La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 19 août 2026

les forêts hurlent entre racines et nuages

 
Hélène Dorion, Mes forêtsÉdition Bruno Doucey 2021.


Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit
pour lécher le sang de leurs rêves
gratter la terre         gratter l’écorce
boire l’offrande et se glisser
dans un lit rempli de lucioles

mes forêts sont une planète silencieuse

une éclipse qui fléchit
le bois de barques à la dérive
alors qu’on croirait tout immobiles

elles sont un dessin de nature morte
ignorant les écrans
sur lesquels on les regarde
sans jamais les voir mes forêts

sont chemin de chair et marées de l’esprit
un verbe qui se conjugue lentement


Mes forêts sont le bois usé d’une histoire
que racontent des lunes tenues à bout de bras
quand s’approchent la nuit et le hurlement
de nos peurs         mes forêts
sont la mise en terre de vagues immenses
et de mots que je ne reconnais pas




Je suis en vacances, je ne verrai sans doute pas beaucoup de forêt, mais il y aura de l'herbe verte et la mer et de la marche à pied et des belles choses. Je vous raconte à mon retour.

mercredi 12 août 2026

dans la lumière haute les nuages chuchotent à l’oreille des pierres

Hélène Dorion, Mes forêts, Édition Bruno Doucey 2021.


une chute de galets

C’est le bruit du monde
l’écoulement du temps – 

            goutte de pluie et grain de sable
            l’éclosion d’un bourgeon
            la branche qui tombe         l’avancée d’un nuage
            dans le bleu         la nuit se brise
            à l’horizon         un vent
            plus léger que les autres

c’est le bruit du monde
l’écoulement du temps – 

            l’heure mauve         les glaces qui se rompent
            la lumière de midi         une secousse
            l’ondée vive
            le sol craquelle

            c’est le murmure d’une forêt

le bruit du monde
l’écoulement du temps         l’écoulement
du temps – 
Voyez-vous la gélinotte ?

Je suis en vacances, je ne verrai sans doute pas beaucoup de forêt, mais il y aura de l'herbe verte et la mer et de la marche à pied et des belles choses. Je vous raconte à mon retour.


jeudi 25 juin 2026

La vague impression générale que Montréal était constituée de banques et d’églises.

 

Rupert Brooke, Lettres d’Amérique, textes parus en 1913-1914 dans la Westminster Gazette et en volume en 1916 avec une préface d’Henry James, traduit de l’anglais par Jean Pavans, édité en France par Payot Rivages en 1998.


1913, un jeune poète anglais, beau, cultivé et prometteur, découvre les États-Unis et le Canada et en rend compte par lettres.

Voilà un livre que j’ai pris plaisir à lire, le soir, à titre de détente. Ce n’est pas un grand texte, mais cela m’intéresse toujours de voir un endroit que je connais un peu (le Canada) via des yeux étrangers et lointains. C’est que le voyage de Brooke est original, puisqu’après New York et Boston, il se rend en train à Montréal. De là, croisière sur le Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, puis voyage via les grands lacs jusqu’à Winnipeg (c’est au milieu du pays), puis train à travers les grandes plaines.

Cependant, c’est en se promenant dans les rues de Québec, ces artères médiévales, étroites, tortueuses, escarpées et revêches, qu’on prend pleinement conscience de son charme. Elle mérite presque d’être taxée de pittoresque – qualité abominable ! Mais même le pittoresque devient séduisant dans ce pays. On se sent vraiment en terre étrangère, car les gens ont une langue à eux, des mouvements vifs, décidés, cinématographiques, et une gaieté inexplicable, qui frappe le visiteur. On se croirait presque à Sienne ou dans un vieux bourg allemand, sauf que Québec a des tramways et des silos à grains pour montrer à quel point elle est vivante.

Le recueil me laisse un peu sur ma faim dans la mesure où il n’y a pas la côte ouest (Vancouver ? San Francisco ?) alors même que l’auteur a dû s’y embarquer pour les îles des mers du Sud, comme l’on disait alors, puisque un chapitre porte sur Samoa.

Ensuite ? C’est la déclaration de guerre, et un texte très émouvant où Brooke affirme avec force qu’il n’a rien contre l’Allemagne et les Allemands, mais qu’il aime son pays. Il s’engage pour le défendre et il meurt en 1915. John Lewis-Stemple pense certainement à lui quand il parle des jeunes hommes tués au front pour défendre un bout de prairie, leur patrie.

On trouve dans le recueil les écueils attendus des auteurs du temps : rêverie romantique sur un pays soi-disant vide et inhabité, rêverie romantique sur l’Indien en voie de disparition, rien sur les noirs aux USA, les bienfaits de la colonisation des Samoa, les propos sur l’immigration non contrôlée.

