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jeudi 14 septembre 2023

Oh, ce livre me ravit ! Je voudrais passer ma vie à le lire.

 

Jane Austen, Northanger Abbey, traduit de l’anglais par Josette Salesse-Lavergne, rédigé en 1798, publié en 1817.

 

Au début du roman, la romancière indique que notre héroïne, Catherine, n’en est pas vraiment une, parce que… bah c’est une fille normale, à peine plus étourdie et spontanée que des tas d’autres. Heureusement, la voici bientôt invitée à Bath par des amis. Bath où devrait normalement commencer une existence faite de soupirs et d’attentes, d’inquiétude et d’excitation. En réalité, être à Bath quand on ne connaît personne est d’un ennui total. Heureusement, apparaissent progressivement la famille Thorpe, le frère de Catherine et surtout Henry Tilney. Commencent alors vraiment les affres romanesques.

C’est un roman un peu d’amour, mais beaucoup d’apprentissage. Catherine a 17 ans et n’est jamais sortie de chez elle. Elle a un cœur sincère et imagine que les autres sont comme elle, ce qui lui occasionne quelques grandes surprises et déceptions. Dans un premier temps, elle observe et s’étonne de ces comportements contradictoires, avant de progressivement apprendre à se méfier et à décrypter la comédie sociale de Bath.


Cependant, de l’âge de quinze ans à celui de dix-sept, elle devait s’exercer à l’état d’héroïne. Elle lut tous ces ouvrages que doivent lire les héroïnes pour emplir leur mémoire de ces citations qui s’avèrent tellement utiles et tellement apaisantes dans les vicissitudes de leur existence mouvementée.


C’est aussi un roman de roman. C’est que Catherine aime lire, mais lire des romans, surtout des romans gothiques, alors très à la mode ! Beaucoup d’entre eux sont écrits par des femmes et c’est l’occasion pour Austen de leur rendre hommage. Elle met également en scène ces lectrices qui se passionnent pour les tourments des personnages de papier et qui peinent à s’arracher à ces êtres de mots pour écouter les radotages de leur entourage. Elle est pareil, elle nous invite à en faire autant (tout se moquant des imaginations romanesques de Catherine). Je note d’ailleurs que la liste des romans transmise à Catherine par Isabelle ne comprend pas Le Moine, mais plutôt des titres où les convenances, la pudeur et le mariage approuvé par les parents sont des conventions respectées, alors que le seul roman que ce sale type de John Thorpe avoue avoir lu est précisément Le Moine, nettement plus sulfureux et violent.

Lawrence, Lavinia Sweeting, 1800 Lyon

La passion qu’elle éprouvait pour les vieux monuments était presque aussi violente que sa passion pour Henry Tilney, et les châteaux et abbayes faisaient d’ordinaire le charme des rêveries que ne remplissait pas l’image du jeune homme.


C’est le premier roman d’Austen et il est d’une ironie brillante. Ironie qui s’exerce certes à l’encontre de l’hypocrisie de la société, mais qui joue surtout sur les attentes du lecteur. Le début ressemble à un roman « pour s’amuser » où elle prend le contrepied des ouvrages qu’elle écrira ensuite (mais elle avait peut-être déjà en tête le projet d’Orgueil et préjugés) et elle parvient à conserver ce ton léger, très XVIIIe siècle, durant tout le roman, racontant sans avoir l’air de raconter. C’est un roman plein d’humour et de malice. ; Austen nous dit « Vous allez voir si je ne suis pas cap de faire un roman, moi aussi ! ».

 

Je note que les romans d’Austen sont emplis de mères plus ou moins intelligentes, mais qui savent toutes, instinctivement, à quel moment il convient de laisser ensemble un jeune homme et une de leurs filles, pour un aveu stratégique.

Si vous êtes comme Catherine et que l'idée d'un manoir installé dans une ancienne abbaye vous fait rêver, je vous engage à visiter Netley Abbey.


C’est une relecture et donc il y a un premier billet.

Une romancière.

 

Puisqu’il est abondamment question d’Ann Radcliffe, mes liens vers deux de ses romans :

Les Mystères du château d'Udolphe
L'Italien ou Le Confessionnal des pénitents noirs


Il sera abondamment question de Northanger Abbey dans le billet tourisme de samedi...

mardi 13 septembre 2011

Cher ami inconnu, et que j'appelle cher parce que tu es inconnu, livre-toi aux arts avec confiance.


