La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 27 novembre 2025

Je n'avais pas songé –. Tout cela. Oui, c'était malheureusement la vérité.


Arno Schmidt, Alexandre ou Qu'est-ce que la vérité ?, écrit en 1949 et publié en 1953, traduit de l'allemand par Claude Riehl, édité en France par Tristram.

Le narrateur est un jeune garçon, en voyage avec des comédiens. Dans les premières pages, on comprend que l'on est pendant l'époque d'Alexandre le Grand. Il y a des militaires partout, des récits d'exploits et de batailles, des récits de pillages et de violence. Le narrateur descend l'Euphrate vers Babylone, il pose des questions et il écoute.
Il cherche à savoir : qui est vraiment Alexandre ? Et quelle est la vérité des faits ? Qu'y a-t-il derrière la propagande et les légendes ? Est-ce que tout le monde célèbre vraiment le conquérant ? Ou y a-t-il place pour une vision critique ?

Les boutiques pleines de portraits d'Alexandre, à tous les prix et dans la façon des trois mandatés officiellement : Apelle, Lysippe, Pyrgotélès. Des statues de plâtre, des moulages, « indispensable à toute maison loyale » (subtile alternative). Et aussi l'inévitable temple d'Alexandre sur la nouvelle agora.

Enfin, pour se rendre populaire, il supprima les impôts. Conféra aux Macédoniens le « rang d'honneur » dans l'armée. La race des seigneurs. 

C'est que la pensée du narrateur est troublée par celle de l'auteur, un Allemand du XXe siècle, qui a connu la dictature, le culte de la personnalité, la violence collective, la soumission à un récit officiel, les conquêtes militaires qui s'écroulent... Voilà qu'Alexandre le Grand, le héros romantique et valeureux qui a traversé les siècles et fait rêver les jeunes garçons en composition latine qui planchaient sur Quinte-Curce, se superpose aux figures contemporaines tyranniques. Schmidt est habile : il ne plaque pas une réalité du XXe siècle sur le monde d'Alexandre, mais il questionne, rapproche, raille, brouille les contours. Une approche subtile, quand on sait le goût que le IIIe Reich a eu pour l'Antiquité.

Avec cela, c'est un tout petit roman d'histoire (60 pages), mais d'une densité et d'une érudition terribles ! C'est qu'il n'y a là aucun de ces passages pédagogiques si habituels dans ce genre littéraire, nous sommes plongés dans le quotidien du narrateur sans aucune explication. Il y a bien quelques notes de bas de pages, mais on peut aussi tenter de se laisser porter au long de l'Euphrate, sans comprendre toutes les allusions, mais en suivant les circonvolutions d'un esprit brillant.

Une langue qui ne s'embarrasse pas de manières et qui colle les pensées, les perceptions et les discours sans s'encombrer de toutes les contraintes grammaticales. À nous de suivre le flux, d'apprécier les apartés et les observations entre les dialogues et les réflexions.

Il est fait mention de Pythéas !

Le 9 thargélion : Suis curieux de le voir.

Il serait petit, petit et trapu ; il inclinerait toujours un peu la tête vers la gauche.
Du vent lapait les feuilles bruyamment, radotait et s'agitait dans les buissons comme un ivrogne excité, devant moi, derrière moi, à gauche aussi : quel côté d'abord écouter ?
C'est le début.


Hypnos, Italie 350-200, avJC bronze BM


Le vent gémissait dans le ciel méchant : qui avait la couleur d'une peau humaine ; on l'avait marqué de nuages rouges, minces comme des lanières, à coups de fouet. Le fleuve fit claquer sa langue à plusieurs reprises et secoua le cuir ; mais les bateliers gardèrent leur calme ; expliquèrent : que la tempête et les tourbillons se cantonnaient aux couches supérieures de l'air, que ça ne descendait jamais.

C'est une relecture et donc il y a un premier billet : Alexandre ou Qu’est-ce que la vérité ?

Comme une vague envie de me remettre à lire Arno Schmidt - déjà abondamment présent sur le blog :

Cœur de pierre : son chef d'oeuvre, humour et intelligence
On a marché sur la lande : mon roman préféré. Un couple qui s'ennuie, l'homme raconte à sa chérie des histoires à propos des habitants de la Lune
Vaches en demi-deuil : un recueil de nouvelles
Scènes de la vie d'un faune : la vie en Allemagne en 1939 et pendant la guerre
Tina ou de l'immortalité : l'enfer des écrivains (un livre court et très drôle - vous pourriez commencer par celui-ci)



Il s'agit de ma dernière participation aux feuilles allemandes, dans le cadre desquelles j'ai lu :
La Mort à Venise  de Thomas Mann
Amerika de Franz Kafka - et j'ajoute le livre de Léa Veinstein sur les manuscrits de Kafka
Une rencontre en Westphalie de Günter Grass
Et donc Arno Schmidt.
(que des hommes bien morts pour cette année !) Si jamais Patrice et Eva remettent ça l'année prochaine, je pourrai peut-être me diversifier ! Merci à eux deux.






mardi 25 novembre 2025

À l'écart, en groupes, les poètes virant tout cela ; moi, je prenais des notes.

