La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 30 janvier 2025

Dites, madame Nénette, est-ce que nous serons à Noël chez nous ? Mais naturellement ! De quelle année ?

 


Germaine Tillion, Une opérette à Ravensbrück ou Le Verfügbar aux Enfers, rédigée en 1944 à Ravensbrück.

 

À Ravensbrück, dans une baraque qui rassemble des femmes déportées majoritairement pour des raisons politiques, notamment des résistantes, on tente de résister par l’humour et l’écriture. Tillion rédige cette opérette-revue en trois actes (mais laissée inachevée), où elle rend hommage et met en scène ses camarades. On imagine que le soir, le ventre vide, mais les yeux brillants, se sont tenues de drôles de représentation, avec les moyens du bord – le tout dans la plus totale clandestinité.

Le rôle principal est celui du naturaliste, qui présente les espèces peuplant ce lieu étrange, et en premier le Verfügbar, autant dire celles qui refusent le travail obligatoire et qui sabotent ainsi l’appareil nazi. Il y a aussi Nénette qui vient d’arriver et qui doit tout apprendre du nouvel univers où elle est plongée et les autres qui lui expliquent.

C’est du théâtre et c’est une revue de cabaret. Il y a de nombreuses chansons, à chanter sur des airs connus (qu’il s’agisse d’Offenbach, de variétés ou d’Au clair de la Lune). C’est plein d’énergie et d’espoir.


Pirotte, Une petite fille dans une rue en ruine (Varsovie 1947).


 

Pour fuir le travail tenant du lapinus

Pour aller au travail tenant de la limace

Débile, et pourchassé, et cependant vivace,

Tondu, assez souvent galeux, et l’œil hagard…

En dialecte vulgaire, appelé « Verfügbar »…

 

Le naturaliste. – Anatomiquement on classe le Verfügbar parmi les animaux inférieurs…

Le chœur [se livre à une pantomime réprobatrice, cris, grimaces, grognements, etc.]

Le naturaliste [Avec énergie.] – Je dis bien : INFÉRIEURS… Nous avons vu, dès le prologue, qu’il est apparenté aux gastéropodes (de gaster : estomac ; et de podos : pied), car il a l’estomac dans les talons, ce que personne ne peut nier…

Le chœur [Murmures approbateurs, hochements de tête impressionnés…]

 

On plaisante sur la nourriture et sur l’attente des Américains (on ne leur filerait pas un rendez-vous à ces retardataires). On parle du transport et des gaz. On tient bon, vaille que vaille.

 


jeudi 20 avril 2023

Il n’y a pas d’aujourd’hui, il n’y a que la douceur des jours passés et un lendemain incertain.


Elsa Triolet, Le premier accroc coûte deux cents francs, 1943-1944.

 

Quatre longues nouvelles pendant la guerre.

Dans Les Amants d’Avignon, nous suivons Juliette, dactylographe parfaite, belle et intelligente, rêvant à l’amour. Parisienne réfugiée à Lyon à cause de la guerre, elle transmet les messages et relève les boîtes à lettres de la Résistance. Elle circule, passe la nuit dans une ferme, ou un hôtel louche, elle marche, prend le train, parvient à échapper à ceux qui la recherchent, et rêve encore d’amour. C’est une héroïne sans tambour ni trompette. Une petite main essentielle.


Cela sentait bon la neige là-dedans, comme une armoire de linge frais. Il ne faisait pas froid du tout, et si le soleil avait chauffé un tout petit peu plus, il aurait fait couler toute cette blancheur, fragile comme de la belle dentelle.


La Vie privée ou Alexis Slavsky, artiste peintre, raconte les années de guerre d’un couple de parisiens, réfugiés à Lyon et dans les petites villes du Sud. Il est peintre et se préoccupe seulement du fait que la guerre l’empêche de peindre. Il peut quand même refuser de vendre ses toiles à un Allemand ou accepter d’aider un homme qui le demande. Il y a tout le récit de cette vie humble pendant la guerre, dans les hôtels, les pensions, avec la recherche de nourriture et de charbon, les uns sur les autres, pendant que les plus riches ont tant de place.

