La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 23 juin 2026

Alors je me dis que si j’écris, c’est pour trouver le repos.

 

S. J. Agnon, À la fleur de l’âge, parution originale 1923, traduit de l’hébreu par Laurent Schuman, édité en France par Gallimard.

Un très court roman qui prend place dans l’empire Austro-Hongrois. L’héroïne en est Tirtza, une jeune fille dont la mère vient de mourir, la laissant, ainsi que son père, en proie à un grand chagrin et à un immense vide. D’autant plus que Tirtza découvre l’amour que sa mère a eu, avant de se marier, pour un jeune intellectuel viennois. La voici en proie à la douleur, aux questions et à la colère.

Un roman pourvu de beaucoup de charme. D’abord j’ai apprécié la façon dont Agnon a réussi à peindre les sentiments compliqués et contradictoires d’une jeune fille qui peut d’ailleurs ressentir des émotions qu’elle comprend mal. À cet égard, Tirtza apparaît comme libre, soucieuse de son bonheur et de son amour, mais sans rupture avec sa famille, et c’est un beau portrait. En revanche, gros point rouge quant à cette histoire d’amour aux accents clairement incestueux (même si le caractère compliqué de ces sentiments est particulièrement bien traité).

J’ai enfin aimé la peinture de cette vie dans une petite ville, une vie juive ordinaire, sans shtetl, sans pogrom, mais avec le marché, les cérémonies religieuses, les études, les affaires, les soirées dans le jardin, etc. Je comprends qu’Appelfeld ait pu ressentir un grand plaisir et une véritable nostalgie à la lecture de ce monde – qui, au moment de l'écriture roman, s’était transformé, mais existait encore.

Ma mère mourut à la fleur de l’âge. À la trente et unième année d’une vie amère et éphémère. Ses jours, elle les avait passés recluse. De la maison, elle ne sortait pas. Amies et voisines ne la visitaient guère, et mon père n’invitait personne. Notre maison, triste et silencieuse, restait fermée aux gens. Et ma mère, alitée, parlait peu. Mais au moindre mot, c’était comme si des ailes immaculées se déployaient et m’entraînaient vers des sphères célestes.

C’est le début.

Chagall, Lune visage, 1968, gouache, coll. privée


S. J. Agnon, Au cœur des mers, parution originale 1926, traduit de l'hébreu par Emmanuel Moses, édité en France par Gallimard.


C'est un conte. Dans un pays qui n'est pas nommé, mais qui est quelque part dans l'Empire d'Autriche-Hongrie, les Juifs se réunissent pour partir en Terre d'Israël.
Tout cela est raconté comme un conte, c'est-à-dire que le ton est à la fois simple et allégorique. Tous les aléas qui ralentissent le voyage sont des interventions du Malin et c'est d'ailleurs à cause de lui que beaucoup hésitent à entreprendre ce très long périple. En parallèle, les événements merveilleux parsèment le récit. Tous les personnages semblent positifs, qu'ils soient juifs ou non, au service d'un même dénouement.

Même si je comprends cette volonté de créer un conte de commencement pour Israël, afin de le faire exister (si le roman se déroule au 19e siècle, Agnon écrit au début du 20e), j'avoue que cette forme m'a paru un peu faible. Elle ne met pas en valeur les personnages (et surtout pas les femmes, le paternalisme là, pffff).
Je note quand même la façon dont nos juifs de Galicie découvrent, éberlués, la vie des juifs de Constantinople. Autre langue, autres rites, autre cuisine.

Le ton n'est pas dépourvu d'humour discret, à la façon des contes populaires. J’ai eu l’impression que le projet d’Agnon était d’écrire le beau mythe de l’exil, à opposer aux histoires réelles de fuite, d’errances, de pogroms, de violence qui ont vraisemblablement constitué la réalité de nombreux arrivants, comme pour créer un nouvel imaginaire.

Les voitures cahotaient et avançaient, les chevaux enfonçaient dans toutes sortes d'herbes, grandes et petites. Un bon vent soufflait et égayait le cœur. Les brins d'herbe étaient sortis se promener dans les champs et déroulaient leur conversation devant le Saint béni soit-Il.

Istanbul est assurément la plus grande cité du monde. (…) Un roi musulman y exerce le pouvoir. Il est étendu sur un lit en ivoire aux vertus soporifiques. Parfois il dort six moi et d'autres fois une année entière. Une tabatière est posée devant lui, surmontée par un oiseau d'or.

Chagall, détail du vitrail de l'auditorium du musée Chagall de Nice


Samuel Joseph Czaczkes alias Shmuel Yosef Agnon est né en Ukraine en 1887. Il s'est établi en Palestine sous mandat britannique en 1924. Il écrit en hébreu plusieurs années avant la naissance officielle de l'État d’Israël, mais il a aussi écrit en yiddish. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1966 - à ce moment-là, le monde qu'il évoque a totalement disparu.

Je ne suis pas totalement convaincue par ses romans, mais je comprends le charme qu'ils ont pu avoir pour les survivants. Je note aussi qu'Agnon permet cette transition entre le monde du yiddish et celui de l'hébreu, en effectuant une sorte de transposition d'un imaginaire dans une autre langue.

J'ai récemment relu Histoire d'une vie d'Aharon Appelfeld pour retrouver ce qu'il disait à propos d'Agnon.

