La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 2 décembre 2025

Elle n'est pas du tout un écrivain, en réalité ; elle n'est qu'une excentrique douée.

 

Michael Cunningham, Les Heures, parution originale 1998, traduit de l'américain par Anne Damour, édité en France par Belfond et Points.

Une variation autour de Mrs Dalloway ? C'est plus que cela.


Le roman articule trois moments, qui finissent peut-être par entretenir un lien entre eux. En 1923 Virginia Woolf est en train d'écrire Mrs Dalloway, mais elle oscille entre ses terribles douleurs et l'exigence de la normalité. Elle a envie de retourner à Londres (on peut s'extasier sur le banc dans le jardin, mais ce n'est pas là que tout se passe). En 1949, Laura, à Los Angeles s'efforce de vivre une journée de mère au foyer parfaite, alors qu'elle meurt d'envie de poursuivre la lecture d'un roman, Mrs Dalloway, et qu'elle rêve d'une vie autre, à l'écart, avec des rêves dedans. En 1999, Clarissa, new-yorkaise bourgeoise, s'apprête à donner une réception en l'honneur de son ami Richard. Elle s'interroge sur la vie qu'elle aurait pu avoir avec Richard et qu'elle n'a pas eue, sur la vie qu'elle a avec Sally et avec sa fille.
(En 2025, Nathalie qui a déjà lu trois fois Mrs Dalloway se décide à le racheter, mais dans une autre traduction, dans l'idée de redécouvrir le roman qu'elle connaît. Nathalie ne rêve plus trop à la vie qu'elle n'a pas eue.)

Mrs Dalloway dit quelque chose (quoi ?) et partit acheter les fleurs.
C'est un faubourg de Londres. En 1923.
Virginia se réveille. Ce pourrait être une autre façon de commencer, certes ; avec Clarissa qui part faire une course un jour de juin, au lieu des soldats qui vont en rang déposer une couronne à Whitehall.

Certes les clins d'oeil au roman sont nombreux (Meryl Streep remplaçant la reine d'Angleterre), mais ce sont davantage des points de rendez-vous avec une œuvre qui sert de guide aussi bien à Cunningham qu'à ses personnages.

J'ai beaucoup aimé cette lecture, engloutie le temps d'un voyage entre la Normandie et Marseille. J'apprécie les réflexions légères et cruelles, tendres et réalistes, sur la vie et ses atermoiements, ses aller-retour et la fuite du temps. On se focalise sur les moments de bascule, ou du moins ceux que l'on perçoit comme tel, des petits instants décisifs où toute l'existence se jouerait (ou pas, parce que chacun peut suivre naturellement sa voie). Comment les années passées, les habitudes, les liens avec les personnes, conditionnent les années futures, les rencontres que l'on fera, les voyages que l'on réalisera, combien il est difficile de rompre avec un passé, que l'on soit écrivain ou mère au foyer ou intellectuelle bobo.

Elle ne se lamentera pas sur ses possibilités gâchées, ses talents inexplorés (et si elle n'avait aucun talent, après tout ?). Elle va continuer à se consacrer à son fils, à son mari, à sa maison et à ses tâches, à tout ce qu'elle a reçu. Elle désirera vraiment ce second enfant.

C'est aussi un roman hanté par la mort et le suicide, suicide réel, ou suicide tentation, comme une échappée, un ultime pas de côté. Manière aussi de rappeler que les romans de Woolf sont hantés par la guerre, présente sans cesse à l'arrière-plan, plus ou moins proche.

Fougeron, Les Coings ou La Cuisinière endormie 1947, Roubaix Piscine


Elle se sent un court instant merveilleusement seule, tout est encore devant elle.

Ce que la littérature apporte dans nos vies, une fenêtre sur un ailleurs ou un possible (ou sur un impossible), une soupape pour tenir, un espoir, une échappatoire aussi.

Il reste à acheter les fleurs. Clarissa feint d'être exaspérée (encore qu'elle ne déteste pas faire ce genre d'achats), laisse Sally ranger la salle de bains, et sort hâtivement, promettant d'être de retour dans une demi-heure.

C'est à New York. À la fin du XXe siècle.
C'est après le prologue.

Nous donnons nos réceptions ; nous abandonnons nos familles pour vivre seuls au Canada ; nous nous escrimons à écrire des livres qui ne changent pas la face du monde, malgré nos dons et nos efforts obstinés, nos espoirs les plus extravagants. (...) Mais il y a ceci pour nous consoler : une heure ici ou là pendant laquelle notre vire, contre toute attente, s'épanouit et nous offre tout ce dont nous avons jamais rêvé.

Vous êtes prévenus : attendez-vous à une relecture de Mrs Dalloway.


jeudi 4 juillet 2024

Le fait d’imaginer mon avenir, d’avoir peut-être tant d’années à vivre, m’entra dans le sang comme une pluie légère d’avril.