 

Günter Grass, Une rencontre en Westphalie, parution originale 1979, traduit de l'allemand par Jean Amsler, édité en France au Seuil.


(J'ai vu « baroque » sur la 4e de couv, j'ai pas été plus loin.)
En 1647, alors que les négociations sont en cours pour mettre fin à la Guerre de Trente ans, mais que les coups de main sanglants continuent, des poètes allemands se rassemblent pendant trois jours. Ils célèbrent la poésie et la langue allemande, se disputent, se félicitent, mangent, boivent, s'entendent plus ou moins bien avec les servantes.

Les poètes eurent bientôt surmonté la querelle du potage pour se repaître de substances langagières : c'étaient des ruminants vivant de peu, se rassasiant à la rigueur de se citer eux-mêmes.

Petit point : évidemment il y a beaucoup de noms propres allemands (sans blague), entre lesquels je m'embrouille. Je n'ai rien retenu de qui était qui (à part un ou deux), mais ça ne m'a pas du tout gênée. De tous ces noms, je n'en connais qu'un seul, l'auteur de Simplicissimus. Ce qui compte, c'est le groupe, n'est-ce pas.


Grass se fait plaisir, célébrant et raillant la langue allemande, et le pouvoir des poètes. En pleine guerre, alors que les campagnes sont ravagées par la famine, la peste, les meurtres et les viols, s'intéresser au beau langage : beauté de l'art, suprême élégance, ridicule achevé ou indifférence égoïste ? Un peu tout cela. D'autant que parmi ces poètes, il y a aussi des imprimeurs et des éditeurs, mais surtout un « je » : qui est-il ? Et bien on ne saura pas.
C'est que pendant que l'on mange et récite de la poésie, les cadavres descendent la rivière.

Il y a d'abondantes citations et des allusions biographiques, avec des renvois vers les publications de ces messieurs.

L'hôtesse était à coup sûr une gaupe, assez extraordinaire d'ailleurs, qui parlait couramment italien avec Gryphius, payait de retour même en latin le magister Buchner et s'y retrouvait dans le bosquet des lettres comme une renard dans le têt aux oies.


Jacob Jordaens et son atelier, Les Jeunes piaillent comme chantent les vieux 1640 Ottawa


Lauremberg, de Rostock, bien que depuis l'invasion de la Poméranie par Wallenstein il fût établi dans l'île danoise de Seeland, étalait son jargon autochtone sur la table, et c'est en platt que lui répondait Rist, prédicant venu du Holstein. Établi depuis bientôt trente ans à Londres, le diplomate Weckerlin gardait intact son raboteux accent souabe. Et au silésien prédominant Moscherosch mêlait son alémanique mâtinée de francique rhénan, Harsdörffer son franconien impétieux, Buchner et Gerhardt leur saxon. Greflinger son gargouillis de Basse-Bavière et Dach son prussien aplati d'entre Memel et Pregel. On entendait le Gelnhausen filer des obscénités tristes et des maximes bouffones ; car le cours de la guerre avait appris au Stoffel, en sus de l'accent de Hesse, ceux de Westphalie et du Bade.
Autant ils étaient incompréhensibles quand ils se faisaient comprendre, autant ils étaient, en matière de langue, d'une richesse étourdissante, et autant leur allemand flottait à tous les vents.

Je recommande si vous avez l'esprit joueur.


Wikipedia me dit : « ce texte est un hommage et un roman à clé concernant la littérature allemande après la Seconde Guerre mondiale, et notamment le Groupe 47 dont Grass a été membre. »
Franchement, je les crois sur parole, ce point m'est totalement passé au-dessus de la tête.

Ce bel hommage à la langue allemande et à ceux qui l'ont fabriquée a pleinement sa place dans les feuilles allemandes.

Grass a obtenu le prix Nobel de littérature en 1999. J'ai également chroniqué  L'Appel du crapaud.



lundi 3 novembre 2025

Le reste fut chemin de croix, descente à tous les abîmes du regret.