Mais je note : la belle description de Manhattan, l’humour – par exemple pour décrire la liberté d’attitude permise par le port de la ceinture américaine versus les bretelles anglaises, l’enthousiasme (incompréhensible à mes yeux) pour la ville d’Ottawa sous prétexte qu’il s’y trouve un Parlement (!), l’excursion à Niagara, la belle description des rivières et des lacs et des paysages en général, l’évocation d’un pays en train de se construire avec des villes nouvelles et des institutions toutes neuves.

Le lac Louise est un tout autre univers. Imaginez un petit lac circulaire de un ou deux kilomètres de diamètre, situé à deux mille mètres d’altitude, entre de grandes falaises de roches brunes, couvertes d’un manteau de pins dense et sombre. À une extrémité, les eaux sont nourries par les fontes laiteuses d’un vaste glacier qui s’élève au milieu des champs de neige d’un des sommets les plus hauts et les plus admirables des Rocheuses, montant la garde sur l’ensemble.

R. Whale (att.), Le Train du Canada Southern Railway à Niagara ,1870, Ottawa


Brooke fait partie des poètes cités par Dan Simmons dans Le Grand amant.



mardi 1 avril 2025

Et merde au roi d’Angleterre !

 


Antonine Maillet, Pélagie-la-Charrette, 1979, aux éditions Grasset.

C’est l’histoire du retour des Acadiens, ces gens, originaires de France, qui vivaient au Québec et qui ont été massacrés et déportés par les vainqueurs anglais. Dispersés, certains choisissent de rester dans ce qui deviendra les États-Unis (notamment en Louisiane), mais d’autres décident de rentrer, sans rien demander à personne. Ils s’installent dans ce qui est désormais le Nouveau-Brunswick.

Après ça, venez me dire à moi, qui fourbis chaque matin mes seize quartiers de charrette, qu’un peuple qui ne sait pas lire ne saurait avoir d’Histoire.

Mais ici, ce n’est pas un livre d’histoire. Est-ce vraiment un roman ? Maillet raconte la grande épopée misérable de Pélagie, dite la Charrette, qui part de Géorgie en charrette à bœufs, avec ses fils, sa fille, une orpheline, un vieillard et une guérisseuse boiteuse. En chemin, il arrive des aventures mémorables : d’autres familles rejoignent la charrette, une autre prend la route de la Louisiane, des gens que l’on croyait morts réapparaissent, un bébé naît, on manque de se noyer et de périr de froid, on se bat, on croise la guerre d’Indépendance américaine, etc.

Car le livre raconte aussi la façon dont ce grand mythe a été transmis oralement, de génération en génération, avec ses silences et ses exagérations, ses miracles et ses gestes de bravoure. Un mythe fondateur où les Acadiens revenus chez eux pour tout reconstruire pourront puiser.

Toutes les têtes sortent du conte l’une après l’autre, laissant le conteur Bélonie ralentir ses phrases, freiner, puis semer dans l’air du temps trois ou quatre points de suspension, avant de baisser les yeux sur son auditoire qui déjà s’affaire et court aux quatre horizons.

Ceci dit, la vraie héroïne, en plus de Pélagie à la tête de tout un peuple, c’est la langue. La langue acadienne. Maillet reconstitue une langue française ancienne, du québécois ancien, du parler paysan, très oral. J’avoue que c’est un peu chargé pour mon goût, un peu artificiel, un peu qui s’écoute trop parler. L’idée est de restituer le récit d’un conteur. Je saisis l’ambition, mais sans être convaincue à 100 %. J’apprends sur Wikipedia que Maillet a fait sa thèse sur Rabelais. Je comprends ce goût de gourmet pour la langue la plus riche !

Revirez-vous la peau de l’avers à l’endroit pour vous réchauffer le dedans au soleil une petite escousse. Vous avez grand besoin de vous faire éventer, tout le monde.

Je me suis aussi un peu perdue dans les différents personnages et les familles, ce qui n’est pas bien grave. Les personnages ne sont guère fouillés, mais traités avec tendresse et humour par Maillet. Je regrette que les bœufs aient des noms, mais qu’il soit seulement question d’un Noir et d’un Micmac. Je sais bien que l’on est dans un mythe réinventé et que ce genre de personnage vaut davantage pour sa dimension symbolique qu’individuelle, mais à la fin des années 70, ça fait un peu mal.