 


 

Goliarda Sapienza, L’Art de la joie, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, édité en France par Le Tripode.

Écrit entre 1967 et 1976. Première parution partielle et posthume 1994 et parution originale intégrale 1998.

 

Au début du livre, une petite fille, Modesta, ravie au soleil, se touche de partout et découvre le plaisir. Elle parle de sa sœur attardée et de sa mère, si sombre dans une maison très misérable. Ensuite, les années et les pages s’enchaînent. Un homme lui fait pressentir qu’elle a encore beaucoup de choses à découvrir, et puis un drame brutal, la voici orpheline au couvent. Mais son énergie de vivre est plus qu’intacte, sans cesse ravivée par les exhortations à se réjouir de ce que l’on a, à suivre ce à quoi on se conforme, à attendre sans impatience… Tu parles.


Certes, on n’était pas mal ici, on mangeait tous les jours comme si c’était dimanche, et les pièces, les draps sentaient la dragée. Mais toute la vie dans cet endroit ?


Modesta attrape son destin par la peau du cou et n’a de cesse, toute sa vie, d’être libre. Libre, loin de la misère, du carcan que la société impose aux femmes, qu’elles soient riches ou pauvres, ne donnant pas prise aux obligations morales voulues par ses proches pour son bien, intelligente et insaisissable, avec les hommes et avec les femmes, avec ses enfants et avec l’histoire (c’est la Sicile du XXe siècle), avec la mer et le soleil.


À l’intérieur de ses murs, je m’étais sentie forte et sûre de moi, mais il avait suffi de cette maison, de cet enfant à l’abreuvoir pour faire ressurgir le passé. Voilà comment revenait le passé… pas avec les mêmes personnages, comme dans les romans, mais avec d’autres, nouveaux, qui nous rendent le souvenir de peurs non effacées. Et c’était très dangereux. Je ne devais pas chercher à oublier le passé : il fallait au contraire me le rappeler sans cesse tout entier, afin de le garder sous contrôle et de m’en faire une force contre les nouvelles rencontres qui certainement m’attendaient au passage.


J’ai beaucoup aimé ce roman, vous l’aurez compris. Non pas que l’héroïne soit toujours sympathique ou facile à comprendre, mais comment ne pas partager ses enthousiasmes face aux découvertes toujours nouvelles, ses désillusions, ses chagrins et ses colères ?

Le roman est conté principalement au « je », mais quelquefois aussi au « elle », mais toujours du point de vue de Modesta. Il y a de très nombreux dialogues, avec les tirets qui s’enchaînent. Si je ne partage pas trop ce goût pour le débat théorique, je rapproche cette technique littéraire de celle déployée par Hilsenrath dans certains de ses romans. Cela donne une narration rapide et dynamique, comme un torrent de questions et de réponses.


C’est encore la nostalgie qui m’a poussée à fixer ma jeunesse dans ces pages, parce que je ne veux pas que le silence efface les longs cheveux de Béatrice, éclairés par ce soleil qui nous liait de sa chaleur narcotique impossible à retrouver à jamais. Je voudrais m’arrêter là. Mais même à présent, alors que j’écris, le soleil décline, quelqu’un frappe à la porte, une voiture attend à la grille…


Le roman raconte une vie presqu’entière, une longue existence, avec les enfants et les petits-enfants qui naissent, les deuils et les rencontres, mais habilement, toute l’action se passe en Sicile (une villa, un couvent, un palais, une prison, une île…). Les voyages sur le continent sont évoqués comme autant de parenthèses. Au détour d’une page, nous apprenons que le fils est désormais un grand gaillard et que le petit-fils part au service militaire, le temps passe à grandes enjambées comme chez Woolf, tout en perdurant.

Paul Collomb, Le Maillot noir, (20e siècle, musée d'art de Toulon)
 

Et voyez, me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux. Il n’y a pas d’arbres ni de maisons autour, il n’y a que la sueur due à l’effort de traîner ce corps dur et la brûlure aiguë des paumes blessées par le bois. Je m’enfonce dans la boue jusqu’aux chevilles mais je dois tirer, je ne sais pas pourquoi, mais je dois le faire. Laissons ce premier souvenir tel qu’il est : ça ne me convient pas de faire des suppositions ou d’inventer. Je veux vous dire ce qui a été sans rien altérer.

C’est le début.

 

J’appris à lire les livres d’une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains adjectifs, je les sortais de leur contexte et les analysais pour voir s’ils pouvaient être employés dans « mon » contexte. Dans cette première tentative d’identifier le mensonge caché derrière des mots qui avaient, y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m’aperçus de combien d’entre eux et donc de combien de fausses idées j’avais été victime.

 

Est-ce que j’ai mis seulement une grosse semaine à lire ce roman de 800 pages ? Oui, portée par l’énergie de la langue, et aidée par le fauteuil relax posé dans le jardin au cours d’un viaduc du mois de mai.

 

Une autrice.


