysans, vers les terres fertiles de la Transylvanie. C’est ainsi qu’il devient le vieux Kempf, l’ancêtre d’une ligne allemande, mais en Slavonie ( ?).

Le personnage du livre est son descendant, Kempf, jeune homme de culture allemande et slavonne dans cette région amenée à devenir un bout de la Croatie. Mais avant, il y a la Seconde guerre mondiale et ses idées nauséabondes. Voici Kempf, en tant qu’allemand vivant à l’extérieur du Reich, volontaire-forcé de la Waffen-SS. Il ne veut pas tuer de civils, il déserte, est tenté par l’armée polonaise, mais il y a aussi l’armée soviétique, et après-guerre tant d’horreurs à supporter et à réparer. Il y a aussi Vera, combattante croate, fidèle de Tito. Et le narrateur qui n’est pas encore né, loin de là, mais qui commente le destin de ses futurs parents.


La langue se réjouit peut-être de ce genre de non-sens, du moins elle n’a rien contre. Les hommes eux les apprécient moyennement, fussent-ils des « Volksdeutsche », des « Allemands du peuple », cette sous-espèce d’Allemands qui n’est pas née dans le Reich.


C’est un drôle de livre. Je m’attendais vaguement à un genre de vaste fresque qui traverse le centre de l’Europe et le XXesiècle, comme nous en lisons quelquefois. Mais c’est un peu différent. D’abord, il y a des passages presque philosophiques, car Kempf ne manque pas de s’interroger sur le sens de la vie, sur l’existence de Dieu, et ce que signifie la fidélité aux siens, le hasard d’être du bon ou du mauvais côté, etc. Et puis, il n’y a jamais très loin le récit d’un rêve, le souvenir d’un conte, l’espoir d’un peu de surnaturel, l’impression de voir passer le messager du Mal. La thématique multiforme et récurrente des rats et des fourmis contribue aussi à créer cette atmosphère d’étrangeté.


Il n’y a plus d’enfants. À la question de savoir où sont les enfants, personne ne sait répondre. Est-ce la montagne qui les a avalés ? Quelle flûte ces enfants ont-ils suivie ? Combien y a-t-il au monde de ces attrapeurs de rats, de ces joueurs de flûte qui reviennent toujours, presque identiques, en adaptant le son de leur flûte à l’esprit du temps ?


J’avoue avoir eu un peu de mal à m’intéresser à Kempf, pas très sympathique. Il est pris dans un écheveau d’événements où il ne décide pas grand-chose et il semble se laisser porter. Plutôt qu’agir, il louvoie souvent, trouvant des astuces pour éviter de se trouver face à son destin, résigné à n’être pas grand-chose. C’est peut-être d’ailleurs le mieux à faire dans un monde où chaque individu se trouve pris dans une histoire qui le dépasse. Kempf croise des partisans juifs, des Polonais installés dans les maisons juives, des Polonais cachant des juifs, car ils ont besoin de leur main d’œuvre, des Ukrainiens, des Allemands, des communistes soviétiques, des communistes yougoslaves, etc. Vera affronte de son côté les camps pour femmes, puis les camps des partisans. Pour ces deux-là, le retour à la vie civile est brutal et presque impossible.


La guerre avait dispersé ces résidus humains dans tout le pays, de tous les côtés de la rose des vents : pareils à des graines de pissenlit, les hommes étaient disséminés au gré du vent. Nombreux étaient ceux qui commençait à comprendre, seulement maintenant, que vivre était en soi une valeur : planter un cadavre ne donne pas de fruit.

Homme accoudé, vers 1470, bois polychrome, Musée de l'Oeuvre Notre-Dame, Strasbourg


Il y a aussi des passages loufoques ou de l’humour noir, comme ce guide Baedeker qui précise qu’il y a un hôtel de bon standing dans la petite ville d’Auschwitz.

Il est beaucoup question de l’absurdité de la guerre et du découpage des frontières, et plus tard des règles du régime de Tito. Un grand vide semble contaminer inexorablement tout à la fois la vie des personnages et l’Europe tout entière. Il est aussi souvent question de la perte des amis d’enfance, déportés, exilés, tués à la guerre dans un camp ou dans un autre. Et à la fin de la vie de Kempf, la République fédérale allemande se préoccupe d’apporter un secours financier à ses anciens soldats de la Waffen-SS.