Les Cahiers enterrés sous un pêcher sont tenus par Louise. Elle raconte son enfance en Russie, proche de celle de Triolet, ses années de journaliste, sa visite en reportage à un maquis. Pour tout une partie, c’est le miroir du récit précédent. Slavsky n’a pas tout compris à ce qui se passait. Alors que l’héroïne semble si détachée et un peu perdue, la fin vient, brutale et tragique.

Le premier accroc coût deux cents francs, c’est l’un des messages qui a annoncé le débarquement de Provence (15 août 44). Le récit revient sur les quelques heures de confusion quand les Alliés parachutent les armes, que les maquis s’animent plein d’espoir, mais que les Allemands sont encore là. S’il est de bon ton de critiquer les résistants du 6 juin, Triolet insiste : les combats étaient encore nombreux à ce moment et il restait tant à faire. Et les tensions étaient déjà là.

 

Vous n’êtes venue ni sur une comète, ni en caracolant sur un cheval, vous avez pris le train et affronté les gendarmes, vous avez mangé un sandwiche de saucisson en caoutchouc et moi j’ai enfourché ma bicyclette… J’ai vu de pauvres gens affolés, quittant femme et enfants, pour aller se tapir quelque part… On fait ce qu’on peut, on se défend, on attaque, on se dit parfois qu’on n’est pas plus qu’un moustique sur la peau grise de l’éléphant…


Autant le dire : j’ai été happée par ces quatre nouvelles (surtout les 3 premières). Il me semble que Triolet raconte beaucoup de la vie en France durant l’Occupation : résistants taiseux et invisibles, soif d’en découdre, méfiance vis-à-vis de tout le monde, longues heures passées à attendre, difficultés matérielles, union dans la lutte contre l’occupant, méfiance réciproque, espoir, attente d’une déception inévitable…


Les « gens de la plaine », pour employer l’expression qui oppose la population de la France aux maquis, ne sont souvent pas à la hauteur, bien que je ne sois pas d’accord avec l’orgueil et la morgue de certains jeunes combattants, héros d’aujourd’hui et de demain… Imagine-t-on un front sans arrière ? Qui donc fournira aux combattants tout ce qui leur est nécessaire ? Enfin, ça ne se discute même pas. Le peuple de France n’a pas à émigrer dans son entier vers les maquis...


La ville de Lyon figure comme un décor indispensable. Plaque tournante des maquis et de la Résistance, refuge des Parisiens, importante population ouvrière, riche bourgeoisie, et surtout les traboules, les rues, les passages, les escaliers, les boîtes aux lettres, qui sont arpentés, surveillés, jour et nuit. La ville est mal-aimée, grise et froide, humide et peu accueillante, mais les Résistants les plus divers s’approprient le moindre de ses pavés et de ses recoins.

Sont très bien rendues également les discussions entre inconnus, dans le train ou dans une file d’attente, quand on sent que l’on partage des préoccupations communes, mais que l’on se méfie, que l’on prend part à la conversation pour être comme tout le monde, mais pas trop, pour surveiller ses mots.

Il y a aussi un beau portrait de la ville d’Avignon.


Ça fait déjà quatre ans. Quatre ans que nous vivons séparés de quelqu’un, de quelque chose, et que le monde entier est dévoré par la nostalgie. Quand on se revoit, quand on retourne auprès de son clocher, ce n’est que pour mieux souffrir d’avoir à s’en arracher de nouveau. La vie passe à se quitter, à quitter, à sombrer dans l’attente et l’absence… Remplissez votre temps comme vous voulez : à vous entretuer, à vous faire les ongles ou à transporter de la dynamite, ce n’est quand même pas la vie, ce n’est toujours que la même attente remplie de catastrophes immenses.