Il est question de Gramsci dans ce roman. Si vous êtes comme moi et n'avez aucune idée de qui il s'agit, je vous conseille cette émission de radio.



 

 

vendredi 29 mars 2024

Un lit est un puits aussi bien comme en creusent les poèmes.

 


Jean-Pierre Siméon, poème sans titre, recueil Le Bois de hêtres, 1998.

 

 

Les amants sont des passants.

S’ils frappent à nos portes

ce n’est pas pour demander l’heure,

ni pour chercher asile.

Ils viennent comme un vent

donner signe de vie

et rompre le silence

qui durcit sur la table avec le pain.

Ni orgueil ni compassion.

Ils sont venus pour dire le beau temps qu’il fait

dans la douleur d’aller et de quitter toujours

et que les raisons de mourir

sont plus heureuses sur les routes.

Qui les salue à la fenêtre sait bien

de quelle nuit il s’absente

et lequel de ses rêves construit leurs pas.

Quand ils sont passés

restent dans nos chambres un remous de rivière

dont l’air tremble,

l’écho aussi de leur colère

qui cogne au tympan du sommeil.

Photo de forêt avec une mousse très épaisse au sol

Quelques jours d'interruption, à peine une petite semaine et à bientôt...



vendredi 11 novembre 2022

Le temps n’est pas la rivière qui s’étire

 

Jean-Pierre Siméon, sans titre, recueil Le Bois de hêtres, 1998.


Mais c’est à peine si j’ose

poser le pied devant ma porte au matin.

Je vais m’épuiser dans la distance

avant d’atteindre un abîme ou un ami,

là où il serait bon enfin

d’avoir des yeux

et le courage de sortir de sa peau.

C’est à peine 

si j’ose pousser la porte dans la lumière bleue,

dire le poème qui tremble

puisque ce qui ne m’appartient pas m’attend

et me demande sans retour

d’être un visage pour sa souffrance.

Aller, qui oserait ?

quand il s’agit d’habiter les foules

sans rien troubler de leur négoce avec la douleur

et qu’on ne peut offrir

dans la tiédeur des paumes

que l’eau gelée du chant.



Deux poèmes en attendant mon retour (et deux photos prises à Vancouver).



vendredi 4 novembre 2022

je t’attendais toi la vie réelle

Jean-Pierre Siméon, sans titre, recueil Le Bois de hêtres, 1998.



Il y avait si proches ces coups redoublés,

partout sous nos fenêtres

l’empreinte de corps

qui avaient épuisé leur lumière,

la trace du soleil sur le sang,

les formes sèches de la mort

et la douceur inquiétante du soir.

Il y avait l’homme et son geste si prompt à se dissoudre,

l’usure du ciel

comme d’un seuil brûlé par les pas,

l’impatience d’aimer dans le vaste souci du monde,

l’érosion du sourire,

le jeu brutal des ombres dans nos mains

et toujours la douceur inquiétante du soir.

Chaque jour tombait comme une averse drue

et nous courbions le dos

ainsi que font les branches quand

le ciel descend avec l’orage contempler leur défaite.

Mais il y avait dans l’air cette saveur d’enfance

qui ouvrait les lèvres

et nous nous embrassions

pour éprouver nos vies, notre force et l’oubli

dans la douceur inquiétante du soir.

 


Deux poèmes pour tenir jusqu'à mon retour (et deux photos prises à Vancouver).

mardi 4 octobre 2022

Quand elle parlait d’elle-même, elle changeait régulièrement de récit.

 Olga Tokarczuk, Maison de jour, maison de nuit, traduit du polonais par Maryla Laurent, parution originale 1998, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Dans un village en Pologne, la narratrice nous raconte des fragments de la vie du coin. La vie de sa maison, dont on comprend que son compagnon et elle ne l’occupent qu’à la belle saison, la vie des voisins, surtout celle de Marta, une femme âgée qui raconte des histoires, la vie dans le passé. Ces fragments ne racontent pas l’histoire du village (ou pas toute) ni celle des habitants (du moins pas de tous), ils sont lacunaires, mais entretiennent un lien étroit entre eux.

Ce livre se situe à mi-chemin des Pérégrins, mais ici avec tout tourne autour d’un centre, la narratrice ou peut-être les histoires de Marta, et Dieu, le temps, les hommes et les anges. Le fil du livre suit globalement le déroulement d’un été, mais avec de nombreux écarts, retours, zigzags. S’agit-il de parler d’une maison, de certaines personnes, d’une région ou d’un peu tout cela ?


Chaque soir, Bidule-Machin nous racontait l’hiver parce que l’hiver devait être raconté pour que puisse venir l’été.


La narratrice n’est pas parfaitement rationnelle. Ses pensées l’égarent sur la route des rêves et des hypothèses. À moins que le village ne comporte quelques touches de surnaturel (et dans ce cas elle ne déraille pas du tout). Qu’en est-il par exemple de cette vie d’hiver de Marta, racontée comme une hibernation ?