Je trouve quand même que certaines formules sont répétées un peu trop souvent à mon goût.

Les irruptions dans le récit du narrateur sont déstabilisantes et amusantes. Le voici qui se lamente, car ses parents ne semblent pas près de se rencontrer, ou qui se réjouit, car c’est bon, ils sont sur la bonne voie. Le livre se clôt au moment d’une autre guerre, en 1991.

 

Alors seulement Kempf avait compris qu’il y aurait toujours des circonstances de sa vie qui ne pourraient être racontées. Avec le temps il avait perfectionné la technique des demi-vérités. Par exemple, après la Libération, il lui arrivait de dire ou d’écrire dans une biographie officielle : « J’ai passé la guerre dans des camps. » Cela, si on ne prenait en considération que les mots, était la vérité. En allemand le mot utilisé pour « bivouac militaire » et « camp de concentration » est le même : Lagner. Ou encore, en Yougoslavie, Kempf écrirait : « Par un concours de circonstances j’ai combattu dans une unité de partisans soviéto-polonais. » Quel avait été cet étrange concours de circonstances, personne ne le lui avait demandé.

 

C’est une lecture commune, organisée dans le cadre du mois consacré à lire les pays de l’Est de l’Europe (sixième participation déjà !). Le billet de Keisha et celui de Lire & Merveilles (elle en a parle vachement bien), qui sont toutes les deux plus enthousiastes que moi. Et celui de Patrice, assez proche du mien (je le rejoins : la partie sur le front polonais est vraiment intéressante). Et le Bar aux lettres n’a pas du tout aimé.





mercredi 20 juillet 2022

Tout se passe comme s’ils avaient un don naturel pour fabriquer des poisons, qu’importe la matière végétale à leur disposition.

 Samir Boumediene, La Colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du Nouveau Monde (1492-1750), 2016.

 

S’agit-il simplement d’expliquer que les Européens se sont approprié les plantes médicinales des Amériques à leur profit ? Pas uniquement. Quelques repères.

Il y a la difficulté des Espagnols débarquant aux Antilles à simplement voir les plantes qu’ils ont sous les yeux, puisqu’ils cherchent des plantes déjà connues (cannelle, poivre par exemple) et qu’il est impossible pour eux de savoir comment considérer ces plantes jamais vues. La difficulté aussi à comprendre le nom que leur donnent les habitants de ces nouvelles terres. Et comment on utilise les taxinomies familières, issues de Pline, pour catégoriser ces plantes ? Il est plus facile de se raccrocher à ce qui est connu plutôt que d’admettre l’inconnu. Le maïs devient du « blé turc ».

 

Au milieu du XVIe siècle, Cabeza de Vaca ou Oviedo continuent d’évoquer des remèdes américains comme s’ils étaient originaires de l’Ancien Monde – encens, santal – tout en sachant qu’ils en diffèrent.

 

Et puis jusqu’au XVIIIe siècle, les naturalistes se trouvent principalement en Europe et ils ne font pas le voyage. Les plantes leur arrivent par la description ou le témoignage rapporté de 2e ou 3e main, qu’il faut recouper et interpréter. Ou alors ils reçoivent des graines ou des morceaux d’écorce. Les plantes n’en sont pas encore à traverser l’Atlantique.

Et si jamais une plante est bien repérée pour son caractère médicinal, le trajet est long des forêts du Pérou jusqu’à Séville et jusqu’aux tables de chevet des malades. Elle s’abîme, elle perd ses qualités, elle donne lieu à des contrefaçons – puisque de toute façon personne ne sait à quoi elle ressemble et qu’elle arrive sur nos côtes sous forme d’écorce râpée. Et ensuite, comment acclimater ce nouveau produit aux pratiques de la médecine européenne qui n’ont rien à voir avec celles du Nouveau Monde ?

 

La recette que propose Monardes ne doit pas seulement combattre un mal, mais aussi permettre au malade de mieux vivre une médication pénible, et d’absorber un produit qui lui est familier. Le matériau brut d’Amérique devient un sirop, c’est-à-dire une forme médicinale typique de l’Ancien Monde, et sa saveur, modifiée par des fruits sucrés, est compatible avec les goûts européens.