 

Thomas Mann, La Mort à Veniseparution originale 1912, traduit de l'allemand par Geneviève Bianquis, première publication française chez Fayard.

Une centaine de pages et une histoire archi connue, mais j'ai eu envie de la relire.

Au tout début nous faisons connaissance avec Gustav Aschenbach, écrivain allemand reconnu et célèbre (que nous qualifierions peut-être de vieille baderne). Suite à une promenade et à un visage soi-disant étrange entrevu, il entreprend un voyage sur les côtes de l'Adriatique et après une série d'hésitations, il arrive à Venise. Une Venise enchanteresse et fascinante qu'il n'aime guère, un peu malsaine et pourrissante, souvenir des anciens marais. Dans son grand hôtel, le voici découvrant la beauté d'un adolescent d'une famille polonaise, Tadzio. Il succombe sans lutter à la tentation de se repaître de sa vue (car ils ne s'adresseront pas la parole), de le suivre, de le détailler, sans penser à l'épidémie de choléra qui approche.

Sur une place tranquille, un de ces endroits qui donnent une impression d'oubli et de solitude enchantée comme il s'en trouve au cœur de Venise, il s'assit pour se reposer sur la margelle d'un puits, s'essuya le front et se rendit compte qu'il devait quitter le pays.

Romain malsain par excellence. Cet homme âgé qui se pâme devant un corps encore enfant, se répétant les mots d'éphèbe et de virilité pour camoufler le caractère pernicieux de son désir. Tout est dans le regard et dans les mots d'Aschenbach. Ses rêveries et ses réflexions sont tout entières sous le signe de l'Antiquité grecque, il se voit en Socrate éduquant un jeune homme, transfigure ses pensées en apparition d'Apollon ou de Bacchus... Ce roman est un très bel ouvrage de langage, mêlant la description de la vie des bains de mer à l'évocation poétique.

Venise est campé en décor de cette passion morbide, ville superbe et décrépite, où le choléra rôde, où tout le monde ment pour ne pas effrayer les touristes, décor où l'on se perd à tous les sens du terme.


Il voyait un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d'îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon ; d'une profusion de fougères luxuriantes, d'un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d'un bout à l'autre de l'horizon surgir des palmiers aux troncs velus...
C'est avant d'arriver à Venise. Cet imaginaire de la jungle reviendra dans ses pensées sous la forme du terrible choléra asiatique.

Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ? – Il vit où il fallait aller. Où va-t-on quand on veut du jour au lendemain échapper à l'ordinaire, trouver l'incomparable, la fabuleuse merveille ? Il le savait. Que faisait-il ici ?

J'avoue avoir ressenti la même excitation quand j'ai commencé à préparer mon propre voyage à Venise. Ville de tous les rêves, malgré tout.

Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir... impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi.

1912... difficile de se dire que Proust n'a pas pensé à Aschenbach dans les développements finaux de son personnage de Charlus.

Mon premier billetUn billet sur le film.

Cimetière San Michele à Venise. Avril 2025.


Thomas Mann, Les Buddenbrook, parution originale 1901, traduit de l'allemand par Geneviève Bianquis, première publication française chez Fayard.


Initialement j'avais prévu de lire ce (gros) livre, histoire du déclin d'une riche famille de Lübeck, premier roman de Mann, classique.
Las. Après en avoir lu 80 ou 90 pages sans aucun problème – ça se lit bien –, je fus obligée de constater que... je n'en avais rien à faire et que tous ces gens m'ennuyaient. C'est plat comme la Beauce. S'il faut ajouter à cela le constat que l'on est sur un livre déterministe (parce que le « déclin » est dans le sous-titre), je me suis dit que cela suffisait.
Il y a quand même un point qui me paraît notable : les personnages du début du libre parlent allemand ou dialecte plattdeutsch, ou un peu des deux. Les notations sont nombreuses à ce sujet. Cela relève peut-être l'intérêt du texte allemand.

J'ai lu La Montagne magique il y a pas mal d'années et je n'avais pas envie de le relire (et pourtant on me dit grand bien d'une traduction récente). Le texte m'avait plutôt plu, même si les longues discussions philosophico-politiques m'avaient complètement lassée.

Et donc, en lieu et place de Lübeck, c'est encore et toujours Venise qui rejoint Sous les pavés, les pages d'Athalie et Ingannmic.

Lecture commune autour de Thomas Mann lancée par Sibylline.

Première participation aux Feuilles allemandes d'Eva et de Patrice.






jeudi 12 juin 2025

Des fois nous n'avons rien de plus qu'un œuf et un thé fait avec de l'eau minérale.