Le rôle sinistre est attribué à une autre charrette, celle de la Mort, qui suit de près celle de Pélagie. Il y a également une famille de Basques, chasseurs de baleine et pêcheurs depuis toujours, un violon enchanté, un forgeron qui est naturellement magicien et bien sûr, un voyage à dos de baleine. Je ne peux pas non plus m’empêcher de penser au Chevalier de la Charrette que la romancière connaissait forcément.

Raymond, Poème de la terre, 1940, MNBAQ

Comme ça les Melanson de la Rivière-aux-Canards n’étaient point restés dans le sû ? Et les Bernard et les Bordage, et les Arsenault, vous me dites pas ! Tout ce monde-là serait remonté en Gaspésie ? C’était-i avec l’idée de s’y établir ? Et les Pellerin, qu’était-il advenu des Pellerin ? Jamais je croirai qu’ils ont partagé l’embarcation des Robichaud, ça se parlait même pas dans le temps. Mon Dieu ! puis les Vigneault, on avait des nouvelles des Vigneault, après toutes ces années ? Comment vous dites ça ? Ils sont rendus aux îles de la Madeleine ? Et d’autres à Saint-Pierre-et-Miquelon ? Et plusieurs Gaudet et Doucet et Belliveau ont pris à travers bois vers Québec ? Mais les déportés vont-ils finir par inonder le pays ?

Faudrait vous souvenir itou de la saison des métives avec ses pommiers tant chargés que les nouques des branches en craquiont ; et la saison des sucres avec sa sève d’érable qui dégouttait dans les timbales ; et le saisons des petites fraises des bois… Ils avont-i’ des fraises des bois et du sirop d’érable dans votre Louisiane ?

C’est avec ce titre que Maillet a remporté le Prix Goncourt 1979.

Lecture commune organisée par Miriam, que je remercie pour son initiative. Je lirai certainement d’autres titres, d'autant que je me suis aperçue que l'on m'en a offert un.

Évidemment, ça donne envie de prendre l’avion pour là-bas.


mardi 17 décembre 2024

La première neige mouille, délicate, le bout de mon nez rougi par le froid.

 


Gabrielle Filteau-Chiba, Sauvagines, 2019.

 

La narratrice, Raphaëlle, est une jeune femme, garde- forestière en forêt du Kamouraska. Au début du livre, elle accueille une petite chienne qu’elle nomme Coyote. Au milieu d’un quotidien désenchanté, puisque son métier ne consiste pas réellement à limiter la chasse et les destructions, la voici sur la piste d’un braconnier particulier, soupçonné de carnage à outrance, mais également de violences sur les femmes, voire d’autres crimes encore. Raphaëlle se trouve bientôt elle-même traquée, mais elle trouve la protection de Lionel et surtout d’Anouk.

Ce roman et les autres de l’autrice ont eu beaucoup de succès et j’avoue que j’étais un peu méfiante en commençant. En réalité je l’ai lu avec plaisir et entrain. Je trouve que le roman retranscrit bien l’hypocrisie de ces administrations « qui gèrent la ressource » mais sans faire grand-chose, ainsi que le mode de vie dans ces régions de forêt. Si le personnage du braconnier m’a paru forcé dans son outrance (je ne ne dis pas que c’est invraisemblable mais l’accumulation est quand même lourde), j’apprécie l’habileté de ne pas nous le montrer en face. Le roman prend ainsi vaguement l’allure d’un thriller.

Il y a aussi la belle histoire entre Raphaëlle et Anouk.

J’aurais apprécié qu’il y ait davantage de nature.

Homer, Chasse au renard, 1893 PAFA
 


En effet, des traces fraîches d’ours adulte longent mon bac à compost. D’autres nouvelles pistes dans la boue traversent l’érablière. L’animal est même allé fouiner près de la tinque d’eau de pluie surélevée qui me sert de douche froide. Peut-être attiré par l’odeur de mon savon à la citronnelle. Derrière mon épaule, j’entends des branches qui craquent, bruit qui s’éloigne sur ma gauche.

 

Des fois, je me sens comme un parcomètre qui veille à ce que l’industrie de la chasse continue de faire vivre les dépanneurs des villages. En plus, il faut que je sourie poliment à ces gens qui se pavanent saouls en quatre-roues ensanglantés de panaches, une once d’orgueil de vainqueur sorti vivant du bois dans le regard.

 

Je conseille la lecture de Lise Tremblay qui, sur des thématiques proches, est bien plus subtile et littéraire.


Prochain billet littéraire en janvier. D'ici là, le traditionnel bilan de l'année.




 


jeudi 28 novembre 2024

Puis ils courent en direction du froid, avec les conséquences qu’on imagine.

 

Jean Désy, Le Coureur de froid, 2018.