 

On lance des expéditions pour inventorier les plantes, avec des questionnaires et tout et tout, mais c’est excessivement compliqué. Rappel que c’est Humboldt qui a inventé les boîtes de transport pour les plantes. Mais il faut aussi interroger les Indiens sur leurs pratiques médicinales pour apprendre quelles plantes sont intéressantes et comment les utiliser. Sauf qu’ils sont morts par milliers ou ont été déportés dans des régions inconnues, qu’il faut écarter les pratiques relevant de la superstition ou du diable et que les Indiens ne souhaitent pas toujours partager leur précieux savoir. Il faut leur faire confiance, tout en s’en méfiant. Et puis il faut tester les remèdes pour connaître leur réelle efficacité. Cela suppose de les tester sur soi – le métier est dangereux – ou d’avoir à sa disposition des cobayes, esclaves, malades ou prisonniers. Il y a aussi les longs questionnements des médecins qui se trouvent face à une montagne de plantes inconnues et essaient d’échafauder des hypothèses, tout en se débattant avec leurs propres contraintes financières et judiciaires.

 

Hernández a compris le principe de la formation des mots en nahuatl. Le nom des plantes y associe un radical (coyolli : « palmier »), qui correspond à ce que l’on appellerait un genre, et un préfixe, qui insiste sur les caractères accidentels de l’espèce (icpac- : au-dessus ; quahuitl- : bois, arbre, etc.). Le nom des plantes n’est donc pas une dénomination neutre ; il véhicule une logique taxonomique qui a fasciné Hernández.

(en voilà un qui renonce à Pline et au latin, mais qui ne sera pas imité)

 

Panneau de bois, L'Île du Brésil avec la coupe du bois de braise, 1550 Musée Antiquités Rouen


Alors les Indiens fournissent les plantes… mais ce sont les médecins européens qui doivent comprendre les remèdes et déterminer quelle est leur bonne application. Leur savoir doit être requalifié. De toute façon, c’est en Europe qu’arrivent tous les produits de toutes les nations du monde et c’est donc là que peut s’élaborer le savoir qui les englobera dans un même discours.

Et pourtant peu à peu les médecins s’installent à Mexico.

Dans cette histoire, il y a des étapes fondatrices. Si un roi est guéri par l’usage d’une de ces nouvelles plantes, c’est gagné. Il faut que les apothicaires – plus que les médecins – parviennent à transformer un produit végétal fragile en une potion stable qui puisse se conserver et se transporter. Il y a l’aventure du quinquina, seul remède efficace contre les fièvres alors connu, mais dont l’histoire est pleine de rebondissements (1e description botanique fiable seulement au XVIIIe siècle !).

 

D’herborisations en entretiens auprès des locaux, Jussieu a en effet mené l’essentiel de ces recherches. Il a parlé à des curieux, à des prêtres, aux médecins « fainéants » de Cartagena et même aux « empoisonneurs » que sont pour lui les apothicaires. Mais surtout, il a accordé un grand intérêt au savoir des Indiens et des Noirs.

 

Il y a les enjeux commerciaux et financiers énormes autour du quinquina, puis de la quinine. Ce produit rend possible au XIXe siècle la conquête du continent africain par les Européens. Sinon, ils seraient restés sur les côtes.

 

En 1830, l’écorce est commercialisée par les différentes républiques issues des guerres d’indépendance : la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie. L’histoire du quinquina apparaît dans l’imagerie nationale de plusieurs de ces pays. Aux côtés de la vigogne le quinquina orne l’écusson de la république péruvienne.

 

Il y a aussi les plantes qui n’ont pas été transmises, notamment les herbes abortives, condamnées par le christianisme, mais qui sont quand même connues comme des plantes soignant « des maladies de femmes ». Il y a les plantes catégorisées comme diaboliques, comme le peyotl. Il y a l’ambiguïté des colonisateurs qui condamnent l’utilisation de ces herbes démoniaques, mais exigent de connaître les recettes qui soignent.

Et les poisons dans tout cela ? Il y a aussi les poisons.

L’historien ne s’intéresse pas uniquement à l’appropriation, mais aussi au silence et au secret, aux résistances des colonisés.