 

Un voyage Marseille-Rio 1941, textes et photographies de Germaine Krull et de Jacques Rémy, introduction d'Olivier Assayas, 2019, paru chez Stock (qui aurait pu se payer une correctrice).

Partir de Marseille en 1941 et fuir, fuir...

Nous sommes nombreux à avoir vaguement entendu parler de ce bateau – rafiot mythique – qui emmena, en pleine Seconde guerre mondiale, quelques intellectuels français – et beaucoup d'autres gens – de Marseille à la Martinique. Par exemple, sur le site de RFI, la rencontre entre André Breton et Aimé Césaire. Il y a quelques livres là-dessus.

Il y a un très grand poète français à bord, un écrivain politique de renommée mondiale, des peintres, des écrivains de cinéma et de théâtre.

Mais ce volume est un objet disparate. En introduction, Olivier Assayas raconte le fatras de papiers et de photographies retrouvés chez son père, Jacques Rémy, et ses tentatives pour comprendre qui a pris les photos et où et quand. Une quête compliquée, faite d'oublis et de découvertes fortuites.

Sur le Capitaine-Paul-Lemerle, les cuisines sur le pont.

Le volume rassemble ensuite plusieurs textes.

« Sur un cargo » de Jacques Rémy évoquant le voyage sur le Capitaine-Paul-Lemerle. Le bateau est surchargé, 300 personnes. Des cabanes d'un côté pour les sanitaires hommes et des cabanes de l'autres pour les sanitaires femmes. Les cuisines sur le pont, on mange par groupe de 8 ou 10. La promiscuité. La présence d'une drôle de société. Les fêtes du passage de l'Équateur, étonnantes.
« Camps de concentration à la Martinique » de Germaine Krull (photographe allemande, mais le texte est en français), qui raconte également le voyage sur le bateau, mais aussi le séjour, si l'on peut dire, au lazaret à la Martinique. Pas d'eau, peu de nourriture, la misère, les gardes. Fort-de-France, c'est encore Vichy, mais ce sont aussi les colonies.
« La Guyane française – le bagne de France » de Germaine Krull. Elle a réussi à partir de la Martinique vers le Brésil, sur un petit bateau qui fait escale à Saint-Laurent-du-Maroni. Ce sont les dernières années du bagne et de l'indignité. Le portrait des ceux qui sont condamnés, de ceux qui ont purgé leur peine et qui sont obligés de rester là, de la police française des colonies. Rien n'a bougé depuis le passage d'Albert Londres.
« Mes amis les forçats » de Jacques Rémy, qui s'est retrouvé sur le même bateau et a fait la même escale.
Quelques mots conclusifs d'Olivier Assayas évoquant l'arrivée à Rio de Janeiro de Jacques Rémy et de Germaine Krull, ainsi que la tournée de la troupe de Louis Jouvet.
Quelques pages d'Adrien Bosc (qui a par ailleurs commis un Capitaine sur ce fameux voyage) qui ajoute des informations supplémentaires.
Le tout est illustré par les photographies de Germaine Krull – quelle photographe ! Il faut dire qu'elle a eu une de ces vies ! – et par quelques dessins de Vlady Serge (fils de Victor Serge) et par des photos de la famille Assayas.
La file d'attente au lazaret de la Martinique.

On s'y perd un peu. C'est que l'histoire s'éparpille entre les personnes et leurs valises. Mais c'est passionnant. Les récits racontent à la fois l'horreur, ceux qui fuient le nazisme et qui ont tout perdu, ceux qui sont maltraités par l'administration française, et l'espoir, ceux qui ont réussi à échapper, qui espèrent reprendre une autre vie et retrouver leurs proches. Au milieu de tout ça, en Guyane, les détenus et les anciens détenus sont échoués sans aucun espoir de sortie.

Oui, ces pauvres émigrants entassés dans un cargo, naviguant vers une lointaine Amérique, repérsentent une somme de force, de courage, d'énergie et de chance exceptionnelle.

Maintenant ils se reposent. Ils ont soutenu une rude bataille. Pour partir. Ils vont en soutenir une autre, plus rude encore. Pour vivre. Maintenant ils sont en entracte. Malgré la mauvaise nourriture et l'inconfort, ils sont en vacances. Ils ont le droit de se reposer.

Assayas raconte aussi ses efforts pour démêler le qui du quoi, ses erreurs, notamment dues au fait que les documents qu'il trouve sont tous faux (faux contrat de travail, faux certificat de baptême, etc.). C'est qu'il faut se débrouiller et se cacher.