C’est le début des Cahiers enterrés.


Plaque vue à Montpellier.
De temps en temps, le « je » ou le « nous » de l’autrice fait irruption dans la fiction, rappelant les conditions d’écriture de ces textes. En effet, Triolet fut réfugiée à Dieulefit, puis à Lyon pendant toute une partie de la guerre. Les Amants d’Avignon est paru aux Éditions de Minuit en octobre 1943 sous le pseudonyme de Laurent Daniel. On y trouve pour la première fois l’expression « parti des fusillés » pour désigner le Parti communiste. Les autres textes sont datés de 1943 et 1944. Le recueil a obtenu le Prix Goncourt en 1945 au titre de l’année 1944. Je suis très impressionnée par le fait qu’elle ne dispose d’aucun recul et écrit sur le vif tout en rendant toute sa complexité aux personnages et aux événements. Les personnages de fiction racontent son histoire et celle de ceux qu’elle a connus, mieux qu’une série de reportage. Et de temps en temps, des tracs sont insérés en plein milieu du récit.


Des hommes exténués d’héroïsme sans éclat, sans éperons, sans fanfares, exténués de privations, de manque d’illusions, de la hideur de l’ennemi et de celle des traîtres…

 

Les rues étaient noires, mais on n’avait pas besoin de voir, on les entendait, il n’y a qu’eux pour faire cet infernal bruit de bottes, comme si elles de plomb ou de fonte. Une ville allemande, qu’Avignon…


Ces quatre récits sont dans l’ensemble assez sombre. Même si la fin de la guerre ne cesse de se rapprocher, les amis continuent d’être arrêtés et tués et l’esprit de collaboration, de méfiance et de trahison semble avoir durablement atteint le pays. L’horizon est bouché. Et pourtant, j’aime beaucoup le récit de l’agitation qui s’empare de tous à la réception du message donnant le signal du débarquement.

Et puis la langue est si belle, c'est elle qui porte la lumière.

 

Tout est dans le plus grand désordre ; les chemins de fer, les sentiments, le ravitaillement… Est-ce pour demain, y aura-t-il un autre hiver, cela va-t-il durer encore un mois, ou un siècle ? L’espoir de la paix est suspendu au-dessus de nous comme une épée… Les ménagères ne balayent plus, ne font plus la soupe, on mange froid, on boit un jus quelconque, les écrivains n’écrivent plus, car y aura-t-il censure ou n’y aura-t-il pas censure, les usines manquent de matières premières, les patrons craignent des rafles, les ouvriers chôment à moitié, les paysans moissonnent la tête en l’air, sous les avions qui lâchent des bordées de mitraille… Ça sent les montagnes de pêches qui pourrissent.

C’est le début du Premier accroc.

 

Il s’agit d’une lecture commune avec Lili_desbellons sur Instagram. J’ai lu des avis mitigés sur Le Cheval blanc, mais après cette expérience très réussie, je suis tout à fait d’attaque pour continuer à lire Triolet !

 




jeudi 9 mars 2023

Pour Tommy. Pour son 3e anniversaire à Terezín – 22.I.1944 !


Pour Tommy. 22 janvier 1944, dessins et textes de Bedřich Fritta, traduit du tchèque, édité en France aux éditions du Rocher, 2023.

 

Le 22 janvier 1944, Tommy a trois ans et son père lui dessine un bel album. Sauf que la famille est emprisonnée à Terezín – Theresienstadt.

Pour Tommy. Pour son 3e anniversaire à Terezín – 22.I.1944 !
La valise porte le numéro de prisonnier de l'enfant. Juché sur elle, il regarde le ciel à travers la fenêtre de la forteresse.