 

Un tout petit livre. Le narrateur est médecin et il choisit de vivre (à moins qu’il ne se soit réfugié) dans le grand nord du Nunavik. Là, il apprend à chasser, il rencontre Eva qui veut un enfant de lui. Mais le narrateur a une fille de sept ans, Marie, dans le sud (= villes du sud du Canada). Il veut la revoir. Impossible de lui faire croire qu’il l’a abandonnée. Alors il s’élance, d’abord en motoneige et puis à pied, dans le froid.


Marie m’accompagne. Elle se tient raide sur ses skis de fond. Elle se nourrit de silence, en même temps que moi. Pourtant, lorsqu’on a sept ans, tout peut devenir ennuyeux en forêt, devant le solennel des caps rocheux, dans le parfait silence des sapins enneigés, entre deux montagnes laurentiennes, dans le blanc tout blanc de l’âme qui chante. En hiver, mon âme s’apaise. Le blanc donne de la force à l’âme. Marie apprendra.


Le narrateur ne m’a pas été très sympathique, je l’avoue, un peu instable, un peu égoïste, même s’il apparaît de plus en plus en quête d’une tranquillité intérieure qui semble le fuir / qu’il semble fuir. Cela se traduit par une écriture rapide, sautillante, en cascade. C’est un peu instable et déstabilisant, mais ça a sa cohérence.

Et puis le Nunavik. Étendues immenses, forêt d’épinettes, glace, neige, et les animaux qui se cachent et dont la chasse est indispensable à la survie. Il y a la peur de mourir contre un tronc d’arbre, sous la neige, et de laisser seulement un petit tas d’os.

Au milieu de tout cela surgit un renard apprivoisé - serait-on en plein conte ? Peut-être. Il faut peut-être un peu de magie pour survivre dans ces contrées. Il existe une cabane où l’on peut se réfugier, à tous les sens du terme, et à partir d’où on peut espérer atteindre la ville, le sud et le printemps.

Comment être présent à son enfant en étant si loin et en ayant tant de mal à se supporter ?

Nick Sikkuark, Esprit, 1999 (bois de caribou, os de baleine, corne de boeuf musqué, stéatite) MNBAQ
 


Le soleil a basculé. Il a fait sombre, puis très noir, sans lune souriante pour m’égayer l’âme, sans la moindre belette pour me tenir compagnie. Je ne frissonnais plus. J’avais mal dans chacun de mes os, sauf ceux du pied droit.

 

Il me fallait quitter ma carapace pour mieux la réintégrer, pour enfin sentir monter la compassion en moi. C’est le seul mot qui me venait en tête : compassion. (…) Si je ne la découvrais pas, c’en était fait. Jamais Marie ne pourrait espérer ravoir près d’elle un père qui en vaut la peine.

Mes pieds ont été les premiers à se détacher. Ils vivaient encore, mais très loin de moi, gelés. Il tombait une neige qui laissait voir le cristal de centaines de flocons différents. Mon cœur, qui avait battu très vite, s’est reposé. Les arbres respiraient au même rythme que moi. Au loin, la montagne ne formait plus une barrière. J’aurais voulu me dissoudre au sein de cette montagne.

 

J’ai une curiosité de lire d’autres titres de l’auteur (si vous avez des idées à suggérer…).



 

mardi 26 novembre 2024

Née d’une sorte de conte, je me trouvais à en être sortie.

 


Jacques Ferron, L’Amélanchier, 1970.

 

Le récit est mené (soi-disant) à hauteur d’une petite fille de 5 ans, qui croit aux histoires que lui raconte son père. La maison, la pelouse pleine de pissenlits, le bois enchanté, l’amélanchier, arbre merveilleux, et les rêves qui sont autant de réalités. Elle imagine son père en voleur et la ville peuplée de monstres divers.

Pas facile de se repérer dans ce monde de mots. C’est une langue comme celle de l’enfance, mais où les mots, anciens, rares et magiques, abondent et campent un monde proche, mais un peu différent. Les lectures du père et les histoires imprègnent aussi cet imaginaire, notamment un Anglais très poli qui regarde toujours sa montre avant de disparaître et qui n’est pas sans faire penser à certain lapin.


Dès le premier printemps, avant toute feuillaison, même la sienne, l'amélanchier tendait une échelle aux fleurs blanches du sous-bois, à elles seulement ; quand elles y étaient montées il devenait une grande girandole, un merveilleux bouquet de vocalises, au milieu d’ailes muettes et furtives, qui annonçaient le retour des oiseaux.