Les photos ne sont pas spectaculaires, montrant un quotidien sans éclat, un voyage en bateau dont il est difficile de comprendre les enjeux : des hommes torse nu sur un bateau, des marins, l'embarquement du bétail lors d'une escale à Casablanca, la mer, la fête de Neptune comme un étonnant moment de Carnaval.

Harassée de fatigue, les nerfs absolument à bout, prise dans cette nuit où tout semble fantastique, où les arbres prennent des formes gigantesques, je m'assois quelque part en face de la mer sans espoir et en réalisant à peine notre grande désillusion.

C'est ici que débarquent tous ceux que la justice de France a condamnés à mourir doucement et jour par jour.


Le bagne en Guyane : habitation d'un bagnard libéré et un buffle dans le cimetière.

J'ai acheté ce livre aux Rencontres photographiques d'Arles où les photos de Krull étaient exposées.
Après cette lecture, j'ai ouvert les premières pages de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955) (un livre que j'apprécie peu), où il est également brièvement question de ce voyage et de ce lazaret.

L'équipage avait construit deux paires de baraques de planches, sans air ni lumière ; l'une contenait quelques pommes de douche alimentées seulement le matin ; l'autre, meublée d'une longue rigole de bois grossièrement doublée de zinc à l'intérieur et débouchant sur l'océan, servait à l'usage qu'on devine ; les ennemis d'une promiscuité trop grande et qui répugnaient à l'accroupissement collectif, rendu d'ailleurs instable par le roulis, n'avaient d'autre ressource que de s'éveiller fort tôt.

C'était un peu comme si, en permettant notre embarquement à destination de la Martinique, les autorités de Vichy n'avaient fait qu'adresser à ces messieurs une cargaison de boucs émissaires pour soulager leur bile.

Le saviez-vous ? Une émission de France Culture résume tout cela en seulement une heure ! Il y a des passages très intéressants sur Césaire. Cela m'a donné envie de le lire.

Plaque visible aux Invalides, Musée de l'armée.

Je pense avoir épuisé ma bibliothèque sur le sujet. Récapitulatif :

 










jeudi 24 avril 2025

Chacune des personnes traquées qui lui font face a le même droit d’être sauvée.

 

Uwe Wittstock, Marseille 1940. Quand la littérature s’évade, parution originale 2024, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, édité en France par Grasset en 2025.

Marseille, 1940 (et c’est reparti, ai-je envie de dire).
Devant l’avancée ressentie comme inexorable de l’armée allemande et la stabilisation de la ligne de démarcation, fuit une masse de gens, toujours plus au sud. Rapidement, Marseille apparaît comme le nœud crucial, seul grand port international encore accessible (et d’où pourtant plus aucun bateau ne part), première ville de France pour le nombre de consulats. Lieu d’espoir et de piège, d’attente et de larmes. C’est aussi le moment des innombrables camps d’internement (près de Marseille, c’est celui des Milles) où sont enfermés, sans distinction, tous les Allemands vivant en France, ainsi que pas mal d’autres gens.

Les occupants allemands ont formé une commission qui inspecte peu à peu tous les camps français. Elle doit veiller en premier lieu à ce que les partisans d’Hitler éventuellement encore internés soient relâchés. Mais la commission comprend aussi des pisteurs de la Gestapo qui cherchent les adversaires d’Hitler. Quelques dizaines d’hommes sont tombés dans leurs filets dès les premiers jours. Toute personne figurant sur une liste de nazis doit donc avoir disparu des camps avant l’arrivée de la commission.

Alors que les États-Unis ne veulent pas se mêler de ces affaires européennes, ni entrer en guerre contre l’Allemagne, ni surtout recueillir des communistes, le Centre de secours américain envoie Varian Fry avec mission de sauver les intellectuels remarquables dont la liste a été mûrement élaborée (mais plusieurs sont inconnus aujourd’hui). Fry est-il un héros ? Dépressif, colérique, intellectuel à lunettes, il se rend immédiatement compte que la masse des gens à sauver est considérable. Au-delà des visas (de sortie, de transit, d’entrée), en l’absence de bateaux, il faut organiser les évacuations via l’Espagne, via tous les subterfuges imaginables.

Au fil de ces entretiens de hasard, on apprend très rapidement où se situent les lieux de refuge et l’on trouve parfois les traces d’amis ou de parents perdus. Par ailleurs, ces gens en errance accrochent aux murs des bâtiments publics, hôtels de ville, préfectures ou commissariats de police, de brefs avis de recherche dans l’espoir de retrouver leurs proches.