Ils vivaient à Prague, ils étaient juifs. Déportés et emprisonnés, ils réussissent à ne pas être séparés. Le père, la mère et Tommy. Le père est peintre et son talent est réquisitionné pour les projets allemands. En secret, en cachette, on dérobe un bout de papier, un peu de couleur et on représente la réalité de la vie à Terezín, bien éloignée du film de propagande et de ce qu’a bien voulu voir la Croix Rouge. Un jour, les Allemands apprennent l’existence de ces peintures et tout le monde est arrêté et torturé. Heureusement, les artistes ont réussi à cacher les témoignages dans les murs ou dans le sol. Après-guerre, les survivants viendront les chercher. Ces peintures ont ainsi réussi à parvenir jusqu’à nous, rappelant l'existence de ces hommes et femmes pleins de courage et de détermination.

Et cet album a survécu.

Ce sont des dessins pour l'anniversaire d'un petit garçon de trois ans. Il mange, il fait pipi, il dort, il rêve, il joue au train. Le petit garçon a un ventre tout rond, une grosse tête et des fesses à l’air. Il crie et agite sa cuillère. Son père imagine pour lui sa vie d’après, avec les voyages, la musique, les fleurs… Ce sont des aquarelles et des mots tout simples. Les dessins sont pleins de poésie et d’humour, pas question ici de pleurer. C’est un espoir, un rayon de soleil, un message de vie parvenu d’au-delà de la mort. Le père lui promet qu'il y aura encore beaucoup d'autres livres.

C’est extrêmement touchant.


    À gauche : À table !! À droite : Ou plutôt en avion ?



Bedřich Fritta (de son vrai nom Fritz Taussig), le père, et Johanna, la mère, sont morts, l’un à Terezín et l’autre à Auschwitz.

Tommy (de son vrai nom Tomáš Fritta-Haas) a survécu. Un ami survivant lui a remis l’album à ses 18 ans.

Vous avez peut-être vu le documentaire passé sur Arte L’Art dans les camps. À la fin apparaît David, fils de Tommy. Il feuillette l’album venu de si loin dans la cellule même de Terezín où sa famille a été enfermée et a vécu. C’est un passage très émouvant.

Ce n’est pas un conte de fées, c’est la vérité !
Avec la nature qui renaît sur les ruines de 
Terezín.
 

Le livre ne comporte aucune indication de langue ou de traduction ( ????). Heureusement, j’ai envoyé un courriel à l’éditeur et on m’a répondu.

Les légendes accompagnant les dessins sont en tchèque, mais du tchèque pour un enfant de trois avec jeux, détournements et approximations. Elles ont été traduites en allemand par Tomáš Fritta-Haas lui-même. Ces légendes mises en allemand et la préface de Tomáš Fritta-Haas ont été traduites en français par Hélios Azoulay, qui est l’auteur d’un texte explicatif placé à la fin du livre.

Merci Joëlle Veron-Durand pour cette réponse détaillée !

 

Deuxième participation pour le mois de mars en Europe de l’Est sur les blogs.









vendredi 26 juillet 2019

Du fond lointain du couloir le miroir nous guettait.

Jorge Luis Borges, Fictions, traduit de l’espagnol par Paul Verdevoye, Nestor Ibarra et Roger Caillois, parution originale 1944, édité en France par Gallimard.

Deux ensembles de nouvelles sont réunis sous ce titre.
DansTlön Uqbar Orbis Tertius, les références bibliographiques s’accumulent autour d’une ville à l’existence… incertaine. On croise Pierre Ménard, auteur du Quichotte : un texte plein de malice, avec un soupçon de mauvaise foi, où le narrateur nous explique qu’il est tout de même bien plus audacieux d’écrire une épopée en espagnol archaïque quand on est un Français du XXsiècle que quand on est Cervantès. Il y a une loterie qui règle la vie et la mort dans une Babylone mythique. Il y a la fameuse bibliothèque de Babel, infinie, qui rassemble tous les livres. Une histoire dans un jardin anglais (ou chinois) qui n’est qu’un assassinat et une histoire d’espionnage. Des Argentins qui se défient au couteau. Et d’autres choses.