Il y a plusieurs récits de rêves.

Il est souvent question des champignons. On les ramasse, on les cuisine, on est malade, ou pas. On raconte à leur sujet des histoires de forêt. Des êtres un peu mystérieux, ni plantes, ni animaux.


Si je n’étais pas un être humain, je serais un champignon. Un champignon indifférent, insensible, à la peau froide et douce, à la fois dur et délicat. Je pousserais sur les arbres tombés à terre. Dans le silence, les ténèbres et l’hostilité, mes doigts de champignon en éventail, je sucerais des troncs ce qui leur resterait de soleil.


C’est un monde volontiers absurde.

Il y aussi la légende d’une sainte chrétienne pas homologuée par le Vatican (mais qui existe) sainte locale, devenue barbue pour échapper au mariage, dont l’histoire est racontée par un jeune homme un peu perdu dans son identité, homme ou femme ou un peu les deux.

Il est quelquefois question des autres habitants du village : cet homme qui sombre dans l’alcool, un couple, un professeur de latin devenu loup garou, et puis, plus loin encore, de ces Polonais venus s’installer dans les maisons des Allemands à la fin de la guerre, et puis la frontière n’est pas très loin. Et puis, à la fin du XXe siècle, voilà des touristes allemands qui reviennent.

Pas facile de parler d’un tel livre ? Oui, car rien n’est très net. C’est le portrait composite d’un lieu et de ses habitants, qui forment un tout hétérogène et fragmentaire, propre à s’émietter tout en conservant une identité originelle, parce qu’il existe des fils ténus et néanmoins très solides entre tout cela. C’est très représentatif de ce que fait Tokarczuk.

Ce n’est pas le livre d’elle que je préfère, loin de là, je le trouve un peu difficile à lire. Et pourtant le charme est indéniable.

Macke, Promenade en forêt, 1913 privé
 

Le soleil disparaissait lentement de la terrasse. L’ombre sur les planches changeait, chaque instant était différent du précédent. Elle avança jusqu’à nous prendre le dos et ainsi diviser nos corps en deux, une partie sombre, une autre claire. Ensuite elle nous avala tout entières. Ce fut imperceptible et sans douleur.

J’ai choisi ce passage, car il montre bien comment l’écriture de Tokarczuk peut créer le malaise chez le lecteur, avec ce sentiment trouble d’une menace ou de l’existence d’un monde inconnu qui nous frôle, et aussi parce que l’on voit bien la proximité que son écriture entretient à certains moments avec celle d’Herta Müller, avec la description d’un monde où les objets inanimés ou inconsistants peuvent vous trancher en deux.

 

Mais le plus souvent, l’eau faisait semblant d’être autre chose, elle pénétrait les objets et les plantes, de sorte qu’elle devenait invisible. Elle couvrait les visages, les chandails, toute chose d’une fine couche de gel, elle tuait. Ou encore, elle restait suspendue dans les nuages, pareille à un péché éternel.

 

Une autriceTokarczuk sur le blog :

Les Livres de Jakób : un grosse épopée historique en plein XVIIIe siècle ! Forcément, j'ai beaucoup aimé.
Sur les ossements des morts : un livre qui a eu beaucoup de succès, mais que je n'ai vraiment pas aimé.
Les Pérégrins : il est bizarre, mais j'ai bien aimé.
Dieu, le temps, les hommes et les anges : le livre qui est le plus facile à lire si vous ne connaissez pas. Sa lecture est formidable ! Je recommande.


Lecture commune approximative avec des gens dont il faut que j'ajoute les liens des blogs : Passage à l'Est a lu Les Pérégrins (lisez son billet, il vous donnera envie de lire Tokarczuk).




 

jeudi 29 septembre 2022

Le soir, le silence sous l’arbre n’est qu’apparent.

 Ryszard Kapuściński, Ébène. Aventures africaines, traduit du polonais par Véronique Patte, parution originale 1998.

 

Un recueil de textes du journaliste sur le continent africain (on dira Afrique noire, sans le Maghreb ni l’Égypte). Une plongée dans le continent.

Zanzibar, Rwanda, Éthiopie, Soudan, Mali, etc.… Kapuściński sillonne l’Afrique, d’un reportage à un autre, toujours sur les territoires de guerre ou de coup d’État ou de guerre civile. Il raconte des événements que l’on a pu oublier parce que lointains et/ou difficiles à appréhender à la simple lecture d’un article. Ce sont des pages terrifiantes, pleines d’enfants soldats, de milices, de cadavres abandonnés. Les détails de l’histoire du Liberia font frémir.


Les autocars sont bariolés de dessins aux couleurs vives. La cabine du chauffeur et les ridelles sont peinturlurées de crocodiles découvrant des dents acérées, de serpents dressés prêts à l’attaque, de volées de paons caracolant dans les arbres, d’antilopes poursuivies dans la savane par des lions féroces. (…) Mais ce qui frappe surtout, ce sont les inscriptions. Elles défilent, ornées de festons, immenses, visibles de loin, car elles pour but de solliciter ou d’avertir. Elles concernent Dieu, les hommes, les devoirs et les interdictions.