Mais la petite fille grandit, va à l’école et oublie peu à peu comment accéder à ce monde. D’ailleurs le bois lui-même est rasé et transformé en lotissement. C’est un chapitre déchirant quand elle raconte le vrai métier de son père, geôlier dans une institution où sont entassés tous les enfants dits anormaux dont on ne veut pas. Portrait glaçant du Canada de l’après-guerre. Portrait touchant d’un garçon de 15 ans resté, lui, dans le monde de l’enfance. On comprend alors toute la portée du roman. C’est l’héroïne adulte qui raconte.

Fortin, L'Orme à Pont Viau, 1928 MNBAQ

 


Mon enfance je décrirai pour le plaisir de me la rappeler, tel un conte devenu réalité, encore incertaine entre les deux. Je le ferai aussi pour mon orientement, étant donné que je dois vivre, que je suis déjà en dérive et que dans la vie comme dans le monde, on ne disposer que d’une seule étoile fixe, c’est le point d’origine, seul repère du voyageur.

C’est presque le début.

  

Notre bible se lisait ainsi : « Il y a eu trop de commencements des temps, on ne saura jamais où l’on est rendu si l’on veut les garder tous. Mise à part la naissance, seule irrémédiable, tous les départs sont sujets à reprises, les commencements à recommencements. L’espace est là tout autour qui joue de bons tours au temps en le replantant comme du blé. Pour relancer la genèse, il ne faut pas la prendre de trop loin. »

 

Je dois avouer que j’ai été contrainte de le lire un peu rapidement. Il faudra que je le reprenne en m’arrêtant davantage sur tout ce qui est dit, car c'est un bien beau texte.



 


jeudi 2 novembre 2023

Où sommes-nous dans ce pays si lointain qu’il nous fait vivre les saisons à en crever ?

 


Stéphanie Boulay, À l’abri des hommes et des choses, 2016, aux éditions Québec Amérique.

 

Une voix qui raconte sa vie en un court roman. Le lecteur comprend progressivement que la narratrice, entre l’enfant et l’adolescence, est peut-être un peu simple ou décalée du monde, qu’elle vit avec Titi près d’une rivière (au Québec). Elle raconte sa vie à l’école, les vacances quand elle peut nager, les relations avec Titi dont elle ignore si elle est ou non sa mère, Titi qui aimerait bien être amoureuse et qui déprime, la maison pas très bien tenue, les crises d’angoisse quand on change ses habitudes. C’est quelques mois d’une vie où il n’y a pas grand-chose, un garçon qui passe en été, un changement de classe, l’adolescence, des questions qui se posent.


Titi et moi, on regarde pousser la Lune et on imagine qu’on la croque quand elle est grosse et juteuse, pour la faire maigrir, et ça marche toujours.


C’est un texte sensible. La langue de la narratrice est différente et c’est pourtant la nôtre, plus imagée, ou plus concrète, plus au pied de la lettre, sans les fioritures.

La vie peut être dure pour elle, mais elle n’est pas bête et elle sait s’adapter aux humeurs et aux attentes des autres. Elle saura trouver comment se mettre à l’abri.

 

Ashevak, Personnage, 1974 os de baleine BA Ottawa


Je crois que Mané est un petit peu comme moi, dans le sens qu’il est pas pareil, et moi je ne suis pas pareille. Pas de la même façon, mais d’une façon qu’on peut rire ensemble. Et quand on se voit, on ne voit pas les autres qui sont comme les autres, et ça nous fait du bien. Mais si les autres s’en mêlaient, je ne serais plus spéciale, je serais juste moins quelque chose ou moins quelque chose d’autre.

 

Parfois, je crois qu’il faut savoir endormir ses soucis comme des bébés qui pleurent pour les remettre à plus tard, parce que d’autres choses pressent encore plus et que, de toute façon, la nuit porte conseil et efface souvent des tristesses qu’on pensait qu’elles ne s’en iraient jamais. Et je le sais puisque je l’ai déjà expérimenté, moi qui ne suis pas plus folle qu’une autre et pas plus folle qu’on pense.

 

Merci Sylvie pour la lecture ! Tu as bien fait d’insister.

 

Lire au Québec. Une autrice.



 

mardi 31 octobre 2023

J’ai dit que Harrison écrivait des romans sur la vie que j’aurais menée si je n’avais pas quitté le Saguenay.

 

Lise Tremblay, La pêche blanche, 1994.

 

Simon, le narrateur se trouve en Californie, dans un motel, où il passe l’hiver. On est en février, c’est la saison à laquelle il remonte normalement au Canada pour voir son frère Robert et rejoindre ensuite un chantier. Mais cette année, il traîne. Il lit des romans de Jim Harrison sur le quai. Il écrit à son frère.