C’est auprès de Dov Sadan que je découvris quelque chose dont on parlait peu en ce temps-là : la plupart des écrivains israéliens étaient bilingues, et ils écrivaient simultanément dans les deux langues. Cette découverte me fit l’effet d’un tremblement de terre. Cela signifiait que « ici » et « là-bas » n’étaient pas déconnectés comme le clamaient les slogans.

Je sais qu’Agnon me racontait la légende de la vie de mes parents, et des parents de mes parents. Je me souvenais un peu de la tranquillité et de la sérénité datant de l’Empire austro-hongrois qui étaient demeurées dans les villages et les petites bourgades où nous nous rendions en été, et je compris de quoi il parlait.

(…) De lui, j’appris qu’un homme pouvait emporter sa ville natale partout et y vivre pleinement. Une ville natale n’est pas assujettie à la géographie statique. Plus encore : on peut élargir ses limites ou l’élever vers les hauteurs. Agnon peuplait sa vie de tout ce que le peuple juif avait produit depuis deux cents ans.


mardi 9 juin 2026

Ce n’est pas important, l’essentiel est d’aimer ce matin.

 

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, parution originale 1999, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France à L’Olivier et au Seuil.

Ce n’est pas un roman. Appelfeld raconte sa vie, en une suite de chapitres courts, depuis son enfance dans l’actuelle Roumanie jusqu’à son âge mûr, écrivain israélien reconnu. Il raconte ou il ne raconte pas, choisissant de mettre l’accent sur tel ou tel moment.

D’abord l’enfance avec ses parents et ses grands-parents, l’attachement à la famille. Des années de guerre, il en donne quelques aperçus sans se soucier d’entrer dans les détails. Le meurtre de la mère, les enfants dans le ghetto (c’est tout ce que l’en saura), une marche interminable avec son père, une fuite d’on ne sait pas d’où vers la forêt, la vie dans la forêt, l’attente sur les rivages italiens, puis les premières années dans ce qui n’est pas encore l’état d’Israël. L’accent est mis sur le portrait des personnes lumineuses, sur ce dont le corps se souvient – lui-même était trop petit pour avoir une compréhension consciente et complète des événements.

Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant, je ressens ces jour-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur.

Une grande partie du propos porte sur la langue, ou plutôt les langues : allemand avec les parents, ruthène avec les paysans et la bonne, yiddish avec les grands-parents, langues qu’on lui enjoint d’oublier ensuite pour se concentrer sur l’hébreu, alors une langue militaire et de construction nationale, pas une langue affective, pas encore une langue de littérature pour lui – elle l’est devenue. À cet égard, il est aussi question des générations et de leur rapport différent à la mémoire et à l’oubli.

Soulages, Peinture, 1963, Rodez Musée Soulages


Enfin, le passage qui a motivé ma relecture : la littérature. Appelfeld refuse d’être un écrivain de la Shoah, il ne raconte pas comme un témoin, il écrit des romans mettant en scène la vie des hommes et des femmes avant et après la Guerre. Ce positionnement lui fut reproché, mais il choisit de parler des premiers écrivains israéliens qu’il a rencontrés, et notamment Agnon.


La pensée que mes parents m’attendaient m’a protégé durant toute la guerre.
Je me dis que Des jours d’une stupéfiante clarté raconte ce qui n’a pas pu avoir lieu : la longue marche d’un homme qui sort des camps et qui rentre chez lui et qui retrouve ses parents.

Sur la Seconde Guerre mondiale, on écrivait principalement des témoignages. Eux seuls étaient considérés comme l’expression authentique de la réalité. La littérature, elle, apparaissait comme une construction factice. Moi, je n’avais même pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms de personnes ni de lieux, mais d’une obscurité, de bruits, de gestes. C’est uniquement avec le temps que j’ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime.

C’est une relecture, motivée par une raison précise dont je vous parlerai dans quelques semaines.


Appelfeld sur le blog : 

Histoire d'une vie : texte autobiographique et c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, un magnifique roman. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre
Katerina : un récit d'apprentissage
La Ligne : une errance brumeuse dans l'Europe d'après l'extermination


Addendum du 27 juin : un billet sur Agnon



jeudi 5 juin 2025

J'avais tout accompli en me sentant contraint, de façon maladroite, et toujours trop tard.

 

Aharon Appelfeld, La Ligne, parution originale 1991, traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, paru en France aux éditions de l'Olivier en 2025.


Le narrateur prend le train. De gare en gare, dans le cœur de l'Europe continentale, il circule de petites gares en petites gares. À chaque étape, des souvenirs et des liens avec des gens. Très vite, on apprend que le narrateur est juif et a survécu aux camps. Ceux qu'il rencontre se partagent entre juifs survivants ou non-juifs assumant très bien d'avoir exterminé leurs concitoyens. Puis on apprend que le narrateur cherche un homme pour le tuer. Encore plus loin, on apprendra quel est son travail, qui lui permet ainsi de sillonner l'Europe.

À Herben, j'ai distingué, pour la première fois depuis que j'ai dit adieu à ma mère, le tunnel sombre et interminable qui m'a protégé durant toutes ces années. L'homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.