J’ai été plus intéressée par les pages qui s’éloignent de l’actualité – parlerait-on de l’Afrique uniquement lorsqu’elle est en guerre ? J’ai aimé les récits de voyage, les interminables voyages en autobus ou en camion, la recherche de logements, la description de la vie des gens, de leur façon de se débrouiller pour manger, etc. Si l’Afrique est un continent noir, ce n’est pas tant à cause de la couleur de peau de ses habitants qu’à cause de la sécheresse qui pousse les paysans à rejoindre les villes, des bidonvilles de tôle, des cafards géants qui envahissent toutes les habitations, de l’absence de perspective. J’ai eu la sensation que le regard de Kapuściński était très sombre lui aussi, peut-être par imprégnation de son travail. Les années de la Somalie et de la longue guerre d’Érythrée sont épouvantables. D’autres descriptions du continent mettent en avant le dynamisme d’habitants vivant malgré leurs dirigeants (qui sont tous ici étrillés impeccablement) et parvenant à se tracer un présent et un avenir. En l’occurrence, le recueil me semble particulièrement négatif.


Si les soldats ou les policiers crient ou cognent d’emblée, cela veut dire que le pays est aux mains d’une dictature ou qu’il y a la guerre. Si en revanche ils s’approchent, sourient, tendent la main en disant aimablement : « Vous devez savoir que nous gagnons très peu d’argent », cela signifie que nous traversons un pays stabilisé, un pays démocratique où se déroulent des élections libres et où les droits de l’homme sont respectés.

Madiba & Nature, Écoboat.
Utilisé au Cameroun pour le transport et la pêche, résultat de l'ingénierie et de la débrouille.

Là où j’ai particulièrement calé, c’est sur les généralités sur l’Afrique historique, où les hommes vivaient isolés, sans écriture, sans réseau de communication, etc. Bon Kapuściński n’a pas lu Fauvelle, contrairement à moi, d’accord, mais certains passages m’ont donné l’impression d’avoir été écrits 50 ans avant leur date réelle d’écriture. Je m’interroge sur cette coexistence entre la description complète, précise, documentée de la vie d’individus et la vision généraliste nourrie de clichés. Je regrette ce point, car il est probable que ses articles, si évocateurs, si littéraires, si propres à parler d’une vie dans un lieu inconnu de nous, aient contribué à donner une vision du continent particulièrement erronée aux lecteurs occidentaux, vision dont on souffre encore aujourd’hui.

Je retiens particulièrement : la description du paludisme, les prénoms des gens avant la colonisation, le fait d’être blanc dans un endroit où tout le monde est noir, l’importance de la culture de la vache, les femmes au marché, l’histoire du Rwanda, l’insistance sur la faim.

Toujours est-il que c’était une lecture très intéressante.

 

Partout les distances sont immenses, partout c’est le désert, la solitude, l’infini. Il fallait parcourir des centaines, des milliers de kilomètres avant de rencontrer d’autres hommes. Aucune information, aucune connaissance, aucune invention technique, aucun bien, aucune marchandise, aucune expérience, ne pénétrait le pays, ne trouvait son chemin. Il n’existait pas d’échanges permettant de participer à la culture mondiale. Lorsqu’il y en avait un, c’était un pur hasard, un événement, une fête.

(peut-on écrire un truc plus bête que ça ?)

 

Mon billet sur L’Afrique ancienne, livre d’histoire collectif dirigé par François-Xavier Fauvelle. Il est écrit page 375 : « C’est heureusement devenu une banalité de ne plus considérer l’Afrique subsaharienne comme un monde sans écritures. » Si le sujet vous intéresse, vous pouvez vous contenter d'écouter cette émission de radio.

 

Dans son billet Ingannmic met en avant à juste titre le côté « aventures » de cette compilation de récits. Nous ne sommes pas dans des articles journalistiques, mais dans des récits littéraires et documentés.



mardi 7 juin 2022

Seul est vrai le poids de l’air dans la chambre .

Jean-Pierre Siméon, sans titre, Recueil Le Bois de hêtres, 1998. 



Que faire de ces matins
dont la jeunesse nous délie ?
Que faire donc de ces heures qui rien ne pèsent

et fraîchissent à nos lèvres,

de ce jour qui tremble au tremblement des doigts,

comme une harpe ?

Il y a trop à dire

et nos mains malheureuses

appellent le front d’un enfant qui les justifiera.

On ne prononce pas la joie,

on voudrait l’étreindre plus douce que la peau,

et que la peau garde mémoire de sa brève fatalité.

Quand on se couche au soir

après l’effroi banal des journées,

quand on se couche au plus profond, sous l’étoffe,

on implore la joie :

Ah, que ton souvenir un peu encore

demeure à notre épaule !