Parler, c’est tomber dans la tautologie.

L’ensemble a plutôt des teintes fantastiques. Plusieurs textes rappellent irrésistiblement George Perec (W et le souvenir d’enfance ou Le Voyage d’hiver) ou Calvino (Les Villes invisibles par exemple). Si l’on croit à la possibilité du plagiat par anticipation, on s’embrouille un peu pour savoir qui a influencé qui.
La plupart de ces textes ont été écrits pendant la Seconde guerre mondiale, ce qui n’est peut-être pas un hasard. Les jeux de masque, d’espionnage, le trouble des identités et les renversements de fortune étaient alors devenus le quotidien de la planète ainsi que les spéculations les plus extraordinaires.
Ces nouvelles n’ont pas, pour moi, le charme d’un bon gros roman, mais constituent un indéniable plaisir de lecture. Je me suis demandé à chaque fois où allait m’emmener l’auteur. À lire en picorant de soir en soir.
Je regrette quand même qu’aucune femme n’anime ces récits - un peu étriqués du coup.

À l’hôtel d’Adrogué, parmi les chèvrefeuilles débordants et dans le fond illusoire des miroirs, persiste quelque souvenir limité et décroissant d’herbert Ashe, ingénieur des Chemins de fer du Sud. Sa vie durant, il souffrit d’irréalité, comme tant d’Anglais ; mort, il n’est même plus le fantôme qu’il était déjà alors. Il était grand et dégoûté, sa barbe rectangulaire fatiguée avait été rousse.

M. Tansey, L'oeil innocent, 1981 Metropolitan.



lundi 12 février 2018

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.

Louis Aragon, Aurélien, 1944.

D’une première lecture, j’avais retenu qu’il s’agissait de l’histoire d’un amour raté, du point de vue d’un homme, mais est-ce tout ? Aurélien est poussé vers Bérénice par son ami Edmond et les circonstances. Ce jeune oisif parisien, dandy, mais assez conformiste, en proie au vague à l’âme, a été vidé de toute substance par la guerre, la Première, qu’il a faite en entier. Elle est une provinciale, enfantine, mal habillée, éprise d’absolu, de modernité et peut-être d’art. Bien sûr, rien ne marchera comme prévu. Ou du moins, si les personnages avaient écouté l’auteur, ils auraient su…

Le cyclone, c’était une femme qui venait d’entrer. Il y avait un homme derrière elle, mais c’était une femme qui venait d’entrer. Pas tant un cyclone que quelque chose comme l’air de la mer.

Ce roman m’a énormément touchée et j’essaie d’en trouver les raisons. D’abord il donne envie d’être amoureux (oui, peut-être qu’Aragon n’y est pour rien) grâce à la précision avec laquelle l’amour d’Aurélien pour Bérénice est analysé, avec ses illusions et ses erreurs. C’est une sorte de grande leçon des sentiments. C’est aussi un roman très triste, mais à la tristesse bien douce : on veut s’en arracher, mais elle a un certain charme.

Il n’avait ni aimé ni vécu. Il n’était pas mort, c’était déjà quelque chose, et parfois il regardait ses longs bras maigres, ses jambes d’épervier, son corps jeune, son corps intact, et il frissonnait, rétrospectivement, à l’idée des mutilés, ses camarades, ceux qu’on voyait dans les rues, ceux qui n’y viendraient plus.