Un livre très riche. Je ne sais pas par où commencer.
Il y a d'abord cette Europe mal définie géographiquement, faite de petites villes, de lignes de train et de forêts, d'auberges, de foires et de cafétérias de gare. J'ai la sensation d'une vieille Europe, non pas tant à cause de l'âge des personnages que de leurs attitudes et de leurs propos. Ils savent qu'ils ne reverront plus le narrateur. Ils disent qu'ils vont partir. Ils lui tournent le dos. Est-ce que le narrateur ne voyage pas dans le souvenir de ses années d'après-guerre et d'avant-guerre, de ses amours disparues ? Ou dans le souvenir de ses parents ?
Comme souvent chez Appelfeld, le héros a l'image de ses parents en tête, un couple, là encore comme souvent, fracturé. En l'occurrence, entre une mère attachée à la culture juive et un père militant communiste et ancré dans la langue ruthène. L'identité du narrateur apparaît peu solide, lui-même fuyant sans cesse sa vie dans les trains, plongé dans des souvenirs incertains et douloureux.
Et cette quête ? Le lecteur est enclin à voir en elle un prétexte et à douter de sa réalité. Pourtant le narrateur décrit sans cesse la façon dont il se rapproche de sa proie. Alors ?

Après vérification, la majeure partie des noms de lieu mentionnés dans le roman n'existe pas, ce qui confirme mon impression. Voici une géographie brumeuse, égarée dans les souvenirs, disparue par l'extermination et l'exil d'une partie de la population, mélancolique.

La neige à travers la vitre du train.
Je précise qu'il s'agit de la Sierra au nord de Madrid en février 2025.

Depuis la fin de la guerre, je suis sur cette ligne, comme on dit : longue, sinueuse, courant de Naples au Grand Nord, une route de trains régionaux ou électriques, de taxis et de carrioles. Les saisons défilent devant mes yeux comme dans un songe. J'ai intégré ce chemin dans mon corps. Je connais à présent chaque pension et chaque auberge, chaque restaurant et chaque cafétéria, et toutes les variétés de véhicules qui peuvent vous conduire dans les coins les plus reculés.

C'est le début.

Elle a été surprise l'année dernière lorsque je lui ai révélé que je suis juif, mais elle ne m'a pas accablé de questions. J'ai senti ce soir-là que l'information l'avait secouée. (…) Une forme de tristesse que je ne lui connaissais pas apparut sur son visage. Gretchen, voulais-je lui dire, si ma présence vous gêne, je vais me chercher un autre endroit. Vos vieux jours me sont précieux, je ne voudrais pas les pénétrer d'agitation. (…) J'ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu'ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui.
Ce passage me rappelle La Stupeur, qui se situe après l'extermination.

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier titre que j'ai lu, il est très beau, allez-y ! (c'est autobiographique, pas un roman)
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, un magnifique roman. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre
Katerina : un récit d'apprentissage


mardi 18 juillet 2023

À présent, l’air est inodore et je trouve cette fadeur oppressante.

 

Aharon Appelfeld, Katerina, parution originale 1992, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen.

 

Katerina est une femme âgée et elle raconte sa vie, maintenant qu’elle vit dans une petite maison au bord de l’étang.

Elle est née dans une famille pauvre, dans un village d’Ukraine, et très jeune elle est amenée à servir comme domestique chez des juifs. Jusqu’alors, pour elle, les juifs étaient des créatures du démon, des avares, des êtres méprisables. Voici qu’elle découvre la chaleur d’une famille, avec deux enfants adorables. Elle apprend un peu de yiddish et se familiarise avec les us et coutumes d’une famille juive. Elle vit aussi dans un monde où les violences contre les juifs sont monnaie courante. Ses patrons sont bientôt assassinés, l’un après l’autre.


Les bambins étudiaient du matin au soir. Dans mon village, on avait quatre heures de classe, au maximum. Chez eux, on colle un livre dans les mains du bébé qui vient de naître. Dans ces conditions, leurs frimousses roses et joufflues relevaient du miracle. Chez nous, les enfants se baignent dans la rivière, attrapent des poissons et enfourchent un poulain au galop. Je frémissais d’indignation quand je voyais ces pauvres petits qu’on trainait dans leur prison au lever du jour. Alors, je haïssais les juifs, ce qui n’était d’ailleurs pas très difficile.


Katerina mène une vie d’errance. Domestique chez des juifs, et sinon de taverne en taverne. Un enfant lui naît, un adorable enfant. Elle connaît pourtant bien des misères avant de revenir dans sa maison natale. Au cours de toutes ces années, elle trouve une sorte de refuge chez des juifs, plus faibles qu’elle, la solide ruthénienne, mais plus doux aussi, aux mœurs moins rudes. Elle se situe de plus en plus en décalage avec ses contemporains.

C’est le parcours de vie et l’apprentissage d’une femme simple qui essaie de s’arranger d’un monde violent et dénué de compassion. Il y a aussi la nostalgie de l’enfance et de la langue maternelle.


Le contact brutal avec ma langue maternelle me fit frissonner de plaisir. Ils rouscaillaient, beuglaient et s’époumonaient à qui mieux mieux. Les dons discordants me transportèrent comme par enchantement vers les calmes prairies de mon village natal, la rivière et les quelques bosquets qui dispensaient une ombre généreuse sur la vaste plaine.

Vitrail, Flagellation, 16e siècle, Rodez Musée Fenaille

Un jour les biens volés aux juifs commencent à affluer en ville. Où sont-ils partis ? Ils disparaissent les uns après les autres.

