La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 1879. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1879. Afficher tous les articles

mardi 16 juin 2020

L’obscurité de la vieille forêt, épaisse et silencieuse, m’inspirait de la terreur.

Isabella L. Bird, Une Anglaise au Far West, traduit de l’anglais par E. Martineau des Chesnez, parution originale 1879, édité en France par Payot.

Besoin d’air et de galopades dans la neige ? C’est parti.
Isabella L. Bird est une Anglaise à la santé délicate, à qui les voyages ont redonné goût à la vie (un exemple à suivre). Mais pas de petits voyages pépères. La voici à cheval, parmi les montagnes du Colorado, seule, arpentant la neige, la glace, les forêts, se logeant chez les colons, aidant à regrouper le bétail s’il le faut, complètement fascinée (et un peu amoureuse) d’un hors-la-loi. Et à la fin, elle rentre, comme une dame respectable.

Et par-dessus tout, n’était-ce pas excitant d’être étendue sur une montagne de plus de 3000 mètres, au cœur même des montagnes Rocheuses, sans autre abri qu’un berceau de pins et avec un froid de -7°C ; d’entendre hurler les loups, de contempler les étoiles à travers un dais odorant, d’avoir pour colonnes de lit des pins aigus, et pour lampe de nuit la flamme rouge d’un feu de camp ?
(mais oui Isabella, c'est tellement excitant)

Voilà qui est tout à fait surprenant. Le début est bien tranquille, puisque nous quittons San Francisco en train. Progressivement, l’altitude s’élève et les voyages à cheval s’allongent. Sa première balade à cheval est interrompue par l’irruption d’un ours et tout continue ainsi. Il n’y a pas alors de route, ni de chemin, ni même vraiment de sentiers (à part ceux que se créent les chasseurs et les ours) et on se demande vraiment comment elle parvient à ne pas se perdre quand tous les points de repères (arbres et rochers) sont engloutis par la neige.
On a beaucoup de descriptions enthousiastes des paysages, avec des couleurs toutes plus folles les unes que les autres, des considérations sur les personnalités des colons, la religion et les dégâts de l’alcool (mais notre autrice fait attention à ne monter à cheval comme un homme que dans les étendues sauvages et pas en ville, elle tient à sa respectabilité). Je découvre que le Colorado est un endroit bon pour la santé, en raison de la pureté de son air (mais il faut aimer camper dans des cabanes).
Une dame qui fait preuve de beaucoup d’enthousiasme et de détermination !

A. Bierstadt, Yosemite Valley, 1866, Met.
Le paysage est splendide ; le sublime s’unit à la beauté, et, dans cet air élastique, je ne sens plus la fatigue. Ce n’est point un pays pour les touristes et les femmes – seuls quelques chasseurs d’élans et d’ours y viennent parfois – et sa fraîcheur non encore profanée me donne une vie nouvelle. Je ne puis par des mots vous donner une idée d’un paysage si différent de tout ce que vous et moi avons jamais vu.

Je ne puis décrire ce que je ressentis pendant ce voyage : la solitude était absolue, tout était silencieux, il n’y avait pas de vent, et la neige tombait doucement ; les montagnes étaient effacées, il faisait sombre, le froid était extrême et la nature avait un aspect effrayant et inaccoutumé. Toute vie était ensevelie sous un linceul : tout travail, tout voyage suspendus. Ni vestiges de pas, ni traces de routes. Rien qui pût effrayer cependant, et quoique je ne puisse dire précisément que cette course fût de mon goût, j’avais cependant l’agréable sensation de me porter de mieux en mieux à mesure que j’avançais.

jeudi 16 novembre 2017

Au fond, c’est une jouissance que d’attendre le prodige.

Henrik Ibsen, Une Maison de poupée, pièce de théâtre traduite du norvégien par Prozor, 1879.

Une pièce très étonnante !

Nous sommes la veille de Noël dans une maison bourgeoise, chez Torvald un brave banquier sérieux et Nora, une alouette qui virevolte (mais ne vous fiez pas aux apparences). Mais nous apprenons bien vite que Nora a un petit secret de rien, que peut-être elle ferait mieux de le dire, ou pas. Les révélations s’enchaînent au milieu de l’arbre de Noël et d’un bal masqué. Ces deux époux s’aiment en dépit des difficultés – c’est du moins ce qu’ils affirment.

