La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 19 septembre 2024

Enfin, voici le pasteur qui monte en chaire.

 


Selma Lagerlöf, Gösta Berling, parution originale 1891, traduit du suédois par Thekla Hammar et Marthe Metzger.

 

Au début du roman, vers 1820, le jeune pasteur de ce village paumé de la forêt du Nord s’enfuit de son ministère par goût de l’eau-de-vie et désenchantement. Après une longue errance le voici installé à Ekeby, une grande et riche propriété, à la fois agricole et minière, parmi ceux que l’on appelle les Cavaliers. Le roman raconte une année dans la vie de Gösta, le plus joyeux et le plus insouciant de tous, dans la vie des Cavaliers, les plus faibles des hommes, qui vont insoucieux des conséquences de leurs actes.


On ne voit plus sur les routes du Vermland défiler ces officiers retraités et ces gentilshommes ruinés, qui, dans des cabriolets délabrés, couraient de manoir en manoir. Mais qu’ils revivent, qu’ils ressuscitent dans mon récit, ces hommes si gais, si insouciants, ces éternellement jeunes !


C’est une sorte de roman collectif, parfois manquant de tenue, où l’on se demande si cela va quelque part. On s’intéresse tour à tour au pasteur à l’avarice légendaire, à une jeune femme, à un méchant homme, aux rêves de l’un, aux déceptions d'une autre, portait d’une petite population. Il y a pourtant un fil conducteur, ou plutôt plusieurs, assez lâches, dont certains se rejoignent tandis que d’autres s’égarent au loin.

Nos personnages, notamment Gösta, sont loin d’être tous sympathiques ou faciles à comprendre. En proie à l’attrait de l’alcool et de la fête, soumis à un père ou à un mari, tenu par la force de l’amour ou par la nécessité du devoir, ils sont tiraillés entre des souhaits contradictoires et impossibles.


La terreur est une sorcière. Tapie dans le crépuscule des forêts, elle compose des sortilèges, elle les verse dans les oreilles des hommes ; elle emplit leurs cœurs de pensées sinistres et de craintes paralysantes ; elle obscurcit le sourire et la beauté de ces contrées. La nature est mauvaise, perfide comme un serpent enroulé.


Toutefois, il me semble que l’ambition du roman est d’abord de camper un pays, sa nature, ses animaux, ses paysages, ses histoires, ses légendes. Le récit est empreint de romantisme et de fantastique, puisque les sorciers et la nature sont également bien vivants. Roman hommage à une région, à ses habitants et à leur culture, à un monde disparu depuis longtemps, mais encore présent dans les mémoires et dans les récits des vieilles personnes quand Lagerlöf écrit, à la fin du siècle.


Dehors la neige tourbillonne et s’insinue avec un froissement de soie entre les pins. Dehors les loups et les renards rôdent, le ventre affamé. L’ours dort. Pourquoi, lui seul, ne sentirait-il pas l’âpre froid et combien la marche est pénible dans la neige molle ? Il s’est fait un lit douillet. Il ressemble à la Belle au Bois dormant. Comme un baiser la réveilla, il veut être réveillé par le printemps : par un rayon de soleil qui filtrera entre les branchages et lui chauffera le museau, ou par quelques gouttelettes de neige fondante qui traverseront son épaisse fourrure.


Il y a un cheval qui s’appelle Don Juan et un chien Tancrède, des vaches qui s’appellent Onze et Douze, une course de loups et une chasse à l’ours. Il y a aussi de l’humour, quand le volume de Corinne de Madame de Staël est jeté à un loup. Et une très belle exécution muette d’un morceau de Beethoven.

Edelfelt, Le Convoi d'un enfant en Finlande, 1879, Helsinki Ateneum
 

L’âme dont l’enfance a été nourrie de contes fantastiques peut-elle jamais se délivrer de leur hantise ? Le vent de la nuit hurle au dehors ; un laurier rose et un ficus fouettent les piliers de la véranda de leurs feuilles dures. Le ciel forme une voûte sombre au-dessus de la ligne noire des montagnes, et moi, qui suis assise seule devant ma table, sous la lampe allumée, moi qui ne suis plus une enfant et qui devrais être raisonnable, je sens les mêmes frissons me courir le long du dos que le jour où j’entendis cette histoire pour la première fois.

 

Ma pâle amie hésita encore pendant un mois à sortir du parc, mais une nuit elle se décida. La faim et la pauvreté n’avaient-elles pas été accueillies par des visages souriants, dans cette maison si hospitalière, pourquoi alors ne le serait-elle pas aussi ?

Elle monta doucement l’allée, jetant une ombre noire sur la pelouse, où les gouttes de rosée scintillaient au clair de lune. Elle ne vint pas comme le gai moissonneur, qui des fleurs au chapeau, a passé son bras autour de la taille de sa belle amie. Elle vint pâle et courbée, cachant la faux sous les plis de son manteau, tandis que les chouettes et les chauves-souris lui faisaient cortège.