C’est un roman qui peint un monde âpre et violent. Il y a beaucoup d’alcool et de misère. Les pauvres dorment dans la gare. On abuse du corps des femmes. On tue les juifs. On se partage leurs biens. Les événements historiques ne sont pas évoqués précisément, mais ils constituent l’arrière-plan constant du roman. De la guerre il n’est pas question, des Allemands non plus, seulement des juifs qui disparaissent. Mais à la fin, quand il n’y a plus de juifs, la guerre est finie et les portes des prisons s’ouvrent.

Ce roman m’a fortement fait penser à La Stupeur, le dernier titre d’Appelfeld. Le personnage principal y est une femme, qui assiste sans s’y opposer au meurtre des juifs, et qui ensuite parcourt les campagnes. C’est le même monde où les hommes sont brutaux et les femmes tout à la fois complices et victimes.

 

Le parfum des champs de mon enfance ainsi que la promesse que je venais de faire me submergèrent au point que je fus incapable de retenir mes larmes. Je pleurai sur ma solitude, sur mes errances, sur cet endroit qui m’avaient laissée partir sans même une bénédiction.

 

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, c'est le plus beau. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre

 

jeudi 28 avril 2022

Elle sentit que tout ce qui avait été ne serait plus.

 Aharon Appelfeld, La Stupeur, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, parution originale 2017, paru en Franc aux Éditions de l’Olivier en 2022.

 

Un matin, dans son village, Iréna découvre ses voisins juifs alignés contre le mur, tenus en joue par le vieux gendarme local. Que se passe-t-il ? Tout cela sera réglé bientôt sans doute. Mais la journée se passe, les villageois pillent la maison des juifs et dévastent la cour à la recherche de l’or. Iréna apporte de l’eau et de la soupe et essaie de comprendre ce qu’il se passe. Deux nuits plus tard, ils sont fusillés et il ne reste nulle trace d’eux.

L’effroi de n’avoir rien fait, rien empêché, et la terreur inspirée par le mari, un homme brutal, qui la viole chaque nuit, voilà Iréna plongée dans un état de stupeur. Elle s’enfuit, elle part sur les routes, elle a des visions, elle prie, elle répète que Jésus était juif lui aussi, elle erre dans les villages.


Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi les gens sont alignés ? Ce n’est pas naturel d’aligner les gens ainsi, tenta-t-elle de dire dans un effort pour surmonter le mutisme qui l’étreignait. Mais cela lui fut impossible.

Elle réussit enfin à se maîtriser et lâcha :

« Pardon.

-       Les gens se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas. Que chacun s’occupe de ses affaires », dit le gendarme en retournant s’asseoir sous les fourrés.


C’est une fable. De ce pays, nous savons seulement qu’y coule le Pruth, le fleuve de l’enfance et des vacances d’été de l’auteur, et qu’il y a des Allemands quelque part, au loin. Mais tout se passe avec les habitants, ceux qui ont tué ou laissé tuer leurs juifs et qui sont à présent hantés par leur absence et leur mort. La société est violente. Plus le roman avance, plus la différence entre les hommes et les femmes s’accentue. Les hommes, violents et alcooliques, qui brutalisent les femmes et rejettent Iréna, en la frappant, et les femmes, presque autant alcooliques, mais en proie à la peur, qui l’accueillent et l’écoutent comme une petite prophétesse familière.

N’allez pas croire que cette fable est simple. Après tout, la plupart des gens, hommes et femmes, n’aiment pas les juifs et les trouvent différents et certains au début se sont réjouis de leur mort, même si à présent leurs esprits viennent les hanter. Iréna est un personnage ambigu et le lecteur hésite : sainte, folle, inspirée, simplement perturbée par la violence de la société et par la solitude de sa vie ?

Masque d'infamie, XVI-XVIIe siècle, Musée Le Secq des Tournelles


Étonnamment, sans s’arrêter sur l’histoire, le roman peint un pays d’après la Shoah, où les Juifs ont déjà disparu et où le sentiment de culpabilité est omniprésent, qu’il soit reconnu ou rejeté, mais toujours noyé dans la vodka. Malgré la parole d’Iréna, nouvelle Jean-Baptiste, et malgré l’amitié qu’elle peut rencontrer, il n’y a aucune raison pour que les esprits des morts disparaissent. C’est que le crime a eu lieu.

C’est un roman différent de ceux que j’ai lus jusqu’à présent de l’auteur. Pas ici de jeune narrateur racontant ses souvenirs, mais cette étrange femme, un peu perdue. Le récit de cette vaste errance, de villages en auberge, sur les chemins, dans un univers privé de tout repère, manque peut-être de l’émotion et de la lumière qui marquent ses autres romans. Il est pourtant porté par une langue très belle, très simple, moins lyrique, et par le petit espoir que l’humanité perdurera, dans le coin perdu d’une auberge (avec un petit verre de vodka), avec le souvenir de l’été et du corps nageant dans l’eau fraîche de la rivière.


Une autre femme se leva et se présenta : « Mon nom est Tina. Je me suis enfuie de chez moi et je n’ai plus de vie depuis. Je suis une proie facile dans l’obscurité. Tant que je suis ici, la maîtresse des lieux et mes amies me protègent. Mais dès que je suis dehors, je suis livrée au bon vouloir du premier venu. Je maudis chaque jour Dieu de m’avoir faite femme et je désire mourir. »

 

Il s’agit du dernier roman paru du vivant d’Appelfeld, il vient de paraître en France.