- L’étourneau est gentil, mais il lui faut tant d’argent. C’est incroyable ce qu’il en coûte à un homme de posséder un étourneau !
- Allons, comment peux-tu dire cela ? J’épargne vraiment autant que je peux.
- Oh ! pour cela oui. Autant que tu peux, mais tu ne peux pas du tout.

Qu’il est difficile de parler de cette pièce. Le texte en est d’une très grande simplicité, presque banalité, ce qui laisse certainement sa place à de grands jeux d’acteurs. On a vraiment l’impression de se trouver dans une banale histoire bourgeoise, où l’un est un peu trop ceci, l’autre un peu trop cela, avec l’amie d’enfance, le soupirant fidèle, les enfants, la bonne, mais tout se détraque petit à petit jusqu’à… hum, ce que vous verrez.
Le vrai sujet de la pièce est bien le puritanisme et la position des femmes dans la société. Les personnages, avec leurs défauts et qualités, sont pétris de principes moraux rigides, soucieux de la réputation publique, travaillés par leur conscience et l’obsession de la faute et de la tâche. La question du travail des femmes est diversement évoquée, mais enfin, il est préférable qu’elles restent innocentes et soumises. Nora est une gentille alouette, s’agitant dans une jolie maison de poupée, mais qui aimerait bien finalement qu’on la prenne au sérieux, sous peine de faire voler en éclat ce petit monde bien arrangé.
Zorn, Magda Geber, 1891, Mora.

C’est un texte tout à fait saisissant. Le spectateur est invité à se méfier de la droiture morale. La fin, réellement bouleversante, réaffirme la croyance en l’amour, l’espoir que les miracles existent, à la possibilité d’une vie plus… réelle.

Mais tu ne penses pas, toi, et tu ne parles comme l'homme qu'il me serait possible de suivre.  (...) Écoute, Torvald ; en ce moment-là, il m'est apparu que j'avais vécu huit années dans cette maison avec un étranger et que j'avais eu trois enfants... Ah ! je ne peux même pas y penser ! J'ai envie de me déchirer moi-même en mille morceaux.

Lecture commune organisée par Margotte. Lire le monde pour la Norvège.



mardi 28 mai 2013

Nous avions le vent en poupe et il nous poussait, mordant aux talons.


Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, traduit de l’anglais par Léon Bocquet, 1879

C’était ma deuxième lecture de ce texte bien connu de Stevenson (et il y en aura certainement d’autres). Je l’aime décidément beaucoup. C’est un récit autobiographique, un récit de voyage, un chef d’œuvre du genre.

La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums. Les heures y sont marquées par les changements sur le visage de la nature.

Stevenson raconte son voyage dans les Cévennes, vers le Sud, une marche de plusieurs jours aux côtés de Modestine, une petite ânesse. Il nous convie à la découverte de cette région, à l’écart des villes et des routes.
Son évocation des paysages est subtile : peu d’accents lyrico-romantiques, des notations précises sur les roches, les arbres, les sols. Mais il s’interroge sur son propre rapport à la nature, recherchant la source de ses propres émotions. Il sent son humanité en accord avec la nature, dans des tons volontiers panthéistes.
Parallèlement à cela, les préoccupations de Stevenson sont bien concrètes et pratiques (le coucher, l’eau, le harnachement de l’âne) et il aborde sa marche avec pragmatisme et humour sans considération sur l’effort ou la marche.

Le mardi, 1er octobre, nous quittâmes Florac, bourrique fatiguée et conducteur de bourrique fatigué.


Poupelet, Âne et ânon broutant, encre de Chine,
1904, Centre Pompidou, image RMN.
La même retenue s’observe dans les propos qu’il tient à propos de Modestine : quelques lignes à la fin montre finalement l’attachement qu’il avait pour elle. Mais ce sera tout.

Malgré le caractère sauvage du territoire, il fait des rencontres. Stevenson est à la fois désireux de lier conversation et soucieux d’être indépendant et peut aussi rester à l’écart des habitations, pour être bien tranquille. Il faut dire que la région est d’un calme contrastant avec son histoire violente et il raconte les luttes contre le pouvoir royal.
C’est un texte concis, comme bien souvent chez Stevenson, riche de toutes ses nuances.

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants.

Ce billet clôt le challenge victorien d'Arieste. J'ai encore quelques titres de Stevenson à lire (mon billet sur ses nouvelles).