Ici, c’est l’ouvrage d’un journaliste, qui reprend toute la bibliographie disponible et la synthétise avec clarté et pédagogie. Le livre se lit très bien, écriture plate et efficace, paragraphes courts, à la chronologie bien claire. J’insiste sur ce point parce que la situation en France et à Marseille est alors tellement confuse que ne pas la comprendre constitue, je crois, la seule réaction saine. J’apprécie également le fait que Wittstock s’efforce de retracer le parcours ou le portrait de plusieurs personnes évoquées (qu’elles travaillent ou non avec Fry, ou qu’elles fassent partie des réfugiés) avec une certaine distance critique, en soulignant les silences de tel témoignage et en en utilisant d’autres pour compléter et essayer de donner un panorama complet.
Ce fut une activité clandestine : il n’existe donc pas de liste des personnes sauvées, ni de leur nombre, ni des personnes qui ont permis leur fuite (souvent une chaîne de fonctionnaires qui tamponnent des documents sans trop regarder ni vrais ni faux, de policiers qui haussent les épaules, de personnes elles-mêmes réfugiées qui en aident d’autres sur le chemin…). Ce qui explique que l’on manque d’information sur les personnes non célèbres ou sur l’action qui continue à Marseille une fois Fry expulsé.
J'apprécie la lente mise en place du récit depuis le début de la drôle de guerre jusqu'à l'armistice, avec la fuite, l'exil, les premiers massacres. Nous avons le suivi d'une multitude de destins individuels, l'ensemble ne formant pas forcément un collectif, mais dressant néanmoins un tableau complet de tous ces drames qui jalonnent ces semaines et ces mois.
J'ai lu les récits de deux acteurs des faits, mais évidemment les témoins ne savent pas tout ou peuvent se tromper. De ce fait, je trouve ce livre tout à fait complémentaire des autres textes, en reprenant l'ensemble du matériau disponible. Je vous le conseille donc également !
Quand l'iconographie présente Marseille comme une terre d'accueil depuis 2600 ans mais que cela ne se passe pas toujours ainsi (mosaïque de la Bonne mère).

On croise donc : Anna Seghers, indéfectible stalinienne fuyant le nazisme avec ses enfants, la famille Mann, Hannah Arendt et son mari, Vochoč le consul tchécoslovaque qui délivre des visas à tout va même si son pays n’existe plus, un biographe d’Hitler, Walter Benjamin qui ne rencontre jamais Fry, l’épatante Mary Gold, quelques malfrats, Anna Mahler avec les partitions de Gustav, André Breton qui fait la police du surréalisme, Marc Chagall, Peggy Guggenheim, Max Ernst, un bateau surchargé qui finit par partir pour la Martinique, etc.

Le bilan de Fry est appréciable. Au bout de seulement trois semaines à Marseille, il a créé avec le Centre de secours un havre pour les réfugiés, engagé des collaborateurs fiables, trouvé un chemin utilisable pour s’enfuir et déjà mis en sécurité les premiers auteurs et artistes qui figurent sur ses listes. Son Underground Railroad Marseille-Lisbonne accélère.
(l’utilisation de cette expression, qui se réfère à l’histoire des noirs américains, est particulièrement parlante !)

Avec son équipe, ce sont à ce jour environ deux cents personnes auxquelles ils ont fait passer la frontière. Il a en outre assumé la mission délicate de faire revenir des soldats britanniques éparpillés auprès de leurs unités en Angleterre. Le travail pour le Centre est la chose la plus importante qu’il ait jamais entreprise, et elle le restera sans doute, a-t-il écrit à Eileen. Il donne un sens à sa vie. Il ne peut bien sûr pas s’étonner du fait que la police française tente constamment d’entraver son travail. Il s’y attendait. Mais il n’avait pas prévu les intrigues du State Department et du consulat.

Sur le même thème :

Il me reste encore deux livres sur le sujet dans la bibliothèque !


mardi 19 novembre 2024

Mais où avez-vous donc tous vécu.

 

Christa Wolf, Trame d’enfance, parution originale 1976, traduit de l’allemand par Ghislain Riccardi, édité en France par Stock.

 

Au début du livre, nous sommes à l’été 1971 et la narratrice et sa famille (vivant en RDA) sont en route pour une petite ville, aujourd’hui située en Pologne, mais auparavant allemande, et on part sur les traces. Sur les traces d’une enfance, d’une famille, d’une société, quand on a grandi à un moment et un endroit où la rue principale s’appelait « Adolf-Hilter-Straße ».


Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. Nous le retranchons de nous et faisons mine d’être étrangers.

C’est le début.