 

Appelfeld sur le blog :

Histoire d'une vie : c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, c'est le plus beau. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth
Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs.

 


 


jeudi 21 octobre 2021

N’oubliez pas : il n’y a pas de terre sans le ciel.

 Aharon Appelfeld, Les Partisans, parution originale 2012, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France par l’Olivier.

 

Le narrateur est un tout jeune homme sorti du lycée, mais il est juif et c’est la guerre et avec un groupe de résistants juifs ils survivent dans les forêts et les marais de l’Ukraine.

Et comment parler d’un tel livre ? À petites touches, par petits paragraphes, par portraits émiettés, le narrateur raconte la vie des partisans. Ils marchent, ils se cachent, ils attaquent les maisons pour récupérer de la nourriture, ils parlent, ils essaient de ne pas sombrer dans le désespoir, ils essaient de rester humains, de devenir des combattants. Parmi eux, il y a quelques femmes (non combattantes), des vieux, des jeunes, de petits enfants, un aveugle. Tous ont leur place pour aider le groupe. Il y a des communistes pour qui la religion est l’opium du peuple, des gens qui connaissent la Torah et savent prier, beaucoup qui se sont un peu détachés de la religion ou de leur famille et qui ont grand besoin de racines, mais il n’y a pas de sionistes rêvant à être pionniers sur une nouvelle terre. La cohabitation est parfois conflictuelle.


Je ne veux pas qu’on se méprenne : notre vie tient à un fil, mais nous ne sommes pas malheureux. La moindre victoire nous réjouit. Oui, il y a des jours de tempête, de détresse et de désespoir aveuglant que nous payons au prix fort, pourtant nous ne perdons pas la volonté de vaincre l’ennemi, c’est notre but suprême.


C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de se battre et de manier les armes, mais de conserver une dignité humaine, de forger une âme collective, une âme juive, celle qui est en train d’être détruite, de regarder les étoiles.

Plusieurs figurent se détachent du groupe, notamment celle de Kamil, le chef, combattant endurci et très méticuleux, mais aussi guide spirituel, aux accents prophétiques, pas toujours compris de tous, mais portant tout le monde sur ses épaules et donnant au groupe son destin.

Ils se rêvaient attaquants, résistants, vengeurs peut-être, mais les voici en train de sauver d’autres juifs en faisant dérailler les trains de déportés. Ils sauvent, ils recueillent, les voici confrontés à des hommes et des femmes épuisés, atteints de typhus, blessés, qu’il faut nourrir et soigner, qui ne pourront pas combattre, qui ont perdu l’espoir. Ils seront recueillis.


Les débats sur la nécessité de ces opérations ont cessé. Il est clair pour tout le monde que les trains sont des trains de la mort. Ceux qui n’étoufferont pas dans les wagons mourront en arrivant dans les camps.

Je vis de nouveau mes parents vêtus de leurs grands manteaux. Ma mère avait le visage livide et celui de mon père commençait à pâlir. Je m’étais dérobé devant la ligne de démarcation effroyable sur laquelle ils s’étaient tenus.


Ici encore, le narrateur évoque son conflit avec ses parents, son indifférence, lui qui, avant la guerre, était plongée dans l’adolescence et l’amour, et qui n’a pas vu la guerre arriver. Tous ceux qui ont rejoint le groupe ont d’ailleurs dû abandonner les leurs dans le ghetto, sur un quai de gare, s’enfuir, seuls, sans savoir ce qu’allaient devenir leurs parents ou leurs enfants. Même en ayant vécu ce qu’ils ont vécu, beaucoup ne croient pas à la réalité des camps de la mort. La révélation de leur existence s’abat sur le groupe comme des oiseaux de proie et change complètement la façon dont ils envisagent leur combat.


Il ne nous cache pas que la route sera semée d’embûches, mais si nous parvenons à vaincre le désespoir, à ne pas lâcher notre but et à comprendre qu’être juif n’est pas dénué de sens, alors nous pourrons être témoins de la défaite de l’ennemi.

D’où tient-il cette certitude ? se demandent les camarades. Un jour, dans un moment d’exaltation, il s’est écrié : « Nous ne combattons pas uniquement pour survivre ! Si nous ne sortons pas de ces forêts en étant totalement juifs, cela signifiera que nous n’avons rien appris. »

Y. Guégan, Sans titre - Caen, Les amis du musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon


Les Ukrainiens sont peu présents, mais tous disent leur surprise d’être confrontés à des juifs capables de se battre et de résister. Les vrais juifs se laissent abattre dans la forêt et ensuite, on récupère leur maison. Pourtant certains Ukrainiens se comportent autrement et se détournent du massacre.

Je suis impressionnée par la capacité de l’auteur à transfigurer son histoire, en donnant à ses personnages une lumière, une grandeur, une humanité légèrement supérieure à la réalité, qui transcende leur frêle existence et leur donne l’allure de héros, de guides, de modèles.

Comme d’autres romans d’Appelfeld, le livre s’achève en restant ouvert. On va rentrer à la maison. Au fond de soi, on sait bien qu’il ne reste rien, ni les parents, ni la maison, ni même le chien, mais on se répète que l’on va rentrer à la maison.