Stendhal, Histoire de la peinture en Italie, introduction et commentaires de Claudia Salvi, 1e édition 1817, Paris, La Renaissance du Livre, 2003.

Ma deuxième devinette de samedi a lamentablement fait flop (jouer avec des classiques devient de plus en plus difficile à l’ère de Google) mais il s’agissait de vous faire découvrir cet ouvrage de Stendhal (en l’occurrence, son commentaire de la Pietà de Michel-Ange – j’y reviens).

Quelques mots tout d’abord du projet de Stendhal, grand amoureux de l’Italie. Il avait tout d’abord souhaité traduire la Storia pittorica della Italia de l’abbé Luigi Lanzi (1792). Au fur et au mesure, il s’émancipe de son modèle. Il réduit le volume, réécrit, améliore (Stendhal, contrairement à Lanzi, est écrivain) et se documente. Il préfère les ouvrages un peu anciens aux plus récents, mêle ses impressions personnelles. Surtout pas d’érudition, le maître mot est DILETTANTE.
Cet ouvrage est bien évidemment à replacer dans l’histoire du goût. La vénération pour Raphaël. La méconnaissance des primitifs et si Stendhal reconnaît les mérites individuels de Giotto qui a fait progresser la peinture, il avoue demeurer insensible à son art. La croyance en un progrès des arts à partir de la Renaissance. Des aspects de sa pensée qui peuvent nous choquer aujourd’hui :

Giotto, La Présentation de Jésus au temple, 1304-1306,
Italie, Padoue, cappella degli Scrovegni, image RMN.

Pour être juste envers cet homme rare, il faut regarder ses prédécesseurs. Ses défauts sautent aux yeux ; son dessin est sec ; il a soin de cacher toujours sous de longues draperies les extrémités de ses figures, et il a raison, car il s’en tire fort mal. Au total, ses tableaux ont l’air barbare.
Il n’est pas un de nos peintres qui ne se sente une immense supériorité sur le pauvre Giotto. Mais ne pourrait-il pas leur dire : Sans moi, qui suis si peu, vous seriez moins encore (Boursault). Il est sûr que quand un bourgeois de Paris prend un fiacre pour aller au spectacle, il est plus magnifique que les plus grands seigneurs de la cour de François Ier. (...) Faut-il conclure que le connétable de Montmorency ou l'amiral Bonnivet étaient des gens moins considérables dans l'État que le petit marchand de la rue Saint-Denis ?

Alors, la touche personnelle de Stendhal. La langue, rapide, élégante, brillante. La louange des Italiens pour mieux déplorer l’insuffisance des artistes et des spectateurs français. L’athéisme, particulièrement sensible face aux œuvres de Michel-Ange (Pietà et fresques de la Sixtine) ou face à la Cène de Léonard de Vinci :

Léonard de Vinci, La Cène, 1495-1497,
 Réfectoire du couvent santa Maria della Grazie (Milan)
image RMN
Il s’agissait de représenter ce moment si tendre où Jésus, à ne le considérer que comme un jeune philosophe entouré de ses disciples la veille de sa mort, leur dit avec attendrissement : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous doit me trahir. » Une âme aussi aimante dut être profondément touchée, en songeant que parmi douze amis qu’il s’était choisis, avec lesquels il se cachait pour fuir une injuste persécution, qu’il avait voulu voir réunis ce jour-là en un repas fraternel, emblème de la réunion des cœurs et de l’amour universel qu’il voulait établir sur la terre, il se trouvait cependant un traître qui, pour une somme d’argent, allait le livrer à ses ennemis. Une douleur aussi sublime et aussi tendre demandait, pour être exprimée en peinture, la disposition la plus simple, qui permît à l’attention de se fixer tout entière sur les paroles que Jésus prononce en ce moment. Il fallait une grande beauté dans les têtes des disciples, et une rare noblesse dans leurs mouvements, pour faire sentir que ce n’était pas une vile crainte de la mort qui affligeait Jésus.

Beaucoup de sensibilité dans certains textes (le Corrège, Michel-Ange), un immense amour de la peinture, une envie irrésistible d’Italie, font le charme de ce livre.
Je vous conseille cette édition, magnifiquement illustrée. Et voici la 2e pierre au challenge Stendhal lancé par l'amie George.