Un livre très dense, avec énormément de noms propres entre lesquels il est parfois difficile de se retrouver. Il y a des médecins, des apothicaires, des éditeurs, le réseau des jésuites qui transporte de précieuses graines dans le monde entier, des malades, des naturalistes, des guérisseurs, l’Inquisition, des administrateurs, etc. J’ai conscience de le présenter assez maladroitement, en simplifiant, une longue histoire d’interactions humaines. Par exemple, on mesure mal à quel point l’irruption de ces plantes a obligé la théorie et la pratique de la médecine à se transformer. De façon générale, la découverte d’un « nouveau monde » a obligé un grand nombre d’acteurs à réviser totalement leur théorie.

 

Panneau de bois, L'Île du Brésil avec la coupe du bois de braise, 1550 Musée Antiquités Rouen
Détenteurs du pouvoir de poser les questions, les Espagnols implantent ainsi dans les esprits leur définition de la valeur, du médical, du bien, du mal. Avec la diabolisation du tabac ou de la coca, les Indiens apprennent par exemple que leur manière de s’attacher aux choses est mauvaise. Comme un démon qui leur dit quoi faire et quoi s’interdire, la culpabilité et la peur s’immiscent dans leurs interactions quotidiennes.

 

Merci Babelio pour la lecture !








 

mardi 28 septembre 2021

En tant que Mexicain d’origine, il était juridiquement Blanc, et donc non assujetti à la ségrégation appliquée au Texas.

 Karl Jacoby, L’Esclave qui devint millionnaire. Les vies extraordinaires de William Ellis, parution originale 2016, traduit de l’américain par Frédéric Cotton, publié en France par Anacharsis.

 

Ce n’est pas seulement l’histoire d’un esclave qui devint millionnaire, mais aussi celle d’un noir devenu blanc ou plus exactement d’un afro-américain devenu mexicain. Bref, c’est toute l’histoire des États-Unis. Et ce n’est pas un roman, c’est de l’histoire.

Jacoby s’intéresse donc à un étrange homme d’affaires, William Ellis ou Guillermo Eliseo, actif aux États-Unis et au Mexique à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Un homme qui fut agent de change, qui voyagea, qui représenta les États-Unis en Éthiopie, riche, mais on ne sait pas très bien de quoi. Un homme qui se présentait comme né de parents mexicains, pour expliquer un teint basané, ou mieux, comme cubain (riche cubain, vêtu à l’européenne, cigare et montre en or), assez clair de peau. Un homme qui a tenu à cacher par-dessus tout qu’il était né esclave au Texas dans les plantations de coton. Une sacrée trajectoire de vie.


Interrogé, le nouveau venu se présenta comme un homme d’affaires mexicain rejoignant son bureau de Wall Street après avoir négocié l’achat de plusieurs plantations de caoutchouc dans son pays natal. Il déclara s’appeler Guillermo Enrique Eliseo, un nom qui pourrait se traduit en anglais par William Henry Ellis. En outre, en tant que Mexicain d’origine, il était juridiquement Blanc, et donc non assujetti à la ségrégation appliquée au Texas.

À bord du train, cependant, certains avaient eu vent de rumeurs qui circulaient le long de la frontière et selon lesquelles, en dépit de toute sa richesse et de son raffinement ostentatoire, Eliseo pouvait bien ne pas être le riche Mexicain qu’il prétendait. Se pouvait-il que ce teint olivâtre ne fût pas le produit d’une origine mexicaine mais plutôt celui d’un origine afro-américaine dissimulée ?


Cette biographie reflète toute l’histoire des États-Unis, notamment du Texas, où la main d’œuvre noire est indispensable à l’économie, mais quantité négligeable par ailleurs. Où l’on estime qu’une goutte de sang noir fait de vous un noir (merci de voyager en train dans le wagon dit Jim Crow), mais où il est impossible de tracer une frontière nette entre noirs et blancs et où les latinos, tout foncés qu’ils soient, sont des blancs. Un pays fou. C’est aussi l’histoire croisée des États-Unis et du Mexique, pays rivaux et inséparables, avec leurs crises, leurs guerres civiles, leurs révoltes et leurs contradictions. Le Mexique, avec son histoire politique chaotique, se construit en opposition à son voisin à partir d’une identité mélangée, mais européenne et indigène, où les noirs seraient forcément en fuite des États-Unis (genre y a pas eu des siècles d’esclavage) alors même que les afro-américains se demandent, après la guerre de Sécession, s’il vaut mieux se battre pour leurs droits dans leur pays ou émigrer (au Mexique ou au Liberia). Toute la vie d’Ellis s’inscrit dans ces mouvements de fonds, plus ou moins compréhensibles vus de France (pour rappel, c’est l’époque où le parti républicain défend les noirs).