Ce n’est pas facile et il ne s’agit pas simplement d’une reconstitution du passé. La narratrice veut savoir qui elle était, ce qu’elle pensait, ce que savaient ou ne savaient pas ses parents, ce qu’ils ont accepté, sans plaquer une culpabilité ou une faute, mais essayer de comprendre les mécanismes d’acceptation et d’aveuglement, de souvenir et de mémoire. Une distance est nécessaire pour essayer d’explorer ce territoire sereinement. Il faut s’examiner comme une étrangère. Alors elle nomme la petite fille Nelly et elle parle d’elle-même, adulte, au « tu ». Et elle entremêle les fils.


Lenka dit qu’elle ne comprend pas ce genre de phrases. De la part de gens qui ont été là tout le temps. Elle ne veut pas – pas encore – qu’on lui explique comment on peut avoir été présent et ne pas avoir été là, l’horrible secret des hommes et des femmes de ce siècle. Elle met encore explication et excuse sur le même plan, et elle les refuse. Elle dit que l’on doit être conséquent et veut dire : rigoureux. Toi, à qui cette exigence est très familière, tu te demandes à partir de quand cette rigueur absolue a commencé à s’amenuiser en toi. Ce qu’on appelle alors la « maturité ».


C’est un gros livre dense où rien n’est simple. La narratrice s’efforce de suivre pas à pas les étapes de l’enfance et de l’adolescence de Nelly, celle qu’elle fut. Et elle raconte ce qu’elle pense lors de ce voyage de 1971 et lorsqu’elle écrit, en 1974, nourrie par les discussions avec sa propre fille. De certaines choses, elles ne se souvient pas du tout. D’autres, elle se souvient de tout. À cela s’entrelace la relation avec les parents, sa mère, son père, ses tantes… De 1933 jusqu’à 1945 et la fuite devant l’avancée de l’armée rouge, elle traque et cherche à débusquer ce passé. Et comme tout le monde, elle s’interroge sur la famille : où et comment les parents se sont-ils rencontrés ? Et où serais-je s’ils ne s’étaient pas connus ? Dans le néant ?


(Qui sommes-nous pour mettre de l’ironie, de l’aversion ou de la dérision dans ces phrases lorsque nous les citons ?) Charlotte et Bruno Jordan ont-ils su faire preuve de tout le dégoût qu’il était de bon ton d’afficher à l’égard des « actes de terrorisme systématiquement fomentés » par les communistes – dont on disait qu’ils préparaient un « empoisonnement massif de la population » (…).

Wyeth, Le Monde de Christina, 1948 Moma

Wolf décrit ce lent apprentissage opéré par les Allemands : apprendre à ne pas être curieux vis-à-vis des sujets dont on sent qu’ils sont dangereux. Elle dit aussi la réaction du corps et de l’esprit aux exigences du déni, aux contradictions intérieures et à la mauvaise conscience. Il y a le poids des chansons que l’on apprend à l’école et dont on se rappelle toute sa vie quand on a fait naturellement partie des Jeunesses hitlériennes, comme tous les ados du coin.

Et Nelly qui, à 17 ans, découvre qu’elle vivait dans une dictature depuis 12 ans et qu’elle ne le savait pas.

La femme adulte de 1971 s’interroge en parallèle sur la guerre au Viêt-Nam qui bat son plein. Ne pas prétendre que l’on est meilleur que les gens des années 30.

Un gros livre dense qui ne se donne pas.

 

Et tout d’un coup, tu vas savoir que l’on savait. Tout d’un coup, la paroi qui donne dans l’une des chambres fortes de la mémoire, dûment mises sous scellés, va céder.

 

La perte de mémoire doit avoir été la bienvenue pour une conscience profondément troublée qui, comme on le sait, peut dans son propre dos donner des directives efficaces à la mémoire, par exemple : ne plus y penser. Directives qui seront suivies à la lettre, des années durant. Éviter certains souvenirs. Ne pas en parler. Ne pas laisser remonter à la surface les mots, les suites de mots, les associations d’idées, susceptibles de les déclencher.  (…) Car il est en effet insupportable, au mot « Auschwitz », de devoir penser en même temps ce petit mot « je » – « je » au conditionnel passé : j’aurais. J’aurais pu. J’aurais dû. Avoir fait. Obéi.

Alors, il vaut encore mieux : point de visages. Abandon de certaines zones de mémoire par non-usage. Et au lieu de l’inquiétude, encore aujourd’hui, si tu es de bonne foi : le soulagement.

 

Un livre qui fait douloureusement réfléchir au temps présent.