Nous avons aussi la vie de Robert, professeur de littérature à Chicoutimi, sur le Saguenay. Il aime la vue sur le fleuve, il rêvasse, il attend son frère. Il n’est pas très bien compris de sa femme, de sa mère, et d’autres. Tout le monde n’est pas sensible à la poésie de l’hiver.


J’ai pensé qu’il surveillait encore la rivière, comme nous n’arrêtions pas de le faire lorsque nous étions enfants. Jamais je ne me dis : « Là-bas, c’est l’hiver. » Jamais. C’est autre chose. Comme si l’hiver était un état. On le porte à l’intérieur de soi.


Ce court roman (100 pages) se déploie ainsi en alternance, entre le soleil de là-bas et le froid d’ici, jusqu’au moment où Simon et Robert se rejoignent. Chacun est seul. On ne saura pas forcément grand-chose sur eux. Simon reçoit du courrier d’une femme depuis la Suisse, mais il doit refermer cette histoire. Il a fui le Saguenay, mais y revient sans cesse. De la vie de Robert, on voit surtout ses allers-retours entre le poêle et la belle vue des fenêtres. Éloignés par les kilomètres, les deux frères se comprennent mieux que la famille restée sur place.


Il lui sembla que, depuis des années, il ne faisait que cela. Attendre.


Contrairement à d’autres textes de Tremblay, les femmes sont ici à l’arrière-plan. La femme de Robert semble vivre à côté de lui, incapable de le comprendre, recluse dans la vie de la télévision et les ragots familiaux. Il y a la mère, dont on comprend à demi-mot à quel point son mari l’a étouffée et combien elle attend sa libération. Mais sans détail aucun. Ce sont des choses dont on ne parle pas.


Ses beaux-frères avaient toujours agi avec lui comme si la vie, la vraie vie qu’ils vivaient, eux, ne le concernaient pas. Probablement parce qu’il n’avait pas leur odeur. Un relent d’huile que les hommes conservaient en permanence et qui faisait d’eux des hommes. Un relent d’huile qui les exemptait de parler aux femmes, qui les faisait se reconnaître entre eux.

Savage, La Maison rouge Dorval 1928 MNBAQ


La nature s’incarne ici dans l’hiver. La neige, la glace, le vent, le froid qui tue, la vue sur le fleuve magnifique, les cabanes de pêche. Simon et Robert, mais aussi les femmes, se tiennent loin des chasseurs et de leurs tueries exhibitionnistes.

Simon lit Jim Harrison, ces romans d’hommes paumés entre un monde rural et étroit et des aspirations plus vastes, et l’alcool, et de grandes explorations des bois et des paysages. Je pense qu’il lit notamment Nord Michigan où il est question d’une infirmité physique qui empêche le héros de devenir agriculteur et de faire pleinement partie du monde viril collectif.

J’ai l’impression d’avoir des mots lourds et maladroits alors que Tremblay dit sans dire, avec subtilité, laissant imaginer les mots qui ne sont pas dits ou les pensées qui sont tues. C’est le drame de la condition humaine ordinaire.

 

Ce serait une journée claire, froide, sans vent, avec une lumière éblouissante. Le soleil était rose à l’horizon. Robert pensa à la lumière qu’il y aurait toute la journée, une lumière qu’on ne pouvait pas soutenir du regard, une lumière fabuleuse. Une lumière qu’on devrait contempler tout le jour sans rien faire. En longeant le bord du Saguenay, il la verrait arriver du nord, éclatante, sans merci.

 

Lire au Québec.

Une écrivaine.


Lise Tremblay sur le blog :

 

Sur ce roman, le billet de Yueyin et celui de Karine.




 

dimanche 20 août 2023

La forêt défriche en moi tant d’années.

 

Hélène Dorion, poème La Bête, recueil Mes forêtsÉdition Bruno Doucey 2021.



La bête

 

bondit avec sa soif

un goût de froid

dans la gueule

nos questions d’enfants

jamais réparées

 

on pourrait l’abattre

et avec elle

l’écho des finitudes



Si vous connaissez déjà Hélène Dorion, c'est que vous passez le bac de français 2023-2024 (et oui, une poétesse vivante québécoise !). Et si vous ne connaissez pas, j'ai programmé quelques publications pour le mois d'août.


samedi 12 août 2023

Les racines s’accordent à la sève qui les fouille.