Il est regrettable que Jacoby n’ait pu retrouver plus de correspondance ou d’archives de la main d’Ellis, j’aurais bien aimé savoir ce qui se cachait sous les faits. Cet homme a su jouer des attentes de ses contemporains pour se forger sa voie et échapper à sa destinée. Ellis a épousé une femme blanche, qui connaissait très bien son secret. Ses descendants seront pour certains pleinement intégrés dans le monde blanc, d’autres dans le monde mexicain, et une partie de la famille s’inscrit dans l’identité noire américaine.

 

Ellis - image Wikipedia

C’est donc paradoxalement au Mexique qu’Ellis put assumer le plus confortablement son identité américaine puisqu’il ne se disait jamais mexicain quand il se trouvait au sud de la frontière. Il faisait tout, au contraire, pour mettre en avant sa citoyenneté américaine qui, à l’instar de sa situation d’homme d’affaires ayant d’excellentes relations, lui conférait un atout certain en cette époque où le Mexique cherchait avidement à séduire les investisseurs étrangers.


L’article Wikipedia en anglais dit qu’il est né de parents esclaves (mais pas qu’il est né lui-même esclave). L’article insiste sur ses activités professionnelles, mais pas sur son passing – le fait pour un afro-américain de se faire passer pour blanc, le fait de passer la ligne de couleur, comme ils ont dû être très nombreux à le faire. La notice française ne mentionne même pas le mot « esclave » et ne dit rien du passing. Pourtant Ellis a franchi à plusieurs reprises plusieurs frontières au cours de sa vie, celle politique entre les États-Unis et le Mexique, celle de la classe sociale, celle de la race, se présentant et se réinventant sans cesse. Le titre américain traduit aussi la conclusion de l’auteur, qui après avoir relevé une lettre où Ellis signe « Guillermo » en conclut que celui-ci s’identifiait beaucoup en tant que latino-américain.

Le titre original du livre mentionne The Texas slave et le Mexicain Millionaire. Ces précisions géographiques semblent être plus parlantes pour un Américain que pour un Français.


En tant qu’individus libres mais pas nécessairement blancs, les Tejanos brouillaient la dichotomie située au cœur de l’argumentaire esclavagiste. Les individus d’origine mexicaine pouvaient, selon un Texan, être « aussi noirs que les Nègres », et pourtant ils se considéraient de manière agaçante « aussi bon que les Blancs ».

 

La précocité d’Ellis apparaît comme quasiment surnaturelle – son aptitude, alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme âgé de vingt ans à peine, à transcender ses modestes débuts d’esclave né sur les rives de la rivière Guadalupe au sud du Texas et à se mouvoir dans les milieux les plus élevés de la société mexicaine.

 


jeudi 25 mars 2021

Comme toujours pendant mon sommeil, ceux qui savent remontent les mécanismes du monde.

   Alina Dumitrescu, Le Cimetière des abeilles, paru en 2016 aux éditions Triptyque (éditeur québécois).

 

C’est un livre autobiographique et poétique, où l’autrice évoque son voyage depuis le roumain, le français de France et le français du Québec. Il y a des fragments de l’enfance en Roumanie, un pays que la dictature et la pauvreté rendent surréalistes, les premiers jours à Montréal et le sentiment d’étrangeté devant ses propres enfants.


Les détails, les trous minuscules, sont souvent gommés dans les grands mécanismes. Ceux qui savent, élus de la race des élus, portent au lever du jour leurs clés à molette, leurs clés anglaises, leurs éteignoirs de réverbères.


C’est un récit d’enfance avec des anecdotes et des portraits, une enfance pas forcément très heureuse, mais c’est son enfance, dans un monde aujourd’hui disparu. De même, l’exil sans être malheureux est fragile et Dumitrescu semble avancer sur un fil.