 

C’est une relecture et il y avait donc déjà un billet. De Christa Wolf j'ai également lu Médée.


Miriam a également lu Trame d'enfance  tandis que Patrice a lu Un jour dans l'année.


Bon pour le mois de littérature allemande organisé par Eva et Patrice.

 


lundi 17 juin 2024

Julia Behrend avait glissé dans la brèche entre la fiction et la réalité de la RDA.

 


Anna Funder, Stasiland, parution originale 2002, traduit de l’anglais par Mireille Vignol.

 

La narratrice et autrice de ce qui se présente comme un roman visite le musée de la Stasi à Leipzig en 1996. Et puis elle rencontre Miriam, qui lui raconte son histoire, ses années en prison, son histoire avec son mari, son mari dont elle recherche le corps. La narratrice travaille pour une chaîne de télévision qui ne s’intéresse pas du tout au vécu de la RDA et elle décide de faire passer une petite annonce pour rencontrer d’anciens employés et informateurs de la Stasi. Elle plonge dans un drôle de monde.

Un livre très instructif et même un peu vertigineux. La RDA est le pays qui a compté le plus grand nombre de personnes payées pour surveiller les citoyens, des écoles maternelles aux immeubles d’habitation, au point où certaines manifestations de 1989 semblent surtout composées de mouchards. Les chiffres donnés sont proprement hallucinants. Les histoires rapportées tant par les victimes que par les espions de l’intérieur sont totalement glaçantes.


En RDA, une personne sur 63 était agent ou indicateur de la Stasi. Si l’on compte les indicateurs occasionnels, certains estiment que la proportion peut atteindre une personne sur 6,5.


Le livre met également en valeur la façon dont l’Allemagne réunifiée se désintéresse de cette histoire, qui n’est tout simplement pas perçue comme une partie de son passé. Le mépris et l’ignorance recouvrent le linoléum marron.


Les officiers de la Stasi reçurent l’ordre de détruire les dossiers, en commençant par les plus compromettants – ceux qui nommaient des résidents de l’Ouest ayant espionné pour la Stasi et ceux des affaires de décès. Ils détruisirent des documents jusqu’à l’effondrement des broyeurs. Il y avait à l’Est une pénurie – parmi tant d’autres – de ces machines ; des agents clandestins furent donc envoyés à Berlin-Ouest pour en acheter d’autres. Dans le seul bâtiment 8, on a trouvé plus d’une centaine de ces engins déglingués d’avoir trop servi.


Je ne serai toutefois pas très enthousiaste sur ce livre dont j’ai du mal à comprendre le projet. S’agit-il d’un livre vulgarisant une recherche historique ? Dans ce cas, il n’est pas très structuré et semble léger. Les remerciements montrent que Funder a bénéficié de plusieurs bourses d’écriture. Pourquoi porte-t-il l’indication « roman » ? Il n’est pas précisé ce qui correspondrait à un vernis romanesque. Le livre laisse tout à la fois penser à une recherche suivie et structurée et à un trajet personnel un peu porté par le hasard des rencontres. Je suis sceptique. Je me demande pourquoi il a eu autant de succès. N’y a-t-il donc rien d’autre sur la RDA ?

Piranèse, Prisons imaginaires 1745-60, Fondation Cini
 

« Vous n’êtes pas au chômage, mademoiselle, a-t-elle aboyé.

-       Bien sûr que si, sinon qu’est-ce que je ferais ici ? lui a répondu Julia.

-       C’est l’agence pour l’emploi, ici pas le bureau du chômage. Vous n’êtes pas au chômage, vous êtes à la recherche d’un emploi. »

Julia ne s’est pas laissé impressionner.

« Je cherche du travail, dit-elle, parce que je suis au chômage. »

La femme s’est mise à hurler si fort que la foule a courbé les épaules.

« Je viens de vous expliquer que vous n’êtes pas au chômage ! Vous êtes à la recherche d’un emploi ! »

Elle a terminé d’un ton frôlant l’hystérie :

« Il n’y a PAS de chômage en République démocratique allemande ! »

 


La page anglophone Wikipedia indique « non fiction ». Pourquoi les éditions Héloïse d’Ormesson ont-elles ajouté cette mention de "roman" ?

 

C'est un livre avec de la musique et vous pouvez écouter Die Ketten werden knapper de Klaus Renft Combo.


Une lecture commune.

L’avis très positif de Et si on bouquinait un peu. Les billets de Keisha, d'Ingannmic, de Sacha, d'Une Comète, de Livrescapades, d'Alex Mot à mots, d'Electra et évidemment je suis la seule à râler.