 

Pour la dernière fois, il les nomma des insouciants, des hommes rompus à toutes les vicissitudes et à tous les hasards de la fortune. Encore une fois, il les qualifia de vieux dieux et de chevaliers ressuscités, appelés à faire vivre la joie dans le pays du fer à l’époque du fer. Malheureusement, le jardin où voltige le papillon de la joie, se remplit souvent de larves qui dévastent les promesses de fruits.

 

De Lagerlöf j'ai également lu Les Reines de Kungahälla.







jeudi 28 novembre 2019

Elle tient à afficher la bienséance, à poser pour la valeur authentique.

Henry James, Le Banc de la désolation et autres nouvelles, traduit de l’anglais par Louise Servicen, recueil composite publié chez Folio.

La Chose authentique, 1892. Une nouvelle qui permet de réfléchir sur l’art et son rapport à la réalité et à la fiction. Un peintre embauche en effet comme modèle un couple ayant un chic authentique, mais se rend compte que l’homme et la femme sont inaptes à lui servir de modèle – alors qu’une grisette et un saltimbanque jouent à merveille les princes russes.
Owen Wingrave, 1892. Une histoire dramatique d’un fils de famille qui rejette la guerre et la carrière militaire, mais qui doit prouver qu’il n’est pas un lâche. Avec une étonnante apparition du surnaturel dans un drame familial sordide. L’atmosphère est sinistre, campée dans une famille respectable anglaise. C’est une jolie critique de cette société ankylosée.
La Vraie chose à faire, 1899. Un jeune journaliste chargé d’écrire la biographie d’un écrivain décédé. Là encore, le surnaturel pointe son nez pour souligner les zones d’ombre d’un couple.
L’Arbre de la connaissance, 1900. Une histoire d’artiste raté.
La Note du temps, 1900. Cette nouvelle m’a bien plu : une femme commande le portrait d’un bel inconnu, pour l’accrocher dans son salon et faire croire qu’elle a été mariée. Une belle histoire de peinture et de passion.
Le Gant de velours, 1909. Ici, le héros est un écrivain en voie d’ascension et de reconnaissance, mais l’écriture m’a paru excessivement alambiquée.
Le Banc de la désolation, 1910. Un homme se voit contraint d’indemniser une femme à qui il avait promis le mariage. Sa vie se trouve ainsi ruinée, « mais un jour… »
(les recueils de nouvelles, ce n'est jamais pratique)

Il peignait mal lui-même mais n’avait pas son pareil pour mettre le doigt sur le point vulnérable. Absent d’Angleterre depuis un an, il avait été je ne sais où, pour se faire « un œil neuf ». Un organe visuel de ce genre ne laissait pas de m’inspirer une vive inquiétude, mais nous étions de vieux amis, son absence durait depuis des mois et le sentiment d’un vide envahissait lentement ma vie.

Des histoires de transaction financière, sordides et réalistes. On échange, on s’engage, on est redevable, quelquefois pour toute une vie.
Ce sont aussi des histoires d’artistes. Le rôle de Paris comme le lieu de la maturité pour les apprentis artistes : ils découvrent la réalité du travail artistique, le succès, mais aussi les petites compromissions de la vie mondaine.
J’avoue avoir eu du mal à lire certaines d’entre elles (la dernière notamment), en raison de leur style, trop entortillé à mon goût. J’ai souvent le sentiment que l’auteur complique à loisir ou fait croire à une sensibilité subtile et rare alors que tous ces êtres humains sont assez simples. Le préfacier du volume Folio, J.-B. Pontalis, cite Maupassant, comparant les deux auteurs, qui, il est vrai, traitent de sujets assez proches. On sent bien que Maupassant aurait fait de ces récits des petites choses cruelles et ciselées ! James fait aussi dans le cruel, mais il orne beaucoup plus. Les récits où le souvenir des morts est présent m’ont semblé les plus réussis. Peut-être que cette veine me semble plus en adéquation avec son écriture ? Ceci dit, il faut reconnaître que cette allure compliquée va à merveille aux récits où le narrateur est plongé dans les illusions et comprend tout de travers. C’était d’ailleurs la grande réussite du Tour d’écrou.
 
L. Spencer, Jeune marié 1er jour de marché, 1854, Met.
Souvenir de deux autres nouvelles James, lues récemment, non chroniquées.
L’Élève, 1891. Une famille cynique, un précepteur et un élève sensible. Une atmosphère de mystère enveloppe et voile une réalité toute simple (une sorte de récit miroir du Tour d’écrou ou une variation sur les nombreux romans de précepteur et de gouvernante produits par l’Angleterre).
L’Autel des morts, 1895. Un homme et une femme rapprochés par le souvenir de deux morts et par le culte rendu à leur mémoire. Une très belle histoire.

L’extraordinaire est qu’il fut non seulement triste, mais au plus haut degré troublé de ne plus sentir la présence de Doyne. Pour étrange que fût cette présence, son absence, par on ne sait quel mystère, semblait plus étrange encore, au point que les nerfs de Withermore en furent affectés, assez illogiquement. Ils s’étaient adaptés avec facilité à un ordre de chose inexplicable, réservant perfidement leur réaction la plus aiguë pour accueillir le retour à la norme, l’abolition de l’illusion.

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