Il me semble qu’il s’agit aussi d’un grand roman de société, très ancré dans son temps, peignant une classe sociale et un état d’esprit avec un immense talent. Les écrivains surréalistes, le Paris des années folles, les rivalités entre peintre, les cabarets, les souvenirs des anciens combattants… Je ne me souvenais pas que la guerre était aussi présente. Il est vrai qu’il est très peu question des combats et des tranchées (et pourtant il y a mis les pieds), mais surtout de la camaraderie entre soldats. Le récit se tient en effet entre 1922, avec les souvenirs d’Aurélien des combats dans les tranchées, et 1940. D’une certaine façon, Aurélien est aveugle à l’amour et à la société qui l’entoure, tout comme sa génération – peut-être. Le roman prend également l’allure d’un grand roman réaliste : Picasso, Monet vieillissant, Cocteau, Tzara, les Ballets russes, tous sont là. De même, les objets sont décrits avec précision et les termes techniques décrivent un échafaudage, un escalier, une fenêtre, des plats servis au restaurant… Tout cela n’est pas sentimentalement dans le vide, mais bien ancré dans un monde réel, avec des repères connus. Cet aspect concret nourrit précisément les descriptions des états d’âme d’Aurélien et de Bérénice, leur donnant plus de poids et de relief.
Brancusi, Melle Pogany, 1931, musée de Philadelphie.

C’est enfin un roman magnifiquement écrit, avec une langue riche et poétique. Aragon rejoue les variations d’un Frédéric de L’Éducation sentimentale et de Proust (ah ! la promenade au Bois qui est passée de mode en 1922 ! Ah ! cet homme amoureux d’une femme qui n’est pas son genre !), du Stendhal du Rouge et le noir et sans doute de bien d’autres. De plus, des motifs résonnent régulièrement tout au long du roman, comme celui du nettoyage ou celui de la noyade, donnant à penser au lecteur, donnant une atmosphère, faisant planer une angoisse.
Aurélien n’exprime pas de nostalgie pour une époque ou une société, dont les personnages sont vains, ne s’occupent ni d’industrie ni du monde, boivent et se regardent. Il y a là une cruauté de l’analyse, malgré une tendresse évidente pour ce grand dadais d’Aurélien et pour cette Bérénice qui fuit son bonheur. Tout cela basculera dans la catastrophe sans rien voir arriver.
Un roman qui m’a accompagnée pendant toutes les journées où je l’ai lu et même plusieurs jours après.
  
Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au-dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au-dessus de l’avenue du Bois…


mercredi 30 mai 2012

Le mariage ne nous est pas interdit. Au lieu de se marier « déjà », il arrive qu’on se marie « enfin ».


Colette, Gigi, Paris, 1944.

Il s’agit d’un recueil de 4 courts récits, quelques mots sur chacun.
Gigi. Une histoire amusante et touchante. Gigi – Gilberte – est la petite fille chérie de deux cocottes qui l’éduquent : lui apprendre à manger les ortolans, à distinguer les pierres précieuses des autres, à bien se tenir, choisir ses vêtements, connaître les saveurs des cigares… elles se désespèrent car Gigi est désespérément fraîche et spontanée. Tout ce petit monde dévore les chroniques mondaines des journaux où « Tonton Gaston », riche héritier tient la vedette… J’ai beaucoup aimé cette histoire, assez drôle et cruelle à la fois dans sa lucidité, mais les rapports d’affection entre ces femmes qui vivent dans un petit appartement sont rendus dans leur complexité. Et le regard de Colette sur ce demi-monde est sans caricature même si le dénouement me laisse sceptique. L'adaptation en film m'a miss bien plus mal à l'aise, elle est franchement malaisante. La tendresse de la langue du roman fait passer bien des choses.
Le 2e récit L’Enfant malade est plein de poésie et raconte les rêves d’un petit garçon malade et cloué au lit, qui ne comprend pas pour quelle raison il devrait être triste d’être malade. Le parfum de lavande est ainsi une nuée que l’on peut chevaucher comme une monture sauvage…

Il serrait entre ses genoux, durement, la nue repentante et la guidait dans la région supérieure de la cuisine, parmi l’air attiédi qui séchait la lessive près du plafond. En baissant le front pour passer entre deux pans de linge, Jean rompit adroitement un cordon de tablier et le passa en guise de mors dans la bouche de la nue. Une bouche n’est pas toujours une bouche, mais un mors est toujours un mors, et peu importe ce qu’il bride.
La nue de lavande domptée franchit la porte de service, fait aboyer le chien, dévale les escaliers…