 


Hélène Dorion, poème Le ruisseau, recueil Mes forêtsÉdition Bruno Doucey 2021.



creuse loin dans la terre

dénoue la montagne qui pèse

de tout l’automne

le rideau s’effrite

dans un souffle lourd

le ruisseau balaie le passé

vers demain

entraîne dans son courant

le froid qui rongeait les heures

 

comme un petit bruit

au fond de l’âme

ce que l’on tait

les pierres le portent



Si vous connaissez déjà Hélène Dorion, c'est que vous passez le bac de français 2023-2024 (et oui, une poétesse vivante québécoise !). Et si vous ne connaissez pas, j'ai programmé quelques publications pour le mois d'août.


vendredi 4 août 2023

Je déchiffre enfin le désordre des branches .

 

Hélène Dorion, poème sans titre, recueil Mes forêtsÉdition Bruno Doucey 2021.




Mes forêts sont de longues traînées de temps

elles sont des aiguilles qui percent la terre

déchirent le ciel

avec des étoiles qui tombent

comme une histoire d’orage

elles glissent dans l’heure bleue

un rayon vif de souvenirs

l’humus de chaque vie où se pose

légère              une aile

qui va au cœur

 

mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes

elles sont les mâts de voyages immobiles

un jardin de vent où se cognent les fruits

d’une saison déjà passée

qui s’en retourne vers demain

 

mes forêts sont mes espoirs debout

un feu de brindilles

et de mots que les ombres font craquer

dans le reflet figé de la pluie

 

mes forêts

sont des nuits très hautes


Si vous connaissez déjà Hélène Dorion, c'est que vous passez le bac de français 2023-2024 (et oui, une poétesse vivante québécoise !). Et si vous ne connaissez pas, j'ai programmé quelques publications pour le mois d'août.


mardi 23 mai 2023

Je percevais le gouffre qui existait entre nous trois et les autres comme s’il était un être vivant.


Richard Wagamese, Jeu blanc, traduit de l’anglais par Christine Raguet, parution originale 2012.

 

Un homme dont on comprend qu’il se trouve en centre désintoxication alcoolique se met en devoir de raconter son histoire.

Il s’appelle Saul Indian Horse, il est Ojibwé et son histoire est celle des autochtones détruits par le gouvernement canadien. Les souvenirs d’enfance avec la grand-mère, dans la forêt, avec les récits de la famille et du peuple, les déchirements de la famille, la nécessité de cacher les enfants et puis l’arrachement et l’enfance dans l’internat prison, avec les stratégies de résistance, d’enfouissement et d’oubli qui se mettent en place. Saul découvre très tôt le jeu du hockey sur glace, un sport national au Canada. Il y révèle un talent rare et c’est le début d’une carrière pour lui. Ou du moins une tentative pour un « Indien » de mettre le pied dans un jeu dont les blancs s’estiment propriétaires. Lui ne saurait avoir aucune légitimité. C’est le récit d’une descente au fond du gouffre et d’une difficile remontée.


Je n’avais jamais eu de nouvelles de mes parents. Peut-être que la boisson les avait aussi facilement mis sous sa coupe que le hockey s’était emparé de moi. Certains soirs, je me sentais dévasté par la douleur de la perte. Mais je savais que la solitude serait effacée par le lustre de la glace sous le soleil, par l’air froid sur mon visage, par le bruit d’une crosse en bois déplaçant latéralement une rondelle de caoutchouc gelé.


Le roman se lit bien, mené d’une écriture rapide et sans fioriture, tout en étant difficile à lire, au vu de ce qui est raconté. Les pages consacrées à l’internat sont lourdes, j’ai passé celles parlant de l’alcool.

Et le hockey ? Tout en n’y comprenant rien, j’ai apprécié ces pages menées par un auteur qui, lui, s’y connaît. Elles sont précises et concrètes. Je trouve que l’auteur parvient assez bien à transcrire la beauté et la violence du jeu. J’ai apprécié les récits d’entraînement, sur la glace en hiver, le matin, pour se sauver de la réalité, et la peinture des tournois amateurs, quasi-familiaux, avec les longs voyages en camion.


L'ensemble prend véritablement aux tripes. Ce qu'un pays a fait subir à des enfants dans leur corps, dans leur coeur et dans leur esprit est si insoutenable.

 

Vu à l'été 2022, partout dans la réserve autochtone.

Il y avait un spectre au sein de notre camp. Nous percevions l’ombre de cet être obscur dans les rides du visage de notre mère. Parfois, elle se blottissait auprès du feu, serrant et desserrant les poings, les yeux semblables à des lunes sombres à la lumière des flammes. Elle ne parlait jamais dans ces moments-là, ne pouvait jamais être réconfortée.

 

Le jour suivant mon arrivée, un garçon du nom de Curtis White Fox se fit laver la bouche au savon à la soude parce qu’il avait parlé ojibwé. Il s’était étouffé et était mort là, dans la classe. Il avait dix ans. Alors les enfants se mirent à chuchoter. Ils apprirent à parler sans bouger les lèvres, étrange ventriloquisme qui leur permettait de maintenir leur langue en vie.