Il y a la présence des Russes en Roumanie, les paquets de café qu’il faut distribuer à chaque fois que l’on a besoin de quelque chose, les leçons de piano, la très amusante visite à l’ambassade, une moquerie de ces écrivains roumains installés en France, mais quand même un amour de la France classique. Autant d’occasions pour réfléchir sur des mots à l’emploi étrange ou disparu alors que son mari, son frère ou ses enfants ont un rapport d'évidence aux mots, comme si le langage était stable et fixe dans leur bouche et toujours vacillant dans la sienne.

C’est un récit qui même la mélancolie à la malice. Une agréable balade dans les mots et le langage.

 

Autrefois, je connaissais le chemin direct jusqu’aux mots, il suffisait de tendre la main pour avoir mon pain, de pencher la tête pour étancher ma soif.

 

Autrefois, je me rappelle, j’habitais à longueur d’année le passage secret qui mène directement aux mots : rose is a rose is a rose is a rose. Il me suffisait de tendre la main pour toucher le pain, de lever le pied pour danser et de pencher légèrement la tête pour que la surface de l’eau vole en éclat. Le jus sucré de la pomme, chaud, acide, au fond de la gorge, coulait sans ambiguïté aucune : une pomme est une pomme est une pomme est une pomme.

 

Une écrivaine. Lire pour le Québec. Un salut amical au mois consacré aux littératures des Pays de l'Est sur les blogs littéraires.

R. Delaunay, Tour Eiffel, 1925, musée de Philadelphie.


 

jeudi 4 mars 2021

J’ai compris que les détails n’avaient aucune importance.

 Pajtim Statovci, La Traversée, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, parution originale 2016, édité en France par Buchet Chastel.

 

Une traversée multiple.

Au début du livre, Bujar, le héros, qui vient d’arriver en Italie, désespéré et incapable de trouver sa place, se jette sous un véhicule. La suite du roman raconte ce qui précède (une enfance en Albanie, une errance dans un monde où tout n’est que déréliction) et ce qui suit (les tentatives pour vivre à Madrid, à New York, à Helsinki, comme un homme avec un homme ou comme un homme avec une femme ou un peu les deux).


Si tu ne veux rien dire de toi-même à personne, et si tu veux, plus que tout, oublier d’où tu viens, le nettoyer comme la crasse sur ton menton, et mettre autre chose à la place ?


Ce sont toutes ces traversées qui sont au cœur du roman. Celle d’un réfugié, d’un migrant comme on dit fort mal, d’un garçon décidé à fuir la pauvreté de l’Albanie, qui éprouve une honte et une détestation de son pays, rêvant d’un avenir meilleur, enviant les Allemands de l’ex-RDA qui découvrent les joies de la consommation de masse à la chute du mur, alors que l’Albanie semble rester désespérément à la porte de l’Occident. Bujar en vient à cacher sa nationalité réelle, car il comprend qu’il sera plus facile d’être accepté comme turc, italien, espagnol.

C’est aussi un garçon qui s’éloigne et se coupe de ses parents, dans un pays où tout semble aller à vau l’eau, y compris les liens familiaux. Et pourtant Bujar se remémore sans cesse les histoires et les contes que lui racontaient son père, où il était question des mythes virils et de l’identité albanaise. Il rêve de chevaux et d’aigles qui s’entrelacent avec sa propre histoire.

C’est un jeune homme qui se présente tantôt comme un homme tantôt comme une femme, dont l’identité est changeante. Peut-être homosexuel, peut-être trans. Bujar adapte son discours à son interlocuteur, racontant à chaque fois une histoire différente, correspondant aux attentes. Sait-il qui il est ? S’aime-t-il ? Ou veut-il simplement être accepté par ses nouveaux amis et recommencer à chaque fois à zéro ? Ou forme-t-il le vœu, totalement vain, de choisir à chaque fois d’être une nouvelle personne, totalement neuve et délestée de ce passé trop lourd à porter ? Bujar n’est pas très sympathique, mais il est bien malheureux et on serait plutôt enclin à avoir pitié de lui.

C’est le récit d’une descente psychologique, d’une détestation de soi, d’une déchirante traversée intérieure parallèle à l’exil, à la pauvreté, à la mendicité, aux viols, à l’homophobie, où l’identité semble s’enfuir toujours plus loin pour se cacher. Je trouve intéressant que le héros soit désagréable, qu’il semble à la fois déterminé et complètement perdu. Que la traversée en elle-même soit sans fin et que l’on n’arrive jamais sur les rives du Paradis.