Petite semaine d'interruption (encore des musées et des amis), tout redémarre bientôt !



mardi 19 octobre 2021

Puisque la vie nous est donnée à vivre, nous la vivrons, rien à faire !

 Angel Wagenstein, Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, sans doute publié en 1998, traduit du bulgare par Veronika Nentcheva et Éric Naulleau, édité en France par Autrement (rentrée littéraire 2021).

 

Le héros, Isaac, est un petit juif né dans l’empire d’Autriche-Hongrie. Autant dire que son existence est tragique. Mais le livre est emplit de blagues juives et soviétiques.

Un roman réjouissant, plein d’aventures, d’humour et de mélancolie. Tout cela est bien doux amer.


Et peut-on trouver le moindre sens à ce que tous les sujets austro-hongrois qui n’aspiraient jadis rien tant qu’à ce que l’empire habsbourgeois éclatât en pays séparés, unions ethniques douteuses et fédérations tectoniques, qui brandissaient à bout de bras leurs drapeaux nationaux, pleuraient et reniflaient dès qu’ils entendaient « Eh, vous les Slaves ! », sanglotent à présent devant les pots cassés et se souviennent de l’Autriche-Hongrie comme du « bon vieux temps » ?


Isaac raconte son enfance dans un fond de bled de l’empire, tailleur et fils de tailleur. Comment il a échappé à la Première guerre mondiale et comment il est devenu polonais. Puis citoyen camarade de l’URSS. Puis dévasté par le Reich. Il ne reste plus rien de son monde et ira jusqu’aux camps de la Kolyma. Le tout est raconté d’un ton plein de vie, parsemé de digressions et d’histoires juives, ce qui souligne finalement une seule chose : cette existence est absurde et n’a ni queue ni tête, mais il faut bien pourtant la poursuivre jusqu’à son terme.

Au début du livre, il y a une allusion aux débris d’empire qui sont autant d’anneaux de Saturne, ce qui n’est pas sans faire écho au célèbre roman de Sebald. Sous le rire, le sourire et la malice (car Isaac a plus d’un tour dans son sac), c’est bien l’intense mélancolie qui habite ces humains d’un monde disparu, entourés de fantômes, qui ne sont plus attendus de personne. À cet égard, la mention de Zweig à la fin du roman prend une signification particulière.

Il y a des blagues sur Moïse et Yavhé, sur Jésus. Il y a aussi Chagall.

Chagall, Abraham et les 3 anges, Nice

Se faire passer pour un imbécile afin de survivre est un art juif des plus anciens, seulement comparable à l’architecture hellène et, plus exactement, au Parthénon.

 

Le monde est plein de surprises, et si toutes s’avéraient agréables, la Création serait une idée véritablement magnifique dont il conviendrait de féliciter Dieu. Hélas, il n’en va pas toujours ainsi, et notre – plaise au Très-Haut de ne pas en prendre ombrage – exhibe bien trop de soufflures et de crevasses.

 

L'avis de Passage à l'Est.

De l’auteur, j’aimerais bien lire Adieu Shanghai à propos des juifs de Shanghai.

Je note que le titre anglais n’emploie pas Pentateuque, mais Torah, ce qui paraît un peu plus cohérent pour un juif. Le narrateur (via l’auteur et les traducteurs) parle de ses « cinq livres ».


P. S. J'espère que mes fans sont satisfaites du titre-citation de ce billet.


 


mardi 9 février 2021

Qui allait dire quoi que ce soit à l’André Breton du tiers-monde.

 Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, parution originale 1998.

 

Dans une courte première partie se déroulant en 1975, un jeune étudiant raconte comment il a fait la rencontre des poètes réal-viscéralistes à Mexico, mais il se préoccupe surtout beaucoup de son apprentissage sexuel. La looongue deuxième partie est constituée par le recueil de témoignages sur les deux chefs du mouvement réal-viscéraliste, Arturo Belano et Ulises Lima. On ne sait pas qui mène l’enquête, mais on suit la vie des deux poètes au Mexique, à Paris, à Barcelone, en Israël, au Liberia. On comprend aussi que Belano et Lima ne sont que la seconde vague réal-viscéraliste, puisqu’il existe une mystérieuse Cesareana poétesse des années 1920 qui aurait été la première. La courte troisième partie raconte la suite immédiate de la première : un petit groupe fuit un criminel tout en se perdant sur les traces de Cesareana, dans les sables du désert mexicain.


Il y a un temps pour réciter des poèmes et un temps pour boxer. Pour moi c’était c’était le moment de boxer. J’ai fermé les yeux, comme je l’ai déjà dit, et j’ai entendu Lima tousser. J’ai entendu le silence (si la chose est possible, ce dont je doute) un peu gêné qui s’est fait peu à peu autour de lui. Et finalement j’ai entendu sa voix qui lisait le meilleur poème que j’aie jamais entendu.