 

Je n’ai plus qu’à lire le second titre de l’auteur qui se trouve sur l’étagère.

Lecture commune en retard avec Ingannmic.



samedi 3 décembre 2022

Séjour au Québec : il est temps de rentrer !


C’est le dernier billet québécois (du moins avant un prochain voyage, pas avant quelques années).

Alors des points en vrac qui n’ont pu trouver leur place dans les précédents billets.

Un merle, mais un merle d'Amérique !

 

D'abord, les gens sont quand même globalement très gentils et patients. Beaucoup plus qu'en France.


Je note que les Québécois affichent volontiers une grande crainte d'être engloutis par les anglophones. Pour ma part, j'ai été ravie d'entendre parler deux dames autochtones dans le bus (peut-être de l'innu ?). Les langues autochtones me semblent en réel danger, elles !


Les cafés et restaurants québécois servent à la fois des cafés expresso et des cafés dit filtres ou américains. Quand vous demandez un café, on vous sert un café filtre. Si vous voulez un expresso, et bien, il faut le préciser. Et après c’est parti pour long/court/double/sucré/lait, toute une culture !


Le blé d’Inde. C’est le petit nom du maïs, mais pas du maïs à bestiaux, celui pour les humains, sucré et fondant ! On épluche l’épis, on fait bouillir et on mange avec du beurre (et éventuellement avec du sel). Et c’est trooooop bon.

Les bières et les amis sont indispensables à la dégustation.


Savez-vous ce qu’est le ROC ? Rest of Canada. C’est ainsi que les Québécois désigne le Canada anglophone, qu’ils connaissent encore moins bien que la France. Ce n’est pas une formule affectueuse.


Quelques mots sur l’Île d’Orléans. Cette île est située dans le Saint-Laurent, tout près de Québec. Elle est réputée pour sa gastronomie. Y sont implantés en effet de nombreux producteurs et éleveurs. Vous pouvez y trouver : pommes, cidre, cassis, confitures, fraises, bleuets, fromage, volailles, etc. Il est bon de faire le tour de l’île en voiture et de s’arrêter partout où on a envie (je pense que l’on peut s’y rendre en bus et louer des vélos sur place).


Voilà, c'est fini. Les amis m'ont déposée à l'aéroport. Une étreinte rapide et c'est le retour sur Mars, la tête pleine de belles choses.


Ce voyage : il y a des vols directs entre Montréal et Marseille. Sur place, j'ai circulé en bus, sauf quand j'ai retrouvé mes amis qui avaient une voiture. J'ai visité des villes, des musées et des paysages. J'ai ramené : des chaussettes en laine (douces, chaudes et moelleuses), des romans québécois, du sirop d'érable, du cassis séché, un bol avec une baleine, un joli bol tourné en bois, de la confiture et surtout beaucoup de photos, beaucoup de souvenirs et d'amitié. Cela fait du bien.


Sur le blog, le Canada et le Québec sont bien représentés. D'ailleurs une page est spécifiquement consacrée au Québec, mêlant tourisme et lecture.

Et trois voyages différents ont donné lieu à la rédaction de billets.



Québec 2015 : billet introductif ; les Escoumins et les baleines ; tour de la Gaspésie ; Percé et l'île Bonaventure ; la pêche à la morue en Gaspésie ; peinture canadienne ; quelques mots sur Montréal ; en forêt et à Maniwaki.

Séjour sur la côte ouest du Canada en 2018 : présentation de Vancouver ; brève histoire de Vancouver ; les peuples autochtones canadiens ; Nation Haida (la vannerie ; les objets en pierre ; les totems ; les masques) ; découverte de la ville de Victoria ; la peintre Emily Carr ; balade en mer et observation des orques ; balade en forêt. Culture dorsétienne. Art contemporain Inuit.
Ce séjour à Vancouver et Victoria reste un de mes plus beaux voyages. Étaient-ce les paysages, les musées spectaculaires, l'état d'esprit des gens (assez différent du Québec) ou mon état d'esprit ? Le voyage reste comme un incroyable souvenir.

Québec 2022 : la ville de Québec ; 1701 : la Paix de Montréal ; Voyage en pays Huron-Wendat ; Trois-Rivières et le chemin du Roy ; Sainte-Anne-de-Beaupré ; À Charlevoix, le long du fleuve ; Art populaire québécois ; les incroyables baleines; la balade en forêt


La prochaine série week-end est (presque) prête à démarrer !