J’ai marqué d’innombrables pages. Comment choisir ?

 

Le printemps resplendissait chaque jour d’une beauté renouvelée. De la gare, on pouvait apercevoir la rivière s’écouler, les fleurs dans les jardins, les vaches et les moutons paître dans les prés, comme s’il n’y avait pas eu une guerre effroyable.

Les jours sur la cime s’éloignaient de nous, même s’il semblait parfois que nous allions y retourner, retrouver Kamil et les camarades et qui étaient tombés. Lorsque Félix évoquait la cime, il esquissait un sourire, comme pour dire : « En fin de compte, c’étaient des jours clairs, sans brouillard et sans illusion. Nous savions ce que nous avions à faire, et nous faisions ce que nous pouvions. »

 

Appelfeld sur le blog :

 

L’avis de Miriam.


mardi 6 avril 2021

Beaucoup d’années se sont écoulées avant que je parvienne à apprivoiser le sommeil et les rêves.

 Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, parution originale 2013, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France de l’Olivier.

 

Le narrateur remonte dans ses souvenirs et raconte les vacances sur la rive du Pruth (dans les Carpates), avant la guerre, avant la destruction du monde, jusqu’au dernier été, celui de 1938. Il raconte surtout son père et sa mère, si différents et si proches, l’un ironique et critique, l’autre empathique et émue. Comme sur la scène d’un théâtre s’agitent sur la rive la petite classe moyenne juive, avec ses joies, ses espoirs et ses détresses, au milieu de paysans ukrainiens franchement hostiles.

C’est encore un très beau roman, très très doux-amer, moins tragique ou moins douloureux que d’autres, mais peut-être plus touchant.

Il ne s’agit pas tant de souvenirs d’enfance ou de vacances, que du beau portrait, mouvant et contrasté, des parents et de cette toute petite famille. Il est question de leur rapport aux autres et surtout de leur rapport au judaïsme, sur lequel revient sans cesse le narrateur. Les caractères du père et de la mère s’éclairent l’un et l’autre réciproquement, comme les deux faces du narrateur. Ils sont rarement à l’unisson, mais sont pourtant très unis.


Les désaccords entre mon père et ma mère me stupéfient chaque fois. J’ai du mal à décider qui je préfère. J’ai tendance à être d’accord avec maman, mais certains jours, les paroles de mon père me subjuguent totalement.


Après des souvenirs assez généraux, le roman se concentre sur l’année 1938, sur cet été si particulier. Les discours dans la presse sont de plus en plus bellicistes et la guerre paraît de plus en plus inéluctable. L’antisémitisme monte, mais les Juifs ne comprennent pas encore que la chasse leur sera menée. Et pourtant, un jour, pendant une ou deux heures, les paysans du coin viennent tabasser les vacanciers. Mais le lendemain, tout redémarre comme s’il ne s’était rien passé. Alors que d’habitude tout se passe bien avec le paysan qui loue le logement, cette année c’est plus compliqué. Mais quand même, le père tient à entraîner son fils à la boxe et à la course, pour qu’il puisse se défendre à l’école.

Et pourtant, le narrateur se souvient de ces moments si précieux, ceux de l’enfance, ensemble, quand ils lisaient ou écoutaient de la musique dans le salon, alors qu’il ne reste plus aucune trace de cela.


Les rumeurs sur la guerre bruissaient dans le moindre recoin. On aurait cru que les gens étaient dans une cage dont ils essayaient d’écarter les barreaux. Le fleuve coulait, prêt à accueillir encore de nombreuses personnes sachant nager ou ramer, mais les gens couraient dans tous les sens.


Le roman s’ouvre par une longue réflexion sur la langue, sur le rôle de la mémoire dans l’écriture, sur l’importance des souvenirs involontaires, sur la richesse infinie contenue dans le souvenir d’un sandwich mangé sur l’herbe. À partir de là, l’écriture se déclenche. Elle porte à la fois les qualités de la mère et celles du père, elle permet de dessiner sous nos yeux, pour quelques heures, des personnes et un monde, aujourd’hui englouti. Elle s’appuie sur les détails les plus concrets et minuscules qu’ils soient, ceux qui sont la vie même, échappée du temps.

  

A. Deïneka, Donbass la pause déjeuner, 1935, Riga musée national des arts de Lettonie

Certains mots déposent en vous de la lumière, vous aidant à forger une image ou une comparaison adéquate, d’autres ne sont, étrangement, que des tas inertes. Si vous êtes chanceux, les mots de lumière paveront votre route, mais le plus souvent, ils sont mêlés aux mots inertes, rendant l’artisanat de l’écriture difficile et décourageant.

 

Le sentiment grandissant que ce qui avait été ne serait plus m’enveloppait d’une étoffe mélancolique. J’éclatais parfois en sanglots. Maman me serrait alors contre elle en disant : « La guerre est encore loin, les gens ont tendance à exagérer, tout est calme pour l’heure. Ce soir, Gusta et le docteur Zeiger viendront. Je vais préparer un repas dont vous vous souviendrez très longtemps. »

 

Lisez-le ! Tout mon club de lecture l'a déjà lu. Le billet de Miriam.

Appelfeld sur le blog :

 Histoire d'une vie

(lisez ces titres, ils sont indispensables !)



jeudi 3 décembre 2020

La vie ne vaut pas d’être vécue sans la musique de Bach.

Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, parution originale 2014, édité en France par l’Olivier.

C’est un homme qui marche. Pas très vite et en s’arrêtant souvent, mais il marche, il rentre chez lui.


À la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec la clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur.


Theo a passé plusieurs années dans un camp. Les bourreaux sont partis. Les prisonniers sont libres. Theo a quitté les autres rescapés et il marche vers la petite ville d’Autriche où il a grandi. Il dit qu’il va retrouver son père et sa mère. En marchant, il ressuscite les souvenirs de son enfance, son père libraire silencieux, sa mère une belle femme exaltée. Au fur et à mesure de son avancée, Theo s’avoue à lui-même combien il a été injuste envers son père, et combien sa mère lui manque, une mère malade, dépressive, passionnée de musique religieuse chrétienne, aimant les monastères (ce qui faisait jaser les voisins). Au cours de sa marche, il rencontre d’autres rescapés, en marche eux aussi, et étonnamment plusieurs personnes ayant connu son père ou sa mère. Ils surgissent, ils ravivent les souvenirs, ils disparaissent.

Il y a aussi l’étrange décor dans lequel évolue Theo. Une campagne vide, sans ville, avec quelques fermes, mais avec un hôpital. Des véhicules de guerre abandonnés là. Des camps, mais des nouveaux, où l’on distribue du café et des sandwichs. Aucun russe, aucun soldat de l’Armée rouge, tout juste mentionnée, aucun responsable quelconque. Les secours sont apportés par des infirmières, des rescapés devenus bénévoles, quelques mystérieux gardes. La société est vide.


Cela faisait des années que Theo n’avait pas entendu l’expression « des raisons personnelles ». On ne l’utilisait pas au camp et il se réjouit de l’entendre de nouveau.

Chagall, La Rose bleue, 1964 Nice musée Chagall.


Le roman restitue aussi l’état physique et psychologique des rescapés. La peur permanente et irraisonnée d’être poursuivi. Le sentiment de culpabilité envers les autres rescapés. Un épuisement prononcé qui conduit Theo à s’endormir semble-t-il presque sans le vouloir dans un coin de terre, à s’arrêter sans cesse, et à laisser passer une journée à dormir et à fumer (la rationalité bête est priée de passer son chemin). Une crainte des autres rescapés, car les regroupements génèrent inévitablement des tensions et de la fatigue, et un désir de partager le café et le tabac, et de respecter l’intimité de chacun. Certains s’arrêtent à un endroit et semblent incapables de repartir. D’autres conscients d’avoir tout perdu se consacrent à aider ceux qu’ils rencontrent. Theo évolue dans ses souvenirs et suit sa volonté farouche de rentrer chez lui, de retrouver son père et sa mère, même si un coin de lui-même, inavouable, semble être conscient qu’il ne possède plus de chez lui.

Un roman qui flotte dans une atmosphère un peu mythique, comme un conte de la survie, une allégorie de l’existence humaine. Il n’y a ni magie ni fantastique, mais l’indétermination et le soleil qui planent sur cette marche, dont on ne connaît ni le début ni la fin, campent une atmosphère irréelle, tout à la fois fragile et apaisée.


Il se recroquevilla, sentant la fureur rouer son corps de coups. Il resta longtemps ainsi, tête rentrée dans les épaules, yeux clos.

Je dois partir d’ici. Je dois avancer sans regarder en arrière, se dit-il. Et il reprit la route à grands pas. Après une heure de marche, il aperçut un arbre immense couvert de petites feuilles, en pleine floraison, et il fut soulagé, comme si une terrible menace s’était éloignée.


J'ai aussi lu le très beau Histoire d'une vie.



mercredi 26 juin 2019

Sans langue je suis semblable à une pierre.

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, parution originale 1999. Édité en France par L’Olivier.

Dans un récit qui n’est pas strictement linéaire, Appelfeld évoque la trajectoire de sa jeunesse. Il ne s’agit pas ici d’un témoignage, de donner des dates et des lieux, de raconter l’enchaînement des événements, on ne reconstituera pas une biographie, mais de lumière mise sur des moments et surtout sur des personnes. L’enfance en Bucovine, le ghetto, la longue marche forcée en Ukraine, la vie en forêt, l’existence des rescapés en Italie, la vie dans ce qui deviendra Israël… la difficulté d’être soi et de vivre après le meurtre de ses parents et du monde de son enfance, c’est tout cela qui est raconté dans ces brefs chapitres.
Il est question des fous et des enfants dans le ghetto, de la vie dans la forêt, mais aussi des trafiquants d’enfants qui sévissent après la fin de la guerre.

Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur.