Sont-ce de vrais poètes ? Il y a des débats théoriques sur la poésie, des disputes sur l’appartenance de tel ou tel et même une mystérieuse anthologie, mais aucun poème. Poètes d’opérette ou satire des mouvements littéraires bien réels, les deux sont envisageables. Ce Belano rappelle furieusement Bolaño alors que Lima est plus ectoplasmique. Et puis il y a la figure titulaire de Cesareana, découverte par hasard dans une soirée tequila, dont un seul poème nous est parvenu (il ressemble autant à une blague qu’au Chef d’œuvre inconnu) et qui disparaît dans les bleds poussiéreux du Mexique.


Pendant que je passe mon temps au lit avec Rosario, ai-je pensé, la poésie mexicaine d’avant-garde présente ses premières fissures.

Toute la journée déprimé, mais écrivant et lisant comme une locomotive.


Picabia, Portrait d'André Breton, 1919, coll. privée
La deuxième partie s’éparpille, touffue, et difficile à suivre, noyant Belano et Lima dans l’accumulation de mots. Plein de gens sont invités à raconter ce qu’ils savent d’eux. Quelquefois ce n’est pas grand-chose, presque rien, quelquefois c’est plusieurs mois de vie. Belano apparaît mystérieusement en gardien de camping en Espagne ou en photographe de guerre en Afrique. Lima est difficile à suivre, entre Paris et Israël. Qui cherche à recueillir ces témoignages ? Et pourquoi, dans quel but ? Cette quête s’autonomise.

Un roman comme une longue errance, une divagation qui s’égare entre l’histoire tragique et la farce grotesque. Qui sont les détectives ? Et sur quoi enquêtent-t-ils ? Est-ce bien important de le savoir ? Ce qui compte, n’est-ce pas l’histoire ? Mais il n’y a pas d’histoire. Une suite d’anecdotes désaccordées, entre lesquelles le lecteur se perd – qui sont tous ces gens – et se retrouve, et navigue à vue. Il reste un long discours, avec des clins d’œil et des références.


Le Mexicain égrenait dans un anglais parfois incompréhensible une histoire que j’avais du mal à comprendre, une histoire de poètes perdus, de revues perdues et d’œuvres sur l’existence desquelles personne ne savait un traître mot, au milieu d’un paysage qui était peut-être celui de la Californie ou de l’Arizona ou d’une région mexicaine limitrophe de ces États, une région imaginaire ou réelle, mais décolorée par le soleil et à une époque ancienne, oubliée ou qui du moins ici à Paris, dans les années soixante-dix, n’avait plus la moindre importance. Une histoire dans les extra-muros de la civilisation, lui ai-je dit.


On a aussi une satire des mouvements littéraires en -isme, une litanie de poètes, réels ou inventés, à la Prévert, comme une farce, un long défilé d’inconnus et de gens qui refont le monde en buvant de la bière et du café au lait. Il y a beaucoup d’allusions, aux surréalistes bien sûr, mais aussi à Rimbaud, à 1984, à Octavio Paz, aux écrivains espagnols et sud-américains, à la situation politique au Mexique et en Amérique du Sud en arrière-plan.

Les poètes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. Le roman fait du sur place malgré une grande boucle temporelle et des incursions dans divers pays du monde. L’écriture est rapide, ironique, plaisante, bourrée d'humour.

Il est fait allusion à 2666, un autre roman de Bolaño, encore plus gros, que je viens d’acheter et que je lirai donc prochainement !


Avec une voix d’outre-tombe don Pancracio a mentionné la foule de ses admirateurs. Ensuite la petite légion de ses plagiaires. Et pour finir l’équipe de basket de ses détracteurs.


Mon premier billet (je crois qu’il est meilleur que celui-ci).

 

 Bon pour le mois latino-américain d'Ingannmic et de Goran.




mardi 8 novembre 2016

S’il fallait trouver des raisons avant de continuer à respirer, la terre serait nue comme un œuf.


Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, 1998.

Un roman pas comme les autres.

Au début, le narrateur raconte comment le monde a changé le jour où son frère a découvert son père mort. Ce narrateur emploie un vocabulaire étrange et le lecteur hésite : est-ce un roman de fantasy ? de science-fiction ? Ou le narrateur n’a-t-il pas plutôt grandi à l’écart de tout, dans une famille où les règles sont différentes ? Au lecteur de se faire peu à peu son idée et de comprendre progressivement ce qui lui est raconté.

Papa avait une façon de respirer qui ne laissait aucune place au doute. Même quand il avait une figette, qu’il ne bougeait pas plus qu’une patère, même quand il avait un regard fixe qui n’en finissait pas, il suffisait d’observer sa poitrine – qui, plate au départ, se gonflait comme notre seul jouet la grenouille, atteignait un volume qu’on aurait dit le ventre d’un cheval mort, puis se dégonflait avec de courts arrêts, par petites saccades – pour connaître que papa était encore de ce monde, malgré sa figette.