Arbre à perruque, château
d'Harcourt, M&M.
Je passe sur le 3e récit La Dame du photographe même s’il est très intéressant pour finir avec Flore et Pomone dans lequel Colette évoque les jardins où elle a vécu, ceux de ses amis, ceux qu’elle a connus, ceux qu’elle connaîtra, ceux qu’elle imagine. Les noms de plantes, savants et populaires, se mêlent aux historiettes dans une évocation pleine de charme.
Je suis conquise par ce recueil, plein de sensibilité et de finesse. Variété des tons : humour, douceur, nostalgie, observation fine… Le vocabulaire est prodigieusement riche et vivant.

Elle nous jetait de son seuil un avertissement comminatoire, un victorieux « turrruititittit » qui réclamait sans doute notre applaudissement à ses prouesses de mésange, son travail de mésange, ses acrobaties de mésange…

Deuxième participation au challenge Colette de Margotte.





mardi 1 mai 2012

Big Lannie faisait son travail à la perfection et il arrivait même qu’elle en reçût des compliments.


Dorothy Parker, La Vie à deux, traduit de l’américain par Benoîte Groult, Paris, Denoël, 1960 sous le titre Comme ils sont, lu en 10/18, 1983. Rassemble des textes parus dans des revues, rassemblés en un seul livre paru à New York, en 1944.

Ces nouvelles se déroulent dans les grandes villes américaines et mettent en scène des couples, des individus en proie à la solitude et à l’impossibilité de communiquer. Par exemple Quel dommage ! met en scène un couple marié depuis 7 ans qui n’a absolument plus rien à se dire et qui divorce, à la grande stupeur de leurs amis.
Il est un peu difficile de parler car l’art très particulier de Parker se situe dans une véritable manipulation de la langue, très habile et intelligente. Plusieurs nouvelles sont des monologues ou des dialogues où l’un des personnages monopolise la parole et où les silences de l’autre dissimulent un désaccord ou un désarroi profond.
Femmes mièvres, naïves, s’accrochant à un « chéri » absent. Épouses seules, aux journées vides, pour qui seules comptent les bonnes manières. Les hommes aiment être aimés mais se débarrassent des « soucis » d’un claquement de doigt. Meilleures amies se préoccupant peu du réconfort de l’autre. Les êtres ne se connaissent pas, ne se comprennent pas.
L’écriture est extrêmement moderne, efficace et cruelle. Cela pourrait être des pièces de théâtre, dégraissées. Cette langue fait toute la place aux sous-entendus, aux regards pleins de bienveillance et de certitude, de froideur et arrogance.
C’est une société sexiste où les femmes « comme il faut » passent leur journée à attendre leur mari au retour de leur travail, c’est aussi une société raciste : lors d’une soirée une dame demande à être présentée à un chanteur noir et ne peut s’empêcher de penser à son mari, qui n’a pas du tout sa supposée largeur de vue : « Ah ! la tête qu’il va faire quand je lui dirai que j’ai vu Walter Williams et que je l’ai appelé « monsieur » ! »

Dorothy Parker. Image Wikipedia. 
Mme Ernest Weldon errait çà et là dans son impeccable living-room, cherchant désespérément à lui imprimer une personnalité grâce à ces fameux « petits riens » qui font, dit-on, la réputation d’une femme d’intérieur. Elle n’était pas particulièrement douée dans le domaine des « petits riens », l’idée pourtant lui paraissait séduisante. Avant son mariage, elle s’était souvent imaginée parcourant avec grâce son logis, déplaçant un vase ou redressant une fleur, et de « petit rien » en « petit rien », transformant sa main en un home.

Ce livre brillant m’a été fort gentiment prêté par Asphodèle. Merci ! En outre, cela me permet d'ajouter une participer à son challenge Fitzgerald et les enfants du jazz.