De nombreux chapitres commencent par une formule du type : « Des gens méchants il y en a partout. Des gens qui ont bon cœur, j’en ai connu. Les démons sont partout. Les personnes qui m’ont aidé ont été nombreuses. » Ce sont les portraits des personnes qui ont été importantes dans l’enfance, l’adolescence et la jeunesse d’Appelfeld. Les portraits sont nuancés et pleins d’ambiguïté. Autant d’occasion d’évoquer un homme ou une femme ou un camarade de survie avec beaucoup d’empathie et de compréhension vis-à-vis des faiblesses humaines, sans jugement, mais avec le regard de l’enfant ou du jeune homme perdu qu’il était alors.
Chagall, La nuit verte, 1952, privé.
C’est un texte absolument magnifique et bouleversant. Après la douceur de l’enfance et la violence de la guerre et de l’extermination, la reconstruction dans un pays neuf n’aura rien d’évident. Il y a surtout de longues considérations sur la langue : celle que l’on parle, celle que l’on a oublié, celle qu’il faut apprendre… l’allemand, le yiddish, le roumain, le ruthène, l’hébreu. Que faire d’une identité, celle de la Mitteleuropa, celle des grandes forêts, qui a disparu et qui symbolise la douleur et le passé vaincu, dans un pays de sable, de soleil et d’armée victorieuse ? Appelfeld raconte sa tentation de se réfugier dans le silence.

 J’ai rapporté de là-bas la méfiance à l’égard des mots. Une suite fluide de mots éveille ma suspicion. Je préfère le bégaiement, dans lequel j’entends le frottement, la nervosité, l’effort pour affiner les mots de toute scorie, le désir de vous tendre quelque chose qui vient de l’intérieur. Les phrases lisses, fluides, éveillent en moi un sentiment d’inadéquation, un ordre qui viendrait combler un vide.

Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu’un mot, une expression ou un dicton venaient à manquer, on s’aidait du yiddish ou du ruthène. C’est en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l’allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s’écoulaient en nous à notre insu. 

Lu dans le cadre de mon programme de lecture d'été.



jeudi 31 janvier 2019

Personne là-bas n’a oublié, mais on ne se rappelle pas.

Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, parution originale 2005, édité en France chez Gallimard.

C’est un conte. Nous sommes dans un village triste et silencieux, d’où tous les animaux ont disparu. Tous : le bétail, les chiens, les chats, les cafards, les fourmis, les papillons, les oiseaux, les poissons du ruisseau. C’est au point où les enfants doutent de l’existence de ces animaux. Les adultes savent et ne disent rien, ont oublié, se forcent à oublier, mais se rappellent brusquement… C’est aussi un village très conformiste où tous ceux qui sont un peu différents sont abondamment raillés. Mais il y a trois enfants à part : Nimi qui se prend pour un poulain et Matti et Maya bien décidés à savoir ce que cache la forêt interdite.

Il avait même installé un épouvantail au milieu de son potager, dans l’espoir de vivre assez longtemps pour voir revenir les oiseaux ainsi que les autres animaux disparus. Il lui arrivait de discourir pendant des heures avec son épouvantail, il s’entêtait, tempêtait, puis, découragé, il allait chercher une vieille chaise, s’y asseyait et, avec une patience infini, il revenait à la charge pour tenter d’amadouer son épouvantail ou, au moins, lui faire reconsidérer ses idées fixes.

Nous sommes bien loin ici de la fresque familiale et historique d’Une histoire d’amour et de ténèbres. Ce conte traite de la cohabitation des humains et des animaux (mais aussi des animaux entre eux), du plaisir qu’il y a à caresser un simple chaton et à écouter le bruit des insectes dans l’herbe, de la beauté incomparable d’un poisson entraperçu dans un torrent et du silence terrible qui s’abat sur un lieu déserté par les animaux. Il y est aussi question du bouc-émissaire, de la difficulté qu’éprouve une communauté à accepter les gens pas comme tout le monde, de la solitude et du pardon.
Les héros sont les enfants. Nimi apparaît comme un simplet au début, puis il devient un être libre et enfin… on a comme un doute. Maya est une petite fille obstinée, sincère et courageuse. Elle tire par la main Matti, moins courageux, mais soucieux d’être à la hauteur de son amie qu’il aime vraiment bien.
Une sittelle torchepot chez maman.
La fin… est ouverte. Rien n’est résolu, mais pourtant l’espoir a montré le chemin. Rien ne garantit la réussite, mais si l’on se montre suffisamment bienveillant et obstiné, peut-être que…
Un conte, une fable qui s’adresse aussi bien aux petits qu’aux grands. Il faut avoir foi dans l’humanité, car aucun personnage n’est très mauvais, mais il faut quand même faire des efforts pour avancer dans la bonne direction. C’est aussi une réflexion profonde sur les méandres de la mémoire et de l’oubli, qui apparaît comme un commentaire des autres textes d’Oz, ceux où il explore l’histoire des familles, des individus, de son pays.
Il y a aussi une vache très digne et majestueuse.

Lecture commune hommage un mois après la mort de ce grand écrivain. Le bouquineur a lu Vie et mort en quatre rimes. Le cri du lézard a lu Scènes de vie villageoise. Miriam a lu Une panthère dans la cave et La Boîte noire. Ingannmic a lu Une panthère dans la cave. Aifelle a lu Ailleurs peut-être.

Les méandres de la mémoire villageoise étaient pour le moins curieux : des souvenirs que les gens s’évertuaient à conserver leur échappaient parfois pour se dissimuler sous les sédiments de l’oubli. En revanche, les événements qu’ils avaient décidé d’occulter remontaient à la surface. Parfois, ils se rappelait en détail quelque chose qui n’avaient pas vraiment existé. Ou bien un incident qui s’étaient effectivement produit un jour. Ils en étaient peinés, attristés, mais à cause de la honte ou du chagrin ils décidaient une bonne fois pour toutes qu’ils avaient rêvé.