Il y a les chansons de Madonna et Le Vieil homme et la mer

L’écriture m’a paru un peu plate et certains passages ont eu du mal à retenir mon attention, mais l’ensemble constitue néanmoins un roman tout à fait bouleversant. Je note que l’auteur restitue très bien les mentalités collectives des pays traversés, de leur rapport aux pauvres, aux émigrants ou aux femmes, qu’il s’agisse de l’Albanie, de New York ou de la Finlande.

Pieter I Bruegel, La Chute d'Icare, Musées royaux de Bruxelles
quand la mort ne laisse qu'une vaguelette sous le soleil.

 

Je suis assis dans un gros fauteuil en cuir face à lui et je songe à tout ce que je pourrais lui dire, la vérité et les faits, ce que c’est d’être moi, c’est tout et rien, un cou cassé et des épaules raidies par des muscles durs comme pierre, des palpitations cardiaques quand je pose l’oreille gauche sur mon oreiller, l’impression de ne pas trouver mon pouls, d’être un personnage secondaire de ma propre histoire, de lutter continuellement avec moi-même quand je dois me déplacer d’un lieu à un autre ou parler avec les gens.


Puis je me suis installé à Rome et j’ai décidé d’oublier tout ce qui m’était arrivé, d’effacer de mon esprit mon nom, mon chez-moi perdu et mes défunts proches, les gens qui avaient un jour marché à mon côté mais étaient restés derrière, mes espérances et mes rêves, car il n’y avait rien de bon dans mon passé, plus une seule chose auprès de laquelle j’aurais aimé revenir ou dont j’aurais eu envie de parler, et rien dans mon passé ne m’avait emmené là où je voulais être.

 

Je me souviens avoir plaisanté Passage à l’Est à propos de ce roman « finno-kosovar », mais sur ce blog la Finlande est depuis longtemps à l’honneur. À ce titre, j’ai apprécié la description des Finlandais et de leur si fameuse réserve. 

Je note d'ailleurs que le finnois est dépourvu de genre, ce qui doit notablement modifier la lecture d'un tel roman, où le héros se décrit tantôt comme un homme et tantôt comme une femme.

L’auteur est né au Kosovo, mais a grandi en Finlande. Il est finlandais et ce roman (qui n’est pas biographique) ne participe donc pas au mois de l’Europe de l’Est, à qui il adresse cependant un grand « coucou » !

 

Merci Buchet Chastel et Babelio pour la lecture !



jeudi 10 décembre 2020

Le terrorisme, c’est l’ennemi juré du langage.

Catherine Meurisse, La Légèreté, 2016, Dargaud.

Je vous avais annoncé, après ma lecture du Lambeau, que je comptais relire La Légèreté. C’est chose faite (il y a plusieurs mois). Je n’ai rien de plus à dire que ce que j’ai déjà écrit la première fois, mais comme certains d’entre vous ne se sont toujours pas mis à Meurisse, ce petit rappel m’a semblé indispensable.

Ici, elle raconte comment la beauté l’a sauvée après l’attentat à Charlie Hebdo et plus généralement comment la beauté sauve, permet de sortir de soi-même, de redécouvrir l’autre et la vie, de dormir sans trembler, de sourire et de se trouver une place dans le monde. Ici, c’est d’un séjour à Rome, à la Villa Médicis, que viendra le salut. Des marbres, des peintures. Elle va, guidée par Stendhal (ah comme on a envie de relire Stendhal) (toujours) et par d’autres âmes sensibles, un peu médisantes, un peu mauvais esprit, mais amies.



Une autrice.


Meurisse sur le blog :

Le Pont des arts
Mes hommes de lettres
La Légèreté
Moderne Olympia
Les grands espaces
Delacroix, sur un texte d'Alexandre Dumas


jeudi 12 novembre 2020

Comment quiconque ose-t-il dormir ne serait-ce qu’un instant ?

Rick Bass, La Rivière en hiver, traduit de l’américain par Brice Matthieussent, parution originale 2016, édité en France par Christian Bourgois.

S’il y a un auteur dont on a besoin en ce moment, c’est bien Rick Bass.