Cette langue est à la fois familière et déroutante : les livres sont appelés dictionnaires, le cahier grimoire, les femmes sont soit des putes soit des saintes vierges. Le père, mort ou vivant, semble doué d’un pouvoir immense, ayant créé de toutes pièces un monde qui est le seul connu par ses enfants. Il est à la source de ce qui est interdit, de ce qui est autorisé et des liens avec les « semblables », les autres être humains. Non seulement nous voyons tout par les yeux du narrateur, mais nous percevons tout par son langage. Par ailleurs, le fils oublie de nous mentionner tel ou tel élément et le lecteur comprend après coup et doit éventuellement relire avec une nouvelle interprétation en tête.
Ce court roman est très prenant. Il est rare d’être obligé d’être attentif à ce point aux mots et à leur signification, à réfléchir à leurs connotations et à tout ce que cela suppose. Par ailleurs, les événements sont nombreux, les retournements aussi et le lecteur alterne entre espoir et angoisse pour les personnages.
A. Edson, Au fond des bois, 1870, Montréal musée des Beaux-Arts, M&M
J’ai eu envie de relire immédiatement pour revoir cette multitude de détails signifiants. Une telle densité de la langue est rare et bienvenue. J’ai été prise par la vivacité des sentiments et des mots. C’est comme un conte. 

Je fais confiance aux mots, qui finissent toujours pas dire ce qu’ils à dire. Tournez cinq fois sur vous-même, les yeux fermés et, avant que de les rouvrir, un caillou que vous aurez lancé, vous ne saurez qu’il aura bien fini par retomber sur terre. Ainsi sont les mots. Ils arrivent toujours, coûte que coûte, par se poser quelque part et cela seul est important.

Merci Sylvie pour cette belle lecture ! Lire au Québec.
Novembre au Québec chez Karine.

L’avis d’Anne et l’avis de la petite marchande de prose.


lundi 16 février 2015

Le verbe avait une texture fibreuse et un goût concentré.

Juan José Millás, L’Ordre alphabétique, traduit de l’espagnol par Jacques Nassif (très fort ce traducteur), paru en 1998, édité en France aux Éditions du Hasard.

Un livre qui ne ressemble à aucun autre et qui ouvre des abîmes de réflexions.

Dans la première partie du roman, le narrateur est adolescent. À l’occasion d’une maladie entraînant une forte fièvre, il se projette dans un univers parallèle (comme si la vie était une chaussette que l’on peut retourner) où les livres et plus généralement tous les écrits disparaissent. Puis certains mots. Puis la lettre R. Que devient la réalité sans mots pour la nommer ? Tandis que les êtres humains deviennent un peu plus animaux, la ville se désagrège et se transforme peu à peu en boue. L’enfant va tenter de sauver la réalité grâce à l’encyclopédie du salon. À partir de la lettre A, il est possible de reconstruire un univers entier mot à mot, pièce à pièce.

Une fois dans la rue, je perçus dans la réalité comme un léger décalage impossible à localiser, mais patent : c’était sans doute le prix à payer pour une réalité sans R, une éalité. Nous croisâmes des pesonnes, au lieu de personnes, dont les paupières rigides évoquaient le regard inquiétant de certains reptiles.

Dans la seconde partie, le narrateur est adulte. Il lit le manuel d’apprentissage de l’anglais de son père, dans un épisode qui rappelle La Cantatrice chauve tentant de reconstituer la vie rassurante des protagonistes du manuel. Il réutilise les phrases toutes faites de la société de consommation pour se bâtir une réalité. Un peu perdu, c’est encore l’encyclopédie du salon qui va l’aider à s’y retrouver.

L’adjectif, en dépit de son côté pompeux, me sembla assez insipide, même si, en le mordant, il produisait un bruit excitant, comme une plaque de caramel. Le substantif était incontestablement le roi. Il vous remplissait la bouche de son odeur, avant même qu’on ne commence à le mastiquer et, quand la pression des dents le brisait, il répandait davantage de sucs qu’il ne paraissait en contenir.
P. Flötner, Alphabet en figures humaines, XVIe siècle,
gravure, Berlin, BPK, image RMN.

C’est un livre inclassable, construit autour du pouvoir des mots et de la langue. Le personnage hésite entre la réalité des faits et la réalité des mots, réemployant des phrases toute faites comme autant de phrases clés destinées à rassurer ses interlocuteurs sur sa normalité.

Je note la scène de l’achat de mots au marché noir – les substantifs valent plus cher, le saviez-vous ?

Les tigres, cependant, vivaient entourés de tignasses et de tilburys. J’allai donc voir ce qu’il y avait dans les alentours de jungle et, au lieu de végétation, je trouvai jumelle et jupe. Le monde alphabétique était très dangereux, parce qu’il était plein de choses imprévues.


Merci à la libraire de L’Attrape-mots pour cette lecture.