Il s’agit d’un recueil de nouvelles.


Il lui semblait parfois qu’un chapitre manquait à sa vie. Une partie qu’il avait négligée de vivre, une chose qu’il avait négligée de faire, et que toute cette tension et ce malaise étaient son fardeau personnel, sa responsabilité. Que son être intime abritait un élément peu aimable qui se communiquait au monde et le rendait lui-même encore moins aimable.


La première, Élan, raconte non pas la chasse, mais ce qui suit la chasse d’un élan. Une bête énorme qui a été tuée au milieu de la montagne, entièrement recouverte de neige, et qu’il faut découper et ramener – le plus entièrement possible, viande, bois, peau – jusqu’à la voiture. Plusieurs jours de marche entre deux hommes qui se relaient dans une neige épaisse et dans le froid, alors que tous les animaux sont partis hiberner. Un récit impressionnant qui décrit les gestes des chasseurs (à ce compte, on ne tue qu’un seul élan par an), quand ils doivent assumer l’intégralité de leur chasse, jusqu’au congélateur.

Ce dont elle se souvient : Une jeune femme se souvient d’un trajet en voiture avec son père. Il y a simplement les 10 premières lignes pour nous dire pourquoi ce trajet est important et puis on les oublie, bercé par le voyage, par les animaux et la montagne qui apparaissent. C’est un monde de souvenirs apaisés.

Il y a deux histoires avec Winston et ses filles, quand un père essaie d’être à la hauteur, mais n’y arrive pas très bien. Encore que… ses filles sont belles et solides.

Il y a l’histoire d’un entraîneur de basket qui est engagé dans un lycée ! Ce que j’aime chez Bass, c’est qu’on retrouve tous les États-Unis, dans leurs côtés exotiques pour nous, leurs excès, leurs points positifs et négatifs. Nous le connaissons surtout pour la nature et le Montana, mais il y a bien d’autres choses. On sent que son écriture est nourrie de toute son expérience personnelle et humaine et il nous raconte de petits épisodes de vie, avec une infinie bonté et surtout beaucoup d’espoir. J’étais donc contente de retrouver une histoire qui se passe au moment de la prospection des puits de pétrole, parce que nous n’associons pas forcément cet écrivain à cette activité. Pourtant, il est géologue, ce qui lui permet tout à la fois d’évoquer ce monde du pétrole (où il a effectivement travaillé avant de s’en éloigner) et de raconter les paysages d’une façon différente, depuis le sous-sol jusqu’à la lumière et aux oiseaux.

Il y a aussi un poisson géant. Et une montre qui a connu une vie incroyable. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

 

Milne, La Cascade blanche, 1921, Ottawa.

La couleur de la lumière dans la vallée changeait, l’or et le vert se nuançant de mauve et de bleu ; le contact de l’air sur leurs bras devint encore plus délicieux. Les éphémères naissaient le long de la rivière, montaient en colonnes qui dérivaient dans l’air, aussi denses qu’un brouillard ou une fumée, et elles rebondissaient sur leurs bras comme de petites aiguilles. Plus loin, les mouches de pierre, plus grosses, commencèrent à émerger, percutèrent le pare-brise et le maculèrent de taches vert, jaune et orange vif, que les essuie-glaces réduisaient en bouillir avant de les éliminer.

 

Ils étaient affamés de n’importe quoi, sauf d’eau salée. L’ancien océan paléozoïque – ce gargouillis remontant à toute vitesse dans le tuyau, avec l’odeur salée de vagues et de déferlantes qu’aucun homme n’avait jamais humée –, voilà bien l’unique chose que personne ne voulait voir débarquer du tour de forage. Ils désiraient le pétrole mais se contentaient avec joie du gaz inutile, à cause du spectacle du brasier et de l’espoir qu’il y ait du pétrole par en-dessous.

 

Bass sur le blog :

Les derniers grizzlys : J'ai commencé par celui-là que j'ai A-Do-Ré. Quand vous l'avez lu, vous enchaînez avec Mes années Grizzly de Doug Peacock et ensuite avec Grizzly Park Arnaud Devillard.
Toute la terre qui nous possède : dans celui-ci il est question de chaleur et de pétrole.
Le Journal des cinq saisons : celui-ci est dans le Montana et il n'y fait pas toujours chaud.